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les terrains jurassiques, devaient abonder en débris d’animaux.
-- J’ai entendu dire répliqua l’abbé Jeufroy qu’autrefois on avait
trouvé à Villers la mâchoire d’un éléphant. Du reste, un de ses
amis, M. Larsonneur, avocat, membre du barreau de Lisieux et
archéologue, leur fournirait peut-être des renseignements! Il
avait fait une histoire de Port-en-Bessin où était notée la
découverte d’un crocodile.
Bouvard et Pécuchet échangèrent un coup d’oeil; le même espoir
leur était venu; -- et malgré la chaleur, ils restèrent debout
pendant longtemps, à interroger l’ecclésiastique qui s’abritait
sous un parapluie de coton bleu. Il avait le bas du visage un peu
lourd avec le nez pointu, souriait continuellement, ou penchait la
tête en fermant les paupières.
La cloche de l’église tinta l’angélus.
-- Bien le bonsoir, messieurs! Vous permettez, n’est-ce pas?
Recommandés par lui, ils attendirent durant trois semaines la
réponse de Larsonneur. Enfin, elle arriva.
L’homme de Villers qui avait déterré la dent de mastodonte
s’appelait Louis Bloche; les détails manquaient. Quant à son
histoire, elle occupait un des volumes de l’Académie Lexovienne,
et il ne prêtait point son exemplaire, dans la peur de dépareiller
la collection. Pour ce qui était de l’alligator, on l’avait
découvert au mois de novembre 1825, sous la falaise des Hachettes,
à Sainte-Honorine, près de Port-en-Bessin, arrondissement de
Bayeux. Suivaient des compliments.
L’obscurité enveloppant le mastodonte irrita le désir de Pécuchet.
Il aurait voulu se rendre tout de suite à Villers.
Bouvard objecta que pour s’épargner un déplacement peut-être
inutile, et à coup sûr dispendieux, il convenait de prendre des
informations -- et ils écrivirent au Maire de l’endroit une
lettre, où ils lui demandaient ce qu’était devenu un certain Louis
Bloche. Dans l’hypothèse de sa mort, ses descendants ou
collatéraux pouvaient-ils les instruire sur sa précieuse
découverte? Quand il la fit, à quelle place de la commune gisait
ce document des âges primitifs? Avait-on des chances d’en trouver
d’analogues? Quel était par jour le prix d’un homme et d’une
charrette.
Et ils eurent beau s’adresser à l’Adjoint, puis au premier
Conseiller Municipal, ils ne reçurent de Villers aucune nouvelle.
Sans doute les habitants étaient jaloux de leurs fossiles? À moins
qu’ils ne les vendissent aux Anglais. Le voyage des Hachettes fut
résolu.
Bouvard et Pécuchet prirent la diligence de Falaise pour Caen.
Ensuite une carriole les transporta de Caen à Bayeux; -- et de
Bayeux, ils allèrent à pied jusqu’à Port-en-Bessin.
On ne les avait pas trompés. La côte des Hachettes offrait des
cailloux bizarres -- et sur les indications de l’aubergiste, ils
atteignirent la grève.
La marée étant basse, elle découvrait tous ses galets, avec une
prairie de goémons jusqu’au bord des flots.
Des vallonnements herbeux découpaient la falaise, composée d’une
terre molle et brune et qui se durcissant devenait dans ses
strates inférieures, une muraille de pierre grise. Des filets
d’eau en tombaient sans discontinuer, pendant que la mer au loin,
grondait. Elle semblait parfois suspendre son battement; -- et on
n’entendait plus que le petit bruit des sources.
Ils titubaient sur des herbes gluantes, ou bien ils avaient à
sauter des trous. -- Bouvard s’assit près du rivage, et contempla
les vagues, ne pensant à rien, fasciné, inerte. Pécuchet le ramena
vers la côte pour lui faire voir un ammonite, incrusté dans la
roche, comme un diamant dans sa gangue. Leurs ongles s’y
brisèrent, il aurait fallu des instruments, la nuit venait,
d’ailleurs! -- Le ciel était empourpré à l’occident, et toute la
place couverte d’une ombre. -- Au milieu des varechs presque
noirs, les flaques d’eau s’élargissaient. La mer montait vers eux;
il était temps de rentrer.
Le lendemain dès l’aube, avec une pioche et un pic, ils
attaquèrent leur fossile dont l’enveloppe éclata. C’était un
ammonite nodosus, rongé par les bouts mais pesant bien seize
livres, et Pécuchet, dans l’enthousiasme, s’écria: -- Nous ne
pouvons faire moins que de l’offrir à Dumouchel!
Puis ils rencontrèrent des éponges, des térébratules, des orques,
et pas de crocodile! -- à son défaut, ils espéraient une vertèbre
d’hippopotame ou d’ichthyosaure, n’importe quel ossement
contemporain du Déluge, quand ils distinguèrent à hauteur d’homme
contre la falaise, des contours qui figuraient le galbe d’un
poisson gigantesque.
Ils délibérèrent sur les moyens de l’obtenir.
Bouvard le dégagerait par le haut, tandis que Pécuchet en dessous,
démolirait la roche pour le faire descendre, doucement, sans
l’abîmer.
Comme ils reprenaient haleine, ils virent au-dessus de leur tête,
dans la campagne un douanier en manteau, qui gesticulait d’un air
de commandement.
-- Eh bien! quoi? fiche-nous la paix! et ils continuèrent leur
besogne, Bouvard sur la pointe des orteils, tapant avec sa pioche,
Pécuchet les reins pliés, creusant avec son pic.
Mais le douanier reparut, plus bas, dans un vallon, en multipliant
les signaux: ils s’en moquaient bien! Un corps ovale se bombait
sous la terre amincie, et penchait, allait glisser.
Un autre individu, avec un sabre, se montra tout à coup.
-- Vos passeports!
C’était le garde champêtre en tournée; -- et au même moment
survint l’homme de la douane, accouru par une ravine.
-- Empoignez-les, père Morin! ou la falaise va s’écrouler!
-- C’est dans un but scientifique répondit Pécuchet.
Alors une masse tomba, en les frôlant de si près tous les quatre,
qu’un peu plus ils étaient morts.
Quand la poussière fut dissipée, ils reconnurent un mât de navire
qui s’émietta sous la botte du douanier.
Bouvard dit en soupirant: -- Nous ne faisions pas grand mal!
-- On ne doit rien faire dans les limites du Génie! reprit le
garde champêtre. D’abord qui êtes-vous? pour que je vous dresse
procès!
Pécuchet se rebiffa, criant à l’injustice.
-- Pas de raisons! suivez-moi!
Dès qu’ils arrivèrent sur le port, une foule de gamins les
escorta. Bouvard rouge comme un coquelicot, affectait un air
digne. Pécuchet, très pâle, lançait des regards furieux; -- et ces
deux étrangers, portant des cailloux dans leurs mouchoirs
n’avaient pas une bonne figure. Provisoirement, on les colloqua
dans l’auberge, dont le maître sur le seuil, barrait l’entrée.
Puis le maçon réclama ses outils; ils les payèrent; encore des
frais! -- et le garde champêtre ne revenait pas! pourquoi? Enfin
un monsieur qui avait la croix d’honneur, les délivra; et ils s’en
allèrent, ayant donné leurs noms, prénoms et domicile, avec
l’engagement d’être à l’avenir plus circonspects.
Outre un passeport, il leur manquait bien des choses! et avant
d’entreprendre des explorations nouvelles ils consultèrent le
_Guide du voyageur géologue_ par Boné.
Il faut avoir, premièrement, un bon havresac de soldat, puis une
chaîne d’arpenteur, une lime, des pinces, une boussole, et trois
marteaux, passés dans une ceinture qui se dissimule sous la
redingote, et vous préserve ainsi de cette apparence originale,
que l’on doit éviter en voyage. Comme bâton, Pécuchet adopta
franchement le bâton de touriste, haut de six pieds, à longue
pointe de fer. Bouvard préférait une canne-parapluie, ou
parapluie-polybranches, dont le pommeau se retire, pour agrafer la
soie contenue, à part, dans un petit sac. Ils n’oublièrent pas de
forts souliers, avec des guêtres, chacun deux paires de bretelles,
à cause de la transpiration et bien qu’on ne puisse se présenter
partout en casquette ils reculèrent devant la dépense d’un de ces
chapeaux qui se plient, et qui portent le nom du chapelier Gibus,
leur inventeur. Le même ouvrage donne des préceptes de conduite:
Savoir la langue du pays que l’on visite, ils la savaient. Garder
une tenue modeste, c’était leur usage. Ne pas avoir d’argent sur
soi, rien de plus simple. Enfin, pour s’épargner toutes sortes
d’embarras, il est bon de prendre la qualité d’ingénieur!
-- Eh bien! nous la prendrons!
Ainsi préparés, ils commencèrent leurs courses, étaient absents
quelquefois pendant huit jours, passaient leur vie au grand air.
Tantôt sur les bords de l’Orne, ils apercevaient dans une
déchirure, des pans de rocs dressant leurs lames obliques entre
des peupliers et des bruyères; -- ou bien ils s’attristaient de ne
rencontrer le long du chemin que des couches d’argile. Devant un
paysage, ils n’admiraient ni la série des plans, ni la profondeur
des lointains ni les ondulations de la verdure; mais ce qu’on ne
voyait pas, le dessous, la terre; -- et toutes les collines
étaient pour eux encore une preuve du Déluge.
À la manie du Déluge, succéda celle des blocs erratiques. Les
grosses pierres seules dans les champs devaient provenir de
glaciers disparus; -- et ils cherchaient des moraines et des
faluns.
Plusieurs fois, on les prit pour des porte-balles, vu leur
accoutrement -- et quand ils avaient répondu qu’ils étaient des
ingénieurs une crainte leur venait; l’usurpation d’un titre pareil
pouvait leur attirer des désagréments.
À la fin du jour, ils haletaient sous le poids de leurs
échantillons, mais intrépides les rapportaient chez eux. Il y en
avait le long des marches dans l’escalier, dans les chambres, dans
la salle, dans la cuisine; et Germaine se lamentait sur la
quantité de poussière.
Ce n’était pas une mince besogne avant de coller les étiquettes,
que de savoir les noms des roches; la variété des couleurs et du
grenu leur faisait confondre l’argile avec la marne, le granit et
le gneiss, le quartz et le calcaire.
Et puis la nomenclature les irritait. Pourquoi dévonien, cambrien,
jurassique, comme si les terres désignées par ces mots n’étaient
pas ailleurs qu’en Devonshire, près de Cambridge, et dans le Jura?
Impossible de s’y reconnaître! ce qui est système pour l’un est
pour l’autre un étage, pour un troisième une simple assise. Les
feuillets des couches, s’entremêlent, s’embrouillent; mais Omalius
d’Halloy vous prévient qu’il ne faut pas croire aux divisions
géologiques.
Cette déclaration les soulagea -- et quand ils eurent vu des
calcaires à polypiers dans la plaine de Caen, des phillades à
Balleroy, du kaolin à Saint-Blaise, de l’oolithe partout, et
cherché de la houille à Cartigny, et du mercure à la Chapelle-en-
Juger près Saint-Lô, ils décidèrent une excursion plus lointaine,
un voyage au Havre pour étudier le quartz pyromaque et l’argile de
Kimmeridge!
À peine descendus du paquebot, ils demandèrent le chemin qui
conduit sous les phares. Des éboulements l’obstruaient; -- il
était dangereux de s’y hasarder.
Un loueur de voitures les accosta, et leur offrit des promenades
aux environs, Ingouville, Octeville, Fécamp, Lillebonne, Rome s’il
le fallait.
Ses prix étaient déraisonnables; mais le nom de Fécamp les avait
frappés: en se détournant un peu sur la route, on pouvait voir
Étretat -- et ils prirent la gondole de Fécamp, pour se rendre au
plus loin, d’abord.
Dans la gondole Bouvard et Pécuchet firent la conversation avec
trois paysans, deux bonnes femmes, un séminariste, et n’hésitèrent
pas à se qualifier d’ingénieurs.
On s’arrêta devant le bassin. Ils gagnèrent la falaise, et cinq
minutes après, la frôlèrent, pour éviter une grande flaque d’eau
avançant comme un golfe au milieu du rivage. Ensuite, ils virent
une arcade qui s’ouvrait sur une grotte profonde. Elle était
sonore, très claire, pareille à une église, avec des colonnes de
haut en bas, et un tapis de varech tout le long de ses dalles.
Cet ouvrage de la nature les étonna; et ils s’élevèrent à des
considérations sur l’origine du monde.
Bouvard penchait vers le neptunisme. Pécuchet au contraire était
plutonien. Le feu central avait brisé la croûte du globe, soulevé
les terrains, fait des crevasses. C’est comme une mer intérieure
ayant son flux et reflux, ses tempêtes. Une mince pellicule nous
en sépare. On ne dormirait pas si l’on songeait à tout ce qu’il y
a sous nos talons. -- Cependant le feu central diminue, et le
soleil s’affaiblit, si bien que la Terre un jour périra de
refroidissement. Elle deviendra stérile; tout le bois et toute la
houille se seront convertis en acide carbonique -- et aucun être
ne pourra subsister.
-- Nous n’y sommes pas encore dit Bouvard.
-- Espérons-le! reprit Pécuchet.
N’importe! cette fin du monde, si lointaine qu’elle fût, les
assombrit -- et côte à côte, ils marchaient silencieusement sur
les galets.
La falaise, perpendiculaire, toute blanche et rayée en noir, çà et
là, par des lignes de silex, s’en allait vers l’horizon tel que la
courbe d’un rempart ayant cinq lieues d’étendue. Un vent d’est,
âpre et froid soufflait. Le ciel était gris, la mer verdâtre et
comme enflée. Du sommet des roches, des oiseaux s’envolaient,
tournoyaient, rentraient vite dans leurs trous. Quelquefois, une
pierre se détachant, rebondissait de place en place, avant de
descendre jusqu’à eux.
Pécuchet poursuivait à haute voix ses pensées: -- À moins que la
terre ne soit anéantie par un cataclysme? On ignore la longueur de
notre période. Le feu central n’a qu’à déborder.
-- Pourtant, il diminue?
-- Cela n’empêche pas ses explosions d’avoir produit l’île Julia,
le Monte-Nuovo, bien d’autres encore.
Bouvard se rappelait avoir lu ces détails dans Bertrand -- Mais de
pareils faits n’arrivent pas en Europe?
-- Mille excuses! témoin celui de Lisbonne! Quant à nos pays, les
mines de houille et de pyrite martiale y sont nombreuses et
peuvent très bien en se décomposant, former les bouches
volcaniques. Les volcans, d’ailleurs, éclatent toujours près de la
mer.
Bouvard promena sa vue sur les flots, et crut distinguer au loin,
une fumée qui montait vers le ciel.
-- Puisque l’île Julia reprit Pécuchet, a disparu, des terrains
produits par la même cause, auront peut-être, le même sort? Un
îlot de l’Archipel est aussi important que la Normandie, et même
que l’Europe.
Bouvard se figura l’Europe engloutie dans un abîme.
-- Admets dit Pécuchet qu’un tremblement de terre ait lieu sous la
Manche. Les eaux se ruent dans l’Atlantique. Les côtes de la
France et de l’Angleterre en chancelant sur leur base,
s’inclinent, se rejoignent, et v’lan! tout l’entre-deux est
écrasé.
Au lieu de répondre, Bouvard se mit à marcher tellement vite qu’il
fut bientôt à cent pas de Pécuchet. Étant seul, l’idée d’un
cataclysme le troubla. Il n’avait pas mangé depuis le matin. Ses
tempes bourdonnaient. Tout à coup le sol, lui parut tressaillir, -
- et la falaise au-dessus de sa tête pencher par le sommet. À ce
moment, une pluie de graviers, déroula d’en haut.
Pécuchet l’aperçut qui détalait avec violence, comprit sa terreur,
cria, de loin: -- Arrête! arrête! la période n’est pas accomplie.
Et pour le rattraper, il faisait des sauts énormes avec son bâton
de touriste, tout en vociférant: La période n’est pas accomplie!
la période n’est pas accomplie!
Bouvard en démence, courait toujours. Le parapluie polybranches
tomba, les pans de sa redingote s’envolaient, le havresac
ballottait à son dos. C’était comme une tortue avec des ailes, qui
aurait galopé parmi les roches; une plus grosse le cacha.
Pécuchet y parvint hors d’haleine, ne vit personne; puis retourna
en arrière pour gagner les champs par une valleuse que Bouvard
avait prise, sans doute.
Ce raidillon étroit était taillé à grandes marches dans la
falaise, de la largeur de deux hommes, et luisant comme de
l’albâtre poli. À cinquante pieds d’élévation, Pécuchet voulut
descendre. La mer battait son plein. Il se remit à grimper.
Au second tournant, quand il aperçut le vide, la peur le glaça. À
mesure qu’il approchait du troisième, ses jambes devenaient
molles. Les couches de l’air vibraient autour de lui, une crampe
le pinçait à l’épigastre; il s’assit par terre les yeux fermés,
n’ayant plus conscience que des battements de son coeur qui
l’étouffaient. Puis, il jeta son bâton de touriste, et avec les
genoux et les mains reprit son ascension. Mais les trois marteaux
tenus à la ceinture lui entraient dans le ventre, les cailloux
dont ses poches étaient bourrées tapaient ses flancs; la visière
de sa casquette l’aveuglait, le vent redoublait de force; enfin il
atteignit le plateau et y trouva Bouvard qui était monté plus
loin, par une valleuse moins difficile.
Une charrette les recueillit. Ils oublièrent Étretat.
Le lendemain soir au Havre, en attendant le paquebot, ils virent
au bas d’un journal, un feuilleton intitulé De l’enseignement de
la géologie.
Cet article, plein de faits, exposait la question comme elle était
comprise à l’époque.
Jamais il n’y eut un cataclysme complet du globe; mais la même
espèce n’a pas toujours la même durée, et s’éteint plus vite dans
tel endroit que dans tel autre. Des terrains de même âge
contiennent des fossiles différents comme des dépôts très éloignés
en renferment de pareils. Les fougères d’autrefois sont identiques
aux fougères d’à présent. Beaucoup de zoophytes contemporains se
retrouvent dans les couches les plus anciennes. En résumé, les
modifications actuelles expliquent les bouleversements antérieurs.
Les mêmes causes agissent toujours, la Nature ne fait pas de
sauts, et les périodes, affirme Brongniart, ne sont après tout que
des abstractions.
Cuvier jusqu’à présent leur avait apparu dans l’éclat d’une
auréole, au sommet d’une science indiscutable. Elle était sapée.
La Création n’avait plus la même discipline; et leur respect pour
ce grand homme diminua.
Par des biographies et des extraits, ils apprirent quelque chose
des doctrines de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire.
Tout cela contrariait les idées reçues, l’autorité de l’Église.
Bouvard en éprouva comme l’allégement d’un joug brisé.
-- Je voudrais voir, maintenant, ce que le citoyen Jeufroy me
répondrait sur le Déluge!
Ils le trouvèrent dans son petit jardin où il attendait les
membres du Conseil de fabrique, qui devaient se réunir tout à
l’heure, pour l’acquisition d’une chasuble.
-- Ces messieurs souhaitent...?
-- Un éclaircissement, s’il vous plaît, et Bouvard commença.
Que signifiaient dans la Genèse, l’abîme qui se rompit et les
cataractes du ciel? Car un abîme ne se rompt pas, et le ciel n’a
point de cataractes!
L’abbé ferma les paupières, puis répondit qu’il fallait distinguer
toujours entre le sens et la lettre. Des choses qui d’abord nous
choquent deviennent légitimes en les approfondissant.
-- Très bien! mais comment expliquer la pluie qui dépassait les
plus hautes montagnes, lesquelles mesurent deux lieues! y pensez-
vous, deux lieues! une épaisseur d’eau ayant deux lieues!
Et le maire, survenant, ajouta: -- Saprelotte, quel bain!
-- Convenez dit Bouvard que Moïse exagère diablement.
Le curé avait lu Bonald, et répliqua: -- J’ignore ses motifs;
c’était, sans doute, pour imprimer un effroi salutaire aux peuples
qu’il dirigeait!
-- Enfin, cette masse d’eau, d’où venait-elle?
-- Que sais-je? L’air s’était changé en pluie, comme il arrive
tous les jours.
Par la porte du jardin, on vit entrer M. Girbal, directeur des
Contributions, avec le capitaine Heurtaux, propriétaire; et
Beljambe l’aubergiste donnait le bras à Langlois l’épicier, qui
marchait péniblement à cause de son catarrhe.
Pécuchet, sans souci d’eux, prit la parole.
-- Pardon, monsieur Jeufroy. Le poids de l’atmosphère (la science
nous le démontre) est égal à celui d’une masse d’eau qui ferait
autour du globe une enveloppe de dix mètres. Par conséquent, si
tout l’air condensé tombait dessus à l’état liquide, il
augmenterait bien peu la masse des eaux existantes.
Et les fabriciens ouvraient de grands yeux, écoutaient.
Le curé s’impatienta.
-- Nierez-vous qu’on ait trouvé des coquilles sur les montagnes?
qui les y a mises, sinon le Déluge? Elles n’ont pas coutume, je
crois, de pousser toutes seules dans la terre comme des carottes!
Et ce mot ayant fait rire l’assemblée, il ajouta en pinçant les
lèvres: À moins que ce ne soit encore une des découvertes de la
science?
Bouvard voulut répondre par le soulèvement des montagnes, la
théorie d’Élie de Beaumont.
-- Connais pas! répondit l’Abbé.
Foureau s’empressa de dire: -- Il est de Caen! Je l’ai vu une fois
à la Préfecture!
-- Mais si votre Déluge repartit Bouvard avait charrié des
coquilles, on les trouverait brisées à la surface, et non à des
profondeurs de trois cents mètres quelquefois.
Le prêtre se rejeta sur la véracité des Écritures, la tradition du
genre humain et les animaux découverts dans de la glace, en
Sibérie.
Cela ne prouve pas que l’Homme ait vécu en même temps qu’eux! La
Terre, selon Pécuchet, était considérablement plus vieille. -- Le
Delta du Mississippi remonte à des dizaines de milliers d’années.
L’époque actuelle en a cent mille, pour le moins. Les listes de
Manéthon...
Le comte de Faverges s’avança.
Tous firent silence à son approche.
-- Continuez, je vous prie! Que disiez-vous?
-- Ces messieurs me querellaient répondit l’abbé.
-- À propos de quoi?
-- Sur la sainte Écriture, monsieur le Comte!
Bouvard, de suite, allégua qu’ils avaient droit, comme géologues,
à discuter religion.
-- Prenez garde dit le comte. Vous savez le mot, cher monsieur, un
peu de science en éloigne, beaucoup y ramène. Et d’un ton à la
fois hautain et paternel: Croyez-moi! vous y reviendrez! vous y
reviendrez!
Peut-être! -- mais que penser d’un livre, où l’on prétend que la
lumière a été créée avant le soleil, comme si le soleil n’était
pas la seule cause de la lumière!
-- Vous oubliez celle qu’on appelle boréale dit l’ecclésiastique.
Bouvard, sans répondre à l’objection, nia fortement qu’elle ait pu
être d’un côté et les ténèbres de l’autre, qu’il y ait eu un soir
et un matin quand les astres n’existaient pas, et que les animaux
aient apparu tout à coup, au lieu de se former par
cristallisation.
Comme les allées étaient trop petites, en gesticulant, on marchait
dans les plates-bandes. Langlois fut pris d’une quinte de toux. Le
capitaine criait: Vous êtes des révolutionnaires! Girbal: La paix!
la paix! Le prêtre: Quel matérialisme! Foureau: Occupons-nous
plutôt de notre chasuble!
-- Hou! Laissez-moi parler! Et Bouvard s’échauffant, alla jusqu’à
dire que l’Homme descendait du Singe!
Tous les fabriciens se regardèrent, fort ébahis, et comme pour
s’assurer qu’ils n’étaient pas des singes.
Bouvard reprit: -- En comparant le foetus d’une femme, d’une
chienne, d’un oiseau...
-- Assez!
-- Moi, je vais plus loin! s’écria Pécuchet. L’homme descend des
poissons! Des rires éclatèrent. Mais sans se troubler: le
Telliamed! un livre arabe! ...
-- Allons, messieurs, en séance!
Et on entra dans la sacristie.
Les deux compagnons n’avaient pas roulé l’abbé Jeufroy, comme ils
l’auraient cru -- aussi Pécuchet lui trouva-t-il le cachet du
jésuitisme.
Sa lumière boréale les inquiétait cependant; ils la cherchèrent
dans le manuel de d’Orbigny.
C’est une hypothèse, pour expliquer comment les végétaux fossiles
de la baie de Baffin ressemblent aux plantes équatoriales. On
suppose, à la place du soleil, un grand foyer lumineux, maintenant
disparu, et dont les aurores boréales ne sont peut-être que les
vestiges.
Puis un doute leur vint sur la provenance de l’Homme; -- et
embarrassés, ils songèrent à Vaucorbeil.
Ses menaces n’avaient pas eu de suites. Comme autrefois, il
passait le matin devant leur grille, en raclant avec sa canne tous
les barreaux l’un après l’autre.
Bouvard l’épia -- et l’ayant arrêté, dit qu’il voulait lui
soumettre un point curieux d’anthropologie.
-- Croyez-vous que le genre humain descende des poissons?
-- Quelle bêtise!
-- Plutôt des singes, n’est-ce pas?
-- Directement, c’est impossible!
À qui se fier? Car enfin le Docteur n’était pas un catholique!
Ils continuèrent leurs études, mais sans passion, étant las de
l’éocène et du miocène, du Mont-Jorullo, de l’île Julia, des
mammouths de Sibérie et des fossiles invariablement comparés dans
tous les auteurs à des médailles qui sont des témoignages
authentiques, si bien qu’un jour, Bouvard jeta son havresac par
terre, en déclarant qu’il n’irait pas plus loin.
La géologie est trop défectueuse! À peine connaissons-nous
quelques endroits de l’Europe. Quant au reste, avec le fond des
Océans, on l’ignorera toujours.
Enfin, Pécuchet ayant prononcé le mot de règne minéral:
-- Je n’y crois pas, au règne minéral! puisque des matières
organiques ont pris part à la formation du silex, de la craie, de
l’or peut-être! Le diamant n’a-t-il pas été du charbon: la houille
un assemblage de végétaux: -- en la chauffant à je ne sais plus
combien de degrés, on obtient de la sciure de bois, tellement que
tout passe, tout coule. La création est faite d’une matière
ondoyante et fugace. Mieux vaudrait nous occuper d’autre chose!
Il se coucha sur le dos, et se mit à sommeiller, pendant que
Pécuchet la tête basse et un genou dans les mains, se livrait à
ses réflexions.
Une lisière de mousse bordait un chemin creux, ombragé par des
frênes dont les cimes légères tremblaient. Des angéliques, des
menthes, des lavandes exhalaient des senteurs chaudes, épicées;
l’atmosphère était lourde; et Pécuchet, dans une sorte
d’abrutissement, rêvait aux existences innombrables éparses autour
de lui, aux insectes qui bourdonnaient, aux sources cachées sous
le gazon, à la sève des plantes, aux oiseaux dans leurs nids, au
vent, aux nuages, à toute la Nature, sans chercher à découvrir ses
mystères, séduit par sa force, perdu dans sa grandeur.
-- J’ai soif! dit Bouvard, en se réveillant.
-- Moi de même! Je boirais volontiers quelque chose!
-- C’est facile reprit un homme qui passait, en manches de
chemise, avec une planche sur l’épaule.
Et ils reconnurent ce vagabond, à qui Bouvard autrefois avait
donné un verre de vin. Il semblait de dix ans plus jeune, portait
les cheveux en accroche-coeur, la moustache bien cirée, et
dandinait sa taille d’une façon parisienne.
Après cent pas environ, il ouvrit la barrière d’une cour, jeta sa
planche contre un mur, et les fit entrer dans une haute cuisine.
-- Mélie! es-tu là, Mélie?
Une jeune fille parut; sur son commandement, alla tirer de la
boisson et revint près de la table, servir ces messieurs.
Ses bandeaux, de la couleur des blés, dépassaient un béguin de
toile grise. Tous ses pauvres vêtements descendaient le long de
son corps sans un pli; -- et le nez droit, les yeux bleus, elle
avait quelque chose de délicat, de champêtre et d’ingénu.
-- Elle est gentille, hein? dit le menuisier, pendant qu’elle
apportait des verres. Si on ne jurerait pas une demoiselle,
costumée en paysanne! et rude à l’ouvrage, pourtant! -- Pauvre
petit coeur, va! quand je serai riche, je t’épouserai!
-- Vous dites toujours des bêtises, monsieur Gorju répondit-elle
d’une voix douce, sur un accent traînard.
Un valet d’écurie vint prendre de l’avoine dans un vieux coffre,
et laissa retomber le couvercle si brutalement qu’un éclat de bois
en jaillit.
Gorju s’emporta contre la lourdeur de tous ces gars de la campagne
puis, à genoux devant le meuble, il cherchait la place du morceau.
Pécuchet en voulant l’aider, distingua sous la poussière, des
figures de personnages.
C’était un bahut de la Renaissance, avec une torsade en bas, des
pampres dans les coins, et les colonnettes divisaient sa devanture
en cinq compartiments. On voyait au milieu, Vénus-Anadyomène
debout sur une coquille, puis Hercule et Omphale, Samson et
Dalila, Circé et ses pourceaux, les filles de Loth enivrant leur
père; tout cela délabré, rongé de mites, et même le panneau de
droite manquait. Gorju prit une chandelle pour mieux faire voir à
Pécuchet celui de gauche, qui présentait sous l’arbre du Paradis,
Adam et Ève dans une posture fort indécente.
Bouvard également admira le bahut.
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