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eBook Title
Bouvard et Pécuchet
Author Language Character Set
Gustave Flaubert French ISO-8859-1


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donna aux moissonneurs en guise de cidre. Des maux d’entrailles se
déclarèrent. Les enfants pleuraient, les femmes geignaient, les
hommes étaient furieux. Ils menaçaient tous de partir; et Bouvard
leur céda.

Cependant, pour les convaincre de l’innocuité de son breuvage, il
en absorba devant eux plusieurs bouteilles, se sentit gêné, mais
cacha ses douleurs, sous un air d’enjouement. Il fit même
transporter la mixture chez lui. Il en buvait le soir avec
Pécuchet, et tous deux s’efforçaient de la trouver bonne.
D’ailleurs, il ne fallait pas qu’elle fût perdue.

Les coliques de Bouvard devenant trop fortes, Germaine alla
chercher le docteur.

C’était un homme sérieux, à front convexe, et qui commença par
effrayer son malade. La cholérine de Monsieur devait tenir à cette
bière dont on parlait dans le pays. Il voulut en savoir la
composition, et la blâma en termes scientifiques, avec des
haussements d’épaule. Pécuchet qui avait fourni la recette fut
mortifié.

En dépit des chaulages pernicieux, des binages épargnés et des
échardonnages intempestifs, Bouvard, l’année suivante, avait
devant lui une belle récolte de froment. Il imagina de le
dessécher par la fermentation, genre hollandais, système Clap-
Mayer; c’est-à-dire qu’il le fit abattre d’un seul coup, et tasser
en meules, qui seraient démolies dès que le gaz s’en échapperait,
puis exposées au grand air; après quoi, Bouvard se retira sans la
moindre inquiétude.

Le lendemain, pendant qu’ils dînaient, ils entendirent sous la
hêtrée le battement d’un tambour. Germaine sortit pour voir ce
qu’il y avait; mais l’homme était déjà loin; presque aussitôt la
cloche de l’église tinta violemment.

Une angoisse saisit Bouvard et Pécuchet. Ils se levèrent, et
impatients d’être renseignés, s’avancèrent tête nue, du côté de
Chavignolles.

Une vieille femme passa. Elle ne savait rien. Ils arrêtèrent un
petit garçon qui répondit: -- Je crois que c’est le feu? et le
tambour continuait à battre, la cloche tintait plus fort. Enfin,
ils atteignirent les premières maisons du village. L’épicier leur
cria de loin: -- Le feu est chez vous!

Pécuchet prit le pas gymnastique; et il disait à Bouvard courant
du même train à son côté: -- Une, deux; une, deux; -- en mesure!
comme les chasseurs de Vincennes.

La route qu’ils suivaient montait toujours; le terrain en pente
leur cachait l’horizon. Ils arrivèrent en haut, près de la Butte;
-- et, d’un seul coup d’oeil, le désastre leur apparut.

Toutes les meules, çà et là, flambaient comme des volcans -- au
milieu de la plaine dénudée, dans le calme du soir.

Il y avait, autour de la plus grande, trois cents personnes peut-
être; et sous les ordres de M. Foureau, le maire, en écharpe
tricolore, des gars avec des perches et des crocs tiraient la
paille du sommet, afin de préserver le reste.

Bouvard dans son empressement faillit renverser Mme Bordin qui se
trouvait là. Puis, apercevant un de ses valets, il l’accabla
d’injures pour ne l’avoir pas averti. Le valet au contraire, par
excès de zèle avait d’abord couru à la maison, à l’église, puis
chez Monsieur, et était revenu par l’autre route.

Bouvard perdait la tête. Ses domestiques l’entouraient parlant à
la fois; -- et il défendait d’abattre les meules, suppliait qu’on
le secourût, exigeait de l’eau, réclamait des pompiers!

-- Est-ce que nous en avons! s’écria le maire.

-- C’est de votre faute! reprit Bouvard. Il s’emportait, proféra
des choses inconvenantes; -- et tous admirèrent la patience de M.
Foureau qui était brutal cependant, comme l’indiquaient ses
grosses lèvres et sa mâchoire de bouledogue.

La chaleur des meules devint si forte qu’on ne pouvait plus en
approcher. Sous les flammes dévorantes la paille se tordait avec
des crépitations, les grains de blé vous cinglaient la figure
comme des grains de plomb. Puis, la meule s’écroulait par terre en
un large brasier, d’où s’envolaient des étincelles; -- et des
moires ondulaient sur cette masse rouge, qui offrait dans les
alternances de sa couleur, des parties roses comme du vermillon,
et d’autres brunes comme du sang caillé. La nuit était venue; le
vent soufflait; des tourbillons de fumée enveloppaient la foule; -
- une flammèche, de temps à autre, passait sur le ciel noir.

Bouvard contemplait l’incendie, en pleurant doucement. Ses yeux
disparaissaient sous leurs paupières gonflées; -- et il avait tout
le visage comme élargi par la douleur. Mme Bordin, en jouant avec
les franges de son châle vert l’appelait pauvre Monsieur, tâchait
de le consoler. Puisqu’on n’y pouvait rien, il devait se faire une
raison.

Pécuchet ne pleurait pas. Très pâle ou plutôt livide, la bouche
ouverte et les cheveux collés par la sueur froide, il se tenait à
l’écart, dans ses réflexions. -- Mais le curé, survenu tout à
coup, murmura d’une voix câline: -- Ah! quel malheur,
véritablement; c’est bien fâcheux! Soyez sûr que je participe! ...

Les autres n’affectaient aucune tristesse. Ils causaient en
souriant, la main étendue devant les flammes. Un vieux ramassa des
brins qui brûlaient pour allumer sa pipe. Des enfants se mirent à
danser. Un polisson s’écria même que c’était bien amusant.

-- Oui! il est beau, l’amusement! reprit Pécuchet qui venait de
l’entendre.

Le feu diminua. Les tas s’abaissèrent; -- et une heure après, il
ne restait plus que des cendres, faisant sur la plaine des marques
rondes et noires. Alors on se retira.

Mme Bordin et l’abbé Jeufroy reconduisirent Messieurs Bouvard et
Pécuchet jusqu’à leur domicile.

Pendant la route, la veuve adressa à son voisin des reproches fort
aimables sur sa sauvagerie -- et l’ecclésiastique exprima toute sa
surprise de n’avoir pu connaître jusqu’à présent un de ses
paroissiens aussi distingué.

Seul à seul, ils cherchèrent la cause de l’incendie -- et au lieu
de reconnaître avec tout le monde que la paille humide s’était
enflammée spontanément, ils soupçonnèrent une vengeance. Elle
venait, sans doute, de maître Gouy, ou peut-être du taupier? Six
mois auparavant Bouvard avait refusé ses services, et même soutenu
dans un cercle d’auditeurs que son industrie étant funeste, le
gouvernement la devait interdire. L’homme, depuis ce temps-là,
rôdait aux environs. Il portait sa barbe entière, et leur semblait
effrayant, surtout le soir quand il apparaissait au bord des
cours, en secouant sa longue perche, garnie de taupes suspendues.

Le dommage était considérable, et pour se reconnaître dans leur
situation, Pécuchet pendant huit jours travailla les registres de
Bouvard qui lui parurent un véritable labyrinthe. Après avoir
collationné le journal, la correspondance et le grand livre
couvert de notes au crayon et de renvois, il découvrit la vérité:
pas de marchandises à vendre, aucun effet à recevoir, et en
caisse, zéro; le capital se marquait par un déficit de trente-
trois mille francs.

Bouvard n’en voulut rien croire, et plus de vingt fois, ils
recommencèrent les calculs. Ils arrivaient toujours à la même
conclusion. Encore deux ans d’une agronomie pareille, leur fortune
y passait!

Le seul remède était de vendre.

Au moins fallait-il consulter un notaire. La démarche était trop
pénible; Pécuchet s’en chargea.

D’après l’opinion de M. Marescot, mieux valait ne point faire
d’affiches. Il parlerait de la ferme à des clients sérieux et
laisserait venir leurs propositions.

-- Très bien! dit Bouvard on a du temps devant soi! Il allait
prendre un fermier; ensuite, on verrait. Nous ne serons pas plus
malheureux qu’autrefois! seulement nous voilà forcés à des
économies!

Elles contrariaient Pécuchet à cause du jardinage, et quelques
jours après, il dit:

-- Nous devrions nous livrer exclusivement à l’arboriculture, non
pour le plaisir, mais comme spéculation! -- Une poire qui revient
à trois sols est quelquefois vendue dans la capitale jusqu’à des
cinq et six francs! Des jardiniers se font avec les abricots
vingt-cinq mille livres de rentes! À Saint Pétersbourg pendant
l’hiver, on paie le raisin un napoléon la grappe! C’est une belle
industrie, tu en conviendras! Et qu’est-ce que ça coûte? des
soins, du fumier, et le repassage d’une serpette!

Il monta tellement l’imagination de Bouvard, que tout de suite,
ils cherchèrent dans leurs livres une nomenclature de plants à
acheter; -- et ayant choisi des noms qui leur paraissaient
merveilleux, ils s’adressèrent à un pépiniériste de Falaise,
lequel s’empressa de leur fournir trois cents tiges dont il ne
trouvait pas le placement.

Ils avaient fait venir un serrurier pour les tuteurs, un
quincaillier pour les raidisseurs, un charpentier pour les
supports. Les formes des arbres étaient d’avance dessinées. Des
morceaux de latte sur le mur figuraient des candélabres. Deux
poteaux à chaque bout des plates-bandes guindaient horizontalement
des fils de fer; -- et dans le verger, des cerceaux indiquaient la
structure des vases, des baguettes en cône celle des pyramides --
si bien qu’en arrivant chez eux, on croyait voir les pièces de
quelque machine inconnue, ou la carcasse d’un feu d’artifice.

Les trous étant creusés, ils coupèrent l’extrémité de toutes les
racines, bonnes ou mauvaises, et les enfouirent dans un compost.
Six mois après, les plants étaient morts. Nouvelles commandes au
pépiniériste, et plantations nouvelles, dans des trous encore plus
profonds! Mais la pluie détrempant le sol, les greffes d’elles-
mêmes s’enterrèrent et les arbres s’affranchirent.

Le printemps venu, Pécuchet se mit à la taille des poiriers. il
n’abattit pas les flèches, respecta les lambourdes; -- et
s’obstinant à vouloir coucher d’équerre les duchesses qui devaient
former les cordons unilatéraux, il les cassait ou les arrachait,
invariablement. Quant aux pêchers, il s’embrouilla dans les sur-
mères, les sous-mères, et les deuxièmes sous-mères. Des vides et
des pleins se présentaient toujours où il n’en fallait pas; -- et
impossible d’obtenir sur l’espalier un rectangle parfait, avec six
branches à droite et six à gauche, -- non compris les deux
principales, le tout formant une belle arête de poisson.

Bouvard tâcha de conduire les abricotiers. Ils se révoltèrent. Il
abattit leurs troncs à ras du sol; aucun ne repoussa. Les
cerisiers, auxquels il avait fait des entailles, produisirent de
la gomme.

D’abord ils taillèrent très long, ce qui éteignait les yeux de la
base, puis trop court, ce qui amenait des gourmands: et souvent
ils hésitaient ne sachant pas distinguer les boutons à bois des
boutons à fleurs. Ils s’étaient réjouis d’avoir des fleurs: mais
ayant reconnu leur faute, ils en arrachaient les trois quarts,
pour fortifier le reste.

Incessamment, ils parlaient de la sève et du cambium, du
palissage, du cassage, de l’éborgnage. Ils avaient au milieu de
leur salle à manger, dans un cadre, la liste de leurs élèves, avec
un numéro qui se répétait dans le jardin, sur un petit morceau de
bois, au pied de l’arbre.

Levés dès l’aube, ils travaillaient jusqu’à la nuit, le porte-jonc
à la ceinture. Par les froides matinées de printemps Bouvard
gardait sa veste de tricot sous sa blouse, Pécuchet sa vieille
redingote sous sa serpillière; -- et les gens qui passaient le
long de la claire-voie les entendaient tousser dans le brouillard.

Quelquefois Pécuchet tirait de sa poche son manuel; et il en
étudiait un paragraphe, debout, avec sa bêche auprès de lui, dans
la pose du jardinier qui décorait le frontispice du livre. Cette
ressemblance le flatta même beaucoup. Il en conçut plus d’estime
pour l’auteur.

Bouvard était continuellement juché sur une haute échelle devant
les pyramides. Un jour, il fut pris d’un étourdissement -- et
n’osant plus descendre, cria pour que Pécuchet vînt à son secours.

Enfin des poires parurent; et le verger avait des prunes. Alors
ils employèrent contre les oiseaux tous les artifices recommandés.
Mais les fragments de glace miroitaient à éblouir, la cliquette du
moulin à vent les réveillait pendant la nuit -- et les moineaux
perchaient sur le mannequin. Ils en firent un second, et même un
troisième, dont ils varièrent le costume, inutilement.

Cependant, ils pouvaient espérer quelques fruits. Pécuchet venait
d’en remettre la note à Bouvard quand tout à coup le tonnerre
retentit et la pluie tomba, -- une pluie lourde et violente. Le
vent, par intervalles, secouait toute la surface de l’espalier.
Les tuteurs s’abattaient l’un après l’autre -- et les malheureuses
quenouilles en se balançant entrechoquaient leurs poires.

Pécuchet surpris par l’averse s’était réfugié dans la cahute.
Bouvard se tenait dans la cuisine. Ils voyaient tourbillonner
devant eux, des éclats de bois, des branches, des ardoises; -- et
les femmes de marin qui sur la côte, à dix lieues de là
regardaient la mer, n’avaient pas l’oeil plus tendu et le coeur
plus serré. Puis tout à coup, les supports et les barres des
contre-espaliers avec le treillage, s’abattirent sur les plates-
bandes.

Quel tableau, quand ils firent leur inspection! Les cerises et les
prunes couvraient l’herbe entre les grêlons qui fondaient. Les
passe-colmar étaient perdus, comme le Bési-des-vétérans et les
Triomphes-de-Jodoigne. À peine, s’il restait parmi les pommes
quelques bons-papas. Et douze Tétons-de-Vénus, toute la récolte
des pêches, roulaient dans les flaques d’eau, au bord des buis
déracinés.

Après le dîner, où ils mangèrent fort peu, Pécuchet dit avec
douceur:

-- Nous ferions bien de voir à la ferme, s’il n’est pas arrivé
quelque chose?

-- Bah! pour découvrir encore des sujets de tristesse!

-- Peut-être? car nous ne sommes guère favorisés! -- et ils se
plaignirent de la Providence et de la Nature.

Bouvard, le coude sur la table, poussait sa petite susurration --
et, comme toutes les douleurs se tiennent, les anciens projets
agricoles lui revinrent à la mémoire, particulièrement la
féculerie et un nouveau genre de fromages.

Pécuchet respirait bruyamment; -- et tout en se fourrant dans les
narines des prises de tabac, il songeait que si le sort l’avait
voulu, il ferait maintenant partie d’une société d’agriculture,
brillerait aux expositions, serait cité dans les journaux.

Bouvard promena autour de lui des yeux chagrins.

-- Ma foi! j’ai envie de me débarrasser de tout cela, pour nous
établir autre part!

-- Comme tu voudras dit Pécuchet; -- et un moment après:

-- Les auteurs nous recommandent de supprimer tout canal direct.
La sève, par là, se trouve contrariée, et l’arbre forcément en
souffre. Pour se bien porter, il faudrait qu’il n’eût pas de
fruits. Cependant, ceux qu’on ne taille et qu’on ne fume jamais en
produisent -- de moins gros, c’est vrai, mais de plus savoureux.
J’exige qu’on m’en donne la raison! -- et, non seulement, chaque
espèce réclame des soins particuliers, mais encore chaque
individu, suivant le climat, la température, un tas de choses! où
est la règle, alors? et quel espoir avons-nous d’aucun succès ou
bénéfice?

Bouvard lui répondit:

-- Tu verras dans Gasparin que le bénéfice ne peut dépasser le
dixième du capital. Donc on ferait mieux de placer ce capital dans
une maison de banque; au bout de quinze ans, par l’accumulation
des intérêts, on aurait le double sans s’être foulé le
tempérament.

Pécuchet baissa la tête.

-- L’arboriculture pourrait bien être une blague?

-- Comme l’agronomie! répliqua Bouvard.

Ensuite, ils s’accusèrent d’avoir été trop ambitieux -- et ils
résolurent de ménager désormais leur peine et leur argent. Un
émondage de temps à autre suffirait au verger. Les contre-
espaliers furent proscrits, et ils ne remplaceraient pas les
arbres morts -- mais il allait se présenter des intervalles fort
vilains, à moins de détruire tous les autres qui restaient debout.
Comment s’y prendre?

Pécuchet fit plusieurs épures, en se servant de sa boîte de
mathématiques. Bouvard lui donnait des conseils. Ils n’arrivaient
à rien de satisfaisant. Heureusement qu’ils trouvèrent dans leur
bibliothèque l’ouvrage de Boitard, intitulé _L’Architecte des
Jardins_.

L’auteur les divise en une infinité de genres. Il y a, d’abord, le
genre mélancolique et romantique, qui se signale par des
immortelles, des ruines, des tombeaux, et un ex-voto à la Vierge,
indiquant la place où un seigneur est tombé sous le fer d’un
assassin; on compose le genre terrible avec des rocs suspendus,
des arbres fracassés, des cabanes incendiées, le genre exotique en
plantant des cierges du Pérou pour faire naître des souvenirs à un
colon ou à un voyageur. Le genre grave doit offrir, comme
Ermenonville, un temple à la philosophie. Les obélisques et les
arcs de triomphe caractérisent le genre majestueux, de la mousse
et des grottes le genre mystérieux, un lac le genre rêveur. Il y a
même le genre fantastique, dont le plus beau spécimen se voyait
naguère dans un jardin wurtembergeois -- car, on y rencontrait
successivement, un sanglier, un ermite, plusieurs sépulcres, et
une barque se détachant d’elle-même du rivage, pour vous conduire
dans un boudoir, où des jets d’eau vous inondaient, quand on se
posait sur le sofa.

Devant cet horizon de merveilles, Bouvard et Pécuchet eurent comme
un éblouissement. Le genre fantastique leur parut réservé aux
princes. Le temple à la philosophie serait encombrant. L’ex-voto à
la madone n’aurait pas de signification, vu le manque d’assassins,
et, tant pis pour les colons et les voyageurs, les plantes
américaines coûtaient trop cher. Mais les rocs étaient possibles
comme les arbres fracassés, les immortelles et la mousse; -- et
dans un enthousiasme progressif, après beaucoup de tâtonnements,
avec l’aide d’un seul valet, et pour une somme minime, ils se
fabriquèrent une résidence qui n’avait pas d’analogue dans tout le
département.

La charmille ouverte çà et là donnait jour sur le bosquet, rempli
d’allées sinueuses en façon de labyrinthe. Dans le mur de
l’espalier, ils avaient voulu faire un arceau sous lequel on
découvrirait la perspective. Comme le chaperon ne pouvait se tenir
suspendu, il en était résulté une brèche énorme, avec des ruines
par terre.

Ils avaient sacrifié les asperges pour bâtir à la place un tombeau
étrusque c’est-à-dire un quadrilatère en plâtre noir, ayant six
pieds de hauteur, et l’apparence d’une niche à chien. Quatre
sapinettes aux angles flanquaient ce monument, qui serait surmonté
par une urne et enrichi d’une inscription.

Dans l’autre partie du potager une espèce de Rialto enjambait un
bassin, offrant sur ses bords des coquilles de moules incrustées.
La terre buvait l’eau, n’importe! Il se formerait un fond de
glaise, qui la retiendrait.

La cahute avait été transformée en cabane rustique, grâce à des
verres de couleur. Au sommet du vigneau six arbres équarris
supportaient un chapeau de fer-blanc à pointes retroussées, et le
tout signifiait une pagode chinoise.

Ils avaient été sur les rives de l’Orne, choisir des granits, les
avaient cassés, numérotés, rapportés eux-mêmes dans une charrette,
puis avaient joint les morceaux avec du ciment, en les accumulant
les uns pardessus les autres; et au milieu du gazon se dressait un
rocher, pareil à une gigantesque pomme de terre.

Quelque chose manquait au delà pour compléter l’harmonie. Ils
abattirent le plus gros tilleul de la charmille (aux trois quarts
mort, du reste) et le couchèrent dans toute la longueur du jardin,
de telle sorte qu’on pouvait le croire apporté par un torrent, ou
renversé par la foudre.

La besogne finie, Bouvard qui était sur le perron, cria de loin:

-- Ici! on voit mieux!

-- Voit mieux fut répété dans l’air.

Pécuchet répondit:

-- J’y vais!

-- Y vais!

-- Tiens! un écho!

-- Écho!

Le tilleul, jusqu’alors l’avait empêché de se produire; -- et il
était favorisé par la pagode, faisant face à la grange, dont le
pignon surmontait la charmille.

Pour essayer l’écho, ils s’amusèrent à lancer des mots plaisants.
Bouvard en hurla d’obscènes.

Il avait été plusieurs fois à Falaise, sous prétexte d’argent à
recevoir -- et il en revenait toujours avec de petits paquets
qu’il enfermait dans sa commode. Pécuchet partit un matin, pour se
rendre à Bretteville, et rentra fort tard, avec un panier qu’il
cacha sous son lit.

Le lendemain, à son réveil, Bouvard fut surpris. Les deux premiers
ifs de la grand allée (qui la veille encore, étaient sphériques)
avaient la forme de paons -- et un cornet avec deux boutons de
porcelaine figuraient le bec et les yeux. Pécuchet s’était levé
dès l’aube; et tremblant d’être découvert, il avait taillé les
deux arbres à la mesure des appendices expédiés par Dumouchel.
Depuis six mois, les autres derrière ceux-là imitaient, plus ou
moins, des pyramides, des cubes, des cylindres, des cerfs ou des
fauteuils. Mais rien n’égalait les paons, Bouvard le reconnut,
avec de grands éloges.

Sous prétexte d’avoir oublié sa bêche, il entraîna son compagnon
dans le labyrinthe. Car il avait profité de l’absence de Pécuchet,
pour faire, lui aussi, quelque chose de sublime.

La porte des champs était recouverte d’une couche de plâtre, sur
laquelle s’alignaient en bel ordre cinq cents fourneaux de pipes,
représentant des Abd-el-Kader, des nègres, des turcos, des femmes
nues, des pieds de cheval, et des têtes de mort!

-- Comprends-tu mon impatience!

-- Je crois bien!

Et dans leur émotion, ils s’embrassèrent.

Comme tous les artistes, ils eurent le besoin d’être applaudis --
et Bouvard songea à offrir un grand dîner.

-- Prends garde! dit Pécuchet tu vas te lancer dans les
réceptions. C’est un gouffre!

La chose pourtant, fut décidée.

Depuis qu’ils habitaient le pays, ils se tenaient à l’écart. --
Tout le monde, par désir de les connaître, accepta leur
invitation, sauf le comte de Faverges, appelé dans la capitale
pour affaires. Ils se rabattirent sur M. Hurel, son factotum.

Beljambe l’aubergiste, ancien chef à Lisieux devait cuisiner
certains plats. Il fournissait un garçon. Germaine avait requis la
fille de basse-cour. Marianne la servante de Mme Bordin viendrait
aussi. Dès quatre heures la grille était grande ouverte, et les
deux propriétaires, pleins d’impatience, attendaient leurs
convives.

Hurel s’arrêta sous la hêtrée pour remettre sa redingote. Puis, le
curé s’avança revêtu d’une soutane neuve, et un moment après M.
Foureau, avec un gilet de velours. Le Docteur donnait le bras à sa
femme qui marchait péniblement en s’abritant sous son ombrelle. Un
flot de rubans roses s’agita derrière eux; c’était le bonnet de
Mme Bordin, habillée d’une belle robe de soie gorge de pigeon. La
chaîne d’or de sa montre lui battait sur la poitrine, et les
bagues brillaient à ses deux mains, couvertes de mitaines noires.
-- Enfin parut le notaire, un panama sur la tête, un lorgnon dans
l’oeil; car l’officier ministériel n’étouffait pas en lui l’homme
du monde.

Le salon était ciré à ne pouvoir s’y tenir debout. Les huit
fauteuils d’Utrecht s’adossaient le long de la muraille, une table
ronde dans le milieu supportait la cave à liqueurs, et on voyait
au-dessus de la cheminée le portrait du père Bouvard. Les embus
reparaissant à contre-jour faisaient grimacer la bouche, loucher
les yeux, et un peu de moisissure aux pommettes ajoutait à
l’illusion des favoris. Les invités lui trouvèrent une
ressemblance avec son fils, et Mme Bordin ajouta, en regardant
Bouvard, qu’il avait dû être un fort bel homme.

Après une heure d’attente, Pécuchet annonça qu’on pouvait passer
dans la salle.

Les rideaux de calicot blanc à bordure rouge étaient, comme ceux
du salon, complètement tirés devant les fenêtres; -- et le soleil,
traversant la toile, jetait une lumière blonde sur le lambris, qui
avait pour tout ornement, un baromètre.

Bouvard plaça les deux dames auprès de lui, Pécuchet le maire à sa
gauche, le curé à sa droite; -- et l’on entama les huîtres. Elles
sentaient la vase. Bouvard fut désolé, prodigua les excuses; et
Pécuchet se leva pour aller dans la cuisine faire une scène à
Beljambe.

Pendant tout le premier service, composé d’une barbue entre un
vol-au-vent et des pigeons en compote, la conversation roula sur
la manière de fabriquer le cidre. Après quoi on en vint aux mets
digestes ou indigestes. Le Docteur, naturellement fut consulté. Il
jugeait les choses avec scepticisme, comme un homme qui a vu le
fond de la science, et cependant ne tolérait pas la moindre
contradiction.

En même temps que l’aloyau, on servit du bourgogne. Il était
trouble. Bouvard attribuant cet accident au rinçage de la
bouteille, en fit goûter trois autres, sans plus de succès -- puis
versa du Saint-Julien, trop jeune, évidemment; et tous les
convives se turent. Hurel souriait sans discontinuer; les pas
lourds du garçon résonnaient sur les dalles.

Mme Vaucorbeil, courtaude et l’air bougon (elle était d’ailleurs
vers la fin de sa grossesse), avait gardé un mutisme absolu.
Bouvard ne sachant de quoi l’entretenir lui parla du théâtre de
Caen.

-- Ma femme ne va jamais au spectacle reprit le docteur.

M. Marescot, quand il habitait Paris, ne fréquentait que les
Italiens.

-- Moi dit Bouvard je me payais quelquefois un parterre au
Vaudeville, pour entendre des farces!

Foureau demanda à Mme Bordin si elle aimait les farces?

-- Ça dépend de quelle espèce répondit-elle.

Le maire la lutinait. Elle ripostait aux plaisanteries. Ensuite
elle indiqua une recette pour les cornichons. Du reste, ses
talents de ménagère étaient connus, et elle avait une petite ferme
admirablement soignée.

Foureau interpella Bouvard: -- Est-ce que vous êtes dans
l’intention de vendre la vôtre?

-- Mon Dieu, jusqu’à présent, je ne sais trop...

-- Comment! pas même la pièce des Écalles? reprit le notaire ce
serait à votre convenance, madame Bordin.

La veuve répliqua, en minaudant: -- Les prétentions de M. Bouvard
seraient trop fortes!

On pouvait, peut-être, l’attendrir.

-- Je n’essaierai pas!

-- Bah! si vous l’embrassiez?

-- Essayons tout de même! dit Bouvard -- et il la baisa sur les
deux joues, aux applaudissements de la société.

Presque aussitôt on déboucha le champagne, dont les détonations
amenèrent un redoublement de joie. Pécuchet fit un signe. Les
rideaux s’ouvrirent, et le jardin apparut.

C’était dans le crépuscule, quelque chose d’effrayant. Le rocher
comme une montagne occupait le gazon, le tombeau faisait un cube
au milieu des épinards, le pont vénitien un accent circonflexe
par-dessus les haricots -- et la cabane, au delà, une grande tache
noire; car ils avaient incendié son toit pour la rendre plus
poétique. Les ifs en forme de cerfs ou de fauteuils se suivaient,
jusqu’à l’arbre foudroyé, qui s’étendait transversalement de la
charmille à la tonnelle, où des pommes d’amour pendaient comme des
stalactites. Un tournesol, çà et là, étalait son disque jaune. La
pagode chinoise peinte en rouge semblait un phare sur le vigneau.
Les becs des paons frappés par le soleil se renvoyaient des feux,
et derrière la claire-voie, débarrassée de ses planches, la
campagne toute plate terminait l’horizon.

Devant l’étonnement de leurs convives Bouvard et Pécuchet
ressentirent une véritable jouissance.

Mme Bordin surtout admira les paons. Mais le tombeau ne fut pas
compris, ni la cabane incendiée, ni le mur en ruines. Puis, chacun
à tour de rôle, passa sur le pont. Pour emplir le bassin, Bouvard
et Pécuchet avaient charrié de l’eau pendant toute la matinée.
Elle avait fui entre les pierres du fond, mal jointes, et de la
vase les recouvrait.

Tout en se promenant on se permit des critiques: -- À votre place
j’aurais fait cela. -- Les petits pois sont en retard. -- Ce coin
franchement n’est pas propre. -- Avec une taille pareille, jamais
vous n’obtiendrez de fruits.

Bouvard fut obligé de répondre qu’il se moquait des fruits.

Comme on longeait la charmille, il dit d’un air finaud:

-- Ah! voilà une personne que nous dérangeons! mille excuses!

La plaisanterie ne fut pas relevée. Tout le monde connaissait la
dame en plâtre!

Après plusieurs détours dans le labyrinthe, on arriva devant la
porte aux pipes. Des regards de stupéfaction s’échangèrent.
Bouvard observait le visage de ses hôtes, -- et impatient de
connaître leur opinion:

-- Qu’en dites-vous?

Mme Bordin éclata de rire: Tous firent comme elle. Le curé
poussait une sorte de gloussement, Hurel toussait, le Docteur en
pleurait, sa femme fut prise d’un spasme nerveux, -- et Foureau,
homme sans gêne, cassa un Abd-el-Kader qu’il mit dans sa poche,
comme souvenir.

Quand on fut sorti de la charmille, Bouvard pour étonner son monde
avec l’écho, cria de toutes ses forces:

-- Serviteur! Mesdames!

Rien! pas d’écho. Cela tenait à des réparations faites à la
grange, le pignon et la toiture étant démolis.

Le café fut servi sur le vigneau -- et les Messieurs allaient
commencer une partie de boules, quand ils virent en face derrière
la claire-voie un homme qui les regardait.

Il était maigre et hâlé, avec un pantalon rouge en lambeaux, une
veste bleue sans chemise, la barbe noire taillée en brosse; et il
articula d’une voix rauque:

-- Donnez-moi un verre de vin!

Le maire et l’abbé Jeufroy l’avaient tout de suite reconnu.
C’était un ancien menuisier de Chavignolles.

-- Allons Gorju! éloignez-vous dit M. Foureau. On ne demande pas
l’aumône.

-- Moi? l’aumône! s’écria l’homme exaspéré. J’ai fait sept ans la
guerre en Afrique. Je relève de l’hôpital. Pas d’ouvrage! Faut-il
que j’assassine? nom d’un nom!

Sa colère d’elle-même tomba -- et les deux poings sur les hanches,
il considérait les bourgeois d’un air mélancolique et gouailleur.
La fatigue des bivouacs, l’absinthe et les fièvres, toute une
existence de misère et de crapule se révélait dans ses yeux
troubles. Ses lèvres pâles tremblaient en lui découvrant les
gencives. Le grand ciel empourpré l’enveloppait d’une lueur
    
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