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Bouvard et Pécuchet
Author Language Character Set
Gustave Flaubert French ISO-8859-1


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On pouvait lui injecter du phosphore, puis l’enfermer dans une
cave pour voir s’il rendrait du feu par les naseaux. Mais comment
injecter? et du reste, on ne leur vendrait pas de phosphore.

Ils songèrent à l’enfermer sous la machine pneumatique, à lui
faire respirer des gaz, à lui donner pour breuvage des poisons.
Tout cela peut être ne serait pas drôle! Enfin ils choisirent
l’aimantation de l’acier par le contact de la moelle épinière.

Bouvard, refoulant son émotion, tendait sur une assiette des
aiguilles à Pécuchet, qui les plantait contre les vertèbres. Elles
se cassaient, glissaient, tombaient par terre; il en prenait
d’autres, et les enfonçait vivement, au hasard. Le chien rompit
ses attaches, passa comme un boulet de canon par les carreaux,
traversa la cour, le vestibule et se présenta dans la cuisine.

Germaine poussa des cris en le voyant tout ensanglanté, avec des
ficelles autour des pattes.

Ses maîtres qui le poursuivaient entrèrent au même moment. Il fit
un bond et disparut.

La vieille servante les apostropha.

-- C’est encore une de vos bêtises, j’en suis sûre! -- Et ma
cuisine, elle est propre! Ça le rendra peut-être enragé! On en
fourre en prison qui ne vous valent pas!

Ils regagnèrent le laboratoire, pour éprouver les aiguilles. Pas
une n’attira la moindre limaille.

Puis, l’hypothèse de Germaine les inquiéta. Il pouvait avoir la
rage, revenir à l’improviste, se précipiter sur eux.

Le lendemain, ils allèrent partout, aux informations -- et pendant
plusieurs années, ils se détournaient dans la campagne, sitôt
qu’apparaissait un chien, ressemblant à celui-là.

Les autres expériences échouèrent. Contrairement aux auteurs, les
pigeons qu’ils saignèrent l’estomac plein ou vide, moururent dans
le même espace de temps. Des petits chats enfoncés sous l’eau
périrent au bout de cinq minutes -- et une oie, qu’ils avaient
bourrée de garance, offrit des périostes d’une entière blancheur.

La nutrition les tourmentait.

Comment se fait-il que le même suc produise des os, du sang, de la
lymphe et des matières excrémentielles? Mais on ne peut suivre les
métamorphoses d’un aliment. L’homme qui n’use que d’un seul est,
chimiquement, pareil à celui qui en absorbe plusieurs. Vauquelin
ayant calculé toute la chaux contenue dans l’avoine d’une poule,
en retrouva davantage dans les coquilles de ses oeufs. Donc, il se
fait une création de substance. De quelle manière? on n’en sait
rien.

On ne sait même pas quelle est la force du coeur. Borelli admet
celle qu’il faut pour soulever un poids de cent quatre-vingt mille
livres, et Keill l’évalue à huit onces, environ. D’où ils
conclurent que la Physiologie est (suivant un vieux mot) le roman
de la médecine. N’ayant pu la comprendre, ils n’y croyaient pas.

Un mois se passa dans le désoeuvrement. Puis ils songèrent à leur
jardin.

L’arbre mort étalé dans le milieu était gênant. Ils l’équarrirent.
Cet exercice les fatigua. -- Bouvard avait, très souvent, besoin
de faire arranger ses outils chez le forgeron.

Un jour qu’il s’y rendait, il fut accosté par un homme portant sur
le dos un sac de toile, et qui lui proposa des almanachs, des
livres pieux, des médailles bénites, enfin le Manuel de la Santé,
par François Raspail.

Cette brochure lui plut tellement qu’il écrivit à Barberou de lui
envoyer le grand ouvrage. Barberou l’expédia, et indiquait dans sa
lettre, une pharmacie pour les médicaments.

La clarté de la doctrine les séduisit. Toutes les affections
proviennent des vers. Ils gâtent les dents, creusent les poumons,
dilatent le foie, ravagent les intestins, et y causent des bruits.
Ce qu’il y a de mieux pour s’en délivrer c’est le camphre. Bouvard
et Pécuchet l’adoptèrent. Ils en prisaient, ils en croquaient et
distribuaient des cigarettes, des flacons d’eau sédative, et des
pilules d’aloès. Ils entreprirent même la cure d’un bossu.

C’était un enfant qu’ils avaient rencontré un jour de foire. Sa
mère, une mendiante, l’amenait chez eux tous les matins. Ils
frictionnaient sa bosse avec de la graisse camphrée, y mettaient
pendant vingt minutes un cataplasme de moutarde, puis la
recouvraient de diachylum, et pour être sûrs qu’il reviendrait,
lui donnaient à déjeuner.

Ayant l’esprit tendu vers les helminthes, Pécuchet observa sur la
joue de Mme Bordin une tache bizarre. Le Docteur, depuis longtemps
la traitait par les amers; ronde au début comme une pièce de vingt
sols, cette tache avait grandi, et formait un cercle rose. Ils
voulurent l’en guérir. Elle accepta; mais exigeait que ce fût
Bouvard qui lui fît les onctions. Elle se posait devant la
fenêtre, dégrafait le haut de son corsage et restait la joue
tendue, en le regardant avec un oeil, qui aurait été dangereux
sans la présence de Pécuchet. Dans les doses permises et malgré
l’effroi du mercure ils administrèrent du calomel. Un mois plus
tard, Mme Bordin était sauvée.

Elle leur fit de la propagande; -- et le percepteur des
contributions, le secrétaire de la mairie, le maire lui-même, tout
le monde dans Chavignolles suçait des tuyaux de plume.

Cependant le bossu ne se redressait pas. Le percepteur lâcha la
cigarette, elle redoublait ses étouffements. Foureau se plaignit
des pilules d’aloès qui lui occasionnaient des hémorroïdes,
Bouvard eut des maux d’estomac et Pécuchet d’atroces migraines.
Ils perdirent confiance dans le Raspail, mais eurent soin de n’en
rien dire, craignant de diminuer leur considération.

Et ils montrèrent beaucoup de zèle pour la vaccine, apprirent à
saigner sur des feuilles de chou, firent même l’acquisition d’une
paire de lancettes.

Ils accompagnaient le médecin chez les pauvres, puis consultaient
leurs livres.

Les symptômes notés par les auteurs n’étaient pas ceux qu’ils
venaient de voir. Quant aux noms des maladies, du latin, du grec,
du français, une bigarrure de toutes les langues.

On les compte par milliers, et la classification linnéenne est
bien commode, avec ses genres et ses espèces; mais comment établir
les espèces? Alors, ils s’égarèrent dans la philosophie de la
médecine.

Ils rêvaient sur l’archée de Van Helmont, le vitalisme, le
Brownisme, l’organicisme, demandaient au Docteur d’où vient le
germe de la scrofule, vers quel endroit se porte le miasme
contagieux, et le moyen dans tous les cas morbides de distinguer
la cause de ses effets.

-- La cause et l’effet s’embrouillent, répondait Vaucorbeil.

Son manque de logique les dégoûta; -- et ils visitèrent les
malades tout seuls, pénétrant dans les maisons, sous prétexte de
philanthropie.

Au fond des chambres sur de sales matelas, reposaient des gens
dont la figure pendait d’un côté, d’autres l’avaient bouffie et
d’un rouge écarlate, ou couleur de citron, ou bien violette, avec
les narines pincées, la bouche tremblante; et des râles, des
hoquets, des sueurs, des exhalaisons de cuir et de vieux fromage.

Ils lisaient les ordonnances de leurs médecins, et étaient fort
surpris que les calmants soient parfois des excitants, les
vomitifs des purgatifs, qu’un même remède convienne à des
affections diverses, et qu’une maladie s’en aille sous des
traitements opposés.

Néanmoins, ils donnaient des conseils, remontaient le moral,
avaient l’audace d’ausculter.

Leur imagination travaillait. Ils écrivirent au Roi, pour qu’on
établit dans le Calvados un institut de gardes-malades, dont ils
seraient les professeurs.

Ils se transportèrent chez le pharmacien de Bayeux (celui de
Falaise leur en voulait toujours à cause de son jujube) et ils
l’engagèrent à fabriquer comme les Anciens des _pila purgatoria_,
c’est-à-dire des boulettes de médicaments, qui à force d’être
maniées, s’absorbent dans l’individu.

D’après ce raisonnement qu’en diminuant la chaleur on entrave les
phlegmasies, ils suspendirent dans son fauteuil, aux poutrelles du
plafond, une femme affectée de méningite, et ils la balançaient à
tour de bras quand le mari survenant les flanqua dehors.

Enfin au grand scandale de M. le curé, ils avaient pris la mode
nouvelle d’introduire des thermomètres dans les derrières.

Une fièvre typhoïde se répandit aux environs: Bouvard déclara
qu’il ne s’en mêlerait pas. Mais la femme de Gouy leur fermier
vint gémir chez eux. Son homme était malade depuis quinze jours;
et M. Vaucorbeil le négligeait.

Pécuchet se dévoua.

Taches lenticulaires sur la poitrine, douleurs aux articulations,
ventre ballonné, langue rouge, c’étaient tous les signes de la
dothiénentérie. Se rappelant le mot de Raspail qu’en ôtant la
diète on supprime la fièvre, il ordonna des bouillons, un peu de
viande. Tout à coup, le docteur parut.

Son malade était en train de manger, deux oreillers derrière le
dos, entre la fermière et Pécuchet qui le renforçaient.

Il s’approcha du lit, et jeta l’assiette par la fenêtre, en
s’écriant:

-- C’est un véritable meurtre!

-- Pourquoi?

-- Vous perforez l’intestin, puisque la fièvre typhoïde est une
altération de sa membrane folliculaire.

-- Pas toujours!

Et une dispute s’engagea sur la nature des fièvres. Pécuchet
croyait à leur essence. Vaucorbeil les faisait dépendre des
organes. -- Aussi j’éloigne tout ce qui peut surexciter!

-- Mais la diète affaiblit le principe vital!

-- Qu’est-ce que vous me chantez avec votre principe vital!
Comment est-il? qui l’a vu?

Pécuchet s’embrouilla.

-- D’ailleurs disait le médecin, Gouy ne veut pas de nourriture.

Le malade fit un geste d’assentiment sous son bonnet de coton.

-- N’importe! il en a besoin!

-- Jamais! son pouls donne quatre-vingt-dix-huit pulsations.

-- Qu’importe les pulsations! Et Pécuchet nomma ses autorités.

-- Laissons les systèmes! dit le Docteur.

Pécuchet croisa les bras.

-- Vous êtes un empirique, alors?

-- Nullement! mais en observant.

-- Et si on observe mal?

Vaucorbeil prit cette parole pour une allusion à l’herpès de Mme
Bordin, histoire clabaudée par la veuve, et dont le souvenir
l’agaçait.

-- D’abord, il faut avoir fait de la pratique.

-- Ceux qui ont révolutionné la science, n’en faisaient pas! Van
Helmont, Boerhave, Broussais, lui-même.

Vaucorbeil, sans répondre, se pencha vers Gouy, et haussant la
voix:

-- Lequel de nous deux choisissez-vous pour médecin?

Le malade, somnolent, aperçut des visages en colère, et se mit à
pleurer.

Sa femme non plus ne savait que répondre; car l’un était habile;
mais l’autre avait peut-être un secret?

-- Très bien! dit Vaucorbeil. Puisque vous balancez entre un homme
nanti d’un diplôme: ... Pécuchet ricana. Pourquoi riez-vous?

-- C’est qu’un diplôme n’est pas toujours un argument!

Le Docteur était attaqué dans son gagne-pain, dans sa prérogative,
dans son importance sociale. Sa colère éclata.

-- Nous le verrons quand vous irez devant les tribunaux pour
exercice illégal de la médecine! Puis se tournant vers la
fermière: Faites-le tuer par monsieur tout à votre aise, et que je
sois pendu si je reviens jamais dans votre maison.

Et il s’enfonça sous la hêtrée, en gesticulant avec sa canne.

Bouvard, quand Pécuchet rentra, était lui-même dans une grande
agitation.

Il venait de recevoir Foureau, exaspéré par ses hémorroïdes.
Vainement avait-il soutenu qu’elles préservent de toutes les
maladies, Foureau n’écoutant rien, l’avait menacé de dommages et
intérêts. Il en perdait la tête.

Pécuchet lui conta l’autre histoire, qu’il jugeait plus sérieuse -
- et fut un peu choqué de son indifférence.

Gouy, le lendemain eut une douleur dans l’abdomen. Cela pouvait
tenir à l’ingestion de la nourriture? Peut-être que Vaucorbeil ne
s’était pas trompé? Un médecin après tout doit s’y connaître! et
des remords assaillirent Pécuchet. Il avait peur d’être homicide.

Par prudence, ils congédièrent le bossu. Mais à cause du déjeuner
lui échappant, sa mère cria beaucoup. Ce n’était pas la peine de
les avoir fait venir tous les jours de Barneval à Chavignolles!

Foureau se calma -- et Gouy reprenait des forces. À présent, la
guérison était certaine; un tel succès enhardit Pécuchet.

-- Si nous travaillions les accouchements, avec un de ces
mannequins...

-- Assez de mannequins!

-- Ce sont des demi-corps en peau, inventés pour les élèves sages-
femmes. Il me semble que je retournerais le foetus?

Mais Bouvard était las de la médecine.

-- Les ressorts de la vie nous sont cachés, les affections trop
nombreuses, les remèdes problématiques -- et on ne découvre dans
les auteurs aucune définition raisonnable de la santé, de la
maladie, de la diathèse, ni même du pus!

Cependant toutes ces lectures avaient ébranlé leur cervelle.

Bouvard, à l’occasion d’un rhume, se figura qu’il commençait une
fluxion de poitrine. Des sangsues n’ayant pas affaibli le point de
côté, il eut recours à un vésicatoire, dont l’action se porta sur
les reins. Alors, il se crut attaqué de la pierre.

Pécuchet prit une courbature à l’élagage de la charmille, et vomit
après son dîner, ce qui l’effraya beaucoup. Puis observant qu’il
avait le teint un peu jaune, suspecta une maladie de foie, se
demandait: Ai-je des douleurs? et finit par en avoir.

S’attristant mutuellement, ils regardaient leur langue, se
tâtaient le pouls, changeaient d’eau minérale, se purgeaient; --
et redoutaient le froid, la chaleur, le vent, la pluie, les
mouches, principalement les courants d’air.

Pécuchet imagina que l’usage de la prise était funeste.
D’ailleurs, un éternuement occasionne parfois la rupture d’un
anévrisme -- et il abandonna la tabatière. Par habitude, il y
plongeait les doigts; puis, tout à coup, se rappelait son
imprudence.

Comme le café noir secoue les nerfs Bouvard voulut renoncer à la
demi-tasse; mais il dormait après ses repas, et avait peur en se
réveillant; car le sommeil prolongé est une menace d’apoplexie.

Leur idéal était Cornaro, ce gentilhomme vénitien, qui à force de
régime atteignit une extrême vieillesse. Sans l’imiter absolument,
on peut avoir les mêmes précautions, et Pécuchet tira de sa
bibliothèque un Manuel d’hygiène par le docteur Morin.

Comment avaient-ils fait pour vivre jusque-là? Les plats qu’ils
aimaient s’y trouvent défendus. Germaine embarrassée ne savait
plus que leur servir.

Toutes les viandes ont des inconvénients. Le boudin et la
charcuterie, le hareng saur, le homard, et le gibier sont
réfractaires. Plus un poisson est gros plus il contient de
gélatine et par conséquent est lourd. Les légumes causent des
aigreurs, le macaroni donne des rêves, les fromages considérés
généralement, sont d’une digestion difficile. Un verre d’eau le
matin est dangereux; chaque boisson ou comestible étant suivi d’un
avertissement pareil, ou bien de ces mots: mauvais! -- gardez-vous
de l’abus! -- ne convient pas à tout le monde. -- Pourquoi
mauvais? où est l’abus? comment savoir si telle chose vous
convient?

Quel problème que celui du déjeuner! Ils quittèrent le café au
lait, sur sa détestable réputation; et ensuite le chocolat, -- car
c’est un amas de substances indigestes; restait donc le thé. Mais
les personnes nerveuses doivent se l’interdire complètement.
Cependant, Decker au XVIIe siècle en prescrivait vingt décalitres
par jour, afin de nettoyer les marais du pancréas.

Ce renseignement ébranla Morin dans leur estime, d’autant plus
qu’il condamne toutes les coiffures, chapeaux, bonnets et
casquettes, exigence qui révolta Pécuchet. Alors ils achetèrent le
traité de Becquerel où ils virent que le porc est en soi-même un
bon aliment, le tabac d’une innocence parfaite, et le café
indispensable aux militaires.

Jusqu’alors ils avaient cru à l’insalubrité des endroits humides.
Pas du tout! Casper les déclare moins mortels que les autres. On
ne se baigne pas dans la mer sans avoir rafraîchi sa peau. Bégin
veut qu’on s’y jette en pleine transpiration. Le vin pur après la
soupe passe pour excellent à l’estomac. Lévy l’accuse d’altérer
les dents. Enfin, le gilet de flanelle, cette sauvegarde, ce
tuteur de la santé, ce palladium chéri de Bouvard et inhérent à
Pécuchet, sans ambages ni crainte de l’opinion, des auteurs le
déconseillent aux hommes pléthoriques et sanguins.

Qu’est-ce donc que l’hygiène?

-- Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà affirme M. Lévy; et
Becquerel ajoute qu’elle n’est pas une science.

Alors ils se commandèrent pour leur dîner des huîtres, un canard,
du porc au choux, de la crème, un Pont-l’Évêque, et une bouteille
de Bourgogne. Ce fut un affranchissement, presque une revanche; et
ils se moquaient de Cornaro! Fallait-il être imbécile pour se
tyranniser comme lui! Quelle bassesse que de penser toujours au
prolongement de son existence! La vie n’est bonne qu’à la
condition d’en jouir. -- Encore un morceau? -- Je veux bien. --
Moi de même! -- À ta santé! -- À la tienne! -- Et fichons-nous du
reste! Ils s’exaltaient.

Bouvard annonça qu’il voulait trois tasses de café, bien qu’il ne
fût pas un militaire. Pécuchet, la casquette sur les oreilles,
prisait coup sur coup, éternuait sans peur, et sentant le besoin
d’un peu de champagne, ils ordonnèrent à Germaine d’aller de suite
au cabaret, leur en acheter une bouteille. Le village était trop
loin. Elle refusa. Pécuchet fut indigné.

-- Je vous somme, entendez-vous! je vous somme d’y courir.

Elle obéit, mais en bougonnant, résolue à lâcher bientôt ses
maîtres, tant ils étaient incompréhensibles et fantasques.

Puis, comme autrefois, ils allèrent prendre le gloria sur le
vigneau.

La moisson venait de finir -- et des meules au milieu des champs
dressaient leurs masses noires sur la couleur de la nuit, bleuâtre
et douce. Les fermes étaient tranquilles. On n’entendait même plus
les grillons. Toute la campagne dormait. Ils digéraient en humant
la brise qui rafraîchissait leurs pommettes.

Le ciel très haut, était couvert d’étoiles; les unes brillant par
groupes, d’autres à la file, ou bien seules à des intervalles
éloignés. Une zone de poussière lumineuse, allant du septentrion
au midi, se bifurquait au-dessus de leurs têtes. Il y avait entre
ces clartés, de grands espaces vides; -- et le firmament semblait
une mer d’azur, avec des archipels et des îlots.

-- Quelle quantité! s’écria Bouvard.

-- Nous ne voyons pas tout! reprit Pécuchet. Derrière la voie
lactée, ce sont les nébuleuses; au delà des nébuleuses des étoiles
encore! La plus voisine est séparée de nous par trois cents
billions de myriamètres! Il avait regardé souvent dans le
télescope de la place Vendôme et se rappelait les chiffres. Le
Soleil est un million de fois plus gros que la Terre, Sirius a
douze fois la grandeur du soleil, des comètes mesurent trente-
quatre millions de lieues!

-- C’est à rendre fou dit Bouvard. Il déplora son ignorance et
même regrettait de n’avoir pas été, dans sa jeunesse, à l’École
Polytechnique.

Alors Pécuchet le tournant vers la Grande Ourse, lui montra
l’étoile polaire, puis Cassiopée dont la constellation forme un Y,
Véga de la Lyre toute scintillante, et au bas de l’horizon, le
rouge Aldebaran.

Bouvard, la tête renversée, suivait péniblement les triangles,
quadrilatères et pentagones qu’il faut imaginer pour se
reconnaître dans le ciel.

Pécuchet continua:

-- La vitesse de la lumière est de quatre-vingt mille lieues dans
une seconde. Un rayon de la Voie lactée met six siècles à nous
parvenir -- si bien qu’une étoile, quand on l’observe, peut avoir
disparu. Plusieurs sont intermittentes, d’autres ne reviennent
jamais; -- et elles changent de position; tout s’agite, tout
passe.

-- Cependant, le Soleil est immobile?

-- On le croyait autrefois. Mais les savants aujourd’hui,
annoncent qu’il se précipite vers la constellation d’Hercule!

Cela dérangeait les idées de Bouvard -- et après une minute de
réflexion:

-- La science est faite, suivant les données fournies par un coin
de l’étendue. Peut-être ne convient-elle pas à tout le reste qu’on
ignore, qui est beaucoup plus grand, et qu’on ne peut découvrir.

Ils parlaient ainsi, debout sur le vigneau, à la lueur des astres
-- et leurs discours étaient coupés par de longs silences.

Enfin ils se demandèrent s’il y avait des hommes dans les étoiles.
Pourquoi pas? Et comme la création est harmonique, les habitants
de Sirius devaient être démesurés, ceux de Mars d’une taille
moyenne, ceux de Vénus très petits. À moins que ce ne soit partout
la même chose? Il existe là-haut des commerçants, des gendarmes;
on y trafique, on s’y bat, on y détrône des rois! ...

Quelques étoiles filantes glissèrent tout à coup, décrivant sur le
ciel comme la parabole d’une monstrueuse fusée.

-- Tiens! dit Bouvard voilà des mondes qui disparaissent.

Pécuchet reprit:

-- Si le nôtre, à son tour, faisait la cabriole, les citoyens des
étoiles ne seraient pas plus émus que nous ne le sommes
maintenant! De pareilles idées vous renfoncent l’orgueil.

-- Quel est le but de tout cela?

-- Peut-être qu’il n’y a pas de but?

-- Cependant! et Pécuchet répéta deux ou trois fois cependant sans
trouver rien de plus à dire. -- N’importe! je voudrais bien savoir
comment l’univers s’est fait!

-- Cela doit être dans Buffon! répondit Bouvard, dont les yeux se
fermaient. Je n’en peux plus! je vais me coucher!

Les Époques de la nature leur apprirent qu’une comète, en heurtant
le soleil, en avait détaché une portion, qui devint la Terre.
D’abord les pôles s’étaient refroidis. Toutes les eaux avaient
enveloppé le globe. Elles s’étaient retirées dans les cavernes;
puis les continents se divisèrent, les animaux et l’homme
parurent.

La majesté de la création leur causa un ébahissement, infini comme
elle. Leur tête s’élargissait. Ils étaient fiers de réfléchir sur
de si grands objets.

Les minéraux ne tardèrent pas à les fatiguer; -- et ils
recoururent comme distraction, aux Harmonies de Bernardin de
Saint-Pierre.

Harmonies végétales et terrestres, aériennes, aquatiques,
humaines, fraternelles et même conjugales, tout y passa -- sans
omettre les invocations à Vénus, aux Zéphyrs et aux Amours! Ils
s’étonnaient que les poissons eussent des nageoires, les oiseaux
des ailes, les semences une enveloppe -- pleins de cette
philosophie qui découvre dans la Nature des intentions vertueuses
et la considère comme une espèce de saint Vincent de Paul,
toujours occupé à répandre des bienfaits!

Ils admirèrent ensuite ses prodiges, les trombes, les volcans, les
forêts vierges; -- et ils achetèrent l’ouvrage de M. Depping sur
les Merveilles et beautés de la nature en France. Le Cantal en
possède trois, l’Hérault cinq, la Bourgogne deux -- pas davantage
-- tandis que le Dauphiné compte à lui seul jusqu’à quinze
merveilles! Mais bientôt, on n’en trouvera plus! Les grottes à
stalactites se bouchent, les montagnes ardentes s’éteignent, les
glacières naturelles s’échauffent; -- et les vieux arbres dans
lesquels on disait la messe tombent sous la cognée des niveleurs,
ou sont en train de mourir.

Puis leur curiosité se tourna vers les bêtes.

Ils rouvrirent leur Buffon et s’extasièrent devant les goûts
bizarres de certains animaux.

Mais tous les livres ne valant pas une observation personnelle,
ils entraient dans les cours, et demandaient aux laboureurs s’ils
avaient vu des taureaux se joindre à des juments, les cochons
rechercher les vaches, et les mâles des perdrix commettre entre
eux des turpitudes.

-- Jamais de la vie! On trouvait même ces questions un peu drôles
pour des messieurs de leur âge.

Ils voulurent tenter des alliances anormales.

La moins difficile est celle du bouc et de la brebis. Leur fermier
ne possédait pas de bouc. Une voisine prêta le sien; et l’époque
du rut étant venue, ils enfermèrent les deux bêtes dans le
pressoir, en se cachant derrière les futailles, pour que
l’événement pût s’accomplir en paix.

Chacune, d’abord, mangea son petit tas de foin. Puis, elles
ruminèrent, la brebis se coucha; -- et elle bêlait sans
discontinuer, pendant que le bouc, d’aplomb sur ses jambes torses,
avec sa grande barbe et ses oreilles pendantes, fixait sur eux ses
prunelles, qui luisaient dans l’ombre.

Enfin, le soir du troisième jour, ils jugèrent convenable de
faciliter la nature. Mais le bouc se retournant contre Pécuchet,
lui flanqua un coup de cornes au bas du ventre. La brebis, saisie
de peur, se mit à tourner dans le pressoir comme dans un manège.
Bouvard courut après, se jeta dessus pour la retenir, et tomba par
terre avec des poignées de laine dans les deux mains.

Ils renouvelèrent leurs tentatives sur des poules et un canard,
sur un dogue et une truie, avec l’espoir qu’il en sortirait des
monstres et ne comprenant rien à la question de l’espèce.

Ce mot désigne un groupe d’individus dont les descendants se
reproduisent. Mais des animaux classés comme d’espèces différentes
peuvent se reproduire, et d’autres compris dans la même en ont
perdu la faculté.

Ils se flattèrent d’obtenir là-dessus des idées nettes, en
étudiant le développement des germes; et Pécuchet écrivit à
Dumouchel, pour avoir un microscope.

Tour à tour ils mirent sur la plaque de verre des cheveux, du
tabac, des ongles, une patte de mouche. Mais ils avaient oublié la
goutte d’eau, indispensable. C’était, d’autres fois, la petite
lamelle; -- et ils se poussaient, dérangeaient l’instrument; puis,
n’apercevant que du brouillard accusaient l’opticien. Ils en
arrivèrent à douter du microscope. Les découvertes qu’on lui
attribue ne sont peut-être pas si positives.

Dumouchel, en leur adressant la facture, les pria de recueillir à
son intention des ammonites et des oursins, curiosités dont il
était toujours amateur, et fréquentes dans leur pays. Pour les
exciter à la géologie, il leur envoyait les Lettres de Bertrand
avec le Discours de Cuvier sur les révolutions du globe.

Après ces deux lectures, ils se figurèrent les choses suivantes.

D’abord une immense nappe d’eau, d’où émergeaient des
promontoires, tachetés par des lichens; et pas un être vivant, pas
un cri; c’était un monde silencieux, immobile et nu. -- Puis de
longues plantes se balançaient dans un brouillard qui ressemblait
à la vapeur d’une étuve. Un soleil tout rouge surchauffait
l’atmosphère humide. Alors des volcans éclatèrent, les roches
ignées jaillissaient des montagnes; et la pâte des porphyres et
des basaltes qui coulait, se figea. -- Troisième tableau: dans des
mers peu profondes, des îles de madrépores ont surgi; un bouquet
de palmiers, de place en place, les domine. Il y a des coquillages
pareils à des roues de chariot, des tortues qui ont trois mètres,
des lézards de soixante pieds. Des amphibies allongent entre les
roseaux leur col d’autruche à mâchoire de crocodile. Des serpents
ailés s’envolent. -- Enfin, sur les grands continents, de grands
mammifères parurent, les membres difformes comme des pièces de
bois mal équarries, le cuir plus épais que des plaques de bronze,
ou bien velus, lippus, avec des crinières, et des défenses
contournées. Des troupeaux de mammouths broutaient les plaines où
fut depuis l’Atlantique; le paléothérium, moitié cheval moitié
tapir, bouleversait de son groin les fourmilières de Montmartre,
et le _cervus giganteus_ tremblait sous les châtaigniers, à la
voix de l’ours des cavernes, qui faisait japper dans sa tanière,
le chien de Beaugency trois fois haut comme un loup.

Toutes ces époques avaient été séparées les unes des autres par
des cataclysmes, dont le dernier est notre déluge. C’était comme
une féerie en plusieurs actes, ayant l’homme pour apothéose.

Ils furent stupéfaits d’apprendre qu’il existait sur des pierres
des empreintes de libellules, de pattes d’oiseaux, -- et ayant
feuilleté un des manuels Roret, ils cherchèrent des fossiles.

Un après-midi, comme ils retournaient des silex au milieu de la
grande route, M. le curé passa, et les abordant d’une voix
pateline:

-- Ces messieurs s’occupent de géologie? fort bien!

Car il estimait cette science. Elle confirme l’autorité des
Écritures, en prouvant le Déluge.

Bouvard parla des coprolithes, lesquels sont des excréments de
bêtes, pétrifiés.

L’abbé Jeufroy parut surpris du fait; après tout, s’il avait lieu,
c’était une raison de plus, d’admirer la Providence.

Pécuchet avoua que leurs enquêtes jusqu’alors n’avaient pas été
fructueuses, -- et cependant les environs de Falaise, comme tous
    
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