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eBook Title
Isabelle
Author Language Character Set
Andre Gide French ISO


You are here --- [ Home / Author Index G / Andre Gide / Isabelle / Page #5 ]

d'oublier lorsque, vers la fin de Janvier, je recus un double
faire-part. Les epoux Floche avaient tous deux exhale vers Dieu leur ame
tremblante et douce, a quelques jours d'intervalle. Je reconnus sur
l'enveloppe du faire-part l'ecriture de Mademoiselle Verdure; mais c'est
a Casimir que j'envoyai l'expression banale de mes regrets et de ma
sympathie. Deux semaines apres je recus cette lettre:

_Mon cher Monsieur Gerard._

(L'enfant n'avait jamais pu se decider a m'appeler par mon nom de
famille.

--Comment vous appelez-vous, vous? m'avait-il demande dans une
promenade, precisement le jour ou j'avais commence a le tutoyer.

--Mais tu le sais bien, Casimir, je m'appelle Monsieur Lacase.

--Non; pas ce nom-la, l'autre? reclamait-il)

_Vous etes bien bon de m'avoir ecrit, et votre lettre a ete bien bonne
parce qu'a present la Quartfourche est bien triste. Ma grand'maman avait
eu jeudi une attaque et ne pouvait plus quitter sa chambre; alors maman
est revenue a la Quartfourche et l'abbe est parti parce qu'il avait ete
cure du Breuil. C'est apres ca que mon oncle et ma tante sont morts.
D'abord mon oncle est mort, qui vous aimait bien, et puis dimanche apres
ma tante qui a ete malade trois jours. Maman n'etait plus la. J'etais
tout seul avec Loly et Delphine la femme de Gratien, qui m'aime bien; et
ca ete tres triste parce que ma tante ne voulait pas me quitter. Mais il
a bien fallu. Alors maintenant je couche dans la chambre a cote de
Delphine, parce que Loly a ete rappelee dans l'Orne par son frere.
Gratien aussi est tres bon pour moi. Il m'a montre a faire des boutures
et des greffes ce qui est tres amusant, et puis j'aide a abattre les
arbres.

Vous savez, votre petit papier ousque vous avez ecrit votre promesse, il
faut l'oublier parce qu'il n'y aurait plus personne ici pour vous
recevoir. Mais ca me fait beaucoup de chagrin de ne pas vous revoir
parce que je vous aimais bien. Mais je ne vous oublie pas. Votre petit
ami, CASIMIR._

La mort de Monsieur et Madame Floche m'avait laisse assez indifferent,
mais cette lettre maladroite et depourvue me remua. Je n'etais pas libre
en ce moment, mais je me promis, des les vacances de Paques, de pousser
une reconnaissance jusqu'a la Quartfourche. Que m'importait qu'on ne put
m'y recevoir? Je descendrais a Pont-l'Eveque et louerais une voiture.
Ai-je besoin d'ajouter que la pensee d'y retrouver peut-etre la
mysterieuse Isabelle m'y attirait autant que ma grande pitie pour
l'enfant. Certains passages de cette lettre me restaient
incomprehensibles; j'enchainais mal les faits. L'attaque de la vieille,
l'arrivee d'Isabelle a la Quartfourche, le depart de l'abbe, la mort des
vieux a laquelle leur niece n'assistait point, le depart de Mademoiselle
Verdure ... ne fallait-il voir la qu'une suite fortuite d'evenements, ou
chercher entre eux quelque rapport? Ni Casimir n'aurait su, ni l'abbe
voulu m'en instruire. Force etait d'attendre Avril. Des mon second jour
de liberte, je partis.

A la station de Breuil, j'apercus l'abbe Santal qui s'appretait a
prendre mon train; je le helai:

--Vous revoila dans le pays, fit-il.

--Je ne pensais pas en effet y revenir si tot.

Il monta dans mon compartiment. Nous etions seuls.

--Eh bien! Il y a eu du nouveau depuis votre visite.

--Oui; j'appris que vous desserviez a present la cure du Breuil.

--Ne parlons pas de cela; et il etendait la main d'un geste que je
reconnus. Vous avez recu un faire-part?

--Et j'ai envoye aussitot mes condoleances a votre eleve; c'est par lui
que j'ai eu ensuite des nouvelles; mais il ma peu renseigne. J'ai failli
vous ecrire pour vous demander quelques details.

--Il fallait le faire.

--J'ai pense que vous ne me renseigneriez pas volontiers, ajoutai-je en
riant.

Mais, sans doute tenu a moins de discretion que du temps ou il etait a
la Quartfourche, l'abbe semblait dispose a parler.

--Croyez-vous que c'est malheureux, ce qui se passe la-bas? dit-il.
Toutes les avenues vont y passer!

Je ne comprenais point d'abord; puis la phrase de Casimir me revint a la
memoire: "J'aide a abattre des arbres ..."

--Pourquoi fait-on cela? demandai-je naivement.

--Pourquoi? mon bon Monsieur. Allez donc le demander aux creanciers. Au
reste ca n'est pas eux que ca regarde, et tout se fait derriere leur
dos. La propriete est couverte d'hypotheques. Mademoiselle de
Saint-Aureol enleve tout ce qu'elle peut.

--Elle est la-bas?

--Comme si vous ne les saviez pas!

--Je le supposais simplement d'apres quelques mots de ...

--C'est depuis qu'elle est la-bas que tout va mal.--Il se ressaisit un
instant; mais cette fois le besoin de parler l'emporta; il n'attendait
meme plus mes questions et je jugeai plus sage de n'en point faire; il
reprit:

--Comment a-t-elle appris la paralysie de sa mere? c'est ce que je n'ai
pas pu m'expliquer. Quand elle a su que la vieille baronne ne pouvait
plus quitter son fauteuil, elle s'est amenee avec son bagage, et Mme
Floche n'a pas eu le courage de la mettre dehors. C'est alors que moi je
suis parti.

--Il est tres triste que vous ayez ainsi laisse Casimir.

--C'est possible, mais ma place n'est pas aupres d'une creature ...
J'oublie que vous la defendiez!...

--Je le ferais peut-etre encore, Monsieur le cure.

--Allez toujours. Oui, oui; Mademoiselle Verdure aussi la defendait.
Elle l'a defendue jusqu'au temps qu'elle ait vu mourir ses maitres.

J'admirais que l'abbe eut a peu pres completement depouillee cette
elegance de langage qu'il revetait a la Quartfourche; il avait adopte
deja le geste et le parler propre aux cures des villages normands. Il
reprit, poursuivant son propos:

--A elle aussi ca a paru drole de les voir mourir tous les deux a la
fois.

--Est-ce que ...?

--Je ne dis rien;--et il gonflait sa levre superieure par vieille
habitude, mais repartait tout aussitot:

--N'empeche que dans le pays on jasait. Ca deplaisait de voir heriter la
niece. Et vous voyez qu'elle aussi, la Verdure, a juge preferable de
s'en aller.

--Qui reste aupres de Casimir?

--Ah! vous avez tout de meme compris que sa mere n'est pas une societe
pour l'enfant. Eh bien! il passe presque tout son temps chez les
Chointreuil, vous savez bien: le jardinier et sa femme.

--Gratien?

--Oui Gratien; qui voulait s'opposer a ce qu'on abatit des arbres dans
le parc; mais il n'a pu empecher rien du tout. C'est la misere.

--Les Floches n'etaient pourtant pas sans argent.

--Mais tout etait mange, du premier jour, mon bon Monsieur. Sur trois
fermes de la Quartfourche, Madame Floche en possedait deux qu'on a
vendues, il y a beau temps, aux fermiers. La troisieme, la petite ferme
des Fonds, appartient encore a la baronne; elle n'etait plus affermee,
Gratien en surveillait le faire-valoir; mais elle sera bientot mise en
vente avec le reste.

--La Quartfourche va etre mise en vente!

--Par adjudication. Mais ca ne pourra pas se faire avant la fin de
l'ete. En attendant je vous prie de croire que la demoiselle profite. Il
lui faudra bien finir par mettre les pouces; quand on aura deja enleve
la moitie des arbres ...

--Comment se trouve-t-il quelqu'un pour les lui acheter, si elle n'a pas
le droit, de les vendre?

--Ah! vous etes jeune encore. Quand on vend a vil prix on trouve
toujours acquereur.

--Le moindre huissier peut empecher cela.

--L'huissier s'entend avec l'homme d'affaires des creanciers, qui s'est
installe la-bas et--il se pencha vers mon oreille--qui couche avec
elle, puisqu'il vous plait de tous savoir.

--Les livres et les papiers de Monsieur Floche? demandai-je, sans
paraitre emu par sa derniere phrase.

--Le mobilier du chateau et la bibliotheque feront l'effet d'une vente
prochaine; ou pour parler mieux: d'une saisie. La-bas, personne
heureusement ne se doute de la valeur de certains ouvrages; sans quoi
ceux-ci auraient disparu depuis longtemps.

--Un coquin peut surgir ...

--A present les scelles sont poses; n'ayez crainte; on ne les levera
qu'a l'occasion de l'inventaire.

--Que dit de tout cela la baronne?

--Elle ne se doute de rien; on lui porte a manger dans sa chambre; elle
ne sait seulement pas que sa fille est la.

--Vous ne dites rien du baron?

--Il est mort il y a trois semaines, a Caen, dans une maison de retraite
ou nous venions de le faire accepter.

Nous arrivions a Pont-l'Eveque. Un pretre etait venu a la rencontre de
l'abbe Santal, qui prit conge de moi apres m'avoir indique un hotel et
un loueur de voitures.


La voiture que je louai le lendemain me deposa a l'entree du parc de la
Quartfourche; il fut convenu qu'elle viendrait me reprendre dans une
couple d'heures, apres que les chevaux se seraient reposes dans l'ecurie
d'une des fermes.

Je trouvai la grille du parc grande ouverte; le sol de l'allee etait
abime par les charrois. Je m'attendais au plus affreux saccage et fus
joyeusement surpris, a l'entree, de reconnaitre bourgeonnant le "hetre a
feuilles de pecher", connaissance illustre; je ne reflechis pas que sans
doute il ne devait la vie qu'a la mediocre qualite de son bois; en
avancant, je constatai que la hache avait deja frappe les plus beaux
arbres. Avant de m'enfoncer dans le parc, je voulus revoir le petit
pavillon ou j'avais decouvert la lettre d'Isabelle; mais, suppleant la
serrure brisee, un cadenas maintenait la porte; (j'appris ensuite que
les bucherons serraient dans ce pavillon des outils et des vetements).
Je m'acheminai vers le chateau. L'allee que je suivais etait droite,
bordee de buissons bas; elle ne donnait pas sur la facade, mais sur le
cote des communs; elle menait a la cuisine et, presque vis-a-vis de
celle-ci, s'ouvrait la petite barriere du jardin potager; j'en etais
encore assez eloigne lorsque je vis sortir du potager Gratien avec un
panier de legumes; il m'apercut, mais ne me reconnut pas d'abord; je le
helai; il vint a ma rencontre, et brusquement:

--Ah ben, Monsieur Lacase! pour sur qu'on ne vous attendait pas a cette
heure! Il restait a me regarder, hochant la tete et ne dissimulant pas
la contrariete que lui causait ma presence; pourtant il ajouta, plus
doucement:

--Tout de meme le petit sera content de vous revoir.

Nous avions fait quelques pas sans parler, du cote de la cuisine; il me
fit signe de l'attendre et entra poser son panier.

--Alors vous etes venu voir ce qui se passe a la Quartfourche, dit-il,
en revenant a moi, plus civilement.

--Et il parait que ca n'y va pas bien fort?

Je le regardai; son menton tremblait; il restait sans me repondre;
brusquement il me saisit par le bras et m'entraina vers la pelouse qui
s'etendait devant le perron du salon. La gisait le cadavre d'un chene
enorme, sous lequel je me souvins de m'etre abrite de la pluie a
l'automne: autour de lui s'entassaient en buches et en fagots ses
branches dont, avant de l'abattre, on l'avait depouille.

--Savez-vous combien ca vaut, un arbre comme ca? me dit-il: Douze
pistoles. Et savez-vous combien ils l'on paye?--Celui-la tout comme les
autres ... Cent sous.

Je ne savais pas que dans ce pays ils appelaient pistoles les ecus de
dix francs; mais ce n'etait pas le moment de demander un
eclaircissement. Gratien parlait d'une voix contractee. Je me tournai
vers lui; il essuya du revers de sa main, sur son visage, larmes ou
sueur puis, serrant les poings:

--Oh! les bandits! les bandits! Quand je les entends taper du couperet
ou la hache, Monsieur, je deviens fou; leurs coups me portent sur la
tete; j'ai envie de crier au secours? au voleur! j'ai envie de cogner a
mon tour; j'ai envie de tuer. Avant-hier j'ai passe la moitie du jour
dans la cave; j'entendais moins ... Au commencement, le petit, ca
l'amusait de voir travailler les bucherons; quand l'arbre etait pres de
tomber, on l'appelait pour tirer sur la corde; et puis, quand ces
brigands se sont approches du chateau, abattant toujours, le petit a
commence a trouver ca moins drole; il disait: ah! pas celui-ci! pas
celui-la!--Mon pauvre gars que je lui ai dit, celui-la ou un autre,
c'est toujours pas pour toi qu'on les laisse. Je lui ai bien dit qu'il
ne pourrait pas demeurer a la Quartfourche; mais c'est trop jeune; il ne
comprend pas que rien n'est deja plus a lui. Si seulement on pouvait
nous garder sur la petite ferme; je l'y prendrais bien volontiers avec
nous, pour sur; mais qui sait seulement qui va l'acheter, et le gredin
qu'on va vouloir y mettre a notre place!... Voyez-vous, Monsieur, je ne
suis pas encore bien vieux, mais j'aurais mieux aime mourir avant
d'avoir vu tout cela.

--Qui est-ce qui habite au chateau, maintenant?

--Je ne veux pas le savoir. Le petit mange avec nous a la cuisine; ca
vaut mieux. Madame la baronne ne quitte plus sa chambre; heureusement
pour elle, la pauvre dame ... C'est Delphine qui lui porte ses repas, en
passant par l'escalier de service rapport a ceux qu'elle ne veut pas
croiser. Les autres ont quelqu'un qui les sert et a qui nous ne parlons
pas.

--Est-ce qu'on ne doit pas bientot faire une saisie du mobilier?

--Alors on tachera d'emmener Madame la baronne sur la ferme, en
attendant qu'on mette la ferme en vente avec le chateau.

--Et Made ... et sa fille? demandai-je en hesitant, car je ne savais
comment la nommer.

--Elle peut bien aller ou il lui plaira; mais pas chez nous. C'est
pourtant a cause d'elle, tout ce qui arrive.

Sa voix tremblait d'une si grave colere que je compris a ce moment
comment cet homme avait pu aller jusqu'au crime pour proteger l'honneur
de ses maitres.

--Elle est dans le chateau, maintenant?

--A l'heure qu'il est, elle doit se promener dans le parc. Parait que ca
ne lui fait pas de mal, a elle; elle regarde les ebrancheurs; il y meme
des jours qu'elle cause avec eux, sans honte. Mais quand il pleut, elle
ne quitte pas sa chambre; tenez, celle qui fait le coin; elle se tient
tout contre la vitre et regarde dans le jardin. Si son homme n'etait pas
a Lisieux pour le quart d'heure, je ne sortirais pas comme je fais. Ah!
on peut dire que c'est du beau monde, Monsieur Lacase; pour sur! Si
seulement nos pauvres vieux maitres revenaient pour voir ca chez eux,
ils retourneraient bien vite ou ils reposent.

--Casimir est par la?

--Je pense qu'il promene dans le parc lui aussi. Voulez-vous que je
l'appelle?

--Non; je saurai bien le trouver. A tantot. Je vous reverrai sans doute,
Delphine et vous, avant de partir.

Le saccage des bucherons paraissait plus atroce encore a ce moment de
l'annee ou tout s'appretait a revivre. Dans l'air attiedi les rameaux
deja se gonflaient; des bourgeons eclataient et, coupee, chaque branche
pleurait sa seve. J'avancais lentement, non point tant triste moi-meme
qu'exalte par la douleur du paysage, grise peut-etre un peu par
puissante odeur vegetale que l'arbre mourant et la terre en travail
exhalaient. A peine etais-je sensible au contraste de ces morts avec le
renouveau du printemps; le parc, ainsi, s'ouvrait plus largement a la
lumiere qui baignait et dorait egalement mort et vie; mais cependant, au
loin, le chant tragique des cognees, occupant l'air d'une solennite
funebre, rythmait secretement les battements heureux de mon coeur, et la
vieille lettre d'amour, que j'avais emportee, dont je m'etais promis de
ne me point servir, mais que par instants je pressais sur mon coeur, le
brulait. Rien plus ne saurait m'empecher aujourd'hui, me redisais-je, et
je souriais de sentir mes pas se presser a la seule pensee d'Isabelle;
ma volonte n'y pouvait, mais une force interieure m'activait. J'admirais
par quel exces de vie cet accent de sauvagerie que la depredation
apportait a la beaute du paysage en aiguisait pour moi la jouissance;
j'admirais que les medisances de l'abbe eussent si peu fait pour me
detacher d'Isabelle et que tout ce que je decouvrais d'elle avivat
inavouablement mon desir ... Qu'est-ce qui l'attachait encore a ces
lieux, peuples de hideux souvenirs? De la Quartfourche vendue, je le
savais, rien ne devait lui rester ni lui revenir. Que ne
s'enfuyait-elle? Et je revais de l'enlever ce soir dans ma voiture; je
precipitais mon allure; je courais presque, quand soudain, loin devant
moi, je l'apercus. C'etait elle, a n'en pas douter, en deuil et nu-tete,
assise sur le tronc d'un arbre abattu en travers de l'allee. Mon coeur
battit si fort que je dus m'arreter quelques instants; puis, vers elle,
lentement j'avancai, tranquille et indifferent promeneur.

--Excusez-moi Madame ... je suis bien ici a la Quartfourche?

Un petit papier a ouvrage etait pose sur le tronc d'arbre a cote d'elle
plein de bobines, d'instruments de couture, de morceaux de crepe
enroules sur eux-memes ou defaits, et elle s'occupait a en disposer
quelques lambeaux sur une modeste capote de feutre qu'elle tenait a la
main; un ruban vert, que sans doute elle venait d'en arracher, trainait
a terre. Un tres court mantelet de drap noir couvrait ses epaules, et,
quand elle leva la tete, je remarquai l'agrafe vulgaire qui en retenait
le col clos. Sans doute m'avait-elle apercu de loin, car ma voix ne
parut pas la surprendre.

--Vous veniez pour acheter la propriete? dit-elle, et sa voix que je
reconnus me fit battre le coeur. Que son front decouvert etait beau!

--Oh! je venais en simple visiteur. Les grilles etaient ouvertes et j'ai
vu des gens circuler. Mais peut-etre etait-il indiscret d'entrer?

--A present, peut bien entrer qui veut! Elle soupira profondement, mais
se reprit a son ouvrage comme si nous ne pouvions avoir rien de plus a
nous dire.

Ne sachant comment continuer un entretien qui peut-etre serait unique,
qui devait etre decisif, mais que le temps ne me paraissait pas venu de
brusquer; soucieux d'y apporter quelque precaution et la tete et le
coeur uniquement pleins d'attente et de questions que je n'osais encore
poser, je demeurais devant elle, chassant du bout de ma canne de menus
eclats de bois, si gene, si impertinent a la fois et si gauche, qu'a la
fin elle releva les yeux, me devisagea et je crus qu'elle allait eclater
de rire; mais elle me dit simplement, sans doute parce qu'alors je
portais un chapeau mou sur des cheveux longs, et parce que ne me
pressait apparemment aucune occupation pratique:

--Vous etes artiste?

--Helas! non, repliquai-je en souriant, mais qu'a cela ne tienne; je
sais gouter la poesie. Et sans oser la regarder encore, je sentais son
regard m'envelopper. L'hypocrite banalite de nos propos m'est odieuse et
je souffre a les rapporter ...

--Comme ce parc est beau, reprenais-je.

Il me parut qu'elle ne demandait qu'a causer et n'etait embarrassee,
ainsi que moi, que de savoir comment engager l'entretien; car elle se
recria que je ne pouvais malheureusement juger en cette saison de ce que
pouvait devenir a l'automne ce parc, encore grelottant et mal reveille
de l'hiver--du moins ce qu'il avait pu devenir, reprit-elle; qu'en
restera-t-il desormais apres l'affreux travail des bucherons?...

--Ne pouvait-on les empecher? m'ecriai-je.

--Les empecher! repeta-t-elle ironiquement en levant tres haut les
epaules; et je crus qu'elle me montrait son miserable chapeau de feutre
pour temoigner de sa detresse, mais elle le levait pour le reposer sur
sa tete, rejete en arriere et laissant decouvert son front; puis elle
commenca de ranger ses morceaux de crepe comme si elle s'appretait a
partir. Je me baissai, ramassai a ses pieds le ruban vert, le lui
tendis.

--Qu'en ferais-je, a present, dit-elle sans le prendre. Vous voyez que
je suis en deuil.

Aussitot je l'assurai de la tristesse avec laquelle j'avais appris la
mort de Monsieur et Madame Floche, puis enfin celle du baron; et comme
elle s'etonnait que j'eusse connu ses parents, je lui laissai savoir que
j'avais vecu aupres d'eux douze jours du dernier octobre.

--Alors pourquoi tout-a-l'heure avez-vous feint de ne savoir ou vous
etiez? repartit-elle brusquement.

--Je ne savais comment vous aborder. Puis, sans trop me decouvrir
encore, je commencai de lui raconter quelle passionnee curiosite m'avait
retenu de jour en jour a la Quartfourche dans l'espoir de la rencontrer
et, (car je ne lui parlai pas de la nuit ou mon indiscretion l'avait
surprise), mes regrets enfin de regagner Paris sans l'avoir vue.

--Qu'est-ce donc qui vous avait donne si grand desir de me connaitre?

Elle ne faisait plus mine de partir. J'avais traine jusqu'en face
d'elle, pres d'elle, un epais fagot ou je m'etais assis; plus bas
qu'elle, je levais les yeux pour la voir; elle s'occupait infantinement
a pelotonner des rubans de crepe et je ne saisissais plus son regard. Je
lui parlais de sa miniature et m'inquietait de ce qu'avait pu devenir ce
portrait dont j'etais amoureux; mais elle ne le savait point;--Sans
doute le retrouvera-t-on en levant les scelles ... Et il sera mis en
vente avec le reste, ajouta-t-elle avec un rire dont le secheresse me
fit mal.--Pour quelques sous vous pourrez l'acquerir, si le coeur vous
en dit toujours.

Je protestai de mon chagrin de la voir ne prendre pas au serieux un
sentiment dont l'expression seule etait brusque, mais qui depuis
longtemps m'occupait; mais a present elle demeurait impassible et
semblait resolue a ne plus ecouter rien de moi. Le temps pressait.
N'avais-je pas sur moi de quoi violenter son silence? L'ardente lettre
fremissait sous mes doigts. J'avais prepare je ne sais quelle histoire
d'anciennes relations de ma famille avec celle de Gonfreville, pensant
l'amener incidemment a parler; mais a ce moment je ne sentis plus que
l'absurdite de ce mensonge et commencai de raconter tout simplement par
quel mysterieux hasard cette lettre--et je la lui tendis--etait tombee
entre mes mains.

--Ah! je vous en conjure, Madame! ne dechirez pas ce papier! Rendez-le
moi ...

Elle etait devenue mortellement pale et garda quelques instants sans la
lire la lettre ouverte sur ses genoux; le regard vague, les paupieres
battantes, elle murmurait:

--Oublie de la reprendre! Comment avais-je pu l'oublier?

--Sans doute aurez-vous cru qu'elle lui etait parvenue, qu'il etait venu
la chercher ...

Elle ne m'ecoutait toujours pas. Je fis un mouvement pour me ressaisir
de la lettre; mais elle se meprit a mon geste:

--Laissez-moi, cria-t-elle en repoussant brutalement ma main. Elle se
souleva, voulut fuir. A genoux devant elle je la retins.

--N'ayez pas peur de moi, Madame; vous voyez bien que je ne vous veux
aucun mal; et comme elle se rasseyait, ou plutot retombait sans force;
je la suppliai de ne pas m'en vouloir si le hasard avait choisi pour
elle un confident involontaire, mais de me continuer une confiance que
je jurai de ne point trahir; ah! que ne me parlait-elle a present comme
a un ami veritable et comme si je ne savais rien d'elle qu'elle-meme ne
m'eut appris?

Les larmes que je repandais en parlant firent peut-etre plus pour la
convaincre que mes paroles.

--Helas! repris-je, je sais quelle mort miserable enlevait, ce meme soir
votre amant ... Mais comment avez-vous appris votre deuil? Cette nuit que
vous l'attendiez, prete a fuir avec lui, que pensiez-vous? que
fites-vous en ne le voyant pas apparaitre?

--Puisque vous savez tout, dit-elle d'une voix desolee vous savez bien
que je n'avais plus a l'attendre, apres que j'avais averti Gratien.

J'eus de l'affreuse verite une intuition si subite que ces mots
m'echapperent comme un cri:

--Quoi! c'est vous qui l'avez fait tuer?

Alors laissant tomber a terre la lettre et le panier dont les menus
objets se repandirent, elle courba son front dans ses mains et commenca
de sangloter eperdument. Je me penchai vers elle et tentai de prendre
une de ses mains dans les miennes.

--Non! vous etes ingrat et brutal.

Mon imprudent exclamation coupait court a sa confidence; elle se
raidissait a present contre moi; cependant je restais assis devant elle,
bien resolu a ne la quitter point qu'elle ne se fut expliquee davantage.
Ses sanglots enfin s'apaiserent; je lui persuadai doucement qu'elle
avait deja trop parle pour pouvoir impunement se taire, mais qu'une
confession sincere ne saurait la diminuer a mes yeux et qu'aucun aveu ne
me serait plus penible que son silence. Les coudes sur les genoux, ses
mains croisees cachant son front, voici ce qu'elle me raconta.

La nuit qui preceda celle qu'elle avait fixee pour sa fuite, dans
l'amoureuse exaltation de la veillee, elle avait ecrit cette lettre; le
lendemain, elle l'avait portee au pavillon, glissee en cet endroit
secret que Blaise de Gonfreville connaissait et ou elle savait que
bientot il viendrait la prendre. Mais sitot de retour au chateau,
lorsqu'elle s'etait retrouvee dans cette chambre qu'elle voulait quitter
pour jamais, une angoisse indicible l'avait saisie, la peur de cette
liberte inconnue qu'elle avait si sauvagement desiree, la peur de cet
amant qu'elle appelait encore, de soi-meme et de ce qu'elle craignait
d'oser. Oui la resolution etait prise, oui le scrupule refoule, la honte
bue, mais a present que rien ne la retenait plus, devant la porte
ouverte pour sa fuite, le coeur brusquement lui manquait. L'idee de
cette fuite lui devenait odieuse, intolerable; elle courait dire a
Gratien que le baron de Gonfreville avait projete de l'enlever aux siens
cette nuit meme, qu'on le trouverait rodant avant le soir aupres du
pavillon de la grille, dont il fallait deja l'empecher d'approcher.

Je m'etonnai qu'elle ne fut point allee simplement rechercher elle-meme
cette lettre et la remplacer par une autre ou d'une si folle entreprise
elle eut decourage son amant. Mais aux questions que je lui posais elle
se derobait sans cesse, repetant en pleurant qu'elle savait bien que je
ne la pouvais comprendre et qu'elle-meme ne se pouvait mieux expliquer,
mais qu'elle ne se sentait alors non plus capable de rebuter son amant
que le suivre; que la peur l'avait a ce point paralysee, qu'il devenait
au-dessus de ses forces de retourner au pavillon; que d'ailleurs, a
cette heure du jour, ses parents redoutes la surveillaient, et que c'est
pour cela qu'elle avait du recourir a Gratien.

--Pouvais-je supposer qu'il prendrait au serieux des paroles echappees a
mon delire? Je pensais qu'il l'ecarterait seulement ... J'eus un sursaut
en entendant, une heure apres, un coup de fusil du cote de la grille;
mais ma pensee se detourna d'une supposition horrible et que je me
refusais d'envisager; au contraire, depuis que j'avais averti Gratien,
l'esprit et le coeur degages, je me sentais presque joyeuse ... Mais
quand la nuit vint, mais quand approcha l'heure qui eut du etre celle de
ma fuite, ah! malgre moi je commencai d'attendre, je recommencai
d'esperer; du moins une sorte de confiance, et que je savais mensongere,
se melait a mon desespoir; je ne pouvais realiser que la lachete, la
defaillance d'un moment eussent ruine d'un coup mon long reve; je n'en
etais pas reveillee; oui, comme en reve, je suis descendue dans le
jardin, epiant chaque bruit, chaque ombre; j'attendais; j'attendais
encore ...

Elle commenca de sangloter:

--Non, je n'attendais plus, reprit-elle; je cherchais a me tromper
moi-meme, et par pitie pour moi j'imitais celle qui attend. Je m'etais
assise devant la pelouse, sur la plus basse marche du perron; le coeur
sec a ne pouvoir verser une larme; et je ne pensais plus a rien, ne
savais plus qui j'etais, ni ou j'etais, ni ce que j'etais venu faire. La
lune qui tout a l'heure eclairait le gazon disparut; alors un frisson me
saisit; j'aurais voulu qu'il m'engourdit jusqu'a la mort. Le lendemain
je tombai gravement malade et le medecin qu'on appela revela ma
grossesse a ma mere.

Elle s'arreta quelques instants.

--Vous savez a present ce que vous desiriez savoir. Si je continuais mon
histoire, ce serait celle d'une autre femme ou vous ne reconnaitriez
plus l'Isabelle du medaillon.

Deja je reconnaissais assez mal celle dont mon imagination s'etait
prise. Elle coupait ce recit d'interjections, il est vrai, recriminant
contre le destin, et elle deplorait que dans ce monde la poesie et le
sentiment eussent toujours tort; mais je m'attristais de ne distinguer
point dans la melodie de sa voix les chaudes harmoniques du coeur. Pas
un mot de regret que pour elle! Quoi! pensais-je, est-ce la comme elle
savait aimer?...

A present je ramassais les menus objets de la corbeille renversee, qui
s'etaient eparpilles sur le sol. Je ne me sentais plus aucun desir de la
questionner davantage; subitement incurieux de sa personne et de sa vie,
je restais devant elle comme un enfant devant un jouet qu'il a brise
pour en decouvrir le mystere; et meme l'attrait physique dont encore
elle se revetait n'eveillait plus en ma chair aucun trouble, ni le
battement voluptueux de ses paupieres, qui tantot me faisait
tressaillir. Nous causions de son denuement; et comme je lui demandais
ce qu'elle se proposait de faire:

--Je chercherai a donner des lecons, repondit-elle; des lecons de piano;
ou de chant. J'ai une tres bonne methode.

--Ah! vous chantez?

--Oui; et je joue du piano. Dans le temps j'ai beaucoup travaille.
J'etais eleve de Thalberg ... J'aime aussi beaucoup la poesie.

Et comme je ne trouvais rien a lui dire:

--Je suis sure que vous en savez par coeur! Vous ne voudriez pas m'en
reciter?

Le degout, l'ecoeurement de cette trivialite poetique achevait de
chasser l'amour de mon ame. Je me levai pour prendre conge d'elle.

--Quoi! vous partez deja?

--Helas! vous sentez bien vous aussi qu'il vaut mieux maintenant que je
vous quitte. Figurez-vous qu'aupres de vos parents, a l'automne dernier,
dans la torpeur de la Quartfourche, je m'etais endormi, que je m'etais
epris d'un reve, et que je viens de m'eveiller. Adieu.

Une petite forme claudicante apparut a l'extremite tournante de l'allee.

--Je crois que j'apercois Casimir, qui sera content de me revoir.

--Il vient. Attendez-le.

L'enfant se rapprochait a petits bonds; il portait un rateau sur
l'epaule.

--Permettez-moi d'aller a sa rencontre. Il serait peut-etre gene de me
retrouver pres de vous. Excusez-moi ... Et brusquant mon adieu de la
maniere la plus gauche, je saluai respectueusement et partis.


Je ne revis plus Isabelle de Saint-Aureol et n'appris rien de plus sur
elle. Si pourtant: lorsque je retournai a la Quartfourche l'automne
suivant, Gratien me dit que, la veille de la saisie du mobilier,
abandonnee par l'homme d'affaires, elle s'etait enfuie avec un cocher.

--Voyez-vous, Monsieur Lacase, ajoutait-il sentencieusement,--elle n'a
jamais pu rester seule; il lui en a toujours fallu un.

La bibliotheque de la Quartfourche fut vendue au milieu de l'ete. Malgre
les instructions que j'avais laissees, je ne fus point averti; et je
crois que le libraire de Caen qui fut appele a presider la vente se
souciait fort peu de m'y inviter non plus qu'aucun autre serieux
amateur. J'appris ensuite avec une stupeur indignee que la bible fameuse
s'etait vendu 70 fr. a un bouquiniste du pays; puis revenue 300 fr.
aussitot apres, je ne pus savoir a qui. Quant aux manuscrits du XVIIe
siecle, ils n'etaient meme pas mentionnes dans la vente et furent
adjuges comme vieux papiers.

J'eusse voulu du moins assister a la vente du mobilier, car je me
proposais d'acheter quelques menus objets en souvenir des Floche; mais
prevenu trop tard je ne pus arriver a Pont-l'Eveque que pour la vente
des fermes et de la propriete. La Quartfourche fut acquise a vil prix
par le marchand de biens Moser-Schmidt, qui se disposait a convertir le
parc en prairies, lorsqu'un amateur americain la lui racheta; je ne sais
trop pourquoi, car il n'est pas revenu dans le pays, et laisse parc et
    
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