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eBook Title
Isabelle
Author Language Character Set
Andre Gide French ISO


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--A present, reprit-il, vous allez prendre possession de la

bibliotheque, et vous ne vous souviendrez de ma presence que si vous
avez quelque renseignement a me demander. Emportez les papiers qu'il
vous faut ... Au revoir!... et comme en descendant les trois marches, je
retournais vers lui mon sourire, il agita sa main devant ses yeux:
--A tantot!--


J'emportai dans la grande piece les quelques papiers qui devaient faire
l'objet de mon premier travail. Sans m'ecarter de la table devant
laquelle j'etais assis, je pouvais distinguer Monsieur Floche dans sa
portioncule: il s'agita quelques instants; ouvrant et refermant des
tiroirs, sortant des papiers, les rentrant, faisant mine d'homme
affaire ... Je soupconnais en verite qu'il etait fort trouble, sinon gene
par ma presence et que, dans cette vie si rangee le moindre ebranlement
risquait de compromettre l'equilibre de la pensee. Enfin il s'installa,
plongea jusqu'a mi-jambes dans la chanceliere, ne bougea plus ...

De mon cote je feignais de m'absorber dans mon travail; mais j'avais
grand'peine a tenir en laisse ma pensee; et je n'y tachais meme pas;
elle tournait autour de la Quartfourche, ma pensee, comme autour d'un
donjon dont il faut decouvrir l'entree. Que je fusse subtil, c'est ce
dont il m'importait de me convaincre. Romancier, mon ami, me disais-je,
nous allons donc te voir a l'oeuvre. Decrire! Ah, fi! ce n'est pas de
cela qu'il s'agit, mais bien de decouvrir la realite sous l'aspect ... En
ce court laps de temps qu'il t'est permis de sejourner a la
Quartfourche, si tu laisses passer un geste, un tic sans t'en pouvoir
donner bientot l'explication psychologique, historique et complete,
c'est que tu ne sais pas ton metier.

Alors je reportais mes yeux sur Monsieur Floche; il s'offrait a moi de
profil; je voyais un grand nez mou, inexpressif, des sourcils
buissonnants, un menton ras sans cesse en mouvement comme pour macher
une chique ... et je pensais que rien ne rend plus impenetrable un visage
que le masque de la bonte.

La cloche du second dejeuner me surprit au milieu de ces reflexions.




III


C'est a ce dejeuner que, sans precaution oratoire, brusquement, Monsieur
Floche m'amena en presence du menage Saint-Aureol. L'abbe du moins, la
veille au soir, aurait bien pu m'avertir. Je me souviens d'avoir eprouve
la meme stupeur, jadis, quand, pour la premiere fois, au Jardin des
Plantes, je fis connaissance avec le _phoenicopterus antiquorum_ ou
flamant a spatule (1). Du baron ou de la baronne je n'aurais su dire
lequel etait le plus baroque; ils formaient un couple parfait; tout
comme les deux Floche, du reste: au Museum on les eut mis sous vitrine
l'un contre l'autre sans hesiter; pres des "especes disparues".
J'eprouvai devant eux d'abord cette sorte d'admiration confuse qui,
devant les oeuvres d'art accompli ou devant les merveilles de la Nature,
nous laisse, aux premiers instants, stupides et incapables d'analyse. Ce
n'est que lentement que je parvins a decomposer mon impression ...

(1) Gerard fait erreur: le _phoenicopterus antiquorum_ n'a pas le bec en
spatule.

Le baron Narcisse de Saint-Aureol portait culottes courtes, souliers a
boucle tres apparente, cravate de mousseline et jabot. Une pomme d'Adam,
aussi proeminente que le menton, sortait de l'echancrure du col et se
dissimulait de son mieux sous un bouillon de mousseline; le menton, au
moindre mouvement de la machoire faisait un extraordinaire effort pour
rejoindre le nez qui, de son cote, y mettait de la complaisance. Un oeil
restait hermetiquement clos; l'autre, vers qui remontait le coin de la
levre et tendaient tous les plis du visage, brillait clair, embusque
derriere la pommette et semblait dire: Attention! je suis seul, mais
rien ne m'echappe.

Madame de Saint-Aureol disparaissait toute dans un flot de fausses
dentelles. Tapies au fond des manches frissonnantes, tremblaient ses
longues mains, chargees d'enormes bagues. Une sorte de capote en
taffetas noir double de lambeaux de dentelles blanches enveloppait tout
le visage; sous le menton se nouaient deux brides de taffetas, blanchies
par la poudre que le visage effroyablement farde laissait choir. Quand
je fus entre, elle se campa devant moi de profil, rejeta la tete en
arriere, et, d'une voix de tete assez forte et non inflechie:

--Il y eut un temps, ma soeur, ou l'on temoignait au nom de Saint-Aureol
plus d'egards ...

A qui en avait-elle? Sans doute tenait-elle a me faire sentir, et a
faire sentir a sa soeur, que je n'etais pas ici chez les Floche; car
elle continua, inclinant la tete de cote, minaudiere: et levant vers moi
sa main droite:

--Le baron et moi, nous sommes heureux, Monsieur, de vous recevoir a
notre table.

Je donnai de la levre contre une bague, et me relevai du baise-main en
rougissant, car ma position entre les Saint-Aureol et les Floche
s'annoncait genante. Mais Madame Floche ne semblait avoir prete aucune
attention a la sortie de sa soeur. Quant au baron, sa realite me
paraissait problematique, bien qu'il fit avec moi l'aimable et le sucre.
Durant tout mon sejour a la Quartfourche, on ne put le persuader de
m'appeler autrement que Monsieur de Las Cases; ce qui lui permettait
d'affirmer qu'il avait beaucoup vu mes parents aux Tuileries ... un mien
oncle principalement qui faisait avec lui son piquet:

--Ah! C'etait un original! Chaque fois qu'il abattait tout, il criait
tres fort: Domino!...

Les propos du baron etaient a peu pres tous de cette envergure. A table
il n'y avait presque que lui qui parlat; puis, sitot apres le repas, il
s'enfermait dans un silence de momie.

Au moment que nous quittions la salle a manger, Madame Floche s'approcha
de moi, et, a voix basse:

--Peut-etre, Monsieur Lacase sera-t-il assez aimable pour m'accorder un
petit entretien?--Entretien qu'elle ne voulait pas, apparemment, qu'on
entendit, car elle commenca par m'entrainer du cote du jardin potager,
en disant tres haut qu'elle voulait me montrer les espaliers.

--C'est au sujet de mon petit-neveu, commenca-t-elle des qu'elle fut
assuree que l'on ne pouvait nous entendre ... Je ne voudrais pas vous
paraitre critiquer l'enseignement de l'abbe Santal ... mais, vous qui
plongez aux sources meme de l'instruction (ce fut sa phrase) vous
pourrez peut-etre nous etre de bon conseil.

--Parlez, Madame; mon devouement vous est acquis.

--Voici: je crains que le sujet de sa these, pour un enfant si jeune
encore, ne soit un peu special.

--Quelle these? fis-je, legerement inquiet.

--La these pour son baccalaureat.

--Ah! parfaitement,--resolu desormais a ne m'etonner plus de rien.
--Sur quel sujet? repris-je.

--Voici: Monsieur l'abbe craint que les sujets litteraires ou proprement
philosophiques ne flattent le vague d'un jeune esprit deja trop enclin a
la reverie ... (c'est du moins ce que trouve Monsieur l'abbe). Il a donc
pousse Casimir a choisir un sujet d'histoire.

--Mais Madame, voici qui peut tres bien se defendre. Et le sujet choisi
c'est?

--Excusez-moi; j'ai peur d'estropier le nom ...: Averrhoes.

--Monsieur l'abbe a sans doute eu ses raisons pour choisir ce sujet,
qui, a premiere vue, peut en effet paraitre un peu particulier.

--Ils l'ont choisi tous deux ensemble. Quant aux raisons que l'abbe fait
valoir, je suis prete a m'y ranger: Ce sujet presente, m'a-t-il dit, un
interet anecdotique particulierement propre a fixer l'attention de
Casimir, qui est souvent un peu flottante: puis (et il parait que ces
Messieurs les examinateurs attachent a cela la plus grande importance)
le sujet n'a jamais ete traite.

--Il ne me souvient pas en effet ...

--Et naturellement, pour trouver un sujet qui n'ait encore jamais ete
traite, on est force de chercher un peu en dehors des chemins battus.

--Evidemment!

--Seulement, je vais vous avouer ma crainte ... mais j'abuse peut-etre?

--Madame, je vous en supplie de croire que ma bonne volonte et mon desir
de vous servir sont inepuisables.

--Eh bien! voici: je ne mets pas en doute que Casimir ne soit a meme
bientot de passer sa these assez brillamment, mais je crains que, par
desir de specialiser ... par desir un peu premature ... l'abbe ne neglige
un peu l'instruction generale, le calcul par exemple, ou l'astronomie ...

--Que pense Monsieur Floche de tout cela? demandai-je eperdu.

--Oh! Monsieur Floche approuve tout ce que fait et ce que dit l'abbe.

--Les parents?

--Ils nous ont confie l'enfant, dit-elle apres une hesitation legere;
puis, s'arretant de marcher:

--Par effet de votre complaisance, cher Monsieur Lacase, j'aurais aime
que vous causiez avec Casimir, pour vous rendre compte; sans avoir l'air
de l'interroger directement ... et surtout pas devant Monsieur l'abbe,
qui pourrait en prendre quelque ombrage. Je suis sure qu'ainsi vous
pourriez ...

--Le plus volontiers du monde, Madame. Il ne me sera sans doute pas
difficile de trouver un pretexte pour sortir avec votre petit neveu. Il
me fera visiter quelque endroit du parc ...

--Il se montre d'abord un peu timide avec ceux qu'il ne connait pas
encore, mais sa nature est confiante.

--Je ne mets pas en doute que nous ne devenions promptement bons amis.

Un peu plus tard, le gouter nous ayant de nouveau rassembles:

--Casimir, tu devrais montrer la carriere a Monsieur Lacase; je suis
sure que cela l'interessera.--Puis s'approchant de moi:

--Partez vite avant que l'abbe ne descende; il voudrait vous
accompagner.

Je ressortis aussitot dans le parc; l'enfant clopin-clopant me guidait.

--C'est l'heure de la recreation, commencai-je.

Il ne repondit rien. Je repris:

--Vous ne travaillez jamais apres gouter?

--Oh! si; mais aujourd'hui je n'avais plus rien a copier.

--Qu'est-ce que vous copiez ainsi?

--La these.

--Ah!... Apres quelques tatonnements je parvins a comprendre que cette
these etait un travail de l'abbe, que l'abbe faisait remettre au net et
copier par l'enfant dont l'ecriture etait correcte. Il en tirait quatre
grosses, dans quatre cahiers cartonnes dont chaque jour il noircissait
quelques pages. Casimir m'affirma du reste qu'il se plaisait beaucoup a
"copier".

--Mais pourquoi quatre fois?

--Parce que je retiens difficilement.

--Vous comprenez ce que vous ecrivez?

--Quelquefois. D'autres fois l'abbe m'explique; ou bien il dit que je
comprendrai quand je serai plus grand.

L'abbe avait tout bonnement fait de son eleve une maniere de
secretaire-copiste. Est-ce ainsi qu'il entendait ses devoirs? Je sentais
mon coeur se gonfler et me proposai d'avoir incessamment avec lui une
conversation tragique. L'indignation m'avait fait presser le pas
inconsciemment; Casimir prenait peine a me suivre; je m'apercus qu'il
etait en nage. Je lui tendis une main qu'il garda dans la sienne,
clopinant a cote de moi tandis que je ralentissais mon allure.

--C'est votre travail, cette these?

--Oh! non, fit-il aussitot; mais, en poussant plus loin mes questions,
je compris que le reste se reduisait a peu de chose; et sans doute
fut-il sensible a mon etonnement:

--Je lis beaucoup, ajouta-t-il, comme un pauvre dirait: j'ai d'autres
habits!

--Et qu'est-ce que vous aimez lire?

--Les grands voyages; puis tournant vers moi un regard ou deja
l'interrogation faisait place a la confiance:

--L'abbe, lui, a ete en Chine; vous saviez?... et le ton de sa voix
exprimait pour son maitre une admiration, une veneration sans limites.

Nous etions parvenus a cet endroit du parc que Madame Floche appelait
"la carriere"; abandonnee depuis longtemps, elle formait a flanc de
coteau une sorte de grotte dissimulee derriere les broussailles. Nous
nous assimes sur un quartier de roche que tiedissait le soleil deja bas.
La parc s'achevait la sans cloture; nous avions laisse a notre gauche un
chemin qui descendait obliquement et que coupait une petite barriere; le
devalement, partout ailleurs assez abrupt, servait de protection
naturelle.

--Vous, Casimir, avez-vous deja voyage? demandai-je.

Il ne repondit pas; baissa le front ... A nos pieds le vallon
s'emplissait d'ombre; deja le soleil touchait la colline qui fermait le
paysage devant nous. Un bosquet de chataigniers et de chenes y
couronnait un tertre crayeux crible des trous d'une garenne; le site un
peu romantique tranchait la mollesse uniforme de la contree.

--Regardez les lapins, s'ecria tout a coup Casimir; puis, au bout d'un
instant, il ajouta, indiquant du doigt le bosquet:

--Un jour, avec Monsieur l'abbe, j'ai monte la.

En rentrant nous passames aupres d'une mare couverte de conferves. Je
promis a Casimir de lui appreter une ligne et de lui montrer comment on
pechait les grenouilles.

Cette premiere soiree, qui ne se prolongea guere au dela de neuf heures,
ne differa point de celles qui suivirent, ni, je pense, de celles qui
l'avaient precedee, car, pour moi, mes hotes eurent le bon gout de ne se
point mettre en depense. Sitot apres diner, nous rentrions dans le salon
ou, pendant le repas, Gratien avait allume le feu. Une grande lampe,
posee a l'extremite d'une table de marqueterie, eclairait a la fois la
partie de jacquet que le baron engageait avec l'abbe a l'autre extremite
de la table, et le gueridon ou ces dames menaient une sorte de besigue
oriental et mouvemente.

--Monsieur Lacase qui est habitue aux distractions de Paris, va sans
doute trouver notre amusement un peu terne ... avait d'abord dit Madame
de Saint-Aureol.--Cependant, Monsieur Floche, au coin du feu, somnolait
dans une bergere; Casimir, les coudes sur la table, la tete entre les
mains, levre tombante et salivant, progressait dans un "Tour du Monde.--
Par contenance et politesse j'avais fait mine de prendre vif interet au
besigue de ces dames; on le pouvait mener, comme le whist, avec un mort,
mais on le jouait de preference a quatre, de sorte que Madame de
Saint-Aureol, avec empressement, m'avait accepte pour partenaire des que
je m'etais propose. Les premiers soirs, mes impairs firent la ruine de
notre camp et mirent en joie Madame Floche qui, apres chaque victoire,
se permettait sur mon bras une discrete taloche de sa maigre main
mitainee. Il y avait des temerites, des ruses, des delicatesses.
Mademoiselle Olympe jouait un jeu serre, concerte. Au debut de chaque
partie, on pointait, on hasardait la surenchere selon le jeu que l'on
avait; cela laissait un peu de marge au bluff; Madame de Saint-Aureol
s'aventurait effrontement, les yeux luisants, les pommettes vermeilles
et le menton fremissant; quand elle avait vraiment beau jeu, elle me
lancait un grand coup de pied sous la table; Mademoiselle Olympe
essayait de lui tenir tete, mais elle etait desarconnee par la voix
aigue de la vieille qui tout a coup, au lieu d'un nouveau chiffre,
criait:

--Verdure, vous mentez!

A la fin de la premiere partie, Madame Floche tirait sa montre, et,
comme si precisement, c'etait l'heure:

--Casimir! Allons, Casimir; il est temps.

L'enfant semblait sortir peniblement de lethargie, se levait, tendait
aux Messieurs sa main molle, a ces dames son front, puis sortait en
trainant un pied.

Tandis que Madame de Saint-Aureol nous invitait a la revanche, le
premier jacquet finissait; parfois alors Monsieur Floche prenait la
place de son beau-frere; ni Monsieur Floche, ni l'abbe n'annoncaient les
coups; on n'entendait de leur cote que le roulement des des dans le
cornet et sur la table; Monsieur de Saint-Aureol dans la bergere
monologuait ou chantonnait a demi-voix, et parfois, tout-a-coup,
flanquait un enorme coup de pincette au travers du feu, si
impertinemment qu'il en eclaboussait au loin la braise; Mademoiselle
Olympe accourait precipitamment et executait sur le tapis ce que Madame
de Saint-Aureol appelait elegamment la danse des etincelles ... Le plus
souvent Monsieur Floche laissait le baron aux prises avec l'abbe et ne
quittait pas son fauteuil; de ma place je pouvais le voir, non point
dormant comme il disait, mais hochant la tete dans l'ombre; et le
premier soir, un sursaut de flamme ayant eclaire brusquement son visage,
je pus distinguer qu'il pleurait.

A neuf heures et quart, le besigue termine, Madame Floche eteignait la
lampe, tandis que Mademoiselle Verdure allumait deux flambeaux qu'elle
posait des deux cotes du jacquet.

--L'abbe, ne le faites pas veiller trop tard, recommandait Madame de
Saint-Aureol, en donnant un coup d'eventail sur l'epaule de son mari.

J'avais cru decent, des le premier soir, d'obeir au signal de ces dames,
laissant aux prises les jacqueteurs et a sa meditation Monsieur Floche
qui ne montait que le dernier. Dans le vestibule, chacun se saisissait
d'un bougeoir; ces dames me souhaitaient le bonsoir qu'elles
accompagnaient des memes reverences que le matin. Je rentrais dans ma
chambre; j'entendais bientot monter ces Messieurs. Bientot tout se
taisait. Mais de la lumiere filtrait encore longtemps sous certaines
portes. Mais plus d'une heure apres si, presse par quelque besoin l'on
sortait dans le corridor, l'on risquait d'y rencontrer Madame Floche ou
Mademoiselle Verdure, en toilette de nuit, vaquant a de derniers
rangements. Plus tard encore, et quand on eut cru tout eteint, au
carreau d'un petit cagibis qui prenait jour mais non acces sur le
couloir, on pouvait voir, a son ombre chinoise, Madame de Saint-Aureol
ravauder.




IV


Ma seconde journee a la Quartfourche fut tres sensiblement pareille a la
premiere; d'heure en heure; mais la curiosite que d'abord j'avais pu
avoir quant aux occupations de mes hotes etait completement retombee.
Une petite pluie fine emplissait le ciel depuis le matin. La promenade
devenant impossible, la conversation de ces dames se faisant de plus en
plus insignifiante, j'occupai donc au travail a peu pres toutes les
heures du jour. A peine pus-je echanger quelques propos avec l'abbe;
c'etait apres le dejeuner; il m'invita a venir fumer une cigarette a
quelques pas du salon, dans une sorte de hangar vitre que l'on appelait
un peu pompeusement: l'orangerie, ou l'on avait rentre pour la mauvaise
saison les quelques bancs et chaises du jardin.

--Mais, cher Monsieur, dit-il, lorsqu'un peu nerveusement j'abordai la
question de l'education de l'enfant,--je n'aurais as demande mieux que
d'eclairer Casimir de toutes mes faibles lumieres; ce n'est pas sans
regrets que j'ai du y renoncer. Est-ce que, claudicant comme il est,
vous m'approuveriez si j'allais me mettre en tete de le faire danser sur
la corde roide? J'ai vite du retrecir mes visees. S'il s'occupe avec moi
d'Averrhoes, c'est parce que je me suis charge d'un travail sur la
philosophie d'Aristote et que, plutot que d'anonner avec l'enfant sur je
ne sais quels rudiments, j'ai pris quelque plaisir de coeur a
l'entrainer dans mon travail. Autant ce sujet-la qu'un autre;
l'important c'est d'occuper Casimir trois ou quatre heures par jour;
aurais-je pu me defendre d'un peu d'aigreur s'il avait du me faire
perdre le meme temps? et sans profit pour lui, je vous le certifie ...
Suffit sur ce sujet, n'est-ce pas.--La-dessus jetant la cigarette qu'il
avait laisse eteindre, il se leva pour rentrer dans le salon.

Le mauvais temps m'empechait de sortir avec Casimir; nous dumes remettre
au lendemain la partie de peche projetee; mais, devant le deception de
l'enfant, je m'igeniai a lui procurer quelque autre plaisir; ayant mis
la main sur un echiquier, je lui appris le jeu des poules et du renard,
qui le passionna jusqu'au souper.

La soiree commenca tout pareille a la precedente; mais deja je
n'ecoutais ni ne regardais plus personne; un ennui sans nom commencait
de peser sur moi.

Sitot apres diner, il s'eleva une espece de rafale; a deux reprises
Mademoiselle Verdure interrompit le besigue pour aller voir dans les
chambres d'en haut "si la pluie ne chassait pas." Nous dumes prendre la
revanche sans elle; le jeu manquait d'entrain. Au coin du feu, dans un
fauteuil bas qu'on appelait communement "la berline" Monsieur Floche,
berce par le bruit de l'averse, s'etait positivement endormi: dans la
bergere, le baron qui lui faisait face se plaignait de ses rhumatisme en
grognonnait.

--La partie de jacquet vous distrairait, repetait vainement l'abbe qui,
faute d'adversaire, finit par se retirer, emmenant coucher Casimir.

Quand, ce soir-la, je me retrouvai seul dans ma chambre, une angoisse
intolerable m'etreignit l'ame et le corps; mon ennui devenait presque de
la peur. Un mur de pluie me separait du reste du monde, loin de toute
passion, loin de la vie, m'enfermait dans un cauchemar gris, parmi
d'etranges etres a peine humains, a sang froid, decolores et dont le
coeur depuis longtemps ne battait plus. J'ouvris ma valise et saisis mon
indicateur: Un train! A quelque heure que ce soit, un jour ou de la
nuit ... qu'il m'emporte! J'etouffe ici ...

L'impatience empecha longtemps mon sommeil.

Lorsque je m'eveillai le lendemain, ma decision n'etait peut-etre pas
moins ferme, mais il ne me paraissait plus possible de fausser politesse
a mes hotes et de partir sans inventer quelque excuse a l'etranglement
de mon sejour. N'avais-je pas imprudemment parle de m'attarder une
semaine au moins a la Quartfourche! Bah! de mauvaises nouvelles me
rappelleront brusquement a Paris ... Heureusement j'avais donne mon
adresse; on devait me renvoyer a la Quartfourche tout mon courrier;
c'est bien miracle, pensai-je, s'ils ne me parvient pas des aujourd'hui
n'importe quelle enveloppe dont je puisse habilement me servir ... et je
reportai mon espoir dans l'arrivee du facteur. Celui-ci s'amenait peu
apres-midi, a l'heure ou finissait le dejeuner; nous ne nous serions pas
leves de table avant que Delphine n'eut apporte a Madame Floche le
maigre paquet de lettres et d'imprimes qu'elle distribuait aux convives.
Par malheur il arriva que ce jour-la l'abbe Santal etait convie a
dejeuner par le doyen de Pont-l'Eveque, vers onze heures il vint prendre
conge de M. Floche et de moi qui ne m'avisai pas aussitot qu'il me
soufflait ainsi cheval et carriole.

Au dejeuner je jouai donc la petite comedie que j'avais premeditee:

--Allons bon! Quel ennui!... murmurai-je en ouvrant une des enveloppes
que m'avait tendues Madame Floche; et comme, par discretion, aucun de
mes hotes ne relevait mon exclamation, je repris de plus belle: Quel
contre-temps! en jouant la surprise de la deconvenue, tandis que mes
yeux parcouraient un anodin billet. Enfin Madame Floche se hasarda a me
demander d'une voix timide:

--Quelque facheuse nouvelle, cher Monsieur?

--Oh! rien de tres grave, repondis-je aussitot. Mais helas! je vois
qu'il va me falloir rentrer a Paris sans retard, et de la vient ma
contrariete.

D'un bout a l'autre de la table la stupeur fut generale, depassant mon
attente au point que je me sentis rougir de confusion. Cette stupeur se
traduisit d'abord par un morne silence, puis enfin Monsieur Floche,
d'une voix un peu tremblante:

--Est-il vraiment possible, cher jeune ami? Mais votre travail! Mais
notre ...

Il ne put achever. Je ne trouvais rien a repondre, rien a dire et, ma
foi, me sentais passablement emu moi-meme. Mes yeux se fixaient sur le
sommet de la tete de Casimir qui, le nez dans son assiette, coupait une
pomme en petits morceau. Mademoiselle Verdure etait devenue pourpre
d'indignation.

--Je croirais indiscret d'insister pour vous retenir, hasarda faiblement
Madame Floche.

--Pour les distractions que peut offrir la Quartfourche! dit aigrement
Madame de Saint-Aureol ...

--Oh! Madame, croyez bien que rien ne ... essayai-je de protester; mais,
sans m'ecouter, la baronne criait a tue-tete dans l'oreille de son mari
assis a cote d'elle:

--C'est Monsieur Lacase qui veut deja nous quitter.

--Charmant! Charmant! tres sensible, fit le sourd en souriant vers moi.

Cependant Madame Floche, vers Mademoiselle Verdure;

--Mais comment allons-nous pouvoir faire ...? la jument qui vient de
partir avec l'abbe.

Ici je rompis d'une semelle:

--Pourvu que je sois a Paris demain matin a la premiere heure ... Au
besoin de train de cette nuit suffirait.

--Que Gratien aille tout de suite voir si le cheval de Bouligny peut
servir. Dites qu'il faudrait mener quelqu'un pour le train de ... et se
tournant vers moi:--Vraiment le train de sept heures suffirait?

--Oh! Madame, je suis desole de vous causer tant d'embarras ...

Le dejeuner s'acheva dans le silence. Sitot apres, le petit pere Floche
m'entraina, et, des que nous fumes seuls dans le couloir qui menait a la
bibliotheque ...

--Mais cher Monsieur ... cher ami ... je ne puis croire encore ... mais il
vous reste a prendre connaissance d'un tas de ... Se peut-il vraiment?
quel contretemps! quel facheux contretemps! Justement j'attendais la fin
de votre premier travail pour mettre entre vos mains d'autres papiers
que j'ai ressortis hier soir: je comptais sur eux, je l'avoue, pour vous
interesser a neuf et pour vous retenir davantage. Il va donc me falloir
vous montrer cela tout de suite. Venez avec moi; vous avez encore un peu
de temps jusqu'au soir; car je n'ose, n'est-ce pas, vous demander de
revenir ...?

Devant la deconvenue du vieillard je prenais honte de ma conduite.
J'avais travaille d'arrache-pied toute la journee de la veille et cette
derniere matinee, de sorte qu'en realite il ne me restait plus beaucoup
a glaner sur les premiers papiers que m'avait confies Monsieur Floche;
mais sitot que nous fumes montes dans sa retraite, le voici qui, du fond
d'un tiroir, sortit avec un geste mysterieux un paquet enveloppe de
toiles et ficele; une fiche passee sous la ficelle portait, en maniere
de table, la nomenclature des papiers, leur provenance.

--Emportez tout le paquet, dit-il; tout n'y est sans doute pas bien
fameux; mais vous aurez plus vite fait que moi de demeler la-dedans ce
qui vous interesse.

Tandis qu'il ouvrait puis refermait d'autres tiroirs et s'affairait, je
descendis dans la bibliotheque avec la liasse que je developpai sur la
grande table.

Certains papiers effectivement se rapportaient a mon travail, mais ils
etaient en petit nombre et d'importance mediocre; la plupart, de la main
meme de Monsieur Floche, avaient trait a la vie de Massillon, et,
partant, ne me touchaient guere.

En verite le pauvre Floche comptait-il la-dessus pour me retenir? Je le
regardai; il s'etait a present renfonce dans sa chanceliere et
s'occupait a deboucher minutieusement avec une epingle chacun des trous
d'un petit instrument qui versait de la sandaraque. L'operation finie,
il leva la tete et rencontra mon regard. Un sourire si amical l'eclaira
que je me derangeai pour causer avec lui, et, appuye sur le linteau, a
l'entree de sa portioncule:

--Monsieur Floche, lui dis-je, pourquoi ne venez-vous jamais a Paris? on
serait si heureux de vous y voir.

--A mon age, les deplacements sont difficiles et couteux.

--Et vous ne regrettez pas trop la ville?

--Bah! fit-il en soulevant les mains, je m'appretais a la regretter
davantage. Les premiers temps, la solitude de la campagne parait un peu
severe a quiconque aime beaucoup causer; puis on s'y fait.

--Ce n'est donc pas par gout que vous etes venu vous installer a la
Quartfourche?

Il se degagea de sa chanceliere, se leva, puis posant sa main
familierement sur ma manche:

--J'avais a l'Institut quelques collegues que j'affectionne, dont votre
cher maitre Albert Desnos; et je crois bien que j'etais en passe de
prendre bientot place aupres d'eux ...

Il semblait vouloir parler davantage; pourtant je n'osais poser question
trop directe:

--Est-ce Madame Floche qu'attirait a ce point la campagne?

--N ... non. C'est pourtant pour Madame Floche que j'y suis venu; mais
elle-meme y etait appelee par un petit evenement de famille.

Il etait descendu dans la grande salle et apercut la liasse que j'avais
deja reficelee.

--Ah! vous avez deja tout regarde, dit-il tristement. Sans doute
aurez-vous trouve la peu de provende. Que voulez-vous? les moindres
miettes je les ramasse; parfois je me dis que je perds mon temps a
collectionner des broutilles; mais peut-etre faut-il des hommes comme
moi pour epargner ces menus travaux a d'autres qui comme vous, en
sauront tirer un brillant parti. Quand je lirai votre these je serai
heureux de me dire que ma peine vous aura un tout petit peu profite.

La cloche du gouter nous appela.

Comment arriver a connaitre quel "petit evenement de famille",
pensais-je, a suffi pour decider ainsi ces deux vieux? L'abbe le
connait-il? Au lieu de me butter contre lui, j'aurais du l'apprivoiser.
N'importe! Trop tard a present. Il n'en reste pas moins que Monsieur
Floche est un digne homme et dont je garderai bon souvenir ...

Nous arrivames dans la salle a manger.

--Casimir n'ose pas vous demander si vous ne feriez pas encore un petit
tour de jardin avec lui; je sais qu'il en a grande envie, dit Madame
Floche; mais le temps vous manquera peut-etre?

L'enfant qui plongeait le visage dans un bol de lait s'engoua.

--J'allais lui proposer de m'accompagner; j'ai pu mettre au pair mon
travail et vais etre libre jusqu'au depart. Precisement il ne pleut
plus ... Et j'entrainai l'enfant dans le parc.

Au premier detour de l'allee, l'enfant qui tenait une de mes mains dans
les deux siennes, longuement la pressa contre son visage brulant:

--Vous aviez dit que vous resteriez huit jours ...

--Mon pauvre petit! je ne peux pas rester plus longtemps.

--Vous vous ennuyez.

--Non! mais il faut que je parte.

--Ou allez-vous?

--A Paris. Je reviendrai.

A peine eus-je lache ce mot qu'il me regarda anxieusement.

--C'est bien vrai? Vous le promettez?

L'interrogation de cet enfant etait si confiante que je n'eus pas le
coeur de me dedire:

--Veux-tu que je t'ecrive sur un petit papier que tu garderas?

--Oh! oui, fit-il en embrassant ma main bien fort et manifestant sa joie
par de bondissements frenetiques.

--Sais-tu ce qui serait gentil, maintenant? Au lieu d'aller pecher, nous
devrions cueillir des fleurs pour ta tante; on irait tous les deux lui
    
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