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eBook Title
Isabelle
Author Language Character Set
Andre Gide French ISO


You are here --- [ Home / Author Index G / Andre Gide / Isabelle / Page #4 ]

l'irrepressible titillement d'un petit muscle de sa joue. Il lut; puis
huma le papier, renifla, en froncant aprement les sourcils de maniere
qu'il semblait que ses yeux s'indignassent de la gourmandise de son nez;
puis repliant le papier et me le rendant, dit d'un ton un peu solennel:

--Ce meme 22 Octobre mourait le Vicomte Blaise de Gonfreville, victime
d'un accident de chasse.

--Vous me faites fremir! (mon imagination aussitot construisait un drame
epouvantable). Sachez que j'ai trouve cette lettre derriere une boiserie
du pavillon ou certainement il eut du venir la chercher.

L'abbe m'apprit alors que le fils aine des Gonfreville, dont la
propriete touchait a celle des Saint-Aureol, avait ete retrouve sans vie
au pied d'une barriere qu'apparemment il s'appretait a franchir,
lorsqu'un mouvement maladroit avait fait partir son fusil. Pourtant,
dans le canon du fusil ne se trouvait pas de cartouche. Aucun
renseignement ne put etre donne par personne; le jeune homme etait sorti
seul et personne ne l'avait vu; mais, le lendemain, un chien de la
Quartfourche fut surpris pres du pavillon lechant une flaque de sang.

--Je n'etais pas encore a la Quartfourche, continua-t-il, mais, d'apres
les renseignements que j'ai pu recueillir, il me semble avere que le
crime a ete commis par Gratien, qui sans doute avait surpris les
relations de sa maitresse avec le vicomte, et peut-etre avait evente son
projet de fuite (projet que j'ignorais moi-meme avant d'avoir lu cette
lettre); c'est un vieux serviteur bute, butor meme au besoin, qui pour
defendre le bien de ses maitres ne croit devoir reculer devant rien.

--Comment ne l'a-t-on pas arrete?

--Personne n'avait interet a le poursuivre, et les deux familles de
Gonfreville et de Saint-Aureol craignaient egalement le bruit autour de
cette facheuse histoire; car, quelques mois apres, Mademoiselle de
Saint-Aureol mettait au monde un malheureux enfant. On attribue
l'infirmite de Casimir aux soins que sa mere avait pris pour dissimuler
sa grossesse; mais Dieu nous enseigne que c'est souvent sur les enfants
que retombe le chatiment des peres. Venez avec moi jusqu'au pavillon; je
suis curieux de voir l'endroit ou vous avez trouve la lettre.

Le ciel s'etait eclairci; nous nous acheminames ensemble.


Tout alla fort bien a l'aller; l'abbe m'avait pris le bras; nous
marchions d'un meme pas et causions sans heurts. Mais au retour tout se
gata. Sans doute restions-nous passablement exaltes l'un et l'autre par
l'etrangete de l'aventure; mais chacun tres differemment; moi, vite
desarme par la complaisance souriante que l'abbe finalement avait mise a
me renseigner, deja j'oubliais sa soutane, ma retenue, je me laissais
aller a lui parler comme a un homme. Voici je crois comment la brouille
commenca:

--Qui nous racontera, disais-je, ce que fit Mademoiselle de Saint-Aureol
cette nuit-la! Sans doute elle n'apprit que le lendemain la mort du
comte? L'attendit-elle, et jusqu'a quand, dans le jardin? Que
pensait-elle en ne le voyant pas venir?

L'abbe se taisait, completement insensible a mon lyrisme psychologique;
je reprenais:

--Imaginez cette delicate jeune fille, le coeur lourd d'amour et
d'ennui, la tete folle: Isabelle la passionnee ...

--Isabelle la devergondee, soufflait l'abbe a demi-voix.

Je continuais comme si je n'avais pas entendu, mais deja prenant elan
pour riposter a l'interjection prochaine:

--Songez a tout ce qu'il a fallu d'esperance et de desespoir, de ...

--Pourquoi songer a tout cela? interrompit-il sechement. Nous n'avons
pas a connaitre des evenements plus que ce qui peut nous instruire.

--Mais suivant que nous en connaissons plus ou moins, ils nous
instruisent differemment ...

--Que pretendez-vous dire?

--Que la connaissance superficielle des evenements ne concorde pas
toujours, pas souvent meme, avec la connaissance profonde que nous en
pouvons prendre ensuite, et que l'enseignement que l'on en peut tirer
n'est pas le meme; qu'il est bon d'examiner avant de conclure ...

--Mon jeune ami, faites attention que l'esprit d'examen et de curiosite
critique est la larve de l'esprit de revolte. Le grand homme que vous
avez pris pour modele aurait pu bien vous avertir que ...

--Celui sur qui j'ecris ma these, voulez-vous dire ...

--Quel ergoteur vous faites! C'est avec un pareil esprit que ...

--Mais enfin, cher Monsieur l'abbe, j'aimerais bien savoir si ce n'est
pas cette meme curiosite qui vous fait m'accompagner, a cette heure, qui
vous penchait il a quelques instants sur ce lambris creve, et qui vous a
lentement pousse a connaitre de cette histoire tout ce que vous m'en
avez apporte!...

Son pas se faisait plus saccade, sa voix plus breve; avec sa canne il
frappait le sol impatiemment.

--Sans chercher comme vous des explications d'explications, quand j'ai
connu le fait, je m'y tiens. Les evenements lamentables que je vous ai
dits m'enseigneraient, s'il en etait encore besoin, l'horreur du peche
de la chair; ils sont la condamnation du divorce et de tout de que
l'homme a invente pour essayer de pallier aux consequences de ses
fautes. Voici qui suffit, n'est-ce pas!

--Voici qui ne me suffit pas. Le fait ne m'est de rien tant que je ne
penetre pas sa cause. Connaitre la vie secrete d'Isabelle de
Saint-Aureol; savoir par quels chemins parfumes, pathetiques et
tenebreux ...

--Jeune homme, mefiez-vous! vous commencez a en devenir amoureux!...

--Ah! j'attendais cela! Parce que l'apparence ne me suffit pas, que je
ne me paie pas de mots, ni de gestes ... Etes-vous sur de ne pas mejuger
cette femme?

--Une gourgandine!

L'indignation chauffait mon front; je ne la contenais plus qu'a
grand'peine.

--Monsieur l'abbe de tels mots surprennent dans votre bouche. Il me
semble que le Christ nous enseigne plus a pardonner qu'a servir.

--De l'indulgence a la complaisance il n'y a qu'un pas.

--Lui du moins ne l'eut pas condamnee comme vous faites.

--D'abord, ca vous n'en savez rien. Puis Celui qui est sans peche peut
se permettre pour le peche d'autrui plus d'indulgence que celui dont ...
je veux dire que nous autres pecheurs nous n'avons pas a chercher plus
ou moins d'excuse au peche, mais tout simplement a nous en detourner
avec horreur.

--Apres l'avoir bien renifle comme vous avez fait cette lettre.

--Vous etes un impertinent.--Et quittant l'allee brusquement, il partit
a pas precipites par un petit chemin de traverse, jetant encore a la
maniere des Parthes des phrases acerees ou je ne distinguais que les
mots: enseignement moderne ... sorbonnard ... socinien ...!


Quand nous nous retrouvames au diner, il gardait un air renfrogne, mais
en sortant de table il vint a moi en souriant et me tendit une main
qu'en souriant aussi je serrai.

La soiree me parut plus morne encore qu'a l'ordinaire. Le baron geignait
doucement au coin du feu; Monsieur Floche et l'abbe poussaient leurs
pions sans mot dire. Du coin de l'oeil je voyais Casimir, la tete
enfouie dans ses mains, saliver lentement sur son livre que par instants
il epongeait d'un coup de mouchoir. Je ne pretais a la partie de besigue
que ce qu'il fallait d'attention pour ne pas faire perdre trop
ignominieusement ma partenaire; Madame Floche s'apercevait et
s'inquietait de mon ennui; elle faisait de grands efforts pour animer un
peu la partie:

--Allons Olympe! c'est a vous de jouer. Vous dormez?

Non ce n'etait pas le sommeil, mais la mort dont je sentais deja le
tenebreux engourdissement glacer mes hotes; et moi-meme, une angoisse,
une sorte d'horreur, m'etreignait. O printemps! o vents du large,
parfums voluptueux, musiques aerees, jusqu'ici vous ne parviendrez plus
jamais! me disais-je; et je songeais a vous, Isabelle. De quelle tombe
aviez-vous su vous evader! vers quelle vie? La, dans la calme clarte de
la lampe, je vous imaginais, sur vos doigts delicats, laissant peser
votre front pale; une boucle de cheveux noirs touche, caresse votre
poignet. Comme vos yeux regardent loin! de quel ennui sans nom de votre
chair et de votre ame, raconte-t-il la plainte, ce soupir qu'ils
n'entendent pas? Et de moi-meme, a mon insu, s'echappait un soupir
enorme qui tenait du baillement, du sanglot, de sorte que Madame de
Saint-Aureol, jetant son dernier atout sur la table, s'ecriait:

--Je crois que Monsieur Lacase a grande envie de s'en aller coucher.--
Pauvre femme!

Cette nuit je fis un reve absurde; un reve qui n'etait d'abord que la
continuation de la realite:

La soiree n'etait pas achevee; j'etais encore dans le salon, pres de mes
hotes, mais a eux s'adjoignait une societe dont le nombre incessamment
croissait, bien que je ne visse point precisement arriver de personnes
nouvelles; je reconnaissais Casimir assis a la table devant un jeu de
patience vers lequel trois ou quatre figures se penchaient. On parlait a
voix basse, de sorte que je ne distinguais aucune phrase, mais je
comprenais que chacun signalait a son voisin quelque chose
d'extraordinaire et dont le voisin a son tour s'etonnait; l'attention se
portait vers un point, la pres de Casimir, ou tout a coup, je reconnus,
assise a table (comment ne l'avais-je pas dinstinguee plus tot) Isabelle
de Saint-Aureol. Seule parmi les costumes sombres, elle etait vetue tout
en blanc. D'abord elle m'apparut charmante, assez semblable a ce que la
montrait le medaillon; mais au bout d'un instant j'etais frappe par
l'immobilite de ses traits, la fixite de son regard, et soudain je
comprenais ce que l'on chuchotait a l'oreille: ce n'etait pas la la
veritable Isabelle, mais une poupee a sa ressemblance, qu'on mettait a
sa place durant l'absence de la vraie. Cette poupee a present me
paraissait affreuse; j'etais gene jusqu'a l'angoisse par son air de
pretentieuse stupidite; on l'eut dite immobile, mais, tandis que je la
regardais fixement, je la voyais lentement pencher de cote, pencher ...
elle allait chavirer, quand Mademoiselle Olympe, s'elancant de l'autre
extremite du salon, se courba jusqu'a terre, souleva la housse du
fauteuil et remonta je ne sais quel rouage qui faisait un grincement
bizarre et remettait le mannequin d'aplomb en communiquant a ses bras
une grotesque gesticulation d'automate. Puis chacun se leva, l'heure
etant sonnee du couvre-feu; on allait laisser la fausse Isabelle la
seule; en partant chacun la saluait a la turque, excepte le baron qui
s'approchait irreverencieusement, lui saisit a pleine main la perruque
et lui appliqua sur le sinciput deux gros baisers sonores en rigolant.
Des que la societe avait acheve de deserter le salon--et j'avais vu
sortir une foule--des que l'obscurite s'etait faite, je voyais, oui,
dans l'obscurite, je voyais la poupee palir, fremir et prendre vie. Elle
se soulevait lentement, et c'etait Mademoiselle de Saint-Aureol
elle-meme; elle glissait a moi sans bruit; tout a coup je sentais autour
de mon cou ses bras tiedes, et je me reveillais dans la moiteur de son
haleine au moment qu'elle me disait:

--Pour eux je fais l'absente, mais pour toi je suis la.


Je ne suis ni superstitieux ni craintif; si je rallumai ma bougie, ce
fit pour chasser de mes yeux et de mon cerveau cette obsedante image;
j'y eus du mal. Malgre moi j'epiais tous les bruits. S'elle etait la
pourtant! En vain je m'efforcai de lire; je ne pouvais preter attention
a rien d'autre; c'est en pensant a elle que je me rendormis au matin.




VI


Ainsi retombaient les sursauts de ma curiosite amoureuse. Je ne pouvais
pourtant differer plus longtemps un depart que de nouveau j'avais
annonce a mes hotes, et ce jour etait le dernier que je devais passer a
la Quartfourche. Ce jour-la ...

Nous sommes a dejeuner. L'on attend le courrier que Delphine, la femme
de Gratien, recoit du facteur et nous apporte d'ordinaire peu d'instants
avant le dessert. C'est a Madame Floche, je vous l'ai dit, qu'elle le
remet; puis celle-ci repartit les lettres et tend le _Journal des
Debats_ a Monsieur Floche, qui disparait derriere jusqu'a ce que nous
nous levions de table. Ce jour-la, une enveloppe mauve, prise a demi
dans la bande du journal, s'echappe du paquet et va voler sur la table
pres de l'assiette de Madame Floche; j'ai juste le temps de reconnaitre
la grande ecriture degingandee qui, la veille, m'avait fait deja battre
le coeur; Madame Floche aussi, apparemment, l'a reconnue; elle fait un
geste precipite pour couvrir l'enveloppe avec son assiette; l'assiette
s'en va cogner un verre, qui se brise et repand du vin sur la nappe;
tout cela fait un grand vacarme et la bonne Madame Floche profite de la
confusion generale pour subtiliser l'enveloppe dans sa mitaine.

--J'ai voulu ecraser une araignee, dit-elle gauchement comme un enfant
qui s'excuse. (Elle appelle indifferemment: araignees, les cloportes et
les perce-oreilles qui s'echappent parfois de la corbeille de fruits.)

--Et je parie que vous l'avez manquee, dit Madame de Saint-Aureol d'un
ton aigre, en se levant et jetant sa serviette non pliee sur la table.
Vous viendrez dans le salon me rejoindre, ma soeur. Ces Messieurs
m'excuseront: j'ai ma crampe de nombril.

Le repas s'acheve en silence. Monsieur Floche n'a rien vu, Monsieur de
Saint-Aureol rien compris; Mademoiselle Verdure et l'abbe gardent les
yeux fixes sur leur assiette; si Casimir ne se mouchait pas, je crois
qu'on le verrait pleurer ...

Il fait presque tiede. On a porte le cafe sur la petite terrasse que
forme le perron du salon. Je suis seul a en prendre avec Mademoiselle
Verdure et l'abbe; du salon ou sont enfermees ces deux dames, des eclats
de voix nous parviennent; puis plus rien; ces dames sont montees.

C'est alors, s'il me souvient bien, qu'eclata la castille du
hetre-a-feuille-de-persil.

Mademoiselle Verdure et l'abbe vivaient en etat de guerre. Les combats
n'etaient pas bien serieux et l'abbe ne faisait qu'en rire; mais rien
n'irritait tant Mademoiselle Verdure que le ton persifleur qu'il prenait
alors; elle se decouvrait a tous coups et l'abbe tirait dans le vif.
Presqu'aucun jour ne passait sans qu'eclatat entre eux quelqu'une de ces
escarmouches que l'abbe nommait des "castilles". Il pretendait que la
vieille fille en avait besoin pour sa sante; il la faisait monter a
l'arbre comme on emmene un chien faire un tour. Il n'y apportait
peut-etre pas de mechancete, mais certainement de la malice et s'y
montrait assez provoquant. Cela les occupait tous deux et assaisionnait
leur journee.

Le petit incident du dessert nous avait laisses nerveux. Je cherchais
une diversion et, tandis que l'abbe versait les tasses, ma main
rencontra dans la poche de mon veston un paquet de feuilles, ramille
d'un arbre bizarre qui croissat pres de la grille d'entree et que
j'avais cueillie le matin pour en demander le nom a Mademoiselle
Verdure; non que je fusse bien curieux de le connaitre, mais elle se
trouvait flattee qu'on fit appel a son savoir.

Car elle s'occupait de botanique. Certains jours elle partait
herboriser, portant en bandouliere sur ses robustes epaules une boite
verte qui lui donnait l'aspect bizarre d'une cantiniere; elle passait
entre son herbier et sa "loupe montee" le temps que lui laissaient les
soins domestiques ... Donc Mademoiselle Olympe prit la ramille et sans
hesiter:

--Ceci, declara-t-elle, c'est du hetre-a-feuille-de-persil.

--Curieuse appellation! hasardai-je; ces feuilles lanceolees n'ont
pourtant aucun rapport avec celles du ...

L'abbe depuis un instant souriait avec pertinence:

--C'est ainsi qu'on appelle a la Quartfourche le _fagus persicifolia_,
fit-il comme negligemment. Mademoiselle Verdure soubresauta:

--Je ne vous savais pas si fort en botanique.

--Non; mais j'entends un peu le latin.

Puis, incline vers moi: Ces dames sont victimes d'un involontaire
calembour. _Persicus_, chere Mademoiselle, _persicus_ veut dire pecher,
non persil. Le _fagus persicifolia_ dont Monsieur Lacase remarquait les
feuilles qu'il appelle si justement lanceolees, le _fagus persicifolia_
est un "hetre a feuilles de pecher."

Mademoiselle Olympe etait devenue cramoisie: le calme qu'affectait
l'abbe achevait de la decomposer.

--La vrai botanique ne s'occupe pas des anomalies et des monstruosites,
sut-elle trouver a dire sans tourner un regard vers l'abbe; puis vidant
sa tasse d'un trait elle partit en coup de vent.

L'abbe avait fronce sa bouche en cul de poule, d'ou s'echappaient des
manieres de petits pets. J'avais grand'peine a retenir mon rire.

--Seriez-vous mechant, Monsieur l'abbe?

--Mais non! mais non ... Cette bonne demoiselle, qui ne prend pas assez
d'exercice, a besoin qu'on lui fouette le sang. Elle est tres combative,
croyez-moi; quand je reste trois jours sans pousser ma pointe c'est elle
qui vient ferrailler. A la Quartfourche les distractions ne sont pas si
nombreuses!...

Et tous deux alors, sans parler, nous commencames de penser a la lettre
du dejeuner.

--Vous avez reconnu cette ecriture? me hasardai-je a demander enfin.

Il haussa les epaules:

--Un peu plus tot, un peu plus tard, c'est la lettre qu'on recoit a la
Quartfourche deux fois par an, apres le paiement des fermages, et par
laquelle elle annonce a Madame Floche sa venue.

--Elle va venir? m'ecriai-je.

--Calmez-vous! Calmez-vous: vous ne la verrez pas.

--Et pourquoi ne la pourrai-je point voir?

--Parce qu'elle vient au milieu de la nuit qu'elle repart presque
aussitot, qu'elle fuit les regards et ... mefiez-vous de Gratien. Son
regard me scrutait: je ne bronchai point; il reprit sur un ton irrite:

--Vous ne tiendrez aucun compte de ce que je vous en dis; je le vois a
votre air; mais vous etes averti. Allez! faites a votre guise; demain
matin vous m'en donnerez des nouvelles.

Il se leva, me laissa, sans que j'aie pu demeler s'il cherchait a
refrener ma curiosite ou s'il ne s'amusait pas a l'eperonner au
contraire.

Jusqu'au soir mon esprit, dont je renonce a peine le desordre, fut
uniquement occupe par l'attente. Pouvais-je aimer vraiment Isabelle? Non
sans doute, mais, amuse jusqu'au coeur par une excitation si violente,
comment ne me fusse-je pas mepris? reconnaissant a ma curiosite toute la
fremissante ardeur, la fougue, l'impatience de l'amour. Les dernieres
paroles de l'abbe n'avaient servi qu'a me stimuler davantage; que
pouvait contre moi Gratien? J'aurais traverse fourre d'epines et
brasiers!

Certainement quelque chose d'anormal se preparait. Ce soir-la personne
ne proposa de partie. Sitot apres souper, Madame de Saint-Aureol
commenca de se plaindre de ce qu'elle appelait "sa gastrite" et se
retira sans facons, tandis que Mademoiselle Verdure lui preparait une
infusion. Peu d'instants apres, Madame Floche envoya se coucher Casimir;
puis, sitot que l'enfant fut parti:

--Je crois que Monsieur Lacase a grande envie d'en faire autant; il a
l'air de tomber de sommeil.

Et comme je ne repondais pas assez promptement a son invite:

--Ah! je crois qu'aucun de nous ne va prolonger bien tard la veillee.

Mademoiselle Verdure se leva pour allumer les bougeoirs; l'abbe et moi
nous la suivimes; je vis Madame Floche se pencher sur l'epaule de son
mari qui sommeillait au coin du feu dans la berline; il se leva tout
aussitot, puis entraina par le bras le baron qui se laissa faire, comme
s'il comprenait ce que lui signifiait. Sur le palier du premier etage,
ou chacun, muni d'un bougeoir, se retirait de son cote:

--Bonne nuit! Dormez bien--me dit l'abbe avec un sourire ambigu.

Je refermai la porte de ma chambre; puis j'attendis. Il n'etait encore
que neuf heures. J'entendis monter Madame Floche, puis Mademoiselle
Verdure. Il y eut sur le palier, entre Madame Floche et Madame de
Saint-Aureol qui etait ressortie de sa chambre, reprise d'une querelle
assez vive, trop loin de moi pour que j'en pusse distinguer les paroles;
puis un bruit de portes claquees; puis rien.

Je m'etendis sur mon lit pour mieux reflechir. Je songeais a l'ironique
souhait de bon sommeil dont l'abbe avait accompagne sa derniere poignee
de main; j'aurais voulu savoir si lui, de son cote, s'appretait au
somme, ou si cette curiosite qu'il se defendait d'avoir devant moi, il
allait lui lacher la bride?... mais il couchait dans une autre partie du
chateau, faisant pendant a celle que j'occupais, et ou aucun motif
plausible ne m'appelait. Pourtant, qui de nous deux serait le plus
penaud, si nous nous surprenions l'un l'autre dans le couloir?... Ainsi
meditant il m'advint quelque chose d'inavouable, d'absurde, de
confondant: je m'endormis.

Oui, moins surexcite sans doute qu'epuise par l'attente et fatigue en
outre par la mauvaise nuit de la veille, je m'endormis profondement.


Le crepitement de la bougie qui achevait de se consumer m'eveilla; ou,
peut-etre, vaguement percu a travers mon sommeil, un ebranlement sourd
du plancher: certainement quelqu'un avait marche dans le couloir. Je me
dressai sur mon seant. Ma bougie a ce moment s'eteignit; je demeurai,
dans le noir, tout pantois. Je n'avais plus pour m'eclairer que quelques
allumettes; j'en grattai une afin de regarder a ma montre: il etait pres
d'onze heures et demie; j'ecarquillai l'oreille ... plus un bruit. A
tatons je gagnai la porte et l'ouvris.

Non, le coeur ne me battait point; je me sentais de corps agile,
imponderable; d'esprit calme, subtil, resolu.

A l'autre extremite du couloir, une grande fenetre versait jusqu'a moi
une clarte non point egale comme celle des nuits tranquilles, mais
palpitante et defaillante par instants, car le ciel etait pluvieux et,
devant la lune, le vent charriait d'epais nuages. Je m'etais dechausse;
j'avancais sans bruit ... Je n'avais pas besoin d'y voir davantage pour
gagner le poste d'observation que je m'etais menage: c'etait, a cote de
celle de Madame Floche, ou vraisemblablement se tenait le conciliabule,
une petite chambre inhabitee, qu'avait occupee d'abord Monsieur Floche
(il preferait a present le voisinage de ses livres a celui de sa femme);
la porte de communication, dont j'avais soigneusement tire le verrou
pour me mettre a l'abri d'une surprise, avait un peu flechi, et je
m'etais assure qu'immediatement, sous le chambranle je pouvais glisser
mon regard; il me fallait, pour y atteindre, me jucher sur une commode
que j'avais poussee tout aupres.

A present passait par cette fente un peu de lumiere qui, renvoyee par le
plafond blanc, me permettait de me guider. Je retrouvai tout comme je
l'avais laisse dans le jour. Je me hissai sur la commode, plongeai mes
regards dans la chambre voisine ...

Isabelle de Saint-Aureol etait la.


Elle etait devant moi, a quelques pas de moi ... Elle etait assise sur un
de ces disgracieux sieges bas sans dossier, qu'on appelait je crois des
"poufs", dont la presence etonnait un peu dans cette chambre ancienne et
que je ne me souvenais point d'y avoir vu lorsque j'etais entre porter
des fleurs. Madame Floche se tenait enfoncee dans un grand fauteuil en
tapisserie; une lampe posee sur un gueridon pres du fauteuil les
eclairait discretement toutes deux. Isabelle me tournait le dos; elle
s'inclinait en avant, presque couchee sur les genoux de sa vieille
tante, de sorte que d'abord je ne vis pas son visage; bientot elle
releva la tete. Je m'attendais a la trouver davantage vieillie; pourtant
je reconnaissais a peine en elle la jeune fille du medaillon; non moins
belle sans doute, elle etait d'une beaute tres differente, plus
terrestre et comme humanisee; l'angelique candeur de la miniature le
cedait a une langueur passionnee, et je ne sais quel degout froissait le
coin de ses levres que le peintre avait dessinees entrouvertes. Un grand
manteau de voyage, une sorte de waterproof, d'une etoffe assez commune
semblait-il, la recouvrait, mais releve de cote, laissait voir une jupe
noire de taffetas luisant sur lequel sa main degantee, qu'elle laissait
pendre et qui tenait un mouchoir chiffonne, paraissait
extraordinairement pale et fragile. Une petite capote de feutre et de
plumes moirees, a brides de taffetas, la coiffait; une boucle de cheveux
tres noirs, repassait par dessus la bride et, des qu'elle baissait la
tete, revenait en avant cacher la tempe. On l'aurait dite en deuil sans
un ruban vert-scarabee qu'elle portait autour du cou. Madame Floche ni
elle ne disait rien; mais, de sa main droite, Isabelle caressait le
bras, la main de Madame Floche et l'attirait a elle, et puis la couvrait
de baisers.

A present elle secouait la tete et ses boucles flottaient de gauche a
droite; alors, comme si elle reprenait une phrase:

--Tous les moyens, dit-elle; j'ai vraiment essaye tous les moyens; je te
jure que ...

--Ne jurez point, ma pauvre enfant; je vous crois sans cela, interrompit
la pauvre vieille en lui posant la main sur le front. Toutes deux
parlaient a voix tres basse comme si elles eussent craint d'etre
entendues.

Madame Floche se redressa, repoussa doucement sa niece, et, s'appuyant
sur les deux bras de son fauteuil, se leva. Mademoiselle de Saint-Aureol
se leva pareillement, et tandis que sa tante se dirigeait vers le
secretaire d'ou Casimir, avant-hier, avait sorti le medaillon, elle fit
quelques pas dans le meme sens, s'arreta devant une console qui
supportait une grande miroir et, pendant que la vieille fouillait dans
un tiroir, s'avisant a son reflet du ruban emeraude qu'elle portait
autour du cou, elle le detacha prestement, le roula autour de son
doigt ... Avant que Madame Floche ne se fut retournee, le ruban vif avait
disparu, Isabelle avait pris une attitude meditative, les mains
retombees et croisees devant elle, le regard perdu ...

La pauvre vieille Floche tenait encore d'une main son trousseau de
clefs, de l'autre la maigre liasse qu'elle avait ete querir dans le
tiroir; elle allait se rasseoir dans son fauteuil, quand la porte, en
face de celle ou j'etais poste, s'ouvrit brusquement toute grande--et
je faillis crier de stupeur. La baronne apparaissait dans l'embrasure,
guindee, decolletee, fardee, en grand costume d'apparat et le chef
surmonte d'une sorte de plumeau-marabout gigantesque. Elle brandissait
de son mieux un grand candelabre a six branches, toutes bougies
allumees, qui la baignait d'une tremblotante lumiere, et repandait des
pleurs de cire sur le plancher. A bout de forces sans doute, elle
commenca par courir poser le candelabre sur la console devant la glace;
puis reprenant en quatre petits bonds sa position dans l'embrasure, elle
s'avanca de nouveau, a pas rythmes, solennelle, portant loin devant elle
etendue sa main chargee d'enormes bagues. Au milieu de la chambre elle
s'arreta, se tourna tout d'une piece du cote de sa fille, le geste
toujours tendu, et, avec une voix aigue a percer les murailles:

--Arriere de moi, fille ingrate! Je ne me laisserai plus emouvoir par
vos larmes, et vos protestations ont perdu pour jamais le chemin de mon
coeur.

Tout cela etait debite, crie sur le meme fausset sans nuances. Isabelle
cependant s'etait jetee aux pieds de sa mere, dont elle avait saisi la
jupe, et la tirait, decouvrant deux ridicules petits escarpins de satin
blanc, cependant que de son front elle heurtait le plancher qu'un tapis
recouvrait a cet endroit. Madame de Saint-Aureol ne baissa pas les yeux
un instant, continua de lancer droit devant elle des regards aigus et
glaces comme sa voix, elle continua:

--Ne vous aura-t-il pas suffi d'apporter au foyer de vos parents la
misere; pretendez-vous poursuivre plus loin les ...

Ici brusquement la voix lui manqua; alors se tournant vers Madame Floche
qui se faisait toute petite et qui tremblait dans son fauteuil:

--Et quant a vous ma soeur, si vous avez encore la faiblesse ...--puis se
reprenant:--Si vous avez la coupable faiblesse de ceder encore a ces
supplications, fut-ce pour un baiser, fut-ce pour une obole, aussi vrai
que je suis votre soeur ainee, je vous quitte, je recommande a Dieu mes
penates, et je ne vous revois de ma vie.

J'etais comme au spectacle. Mais puisqu'elles ne se savaient pas
observees, pour qui ces deux marionnettes jouaient-elles la tragedie?
Les attitudes et les gestes de la fille me paraissaient aussi exageres,
aussi faux que ceux de la mere ... Celle-ci me faisait face, de sorte que
je voyais de dos Isabelle qui, prosternee, gardait sa pose d'Esther
suppliante; tout a coup je remarquai ses pieds: ils etaient chausses en
pou-de-soie couleur prune, autant qu'il me sembla et que l'on en pouvait
juger encore sous la couche de boue qui recouvrait les bottines;
au-dessus, un bas blanc, ou le volant de la jupe, en se relevant,
mouille, fangeux, avait fait une trainee sale ... Et soudain, plus haut
que la declamation de la vieille, retentit en moi tout ce que ces
pauvres objets racontaient d'aventureux, de miserable. Un sanglot
m'etreignit la gorge; et je me promis, quand Isa quitterait la maison,
de la suivre a travers le jardin.

Madame de Saint-Aureol cependant avait fait trois pas vers le fauteuil
de Madame Floche:

--Allons! donnez-moi ces billets! Pensez-vous que sous votre mitaine je
ne voie pas se froisser le papier? Me croyez-vous aveugle, ou folle?
Donnez-moi cet argent vous dis-je!--Et, melodramatiquement, approchant
les billets dont elle s'etait emparee, de la flamme d'une de ses bougies
du candelabre:--Je prefererais bruler le tout (faut-il dire qu'elle
n'en faisait rien) plutot que de lui donner un liard.

Elle glissa les billets dans sa poche et reprit son geste declamatoire:

--Fille ingrate! Fille denaturee! Le chemin qu'ont pris mes bracelets et
mes colliers, vous saurez l'apprendre a mes bagues!--Ce disant, d'un
geste habile de sa main etendue, elle en fit tomber deux ou trois sur le
tapis. Comme un chien affame se jette sur un os, Isabelle s'en saisit.

--Partez, a present: nous n'avons plus rien a nous dire, et je ne vous
reconnais plus.

Puis ayant ete prendre un eteignoir sur la table de nuit, elle en coiffa
successivement chaque bougie du candelabre, et partit.

La piece a present paraissait sombre. Isabelle cependant s'etait
relevee; elle passait ses doigts sur ses tempes, rejetait en arriere ses
boucles eparses et rajustait son chapeau. D'une secousse elle remonta
son manteau qui avait un peu glisse des ses epaules, et se pencha vers
Madame Floche pour lui dire adieu. Il me parut que la pauvre femme
cherchait a lui parler, mais c'etait d'une voix si faible que je ne pus
rien distinguer. Isabelle sans rien dire pressa une des tremblantes
mains de la vieille contre ses levres. Un instant apres je m'elancais a
sa poursuite dans le couloir.

Au moment de descendre l'escalier, un bruit de voix m'arreta. Je
reconnus celle de Mademoiselle Verdure qu'Isabelle avait deja rejointe
dans la vestibule, et je les apercus toutes deux en me penchant par
dessus la rampe. Olympe Verdure tenant une petite lanterne a la main.

--Tu vas partir sans l'embrasser? disait-elle,--et je compris qu'il
s'agissait de Casimir.--Tu ne veux donc pas le voir?

--Non, Loly; je suis trop pressee. Il ne doit pas savoir que je suis
venue.

Il y eut un silence, une pantomime que d'abord je ne compris pas bien.
La lanterne s'agita projetant des ombres bondissantes. Mademoiselle
Verdure s'avancant, Isabelle se reculant, toutes deux se deplacerent de
quelques pas; puis j'entendis:

--Si; si; en souvenir de moi. Je le gardais depuis longtemps. A present
que je suis vieille, qu'est-ce que je feras de cela?

--Loly! Loly! Vous etes ce que je laisse ici de meilleur.

Mademoiselle Verdure la pressait entre ses bras:

--Ah! pauvrette! comme elle est trempee!

--Mon manteau seulement ... ce n'est rien. Laisse-moi partir vite.

--Prends un parapluie au moins.

--Il ne pleut plus.

--La lanterne.

--Qu'est-ce que j'en ferais? La voiture est tout pres. Adieu.

--Allons! Adieu, ma pauvre enfant! Que Dieu te ... le reste se perdit
dans un sanglot. Mademoiselle Verdure resta quelques instants penchee
dans la nuit, et une bouffee d'air humide monta du dehors dans la cage
de l'escalier; puis, sur la porte refermee, je l'entendis pousser les
verrous ...

Je ne pouvais passer devant Mademoiselle Verdure. Gratien emportait
chaque soir la clef de la porte de la cuisine. Une autre porte ouvrait
de l'autre cote de la maison, par ou facilement j'eusse pu sortir, mais
c'etait un detour enorme. Avant que je ne l'aie retrouvee, Isabelle
aurait deja rejoint sa voiture. Ah! si de ma fenetre je l'appelais ... Je
courus a ma chambre. La lune etait de nouveau recouverte; guettant un
bruit de pas j'attendis un instant; un souffle puissant s'eleva et,
tandis que Gratien rentrait par la cuisine, a travers la chuchotante
agitation des arbres, j'entendis la voiture d'Isabelle de Saint-Aureol
s'eloigner.




VII


Je m'etais mis fort en retard, et, sitot de retour a Paris, s'emparerent
de moi mille soucis qui derouterent enfin mes pensees. La resolution que
j'avais prise de retourner l'ete suivant a la Quartfourche temperait mes
regrets de n'avoir su pousser plus loin une aventure que je commencais
    
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