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eBook Title
Isabelle
Author Language Character Set
Andre Gide French ISO


You are here --- [ Home / Author Index G / Andre Gide / Isabelle / Page #3 ]

porter un gros bouquet dans sa chambre pour lui faire une belle
surprise.

Je m'etais promis de ne point quitter la Quartfourche sans avoir visite
la chambre d'une des vieilles dames; comme elles circulaient
continuellement d'un bout a l'autre de la maison, je risquais fort
d'etre derange dans mon investigation indiscrete; je comptais sur
l'enfant pour autoriser ma presence; si peu naturel qu'il put paraitre
que je penetrasse a sa suite dans la chambre de sa grand'mere ou de sa
tante, grace au pretexte du bouquet trouverais-je, en cas de surprise,
une facile contenance.

Mais cueiller des fleurs a la Quartfourche n'etais pas aussi aise que je
le supposais. Gratien exercait sur tout le jardin une surveillance
farouche; non seulement il indiquait les fleurs qui supportaient d'etre
cueillies, mais encore etait-il jalousement regardant sur la maniere de
les cueillir. Il y fallait secateur ou serpette et, de plus, quelles
precautions! C'est ce que Casimir m'expliquait. Gratien nous accompagna
jusqu'au bord d'une corbeille de dahlias superbes ou l'on pouvait
prelever maints bouquets sans que seulement il y parut.

--Au-dessus de l'oeil. Monsieur Casimir; combien de fois faut-il qu'on
vous le repete? coupez toujours au-dessus de l'oeil.

--En cette fin de saison, cela n'a plus aucune importance, m'ecriai-je
impatiemment.

Il repondit en grommelant que "ca a toujours de l'importance" et que "il
n'y a pas de saison pour mal faire". J'ai horreur des bougons
sentencieux ...

L'enfant me preceda, portant la gerbe. En passant dans le vestibule je
m'etais empare d'un vase ...

Dans la chambre regnait un paix religieuse; les volets etaient clos;
pres du lit enfonce dans une alcove, un prie-Dieu d'acajou et de velours
grenat au pied d'un petit crucifix d'ivoire et d'ebene; contre le
crucifix, le cachant a demi, un mince rameau de buis suspendu a une
faveur rose et maintenu sous un bras de la croix. Le recueillement de
l'heure appelait la priere; j'oubliais ce que j'etais venu faire et la
vaine curiosite qui m'avait attire en ce lieu; je laissais Casimir
appreter a son gre les fleurs sur une commode, et je ne regardais plus
rien dans la chambre: C'est ici, dans ce grand lit, pensais-je, que la
bonne vieille Floche achevera bientot de s'eteindre, a l'abri des
souffles de la vie ... O barques qui souhaitez la tempete! que tranquille
est ce port!

Casimir cependant s'impatientait contre les fleurs; les capitules
pesants des dahlias l'emportaient; tout le bouquet cabriolait a terre.

--Si vous m'aidiez, dit-il enfin.

Mais tendis que je m'evertuais a sa place, il courait a l'autre bout de
la piece vers un secretaire qu'il ouvrait.

--Je vais vous faire le billet ou vous promettez de revenir.

--C'est cela, repartis-je, me pretant a la simagree. Depeche-toi. Ta
tante serait tres fachee si elle te voyait fouiller dans son secretaire.

--Oh! ma tante est occupee a la cuisine; et puis elle ne me gronde
jamais.

De son ecriture la plus appliquee il couvrit une feuille de papier a
lettre.

--A present venez signer.

Je m'approchai:

--Mais Casimir, tu n'avais pas a signer toi-meme! dis-je en riant.
L'enfant, pour donner plus de poids, sans doute, a cet engagement, et
pour qu'il lui parut y engager lui-meme sa parole, avait cru bon
d'ecrire aussi son nom au bas de la feuille ou je lus:

_Monsieur Lacase promet de revenir l'annee prochaine a la Quartfourche.
Casimir de Saint-Aureol_.

Un instant il resta tout deconcerte par ma remarque et par mon rire: il
y allait de tout son coeur, lui! Ne le prenais-je donc pas au serieux?
Il etait bien pres de pleurer.

--Laisse-moi me mettre a ta place pour que je signe.

Il se leva puis, quand j'eus signe le billet, sauta de joie et couvrit
ma main de baisers. J'allais partir: il me retint par la manche et,
penche sur le secretaire:

--Je vais vous montrer quelque chose, dit-il en faisant jouer un ressort
et glisser un tiroir dont il connaissait le secret; puis ayant fouille
parmi des rubans et des quittances, il me tendit une fragile miniature
encadree:

--Regardez.

Je m'approchai de la fenetre.

Quel est ce conte ou le heros tombe amoureux du seul portrait de la
princesse? Ce devait etre ce portrait-la. Je n'entends rien a la
peinture et me soucie peu du metier; sans doute un connaisseur eut-il
juge cette miniature affetee: sous trop de complaisante grace s'effacait
presque le caractere: mais cette pure grace etait telle qu'on ne la put
oublier.

Peu m'importaient vous dis-je les qualites ou les defauts de la
peinture: la jeune femme que j'avais devant moi et dont je ne voyais que
le profil, une tempe a demi cachee par une lourde boucle noire, un oeil
languide et tristement reveur, la bouche entr'ouverte et comme
soupirante, le col fragile autant qu'une tige de fleur, cette femme
etait de la plus troublante, de la plus angelique beaute. A la
contempler j'avais perdu conscience du lieu, de l'heure; Casimir qui
d'abord s'etait eloigne, achevant d'appreter les fleurs, revint a moi,
se pencha:

--C'est maman ... Elle est bien jolie n'est-ce pas!

J'etais gene devant l'enfant de trouver sa mere si belle.

--Ou est-elle a present, ta maman?

--Je ne sais pas.

--Pourquoi n'est-elle pas ici?

--Elle s'ennuie ici.

--Et ton papa?

Un peu confusement, baissant la tete et comme honteux il repondit:

--Mon papa est mort.

Mes questions l'importunaient; mais j'etais resolu a pousser plus avant.

--Elle vient bien te voir quelquefois, ta maman?

--Oh! oui, souvent! dit-il avec conviction, en relevant soudain la tete.
Il ajouta un peu plus bas:

--Elle vient causer avec ma tante.

--Mais avec toi, elle cause bien aussi?

--Oh! moi, je ne sais pas lui parler ... Et puis quand elle vient, je
suis couche.

--Couche!

--Oui, elle vient la nuit ... Puis, cedant a sa confiance (il avait pris
ma main, car j'avais repose le portrait) tendrement et comme en secret:

--La derniere fois elle est venue m'embrasser dans mon lit.

--Elle ne t'embrasse donc pas d'ordinaire?

--Oh! si beaucoup.

--Alors pourquoi dis-tu "la derniere fois"?

--Parce qu'elle pleurait.

--Elle etait avec ta tante?

--Non; elle etait entree toute seule dans le noir; elle croyait que je
dormais.

--Elle t'a reveille.

--Oh! je ne dormais pas. Je l'attendais.

--Tu savais donc qu'elle etait la.

Il baissa la tete de nouveau, sans repondre. J'insistai:

--Comment savais-tu qu'elle etait la?

Pas de reponse. Je repris:

--Dans le noir, comment as-tu pu voir qu'elle pleurait?

--Oh! j'ai senti.

--Tu ne lui as pas demande de rester?

--Oh! si. Elle etait penchee sur mon lit; je la tenais par les
cheveux ...

--Et qu'est-ce qu'elle disait?

--Elle riait; elle disait que je la decoiffais; mais qu'il fallait
qu'elle s'en aile.

--Elle ne t'aime donc pas?

--Oh! si; elle m'aime beaucoup, cria-t-il, brusquement ecarte de moi et
le visage empourpre plus encore, d'une voix si passionnee que je pris
honte de ma question.

La voix de Madame Floche retentit au bas de l'escalier:

--Casimir! Casimir! va dire a Monsieur Lacase qu'il serait temps de
s'appreter. La voiture sera la dans une demi-heure.

Je m'elancai, degringolai l'escalier, rejoignis la vieille dans le
vestibule.

--Madame Floche! quelqu'un pourrait-il porter une depeche? J'ai trouve
un expedient qui me permettra je crois de passer quelques jours de plus
pres de vous.

Elle pris mes deux mains dans les deux siennes:

--Ah! Que c'est improbable! cher Monsieur ... Et comme son emotion ne
trouvait rien d'autre a dire, elle repetait: Que c'est improbable!...
puis, courant sous la fenetre de Floche:

--Bon ami! Bon ami! (c'est ainsi qu'elle l'appelait) Monsieur Lacase
veut bien rester.

La faible voix sonnait comme un grelot fele, mais parvint cependant; je
vis la fenetre s'ouvrir, Monsieur Floche se pencher un instant; puis,
aussitot qu'il eut compris:

--Je descends! Je descends!

Casimir je joignait a lui; durant quelques instants je dus faire face
aux congratulations de chacun; on eut dit que j'etais de la famille.

Je redigeai je ne sais plus quel fantaisiste texte de depeche que je fis
expedier a une adresse imaginaire.

--J'ai peur, a dejeuner, d'avoir ete un peu indiscrete en vous priant
trop fort, dit Madame Floche; puis-je esperer que, si vous restez, vos
affaires de Paris n'en souffriront pas trop?

--J'espere que non, chere Madame. Je prie un ami de prendre soin de mes
interets.

Madame de Saint-Aureol etait survenue; elle s'eventait et tournait dans
la piece en criant de sa voix la plus aigue.--Qu'il est aimable! Ah!
mille graces ... Qu'il est aimable!--puis disparut, et le calme se
retablit.

Peu avant le diner l'abbe rentra de Pont-l'Eveque; comme il n'avait pas
eu connaissance de ma velleite de depart, il ne put etre surpris
d'apprendre que je restais.

--Monsieur Lacase, dit-il assez affablement, j'ai rapporte de
Pont-l'Eveque quelques journaux; pour moi je ne suis pas grand amateur
des racontars de gazettes, mais j'ai pense qu'ici vous etiez un peu
prive de nouvelles et que ces feuilles pourraient vous interesser.

Il fouillait sa soutane:--Allons! Gratien les aura montes dans ma
chambre avec mon sac. Attendez un instant; je m'en vais les querir.

--N'en faites rien, Monsieur l'abbe, c'est moi qui monterai les
chercher.

Je l'accompagnai jusqu'a sa chambre; il me pria d'entrer. Et tandis
qu'il brossait sa soutane et s'appretait pour le diner:

--Vous connaissiez la famille de Saint-Aureol avant de venir a la
Quartfourche? demandai-je apres quelques propos vagues.

--Non, me dit-il.

--Ni Monsieur Floche?

--J'ai passe brusquement des missions a l'enseignement. Mon superieur
avait ete en relations avec Monsieur Floche, et m'a designe pour les
fonctions que je remplis presentement; non, avant de venir ici je ne
connaissais ni mon eleve ni ses parents.

--De sorte que vous ignorez quels evenements ont brusquement pousse
Monsieur Floche a quitter Paris il y a quelque quinze ans, au moment
qu'il allait entrer a l'Institut.

--Revers de fortune, grommela-t-il.

--Et quoi! Monsieur et Madame Floche vivraient ici aux crochets des
Saint-Aureol!

--Mais non, mais non, fit-il impatiente; ce sont les Saint-Aureols qui
sont ruines ou presque; toutefois la Quartfourche leur appartient; les
Floche, qui sont dans une situation aisee, habitent avec eux pour les
aider; ils subviennent au train de maison et permettent ainsi aux
Saint-Aureol de conserver la Quartfourche, qui doit revenir plus tard a
Casimir; c'est je crois tout ce que l'enfant peut esperer ...

--La belle-fille est sans fortune?

--Quelle belle-fille? La mere de Casimir n'est pas la bru, c'est la
propre fille des Saint-Aureol.

--Mais alors, le nom de l'enfant?--Il feignit de ne point comprendre.--
Ne s'appelle-t-il pas Casimir de Saint-Aureol?

--Vous croyez! dit-il ironiquement. Eh bien! il faut supposer que
Mademoiselle de Saint-Aureol aura epouse quelque cousin du meme nom.

--Fort bien! fis-je, comprenant a demi, hesitant pourtant a conclure. Il
avait acheve de brosser sa soutane; un pied sur le rebord de la fenetre
il flanquait de grands coups de mouchoir pour epousseter ses souliers.
--Et vous la connaissez ... Mademoiselle de Saint-Aureol?

--Je l'ai vue deux ou trois fois; mais elle ne vient ici qu'en courant.

--Ou vit-elle?

Il se releva, jeta dans un coin de la chambre le mouchoir empoussiere:

--Alors c'est un interrogatoire?... puis se dirigeant vers sa toilette:
--On va sonner pour le diner et je ne serai pas pret!

C'etait une invite a le laisser; ses levres serrees certainement en
gardaient gros a dire, mais pour l'instant ne laisseraient plus rien
echapper.




V


Quatre jours apres j'etais encore a la Quartfourche; moins angoisse
qu'au troisieme jour, mais plus las. Je n'avais rien surpris de nouveau,
ni dans les evenements de chaque jour, ni dans les propos de mes hotes;
d'inanition deja je sentais ma curiosite se mourir. Il faut donc
renoncer a en decouvrir davantage, pensais-je appretant de nouveau mon
depart: autour de moi tout se refuse a m'instruire; l'abbe fait le muet
depuis que j'ai laisse paraitre combien ce qu'il sait m'interesse; a
mesure que Casimir me marque plus de confiance, je me sens devant lui
plus contraint; je n'ose plus l'interroger et du reste je connais a
present tout ce qu'il aurait a me dire: rien de plus que le jour ou il
me montrait le portrait.

Si pourtant; l'enfant innocemment m'avait appris le prenom de sa mere.
Sans doute j'etais fous de m'exalter ainsi sur une flatteuse image
vraisemblablement vieille de plus de quinze ans; et si meme Isabelle de
Saint-Aureol, durant mon sejour a la Quartfourche, risquait une de ces
fugitives apparition dont je savais a present qu'elle etait coutumiere,
sans doute je ne pourrais, n'oserais me trouver sur son passage.
N'importe! ma pensee soudain tout occupee d'elle echappait a l'ennui;
ces derniers jours avaient fui d'une fuite ailee et je m'etonnais que
s'achevat deja cette semaine. Il n'avait pas ete question que je
restasse plus longtemps chez les Floche et mon travail ne m'offrait plus
aucune raison de m'attarder, mais, ce dernier matin encore, je
parcourais le parc que l'automne rendait plus vaste et sonore, appelant
a demi-voix, puis a voix plus haute: Isabelle!... et ce nom qui m'avait
deplu tout d'abord, se revetait a present pour moi d'elegance, se
penetrait d'un charme clandestin ... Isabelle de Saint-Aureol! Isabelle!
J'imaginais sa robe blanche fuir au detour de chaque allee; a travers
l'inconstant feuillage, chaque rayon rappelait son regard, son sourire
melancolique, et comme encore j'ignorais l'amour, je me figurais que
j'aimais et, tout heureux d'etre amoureux, m'ecoutais avec complaisance.

Que le parc etait beau! et qu'il s'appretait noblement a la melancolie
de cette saison declinante. J'y respirais avec enivrement l'odeur des
mousses et des feuilles pourrissantes. Les grands marronniers roux, a
demi depouilles deja, ployaient leurs branches jusqu'a terre; certains
buissons pourpres rutilaient a travers l'averse; l'herbe, aupres d'eux,
prenait une verdeur aigue; il y avait quelques colchiques dans les
pelouses du jardin; un peu plus bas, dans le vallon, une prairie en
etait rose, que l'on apercevait de la carriere ou, quand la pluie
cessait, j'allais m'asseoir--sur cette meme pierre ou je m'etais assis
le premier jour avec Casimir; ou, reveuse, Mademoiselle de Saint-Aureol
s'etait assise naguere, peut-etre ... et je m'imaginais assis pres
d'elle.

Casimir m'accompagnait souvent, mais je preferais marcher seul. Et
presque chaque jour la pluie me surprenait dans le jardin; trempe, je
rentrais me secher devant le feu de la cuisine. Ni la cuisiniere, ni
Gratien ne m'aimaient; mes avances reiterees n'avaient pu leur arracher
trois paroles. Du chien non plus, caresses ou friandises n'avaient pu me
faire un ami; Terno passait presque toutes les heures du jour couche
dans l'atre vaste, et quand j'en approchais il grognait. Casimir que je
retrouvais souvent, assis sur la margelle du foyer, epluchant des
legumes ou lisant, y allait alors d'une tape, s'affectant que son chien
ne m'accueillit pas en ami. Prenant le livre des mains de l'enfant je
poursuivais a haute voix sa lecture; lui, restait appuye contre moi; je
le sentais m'ecouter de tout son corps.

Mais ce matin-la l'averse me surprit si brusque et si violente que je ne
pus songer a rentrer au chateau; je courus m'abriter au plus proche;
c'etait ce pavillon abandonne que vous avez pu voir a l'autre extremite
du parc, pres de la grille; il etait a present delabre: pourtant une
premiere salle assez vaste restait elegamment lambrissee comme le salon
d'un pavillon de plaisance; mais les boiseries vermoulues crevaient au
moindre choc ...

Quand j'entrai, poussant la porte mal close, quelques chauves-souris
tournoyerent, puis s'elancerent au dehors par la fenetre devitree.
J'avais cru l'averse passagere, mais, tandis que je patientais, le ciel
acheva de s'assombrir. Me voici bloque pour longtemps! Il etait dix
heures et demie; on ne dejeunait qu'a midi. J'attendrai jusqu'au premier
coup de cloche, que l'on entend d'ici certainement, pensai-je. J'avais
sur moi de quoi ecrire et, comme ma correspondance etait en retard, je
pretendis me prouver a moi-meme qu'il n'est pas moins aise d'occuper
bien une heure qu'une journee. Mais ma pensee incessamment me ramenait a
mon inquietude amoureuse: ah! si je savais que quelque jour elle dut
reparaitre en ce lieu, j'incendierais ces murs de declarations
passionnees ... Et lentement m'imbibait un ennui douloureux, lourd de
larmes. Je restais effondre dans un coin de la piece, n'ayant trouve
siege ou m'asseoir, et comme un enfant perdu je pleurais.

Certes le mot Ennui est bien faible pour exprimer ces detresses
intolerables a quoi je fus sujet de tout temps; elles s'emparent de nous
tout-a-coup; la quantite de l'heure les declare; l'instant auparavant
tout vous riait et l'on riait a toute chose; tout-a-coup une vapeur
fuligineuse s'essore du fond de l'ame et s'interpose entre le desir et
la vie; elle forme un ecran livide, nous separe du reste du monde dont
la chaleur, l'amour, la couleur, l'harmonie ne nous parviennent plus que
refractes en une transposition abstraite: on constate, on n'est plus
emu; et l'effort desespere pour crever l'ecran isolateur de l'ame nous
menerait a tous les crimes, au meurtre ou au suicide, a la folie ...

Ainsi revais-je en ecoutant ruisseler la pluie. Je gardais a la main le
canif que j'avais ouvert pour tailler mon crayon, mais la feuille de mon
carnet restait vide; a present, de la pointe de ce canif, sur le panneau
voisin je tachais de sculpter son nom; sans conviction, mais parce que
je savais que les amants transis ont accoutume d'ainsi faire; a tout
instant le bois pourri cedait; un trou venait en place de la lettre;
bientot, sans plus d'application, par desoeuvrement, imbecile besoin de
detruire, je commencai de taillader au hasard. Le lambris que j'abimais
se trouvait immediatement sous la fenetre; le cadre en etait disjoint a
la partie superieure, de sorte que le panneau tout entier pouvait
glisser de bas en haut dans les rainures laterales; c'est ce que je
remarquai lorsque l'effort de mon couteau inopinement le souleva.

Quelques instants apres j'achevais d'emietter le lambris. Avec le debris
de bois, une enveloppe tomba sur le plancher; tachee, moisie, elle avait
pris le ton de la muraille, au point que tout d'abord elle n'etonna
point mon regard; non, je ne m'etonnai pas de la voir; il ne me
paraissait pas surprenant qu'elle fut la et telle etait mon apathie que
je ne cherchai pas aussitot a l'ouvrir. Laide, grise, souillee, on eut
dit un platras, vous dis-je. C'est par desoeuvrement que je la pris;
c'est machinalement que je la pris; c'est machinalement que je la
dechirai. J'en sortis deux feuillets couverts d'une grande ecriture
desordonnee, palie, presque effacee par endroits. Que venait faire la
cette lettre? Je regardai la signature et j'eus un eblouissement: le nom
d'Isabelle etait au bas de ces feuillets!

Elle occupait a ce point mon esprit ... j'eus un instant l'illusion
qu'elle m'ecrivait a moi-meme:

_Mon amour, voici ma derniere lettre ..._ disait-elle. _Vite ces quelques
mots encore, car je sais que ce soir je ne pourrai plus rien te dire;
mes levres, pres de toi, ne sauront plus trouver que des baisers. Vite,
pendant que je puis parler encore; ecoute: Onze heures c'est trop tot;
mieux vaut minuit. Tu sais que je meurs d'impatience et que l'attente
m'extenue, mais pour que je m'eveille a toi il faut que toute la maison
dorme. Oui, minuit; pas avant. Viens a ma rencontre jusqu'a la porte de
la cuisine, (en suivant le mur du potager qui est dans l'ombre et
ensuite il y a des buissons) attends-moi la et non pas devant la grille,
non que j'aie peur de traverser seule le jardin, mais parce que le sac
ou j'emporte un peu de vetements sera tres lourd et que je n'aurai pas
la force de le porter longtemps.

En effet il vaut mieux que la voiture reste en bas de la ruelle ou nous
la retrouverons facilement. A cause des chiens de la ferme qui
pourraient aboyer et donner l'eveil, c'est plus prudent.

Mais non mon ami, il n'y avait pas moyen, tu le sais, de nous voir
davantage et de convenir de tout ceci de vive voix. Tu sais qu'ici je
vis captive et que les vieux ne me laissent pas plus sortir qu'ils ne te
permettent a toi de rentrer. Ah! de quel cachot je m'echappe ... Oui
j'aurai soin de prendre des souliers de rechange que je mettrai sitot
que nous serons dans la voiture, car l'herbe du bas du jardin est
trempee.

Comment peux-tu me demander encore si je suis resolue et prete? Mais mon
amour, voici des mois que je me prepare et que je me tien prete! des
annees que je vis dans l'attente de cet instant!--Et si je ne vais rien
regretter?--Tu m'as donc pas compris que j'ai pris tous ceux qui
s'attachent a moi en horreur, tous ceux qui m'attachent ici. Est-ce
vraiment la douce et la craintive Isa qui parle? Mon ami, mon amant,
qu'avez-vous fait de moi, mon amour?...

J'etouffe ici; je songe a tout l'ailleurs qui s'entr'ouve ... J'ai
soif ...

J'allais oublier de te dire qu'il n'y a pas eu moyen d'enlever les
saphirs de l'ecrin, parce que ma tante n'a plus laisse ses clefs dans sa
chambre; aucune de celles que j'ai essayees n'a pus aller au tiroir ...
Ne me gronde pas; j'ai le bracelet de maman, la chaine emaillee et deux
bagues--qui n'ont sans doute pas grande valeur puisqu'elle ne les met
pas; mais je crois que la chaine est tres belle. Pour de l'argent ... je
ferai mon possible; mais tu feras tout de meme bien de t'en procurer.

A toi de toutes mes prieres. A bientot, ton Isa.

Ce 22 Octobre, anniversaire de ma vingt-deuxieme annee et veille de mon
evasion._

Je songe avec terreur, si j'avais a cuisiner en roman cette histoire,
aux quatre ou cinq pages de developpements qu'il sierait ici de gonfler:
reflexions apres lecture de cette lettre, interrogations, perplexites ...
En verite, comme apres un tres violent choc, j'etais tombe dans un etat
semi-lethargique. Quand enfin parvint a mon oreille, a travers la
confuse rumeur de mon sang, un son de cloche, qui redoubla: c'est le
second appel du dejeuner, pensai-je; comment n'ai-je pas entendu le
premier? Je tirai ma montre: midi! Aussitot, bondissant au dehors,
l'ardente lettre pressee contre mon coeur, je m'elancai tete nue sous
l'averse.

Les Floche deja s'inquietaient de moi et, quand j'arrivai tout
soufflant:

--Mais vous etes trempe! completement trempe, cher Monsieur!--Puis ils
protesterent que personne ne se mettrait a table que je n'eusse change
de vetements: et des que je fus redescendu ils questionnerent avec
sollicitude; je dus raconter que, retenu dans le pavillon, j'attendais
en vain un repit de l'averse; alors ils s'excuserent du mauvais temps,
de l'affreux etat des allees, de ce que l'on avait sans doute sonne le
second coup plus tot, le premier coup moins fort qu'a l'ordinaire ...
Mademoiselle Verdure avait ete chercher un chale dont on me supplia de
couvrir mes epaules, parce que j'etais encore en sueur et que je
risquais de prendre mal. L'abbe cependant m'observait sans mot dire, les
levres serrees jusqu'a la grimace; et j'etais si nerveux que, sous
l'investigation de son regard, je me sentais rougir et me troubler comme
un enfant fautif. Il importe pourtant de l'amadouer, pensais-je, car
desormais je n'apprendrai rien que par lui seul; lui seul peut
m'eclairer le detour de cette tenebreuse histoire ou m'achemine deja
moins de curiosite que d'amour.

Apres le cafe, la cigarette que j'offrais a l'abbe servait de pretexte
au dialogue; pour ne point incommoder la baronne, nous allions fumer
dans l'orangerie.

--Je croyais que vous ne deviez rester ici que huit jours, commenca-t-il
sur un ton d'ironie.

--Je comptais sans l'amabilite de nos hotes.

--Alors, les documents de Monsieur Floche ...?

--Assimiles ... Mais j'ai trouve de quoi m'occuper davantage.

J'attendais une interrogation; rien ne vint.

--Vous devez connaitre dans les coins le double fond de ce chateau
repartis-je impatiemment.

Il ouvrit de grands yeux, plissa son front, prit un air de candeur
stupide.

--Pourquoi Madame ou Mademoiselle de Saint-Aureol, la mere de votre
eleve, n'est-elle pas ici, pres de nous, a partager ses soins entre son
fils infirme et ses vieux parents?

Pour mieux jouer l'etonnement il jeta sa cigarette et ouvrit les mains
en parentheses des deux cotes de son visage.

--Sans doute que ses occupations la retiennent ailleurs ...
marmonna-t-il. Quelle insidieuse question est-ce la?

--En souhaitez-vous une plus precise: Qu'a fait Madame ou Mademoiselle
de Saint-Aureol, la mere de votre eleve, certaine nuit du 22 Octobre que
devait venir l'enlever son amant?

Il campa ses poings sur ses hanches:

--Eh la! Eh la! Monsieur le romancier--(par vanite, par faiblesse, je
m'etais laisse aller precedemment a ce genre de confidences que devrait
inspirer jamais qu'une profonde sympathie; et depuis qu'il savait mes
pretentions il s'amusait de moi d'une maniere qui deja me devenait
insupportable)--N'allez-vous pas un peu trop vite?... Et puis-je vous
demander a mon tour comment vous etes si bien renseigne?

--Parce que la lettre qu'Isabelle de Saint-Aureol ecrivait a son amant
ce jour-la, ce n'est pas lui qui l'a recue; c'est moi.

Decidement il fallait compter sur moi, l'abbe a ce moment apercut une
petite tache sur la manche de sa soutane et commenca de la gratter du
bout de l'ongle; il entrait en composition.

--J'admire ceci ... que des qu'on se croit ne romancier on s'accorde
aussitot tous les droits. Un autre y regarderait a deux fois avant de
prendre connaissance d'une lettre qui ne lui est pas adressee.

--J'espere plutot, Monsieur l'abbe, qu'il n'en prendrait pas
connaissance du tout.

Je le considerais fixement; mais il grattait toujours, les yeux baisses.

--Je ne suppose pourtant pas qu'on vous l'ait donnee a lire.

--Cette lettre est tombee dans mes mains par hasard; l'enveloppe,
vieille, sale, a demi dechiree, ne portait aucune trace d'ecriture; en
l'ouvrant j'ai vu une lettre de Mademoiselle de Saint-Aureol; mais
adressee a qui?... Allons! Monsieur l'abbe, secondez-moi: qui etait, il
y a quatorze ans, l'amant de Mademoiselle de Saint-Aureol?

L'abbe s'etait leve; il commenca de marcher a petits pas de long en
large, la tete basse, les mains croisees dans le dos; repassant derriere
ma chaise, il s'arreta, et brusquement je sentis ses mains s'abattre sur
mes epaules:

--Montrez-moi cette lettre.

--Parlerez-vous?

Je sentis fremir d'impatience son etreinte.

--Ah! pas de condition, je vous en prie! Montrez-moi cette lettre ...
simplement.

--Laissez que j'aille la chercher, dis-je en essayant de me degager.

--Vous l'avez la dans votre poche.

Ses yeux visaient au bon endroit, comme si ma veste eut ete
transparente; il n'allait pourtant pas me fouiller!...

J'etais tres mal pose pour me defendre, et contre un grand gaillard plus
fort que moi; puis, quel moyen, ensuite, de le decider a parler. Je me
retournai pour voir presque contre le mien son visage; un visage gonfle,
congestionne, ou se marquaient subitement deux grosses veines sur le
front et de vilaines poches sous les yeux. Alors me forcant de rire par
crainte de voir tout se gater:

--Parbleu l'abbe, avouez que vous aussi vous savez ce que c'est que la
curiosite!

Il lacha prise; je me levai tout aussitot et fis mine de sortir.

--Si vous n'aviez pas eu ces manieres de brigand, je vous l'aurais deja
montree; puis, le prenant par le bras:--mais rapprochons-nous du salon,
que je puisse appeler au secours.

Par grand effort de volonte je gardais un ton enjoue, mais mon coeur
battait fort.

--Tenez: lisez-la devant moi, dis-je en tirant la lettre de ma poche; je
veux apprendre de quel oeil un abbe lit une lettre d'amour.

Mais, de nouveau maitre de lui, il ne laissait paraitre son emotion qu'a
    
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