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En 1715, relate dom Martin, un sieur Héribel exhuma aux environs
de Bayeux, plusieurs vases d’argile, pleins d’ossements -- et
conclut (d’après la tradition et des autorités évanouies) que cet
endroit, une nécropole, était le mont Faunus, où l’on a enterré le
Veau d’or.
Cependant le Veau d’or fut brûlé et avalé! -- à moins que la Bible
ne se trompe?
Premièrement, où est le mont Faunus? Les auteurs ne l’indiquent
pas. Les indigènes n’en savent rien. Il aurait fallu se livrer à
des fouilles; -- et dans ce but, ils envoyèrent à M. le préfet,
une pétition, qui n’eut pas de réponse.
Peut-être que le mont Faunus a disparu, et que ce n’était pas une
colline mais un tumulus? Que signifiaient les tumulus?
Plusieurs contiennent des squelettes, ayant la position du foetus
dans le sein de sa mère. Cela veut dire que le tombeau était pour
eux comme une seconde gestation les préparant à une autre vie.
Donc, le tumulus symbolise l’organe femelle, comme la pierre levée
est l’organe mâle.
En effet, où il y a des menhirs, un culte obscène a persisté.
Témoin ce qui se faisait à Guérande, à Chichebouche, au Croisic, à
Livarot. Anciennement, les bornes des routes et même les arbres
avaient la signification de phallus -- et pour Bouvard et Pécuchet
tout devint phallus. Ils recueillirent des palonniers de voiture,
des jambes de fauteuil, des verrous de cave, des pilons de
pharmacien. Quand on venait les voir, ils demandaient: À qui
trouvez-vous que cela ressemble? puis, confiaient le mystère -- et
si l’on se récriait, ils levaient, de pitié, les épaules.
Un soir, qu’ils rêvaient aux dogmes des druides, l’abbé se
présenta, discrètement.
Tout de suite, ils montrèrent le musée, en commençant par le
vitrail, mais il leur tardait d’arriver à un compartiment nouveau,
celui des Phallus. L’ecclésiastique les arrêta, jugeant
l’exhibition indécente. Il venait réclamer son font baptismal.
Bouvard et Pécuchet implorèrent quinze jours encore, le temps d’en
prendre un moulage.
-- Le plus tôt sera le mieux dit l’abbé. Puis il causa de choses
indifférentes.
Pécuchet qui s’était absenté une minute, lui glissa dans la main
un napoléon.
Le prêtre fit un mouvement en arrière.
-- Ah! pour vos pauvres!
Et M. Jeufroy, en rougissant fourra la pièce d’or dans sa soutane.
Rendre la cuve, la cuve aux sacrifices? Jamais de la vie! Ils
voulaient même apprendre l’hébreu, qui est la langue mère du
celtique, à moins qu’elle n’en dérive? -- et ils allaient faire le
voyage de la Bretagne, -- en commençant par Rennes où ils avaient
un rendez-vous avec Larsonneur, pour étudier cette urne mentionnée
dans les mémoires de l’Académie celtique et qui paraît avoir
contenu les cendres de la reine Artémise -- quand le maire entra,
le chapeau sur la tête, sans façon, en homme grossier qu’il était.
-- Ce n’est pas tout ça, mes petits pères! Il faut le rendre!
-- Quoi donc?
-- Farceurs! je sais bien que vous le cachez!
On les avait trahis.
Ils répliquèrent qu’ils le détenaient avec la permission de
monsieur le curé.
-- Nous allons voir.
Et Foureau s’éloigna.
Il revint, une heure après.
-- Le curé dit que non! Venez vous expliquer.
Ils s’obstinèrent.
D’abord on n’avait pas besoin de ce bénitier, -- qui n’était pas
un bénitier. Ils le prouveraient par une foule de raisons
scientifiques. Puis, ils offrirent de reconnaître, dans leur
testament, qu’il appartenait à la commune.
Ils proposèrent même de l’acheter.
-- Et d’ailleurs, c’est mon bien! répétait Pécuchet. Les vingt
francs, acceptés par M. Jeufroy, étaient une preuve du contrat --
et s’il fallait comparaître devant le juge de paix, tant pis, il
ferait un faux serment!
Pendant ces débats, il avait revu la soupière, plusieurs fois; et
dans son âme s’était développé le désir, la soif, le prurit de
cette faïence. Si on voulait la lui donner, il remettrait la cuve.
Autrement, non.
Par fatigue ou peur du scandale, M. Jeufroy la céda.
Elle fut mise dans leur collection, près du bonnet de Cauchoise.
La cuve décora le porche de l’église; et ils se consolèrent de ne
plus l’avoir par cette idée que les gens de Chavignolles en
ignoraient la valeur.
Mais la soupière leur inspira le goût des faïences -- nouveau
sujet d’études et d’explorations dans la campagne.
C’était l’époque où les gens distingués recherchaient les vieux
plats de Rouen. Le notaire en possédait quelques-uns, et tirait de
là comme une réputation d’artiste, préjudiciable à son métier,
mais qu’il rachetait par des côtés sérieux.
Quand il sut que Bouvard et Pécuchet avaient acquis la soupière,
il vint leur proposer un échange.
Pécuchet s’y refusa.
-- N’en parlons plus! et Marescot examina leur céramique.
Toutes les pièces accrochées le long des murs étaient bleues sur
un fond d’une blancheur malpropre; -- et quelques-unes étalaient
leur corne d’abondance aux tons verts et rougeâtres, plats à
barbe, assiettes et soucoupes, objets longtemps poursuivis et
rapportés sur le coeur, dans le sinus de la redingote.
Marescot en fit l’éloge, parla des autres faïences, de l’hispano-
arabe, de la hollandaise, de l’anglaise, de l’italienne; -- et les
ayant éblouis par son érudition: -- Si je revoyais votre soupière?
Il la fit sonner d’un coup de doigt, puis contempla les deux S
peints sous le couvercle.
-- La marque de Rouen! dit Pécuchet.
-- Oh! oh! Rouen, à proprement parler, n’avait pas de marque.
Quand on ignorait Moustiers toutes les faïences françaises étaient
de Nevers. De même pour Rouen, aujourd’hui! D’ailleurs on l’imite
dans la perfection à Elbeuf!
-- Pas possible!
-- On imite bien les majoliques! Votre pièce n’a aucune valeur --
et j’allais faire, moi, une belle sottise!
Quand le notaire eut disparu, Pécuchet s’affaissa dans le
fauteuil, prostré!
-- Il ne fallait pas rendre la cuve dit Bouvard mais tu t’exaltes!
tu t’emportes toujours.
-- Oui! je m’emporte et Pécuchet empoignant la soupière, la jeta
loin de lui, contre le sarcophage.
Bouvard plus calme, ramassa les morceaux, un à un; -- et, quelque
temps après, eut cette idée:
-- Marescot par jalousie, pourrait bien s’être moqué de nous?
-- Comment?
-- Rien ne m’assure que la soupière ne soit pas authentique?
tandis que les autres pièces, qu’il a fait semblant d’admirer,
sont fausses peut-être?
Et la fin du jour se passa dans les incertitudes, les regrets.
Ce n’était pas une raison pour abandonner le voyage de la
Bretagne. Ils comptaient même emmener Gorju, qui les aiderait dans
leurs fouilles.
Depuis quelque temps, il couchait à la maison, afin de terminer
plus vite le raccommodage du meuble. La perspective d’un
déplacement le contraria et comme ils parlaient des menhirs et des
tumulus qu’ils comptaient voir:
-- Je connais mieux leur dit-il; en Algérie, dans le Sud, près des
sources de Bou-Mursoug, on en rencontre des quantités. Il fit même
la description d’un tombeau, ouvert devant lui, par hasard; -- et
qui contenait un squelette, accroupi comme un singe, les deux bras
autour des jambes.
Larsonneur, qu’ils instruisirent du fait, n’en voulut rien croire.
Bouvard approfondit la matière, et le relança.
-- Comment se fait-il que les monuments des Gaulois soient
informes, tandis que ces mêmes Gaulois étaient civilisés au temps
de Jules César? Sans doute, ils proviennent d’un peuple plus
ancien?
-- Une telle hypothèse, selon Larsonneur, manquait de patriotisme.
-- N’importe! rien ne dit que ces monuments soient l’oeuvre des
Gaulois. -- Montrez-nous un texte!
L’académicien se fâcha, ne répondit plus; -- et ils en furent bien
aises, tant les Druides les ennuyaient.
S’ils ne savaient à quoi s’en tenir sur la céramique et sur le
celticisme c’est qu’ils ignoraient l’histoire, particulièrement
l’histoire de France.
L’ouvrage d’Anquetil se trouvait dans leur bibliothèque; mais la
suite des rois fainéants les amusa fort peu, la scélératesse des
maires du Palais ne les indigna point; -- et ils lâchèrent
Anquetil, rebutés par l’ineptie de ses réflexions.
Alors ils demandèrent à Dumouchel quelle est la meilleure histoire
de France.
Dumouchel prit en leur nom, un abonnement à un cabinet de lecture
et leur expédia les lettres d’Augustin Thierry, avec deux volumes
de M. de Genoude.
D’après cet écrivain, la royauté, la religion, et les assemblées
nationales, voilà les principes de la nation française, lesquels
remontent aux Mérovingiens. Les Carlovingiens y ont dérogé. Les
Capétiens, d’accord avec le peuple s’efforcèrent de les maintenir.
Sous Louis XIII, le pouvoir absolu fut établi, pour vaincre le
Protestantisme, dernier effort de la Féodalité -- et 89 est un
retour vers la constitution de nos aïeux.
Pécuchet admira ces idées.
Elles faisaient pitié à Bouvard, qui avait lu Augustin Thierry,
d’abord.
-- Qu’est-ce que tu me chantes, avec ta nation française!
puisqu’il n’existait pas de France, ni d’assemblées nationales! et
les Carlovingiens n’ont rien usurpé, du tout! et les Rois n’ont
pas affranchi les communes! Lis, toi-même!
Pécuchet se soumit à l’évidence, et bientôt le dépassa en rigueur
scientifique! Il se serait cru déshonoré s’il avait dit:
Charlemagne et non Karl le Grand, Clovis au lieu de Clodowig.
Néanmoins, il était séduit par Genoude, trouvant habile de faire
se rejoindre les deux bouts de l’histoire de France, si bien que
le milieu est du remplissage; -- et pour en avoir le coeur net,
ils prirent la collection de Buchez et Roux.
Mais le pathos des préfaces, cet amalgame de socialisme et de
catholicisme les écoeura; les détails trop nombreux empêchaient de
voir l’ensemble.
Ils recoururent à M. Thiers.
C’était pendant l’été de 1845, dans le jardin, sous la tonnelle.
Pécuchet, un petit banc sous les pieds, lisait tout haut de sa
voix caverneuse, sans fatigue, ne s’arrêtant que pour plonger les
doigts dans sa tabatière. Bouvard l’écoutait la pipe à la bouche,
les jambes ouvertes, le haut du pantalon déboutonné.
Des vieillards leur avaient parlé de 93; -- et des souvenirs
presque personnels animaient les plates descriptions de l’auteur.
Dans ce temps-là, les grandes routes étaient couvertes de soldats
qui chantaient la Marseillaise. Sur le seuil des portes, des
femmes assises cousaient de la toile, pour faire des tentes.
Quelquefois, arrivait un flot d’hommes en bonnet rouge, inclinant
au bout d’une pique une tête décolorée, dont les cheveux
pendaient. La haute tribune de la Convention dominait un nuage de
poussière, où des visages furieux hurlaient des cris de mort.
Quand on passait au milieu du jour près du bassin des Tuileries,
on entendait le heurt de la guillotine, pareil à des coups de
mouton.
Et la brise remuait les pampres de la tonnelle, les orges mûres se
balançaient par intervalles, un merle sifflait. En portant des
regards autour d’eux, ils savouraient cette tranquillité.
Quel dommage que dès le commencement, on n’ait pu s’entendre --
car si les royalistes avaient pensé comme les patriotes, si la
Cour y avait mis plus de franchise, et ses adversaires moins de
violence, bien des malheurs ne seraient pas arrivés.
À force de bavarder là-dessus, ils se passionnèrent. Bouvard,
esprit libéral et coeur sensible, fut constitutionnel, girondin,
thermidorien. Pécuchet, bilieux et de tendances autoritaires, se
déclara sans-culotte et même robespierriste.
Il approuvait la condamnation du roi, les décrets les plus
violents, le culte de l’Être Suprême. Bouvard préférait celui de
la nature. Il aurait salué avec plaisir l’image d’une grosse
femme, versant de ses mamelles à ses adorateurs, non pas de l’eau,
mais du chambertin.
Pour avoir plus de faits à l’appui de leurs arguments, ils se
procurèrent d’autres ouvrages, Montgaillard, Prudhomme, Gallois,
Lacretelle, etc.; et les contradictions de ces livres ne les
embarrassaient nullement. Chacun y prenait ce qui pouvait défendre
sa cause.
Ainsi Bouvard ne doutait pas que Danton eût accepté cent mille
écus pour faire des motions qui perdraient la République; -- et
selon Pécuchet Vergniaud aurait demandé six mille francs par mois.
-- Jamais de la vie! Explique-moi plutôt, pourquoi la soeur de
Robespierre avait une pension de Louis XVIII?
-- Pas du tout! c’était de Bonaparte; et puisque tu le prends
comme ça, quel est le personnage qui peu de temps avant la mort
d’Égalité eut avec lui une conférence secrète? Je veux qu’on
réimprime dans les mémoires de la Campan les paragraphes
supprimés! Le décès du Dauphin me paraît louche. La poudrière de
Grenelle en sautant tua deux mille personnes! Cause inconnue, dit-
on, quelle bêtise! car Pécuchet n’était pas loin de la connaître,
et rejetait tous les crimes sur les manoeuvres des aristocrates,
l’or de l’étranger.
Dans l’esprit de Bouvard, montez-au-ciel-fils-de-saint-Louis, les
vierges de Verdun et les culottes en peau humaine étaient
indiscutables. Il acceptait les listes de Prudhomme, un million de
victimes tout juste.
Mais la Loire rouge de sang depuis Saumur jusqu’à Nantes, dans une
longueur de dix-huit lieues, le fit songer. Pécuchet également
conçut des doutes, et ils prirent en méfiance les historiens.
La Révolution est pour les uns, un événement satanique. D’autres
la proclament une exception sublime. Les vaincus de chaque côté,
naturellement sont des martyrs.
Thierry démontre, à propos des Barbares, combien il est sot de
rechercher si tel prince fut bon ou fut mauvais. Pourquoi ne pas
suivre cette méthode dans l’examen des époques plus récentes? Mais
l’Histoire doit venger la morale; on est reconnaissant à Tacite
d’avoir déchiré Tibère. Après tout, que la Reine ait eu des
amants, que Dumouriez dès Valmy se proposât de trahir, en prairial
que ce soit la Montagne ou la Gironde qui ait commencé, et en
thermidor les Jacobins ou la Plaine, qu’importe au développement
de la Révolution, dont les origines sont profondes et les
résultats incalculables! Donc, elle devait s’accomplir, être ce
qu’elle fut; mais supposez la fuite du Roi sans entrave,
Robespierre s’échappant ou Bonaparte assassiné -- hasards qui
dépendaient d’un aubergiste moins scrupuleux, d’une porte ouverte,
d’une sentinelle endormie, et le train du monde changeait.
Ils n’avaient plus sur les hommes et les faits de cette époque,
une seule idée d’aplomb.
Pour la juger impartialement, il faudrait avoir lu toutes les
histoires, tous les mémoires, tous les journaux et toutes les
pièces manuscrites, car de la moindre omission une erreur peut
dépendre qui en amènera d’autres à l’infini. Ils y renoncèrent.
Mais le goût de l’Histoire leur était venu, le besoin de la vérité
pour elle-même.
Peut-être, est-elle plus facile à découvrir dans les époques
anciennes? Les auteurs, étant loin des choses, doivent en parler
sans passion. Et ils commencèrent le bon Rollin.
-- Quel tas de balivernes! s’écria Bouvard, dès le premier
chapitre.
-- Attends un peu dit Pécuchet, en fouillant dans le bas de leur
bibliothèque, où s’entassaient les livres du dernier propriétaire,
un vieux jurisconsulte, maniaque et bel esprit; -- et ayant
déplacé beaucoup de romans et de pièces de théâtre, avec un
Montesquieu et des traductions d’Horace, il atteignit ce qu’il
cherchait: l’ouvrage de Beaufort sur l’Histoire romaine.
Tite-Live attribue la fondation de Rome à Romulus. Salluste en
fait honneur aux Troyens d’Énée. Coriolan mourut en exil selon
Fabius Pictor, par les stratagèmes d’Attius Tullus, si l’on en
croit Denys; Sénèque affirme qu’Horatius Coclès s’en retourna
victorieux, Dion qu’il fut blessé à la jambe. Et La Mothe le Vayer
émet des doutes pareils, relativement aux autres peuples.
On n’est pas d’accord sur l’antiquité des Chaldéens, le siècle
d’Homère, l’existence de Zoroastre, les deux empires d’Assyrie.
Quinte-Curce a fait des contes. Plutarque dément Hérodote. Nous
aurions de César une autre idée, si le Vercingétorix avait écrit
ses commentaires.
L’Histoire ancienne est obscure par le défaut de documents. Ils
abondent dans la moderne; -- et Bouvard et Pécuchet revinrent à la
France, entamèrent Sismondi.
La succession de tant d’hommes leur donnait envie de les connaître
plus profondément, de s’y mêler. Ils voulaient parcourir les
originaux, Grégoire de Tours, Monstrelet, Commines, tous ceux dont
les noms étaient bizarres ou agréables.
Mais les événements s’embrouillèrent faute de savoir les dates.
Heureusement qu’ils possédaient la mnémotechnie de Dumouchel, un
in-12 cartonné avec cette épigraphe: Instruire en amusant.
Elle combinait les trois systèmes d’Allévy, de Pâris, et de
Feinaigle.
Allévy transforme les chiffres en figures, le nombre 1 s’exprimant
par une tour, 2 par un oiseau, 3 par un chameau, ainsi du reste.
Pâris frappe l’imagination au moyen de rébus; un fauteuil garni de
clous à vis donnera: Clou, vis = Clovis; et comme le bruit de la
friture fait ric, ric des merles dans une poêle rappelleront
Chilpéric. Feinaigle divise l’univers en maisons, qui contiennent
des chambres, ayant chacune quatre parois à neuf panneaux, chaque
panneau portant un emblème. Donc, le premier roi de la première
dynastie occupera dans la première chambre le premier panneau. Un
phare sur un mont dira comment il s’appelait Phar à mond système
Pâris -- et d’après le conseil d’Allévy, en plaçant au-dessus un
miroir qui signifie 4, un oiseau 2, et un cerceau 0, on obtiendra
420, date de l’avènement de ce prince.
Pour plus de clarté, ils prirent comme base mnémotechnique leur
propre maison, leur domicile, attachant à chacune de ses parties
un fait distinct; -- et la cour, le jardin, les environs, tout le
pays, n’avait plus d’autre sens que de faciliter la mémoire. Les
bornages dans la campagne limitaient certaines époques, les
pommiers étaient des arbres généalogiques, les buissons des
batailles, le monde devenait symbole. Ils cherchaient sur les
murs, des quantités de choses absentes, finissaient par les voir,
mais ne savaient plus les dates qu’elles représentaient.
D’ailleurs, les dates ne sont pas toujours authentiques. Ils
apprirent dans un manuel pour les collèges, que la naissance de
Jésus doit être reportée cinq ans plus tôt qu’on ne la met
ordinairement, qu’il y avait chez les Grecs trois manières de
compter les Olympiades, et huit chez les Latins de faire commencer
l’année. -- Autant d’occasions pour les méprises, outre celles qui
résultent des zodiaques, des ères, et des calendriers différents.
Et de l’insouciance des dates, ils passèrent au dédain des faits.
Ce qu’il y a d’important, c’est la philosophie de l’Histoire!
Bouvard ne put achever le célèbre discours de Bossuet.
-- L’aigle de Meaux est un farceur! Il oublie la Chine, les Indes
et l’Amérique! mais a soin de nous apprendre que Théodose était la
joie de l’univers, qu’Abraham traitait d’égal avec les rois et que
la philosophie des Grecs descend des Hébreux. Sa préoccupation des
Hébreux m’agace!
Pécuchet partagea cette opinion, et voulut lui faire lire Vico.
-- Comment admettre objectait Bouvard, que des fables soient plus
vraies que les vérités des historiens?
Pécuchet tâcha d’expliquer les mythes, se perdait dans la _Scienza
Nuova_.
-- Nieras-tu le plan de la Providence?
-- Je ne le connais pas! dit Bouvard.
Et ils décidèrent de s’en rapporter à Dumouchel.
Le Professeur avoua qu’il était maintenant dérouté en fait
d’histoire.
-- Elle change tous les jours. On conteste les rois de Rome et les
voyages de Pythagore! On attaque Bélisaire, Guillaume Tell, et
jusqu’au Cid, devenu, grâce aux dernières découvertes, un simple
bandit. C’est à souhaiter qu’on ne fasse plus de découvertes, et
même l’Institut devrait établir une sorte de canon, prescrivant ce
qu’il faut croire!
Il envoyait en post-scriptum des règles de critique, prises dans
le cours de Daunou:
-- Citer comme preuve le témoignage des foules, mauvaise preuve;
elles ne sont pas là pour répondre.
-- Rejetez les choses impossibles. On fit voir à Pausanias la
pierre avalée par Saturne.
-- L’architecture peut mentir, exemple: l’Arc du Forum, où Titus
est appelé le premier vainqueur de Jérusalem, conquise avant lui
par Pompée.
-- Les médailles trompent, quelquefois. Sous Charles IX, on battit
des monnaies avec le coin de Henri II.
-- Tenez en compte l’adresse des faussaires, l’intérêt des
apologistes et des calomniateurs.
Peu d’historiens ont travaillé d’après ces règles -- mais tous en
vue d’une cause spéciale, d’une religion, d’une nation, d’un
parti, d’un système, ou pour gourmander les rois, conseiller le
peuple, offrir des exemples moraux.
Les autres, qui prétendent narrer seulement, ne valent pas mieux.
Car on ne peut tout dire. Il faut un choix. Mais dans le choix des
documents, un certain esprit dominera; -- et comme il varie,
suivant les conditions de l’écrivain, jamais l’histoire ne sera
fixée.
C’est triste, pensaient-ils.
Cependant on pourrait prendre un sujet, épuiser les sources, en
faire bien l’analyse -- puis le condenser dans une narration, qui
serait comme un raccourci des choses, reflétant la vérité tout
entière. Une telle oeuvre semblait exécutable à Pécuchet.
-- Veux-tu que nous essayions de composer une histoire?
-- Je ne demande pas mieux! Mais laquelle?
-- Effectivement, laquelle?
Bouvard s’était assis. Pécuchet marchait de long en large dans le
musée; quand le pot à beurre frappa ses yeux, et s’arrêtant tout à
coup:
-- Si nous écrivions la vie du duc d’Angoulême?
-- Mais c’était un imbécile! répliqua Bouvard.
-- Qu’importe! Les personnages du second plan ont parfois une
influence énorme -- et celui-là, peut-être, tenait le rouage des
affaires.
Les livres leur donneraient des renseignements -- et M. de
Faverges en possédait sans doute, par lui-même, ou par de vieux
gentilshommes de ses amis.
Ils méditèrent ce projet, le débattirent, et résolurent enfin, de
passer quinze jours à la Bibliothèque municipale de Caen, pour y
faire des recherches.
Le Bibliothécaire mit à leur disposition des histoires générales
et des brochures, avec une lithographie coloriée, représentant, de
trois quarts, Monseigneur le duc d’Angoulême.
Le drap bleu de son habit d’uniforme disparaissait sous les
épaulettes, les crachats, et le grand cordon rouge de la Légion
d’honneur. Un collet extrêmement haut enfermait son long cou. Sa
tête piriforme était encadrée par les frisons de sa chevelure et
de ses minces favoris; -- et de lourdes paupières, un nez très
fort et de grosses lèvres donnaient à sa figure une expression de
bonté insignifiante.
Quand ils eurent pris des notes, ils rédigèrent un programme.
Naissance et enfance, peu curieuses. Un de ses gouverneurs est
l’abbé Guénée, l’ennemi de Voltaire. À Turin, on lui fait fondre
un canon, et il étudie les campagnes de Charles VIII. Aussi, est-
il nommé, malgré sa jeunesse, colonel d’un régiment de gardes-
nobles.
97. Son mariage.
1814. Les Anglais s’emparent de Bordeaux. Il accourt derrière eux
-- et montre sa personne aux habitants. Description de la personne
du Prince.
1815. Bonaparte le surprend. Tout de suite, il appelle le roi
d’Espagne, et Toulon, sans Masséna, était livré à l’Angleterre.
Opérations dans le Midi. Il est battu, mais relâché sous la
promesse de rendre les diamants de la couronne, emportés au grand
galop par le Roi, son oncle.
Après les Cent-Jours, il revient avec ses parents, et vit
tranquille. Plusieurs années s’écoulent.
Guerre d’Espagne. -- Dès qu’il a franchi les Pyrénées, la Victoire
suit partout le petit-fils de Henri IV. Il enlève le Trocadéro,
atteint les colonnes d’Hercule, écrase les factions, embrasse
Ferdinand, et s’en retourne.
Arcs de triomphe, fleurs que présentent les jeunes filles, dîners
dans les préfectures,_ Te Deum_ dans les cathédrales. Les
Parisiens sont au comble de l’ivresse. La ville lui offre un
banquet. On chante sur les théâtres des allusions au Héros.
L’enthousiasme diminue. Car en 1827 à Cherbourg un bal organisé
par souscription rate.
Comme il est grand-amiral de France, il inspecte la flotte, qui va
partir pour Alger.
Juillet 1830. Marmont lui apprend l’état des affaires. Alors il
entre dans une telle fureur qu’il se blesse la main à l’épée du
général.
Le roi lui confie le commandement de toutes les forces.
Il rencontre, au bois de Boulogne, des détachements de la ligne --
et ne trouve pas un seul mot à leur dire.
De Saint-Cloud il vole au pont de Sèvres. Froideur des troupes. Ça
ne l’ébranle pas. La famille royale quitte Trianon. Il s’assoit au
pied d’un chêne, déploie une carte, médite, remonte à cheval,
passe devant Saint-Cyr, et envoie aux élèves des paroles
d’espérance.
À Rambouillet, les gardes du corps font leurs adieux.
Il s’embarque, et pendant toute la traversée est malade. Fin de sa
carrière.
On doit y relever l’importance qu’eurent les ponts. D’abord il
s’expose inutilement sur le pont de l’Inn, il enlève le Pont-
Saint-Esprit et le pont de Lauriol; à Lyon, les deux ponts lui
sont funestes -- et sa fortune expire devant le pont de Sèvres.
Tableau de ses vertus. Inutile de vanter son courage, auquel il
joignait une grande politique. Car il offrit soixante francs à
chaque soldat, pour abandonner l’Empereur -- et en Espagne, il
tâcha de corrompre à prix d’argent les Constitutionnels.
Sa réserve était si profonde qu’il consentit au mariage projeté
entre son père et la reine d’Étrurie, à la formation d’un cabinet
nouveau après les ordonnances, à l’abdication en faveur de
Chambord, à tout ce que l’on voulait.
La fermeté pourtant ne lui manquait pas. À Angers, il cassa
l’infanterie de la garde nationale, qui jalouse de la cavalerie,
et au moyen d’une manoeuvre, était parvenue à lui faire escorte --
tellement, que Son Altesse se trouva prise dans les fantassins à
en avoir les genoux comprimés. Mais il blâma la cavalerie, cause
du désordre, et pardonna à l’infanterie, véritable jugement de
Salomon.
Sa piété se signala par de nombreuses dévotions, et sa clémence en
obtenant la grâce du général Debelle, qui avait porté les armes
contre lui.
Détails intimes -- traits du Prince:
Au château de Beauregard, dans son enfance, il prit plaisir avec
son frère à creuser une pièce d’eau que l’on voit encore. Une fois
il visita la caserne des chasseurs, demanda un verre de vin, et le
but à la santé du Roi.
Tout en se promenant, pour marquer le pas, il se répétait, à lui-
même: Une, deux; une, deux; une, deux!
On a conservé quelques-uns de ses mots:
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