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Gustave Flaubert
BOUVARD ET PÉCUCHET
Oeuvre posthume (parution 1881)
Table des matières
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE I
Comme il faisait une chaleur de 33 degrés, le boulevard Bourdon se
trouvait absolument désert.
Plus bas le canal Saint-Martin, fermé par les deux écluses étalait
en ligne droite son eau couleur d’encre. Il y avait au milieu, un
bateau plein de bois, et sur la berge deux rangs de barriques.
Au delà du canal, entre les maisons que séparent des chantiers le
grand ciel pur se découpait en plaques d’outremer, et sous la
réverbération du soleil, les façades blanches, les toits
d’ardoises, les quais de granit éblouissaient. Une rumeur confuse
montait du loin dans l’atmosphère tiède; et tout semblait engourdi
par le désoeuvrement du dimanche et la tristesse des jours d’été.
Deux hommes parurent.
L’un venait de la Bastille, l’autre du Jardin des Plantes. Le plus
grand, vêtu de toile, marchait le chapeau en arrière, le gilet
déboutonné et sa cravate à la main. Le plus petit, dont le corps
disparaissait dans une redingote marron, baissait la tête sous une
casquette à visière pointue.
Quand ils furent arrivés au milieu du boulevard, ils s’assirent à
la même minute, sur le même banc.
Pour s’essuyer le front, ils retirèrent leurs coiffures, que
chacun posa près de soi; et le petit homme aperçut écrit dans le
chapeau de son voisin: Bouvard; pendant que celui-ci distinguait
aisément dans la casquette du particulier en redingote le mot:
Pécuchet.
-- Tiens! dit-il nous avons eu la même idée, celle d’inscrire
notre nom dans nos couvre-chefs.
-- Mon Dieu, oui! on pourrait prendre le mien à mon bureau!
-- C’est comme moi, je suis employé.
Alors ils se considérèrent.
L’aspect aimable de Bouvard charma de suite Pécuchet.
Ses yeux bleuâtres, toujours entreclos, souriaient dans son visage
colore. Un pantalon à grand-pont, qui godait par le bas sur des
souliers de castor, moulait son ventre, faisait bouffer sa chemise
à la ceinture; -- et ses cheveux blonds, frisés d’eux-mêmes en
boucles légères, lui donnaient quelque chose d’enfantin.
Il poussait du bout des lèvres une espèce de sifflement continu.
L’air sérieux de Pécuchet frappa Bouvard.
On aurait dit qu’il portait une perruque, tant les mèches
garnissant son crâne élevé étaient plates et noires. Sa figure
semblait tout en profil, à cause du nez qui descendait très bas.
Ses jambes prises dans des tuyaux de lasting manquaient de
proportion avec la longueur du buste; et il avait une voix forte,
caverneuse.
Cette exclamation lui échappa: -- Comme on serait bien à la
campagne!
Mais la banlieue, selon Bouvard, était assommante par le tapage
des guinguettes. Pécuchet pensait de même. Il commençait néanmoins
à se sentir fatigué de la capitale, Bouvard aussi.
Et leurs yeux erraient sur des tas de pierres à bâtir, sur l’eau
hideuse où une botte de paille flottait, sur la cheminée d’une
usine se dressant à l’horizon; des miasmes d’égout s’exhalaient.
Ils se tournèrent de l’autre côté. Alors, ils eurent devant eux
les murs du Grenier d’abondance.
Décidément (et Pécuchet en était surpris) on avait encore plus
chaud dans les rues que chez soi!
Bouvard l’engagea à mettre bas sa redingote. Lui, il se moquait du
qu’en dira-t-on!
Tout à coup un ivrogne traversa en zigzag le trottoir; -- et à
propos des ouvriers, ils entamèrent une conversation politique.
Leurs opinions étaient les mêmes, bien que Bouvard fût peut-être
plus libéral.
Un bruit de ferrailles sonna sur le pavé, dans un tourbillon de
poussière. C’étaient trois calèches de remise qui s’en allaient
vers Bercy, promenant une mariée avec son bouquet, des bourgeois
en cravate blanche, des dames enfouies jusqu’aux aisselles dans
leur jupon, deux ou trois petites filles, un collégien. La vue de
cette noce amena Bouvard et Pécuchet à parler des femmes, --
qu’ils déclarèrent frivoles, acariâtres, têtues. Malgré cela,
elles étaient souvent meilleures que les hommes; d’autres fois
elles étaient pires. Bref, il valait mieux vivre sans elles; aussi
Pécuchet était resté célibataire.
-- Moi je suis veuf dit Bouvard et sans enfants!
-- C’est peut-être un bonheur pour vous? Mais la solitude à la
longue était bien triste.
Puis, au bord du quai, parut une fille de joie, avec un soldat.
Blême, les cheveux noirs et marquée de petite vérole, elle
s’appuyait sur le bras du militaire, en traînant ses savates et
balançant les hanches.
Quand elle fut plus loin, Bouvard se permit une réflexion obscène.
Pécuchet devint très rouge, et sans doute pour s’éviter de
répondre, lui désigna du regard un prêtre qui s’avançait.
L’ecclésiastique descendit avec lenteur l’avenue des maigres
ormeaux jalonnant le trottoir, et Bouvard dès qu’il n’aperçut plus
le tricorne, se déclara soulagé car il exécrait les jésuites.
Pécuchet, sans les absoudre, montra quelque déférence pour la
religion.
Cependant le crépuscule tombait et des persiennes en face
s’étaient relevées. Les passants devinrent plus nombreux. Sept
heures sonnèrent.
Leurs paroles coulaient intarissablement, les remarques succédant
aux anecdotes, les aperçus philosophiques aux considérations
individuelles. Ils dénigrèrent le corps des Ponts et chaussées, la
régie des tabacs, le commerce, les théâtres, notre marine et tout
le genre humain, comme des gens qui ont subi de grands déboires.
Chacun en écoutant l’autre retrouvait des parties de lui-même
oubliées; -- et bien qu’ils eussent passé l’âge des émotions
naïves, ils éprouvaient un plaisir nouveau, une sorte
d’épanouissement, le charme des tendresses à leur début.
Vingt fois ils s’étaient levés, s’étaient rassis et avaient fait
la longueur du boulevard depuis l’écluse d’amont jusqu’à l’écluse
d’aval, chaque fois voulant s’en aller, n’en ayant pas la force,
retenus par une fascination.
Ils se quittaient pourtant, et leurs mains étaient jointes, quand
Bouvard dit tout à coup:
-- Ma foi! si nous dînions ensemble?
-- J’en avais l’idée! reprit Pécuchet mais je n’osais pas vous le
proposer!
Et il se laissa conduire en face de l’Hôtel de Ville, dans un
petit restaurant où l’on serait bien.
Bouvard commanda le menu.
Pécuchet avait peur des épices comme pouvant lui incendier le
corps. Ce fut l’objet d’une discussion médicale. Ensuite, ils
glorifièrent les avantages des sciences: que de choses à
connaître! que de recherches -- si on avait le temps! Hélas, le
gagne-pain l’absorbait; et ils levèrent les bras d’étonnement, ils
faillirent s’embrasser par-dessus la table en découvrant qu’ils
étaient tous les deux copistes, Bouvard dans une maison de
commerce, Pécuchet au ministère de la marine, -- ce qui ne
l’empêchait pas de consacrer, chaque soir, quelques moments à
l’étude. Il avait noté des fautes dans l’ouvrage de M. Thiers et
il parla avec le plus grand respect d’un certain Dumouchel,
professeur.
Bouvard l’emportait par d’autres côtés. Sa chaîne de montre en
cheveux et la manière dont il battait la rémoulade décelaient le
roquentin plein d’expérience; et il mangeait le coin de la
serviette dans l’aisselle, en débitant des choses qui faisaient
rire Pécuchet. C’était un rire particulier, une seule note très
basse, toujours la même, poussée à de longs intervalles. Celui de
Bouvard était continu, sonore, découvrait ses dents, lui secouait
les épaules, et les consommateurs à la porte s’en retournaient.
Le repas fini, ils allèrent prendre le café dans un autre
établissement. Pécuchet en contemplant les becs de gaz gémit sur
le débordement du luxe, puis d’un geste dédaigneux écarta les
journaux. Bouvard était plus indulgent à leur endroit. Il aimait
tous les écrivains en général, et avait eu dans sa jeunesse des
dispositions pour être acteur!
Il voulut faire des tours d’équilibre avec une queue de billard et
deux boules d’ivoire comme en exécutait Barberou, un de ses amis.
Invariablement, elles tombaient, et roulant sur le plancher entre
les jambes des personnes allaient se perdre au loin. Le garçon qui
se levait toutes les fois pour les chercher à quatre pattes sous
les banquettes finit par se plaindre. Pécuchet eut une querelle
avec lui; le limonadier survint, il n’écouta pas ses excuses et
même chicana sur la consommation.
Il proposa ensuite de terminer la soirée paisiblement dans son
domicile qui était tout près, rue Saint-Martin.
À peine entré, il endossa une manière de camisole en indienne et
fit les honneurs de son appartement.
Un bureau de sapin placé juste dans le milieu incommodait par ses
angles; et tout autour, sur des planchettes, sur les trois
chaises, sur le vieux fauteuil et dans les coins se trouvaient
pêle-mêle plusieurs volumes de l’Encyclopédie Roret, le Manuel du
magnétiseur, un Fénelon, d’autres bouquins, -- avec des tas de
paperasses, deux noix de coco, diverses médailles, un bonnet turc
-- et des coquilles, rapportées du Havre par Dumouchel. Une couche
de poussière veloutait les murailles autrefois peintes en jaune.
La brosse pour les souliers traînait au bord du lit dont les draps
pendaient. On voyait au plafond une grande tache noire, produite
par la fumée de la lampe.
Bouvard, à cause de l’odeur sans doute, demanda la permission
d’ouvrir la fenêtre.
-- Les papiers s’envoleraient! s’écria Pécuchet qui redoutait, en
plus, les courants d’air.
Cependant, il haletait dans cette petite chambre chauffée depuis
le matin par les ardoises de la toiture.
Bouvard lui dit: -- À votre place, j’ôterais ma flanelle!
-- Comment! et Pécuchet baissa la tête, s’effrayant à l’hypothèse
de ne plus avoir son gilet de santé.
-- Faites-moi la conduite reprit Bouvard l’air extérieur vous
rafraîchira.
Enfin Pécuchet repassa ses bottes, en grommelant: Vous
m’ensorcelez ma parole d’honneur! -- et malgré la distance, il
l’accompagna jusque chez lui au coin de la rue de Béthune, en face
le pont de la Tournelle.
La chambre de Bouvard, bien cirée, avec des rideaux de percale et
des meubles en acajou, jouissait d’un balcon ayant vue sur la
rivière. Les deux ornements principaux étaient un porte-liqueurs
au milieu de la commode, et le long de la glace des daguerréotypes
représentant des amis; une peinture à l’huile occupait l’alcôve.
-- Mon oncle! dit Bouvard, et le flambeau qu’il tenait éclaira un
monsieur.
Des favoris rouges élargissaient son visage surmonté d’un toupet
frisant par la pointe. Sa haute cravate avec le triple col de la
chemise, du gilet de velours, et de l’habit noir l’engonçaient. On
avait figuré des diamants sur le jabot. Ses yeux étaient bridés
aux pommettes, et il souriait d’un petit air narquois.
Pécuchet ne put s’empêcher de dire: -- On le prendrait plutôt pour
votre père!
-- C’est mon parrain répliqua Bouvard, négligemment, ajoutant
qu’il s’appelait de ses noms de baptême François, Denys,
Bartholomée. Ceux de Pécuchet étaient Juste, Romain, Cyrille; --
et ils avaient le même âge: quarante-sept ans! Cette coïncidence
leur fit plaisir; mais les surprit, chacun ayant cru l’autre
beaucoup moins jeune. Ensuite, ils admirèrent la Providence dont
les combinaisons parfois sont merveilleuses. -- Car, enfin, si
nous n’étions pas sortis tantôt pour nous promener, nous aurions
pu mourir avant de nous connaître! et s’étant donné l’adresse de
leurs patrons, ils se souhaitèrent une bonne nuit.
-- N’allez pas voir les dames! cria Bouvard dans l’escalier.
Pécuchet descendit les marches sans répondre à la gaudriole.
Le lendemain, dans la cour de MM. Descambos frères, -- tissus
d’Alsace rue Hautefeuille 92, une voix appela: -- Bouvard!
Monsieur Bouvard!
Celui-ci passa la tête par les carreaux et reconnut Pécuchet qui
articula plus fort.
-- Je ne suis pas malade! Je l’ai retirée!
-- Quoi donc!
-- Elle! dit Pécuchet, en désignant sa poitrine.
Tous les propos de la journée, avec la température de
l’appartement et les labeurs de la digestion l’avaient empêché de
dormir, si bien que n’y tenant plus, il avait rejeté loin de lui
sa flanelle. -- Le matin, il s’était rappelé son action
heureusement sans conséquence, et il venait en instruire Bouvard
qui, par là, fut placé dans son estime à une prodigieuse hauteur.
Il était le fils d’un petit marchand, et n’avait pas connu sa
mère, morte très jeune. On l’avait, à quinze ans, retiré de
pension pour le mettre chez un huissier. Les gendarmes y
survinrent; et le patron fut envoyé aux galères, histoire farouche
qui lui causait encore de l’épouvante. Ensuite, il avait essayé de
plusieurs états, maître d’études, élève en pharmacie, comptable
sur un des paquebots de la haute Seine. Enfin un chef de division
séduit par son écriture, l’avait engagé comme expéditionnaire;
mais la conscience d’une instruction défectueuse, avec les besoins
d’esprit qu’elle lui donnait, irritaient son humeur; et il vivait
complètement seul sans parents, sans maîtresse. Sa distraction
était, le dimanche, d’inspecter les travaux publics.
Les plus vieux souvenirs de Bouvard le reportaient sur les bords
de la Loire dans une cour de ferme. Un homme qui était son oncle,
l’avait emmené à Paris pour lui apprendre le commerce. À sa
majorité, on lui versa quelques mille francs. Alors il avait pris
femme et ouvert une boutique de confiseur. Six mois plus tard, son
épouse disparaissait, en emportant la caisse. Les amis, la bonne
chère, et surtout la paresse avaient promptement achevé sa ruine.
Mais il eut l’inspiration d’utiliser sa belle main; et depuis
douze ans, il se tenait dans la même place, MM. Descambos frères,
tissus, rue Hautefeuille 92. Quant à son oncle, qui autrefois lui
avait expédié comme souvenir le fameux portrait, Bouvard ignorait
même sa résidence et n’en attendait plus rien. Quinze cents livres
de revenu et ses gages de copiste lui permettaient d’aller, tous
les soirs, faire un somme dans un estaminet.
Ainsi leur rencontre avait eu l’importance d’une aventure. Ils
s’étaient, tout de suite, accrochés par des fibres secrètes.
D’ailleurs, comment expliquer les sympathies? Pourquoi telle
particularité, telle imperfection indifférente ou odieuse dans
celui-ci enchante-t-elle dans celui-là? Ce qu’on appelle le coup
de foudre est vrai pour toutes les passions. Avant la fin de la
semaine, ils se tutoyèrent.
Souvent, ils venaient se chercher à leur comptoir. Dès que l’un
paraissait, l’autre fermait son pupitre et ils s’en allaient
ensemble dans les rues. Bouvard marchait à grandes enjambées,
tandis que Pécuchet multipliant les pas, avec sa redingote qui lui
battait les talons semblait glisser sur des roulettes. De même
leurs goûts particuliers s’harmonisaient. Bouvard fumait la pipe,
aimait le fromage, prenait régulièrement sa demi-tasse. Pécuchet
prisait, ne mangeait au dessert que des confitures et trempait un
morceau de sucre dans le café. L’un était confiant, étourdi,
généreux. L’autre discret, méditatif, économe.
Pour lui être agréable, Bouvard voulut faire faire à Pécuchet la
connaissance de Barberou. C’était un ancien commis-voyageur,
actuellement boursier, très bon enfant, patriote, ami des dames,
et qui affectait le langage faubourien. Pécuchet le trouva
déplaisant et il conduisit Bouvard chez Dumouchel. Cet auteur --
(car il avait publié une petite mnémotechnie) donnait des leçons
de littérature dans un pensionnat de jeunes personnes, avait des
opinions orthodoxes et la tenue sérieuse. Il ennuya Bouvard.
Aucun des deux n’avait caché à l’autre son opinion. Chacun en
reconnut la justesse. Leurs habitudes changèrent; et quittant leur
pension bourgeoise, ils finirent par dîner ensemble tous les
jours.
Ils faisaient des réflexions sur les pièces de théâtre dont on
parlait, sur le gouvernement, la cherté des vivres, les fraudes du
commerce. De temps à autre l’histoire du Collier ou le procès de
Fualdès revenait dans leurs discours; -- et puis, ils cherchaient
les causes de la Révolution.
Ils flânaient le long des boutiques de bric-à-brac. Ils visitèrent
le Conservatoire des Arts et Métiers, Saint-Denis, les Gobelins,
les Invalides, et toutes les collections publiques. Quand on
demandait leur passeport, ils faisaient mine de l’avoir perdu, se
donnant pour deux étrangers, deux Anglais.
Dans les galeries du Muséum, ils passèrent avec ébahissement
devant les quadrupèdes empaillés, avec plaisir devant les
papillons, avec indifférence devant les métaux; les fossiles les
firent rêver, la conchyliologie les ennuya. Ils examinèrent les
serres chaudes par les vitres, et frémirent en songeant que tous
ces feuillages distillaient des poisons. Ce qu’ils admirèrent du
cèdre, c’est qu’on l’eût rapporté dans un chapeau.
Ils s’efforcèrent au Louvre de s’enthousiasmer pour Raphaël. À la
grande bibliothèque ils auraient voulu connaître le nombre exact
des volumes.
Une fois, ils entrèrent au cours d’arabe du Collège de France; et
le professeur fut étonné de voir ces deux inconnus qui tâchaient
de prendre des notes. Grâce à Barberou, ils pénétrèrent dans les
coulisses d’un petit théâtre. Dumouchel leur procura des billets
pour une séance de l’Académie. Ils s’informaient des découvertes,
lisaient les prospectus et par cette curiosité leur intelligence
se développa. Au fond d’un horizon plus lointain chaque jour, ils
apercevaient des choses à la fois confuses et merveilleuses.
En admirant un vieux meuble, ils regrettaient de n’avoir pas vécu
à l’époque où il servait, bien qu’ils ignorassent absolument cette
époque-là. D’après de certains noms, ils imaginaient des pays
d’autant plus beaux qu’ils n’en pouvaient rien préciser. Les
ouvrages dont les titres étaient pour eux inintelligibles leur
semblaient contenir un mystère.
Et ayant plus d’idées, ils eurent plus de souffrances. Quand une
malle-poste les croisait dans les rues, ils sentaient le besoin de
partir avec elle. Le quai aux Fleurs les faisait soupirer pour la
campagne.
Un dimanche ils se mirent en marche dès le matin; et passant par
Meudon, Bellevue, Suresnes, Auteuil, tout le long du jour ils
vagabondèrent entre les vignes, arrachèrent des coquelicots au
bord des champs, dormirent sur l’herbe, burent du lait, mangèrent
sous les acacias des guinguettes, et rentrèrent fort tard,
poudreux, exténués, ravis. Ils renouvelèrent souvent ces
promenades. Les lendemains étaient si tristes qu’ils finirent par
s’en priver.
La monotonie du bureau leur devenait odieuse. Continuellement le
grattoir et la sandaraque, le même encrier, les mêmes plumes et
les mêmes compagnons! Les jugeant stupides, ils leur parlaient de
moins en moins; cela leur valut des taquineries. Ils arrivaient
tous les jours après l’heure, et reçurent des semonces.
Autrefois, ils se trouvaient presque heureux. Mais leur métier les
humiliait depuis qu’ils s’estimaient davantage; -- et ils se
renforçaient dans ce dégoût, s’exaltaient mutuellement, se
gâtaient. Pécuchet contracta la brusquerie de Bouvard, Bouvard
prit quelque chose de la morosité de Pécuchet.
-- J’ai envie de me faire saltimbanque sur les places publiques!
disait l’un.
-- Autant être chiffonnier s’écriait l’autre.
Quelle situation abominable! Et nul moyen d’en sortir! Pas même
d’espérance!
Un après-midi (c’était le 20 janvier 1839) Bouvard étant à son
comptoir reçut une lettre, apportée par le facteur.
Ses bras se levèrent, sa tête peu à peu se renversait, et il tomba
évanoui sur le carreau.
Les commis se précipitèrent; on lui ôta sa cravate; on envoya
chercher un médecin.
Il rouvrit les yeux -- puis aux questions qu’on lui faisait: --
Ah! ... c’est que... c’est que... un peu d’air me soulagera. Non!
laissez-moi! permettez! et malgré sa corpulence, il courut tout
d’une haleine jusqu’au ministère de la marine, se passant la main
sur le front, croyant devenir fou, tâchant de se calmer.
Il fit demander Pécuchet.
Pécuchet parut.
-- Mon oncle est mort! j’hérite!
-- Pas possible!
Bouvard montra les lignes suivantes:
ÉTUDE DE Me TARDIVEL, NOTAIRE.
Savigny-en-Septaine 14 janvier 39.
«Monsieur,
«Je vous prie de vous rendre en mon étude, pour y prendre
connaissance du testament de votre père naturel M. François,
Denys, Bartholomée Bouvard, ex-négociant dans la ville de Nantes,
décédé en cette commune le 10 du présent mois. Ce testament
contient en votre faveur une disposition très importante.
«Agréez, Monsieur, l’assurance de mes respects.
«TARDIVEL, notaire.»
Pécuchet fut obligé de s’asseoir sur une borne dans la cour. Puis,
il rendit le papier en disant lentement:
-- Pourvu... que ce ne soit pas... quelque farce?
-- Tu crois que c’est une farce! reprit Bouvard d’une voix
étranglée, pareille à un râle de moribond.
Mais le timbre de la poste, le nom de l’étude en caractères
d’imprimerie, la signature du notaire, tout prouvait
l’authenticité de la nouvelle; -- et ils se regardèrent avec un
tremblement du coin de la bouche et une larme qui roulait dans
leurs yeux fixes.
L’espace leur manquait. Ils allèrent jusqu’à l’Arc de Triomphe,
revinrent par le bord de l’eau, dépassèrent Notre-Dame. Bouvard
était très rouge. Il donna à Pécuchet des coups de poing dans le
dos, et pendant cinq minutes déraisonna complètement.
Ils ricanaient malgré eux. Cet héritage, bien sûr, devait se
monter...? -- Ah! ce serait trop beau! n’en parlons plus. Ils en
reparlaient.
Rien n’empêchait de demander tout de suite des explications.
Bouvard écrivit au notaire pour en avoir.
Le notaire envoya la copie du testament, lequel se terminait
ainsi: En conséquence je donne à François, Denys, Bartholomée
Bouvard mon fils naturel reconnu, la portion de mes biens
disponible par la loi.
Le bonhomme avait eu ce fils dans sa jeunesse, mais il l’avait
tenu à l’écart soigneusement, le faisant passer pour un neveu; et
le neveu l’avait toujours appelé mon oncle, bien que sachant à
quoi s’en tenir. Vers la quarantaine, M. Bouvard s’était marié,
puis était devenu veuf. Ses deux fils légitimes ayant tourné
contrairement à ses vues, un remords l’avait pris sur l’abandon où
il laissait depuis tant d’années son autre enfant. Il l’eût même
fait venir chez lui, sans l’influence de sa cuisinière. Elle le
quitta grâce aux manoeuvres de la famille -- et dans son isolement
près de mourir, il voulut réparer ses torts en léguant au fruit de
ses premières amours tout ce qu’il pouvait de sa fortune. Elle
s’élevait à la moitié d’un million, ce qui faisait pour le copiste
deux cent cinquante mille francs. L’aîné des frères, M. Étienne,
avait annoncé qu’il respecterait le testament.
Bouvard tomba dans une sorte d’hébétude. Il répétait à voix basse,
en souriant du sourire paisible des ivrognes:
-- Quinze mille livres de rente! et Pécuchet, dont la tête
pourtant était plus forte, n’en revenait pas.
Ils furent secoués brusquement par une lettre de Tardivel. L’autre
fils, M. Alexandre, déclarait son intention de régler tout devant
la justice, et même d’attaquer le legs s’il le pouvait, exigeant
au préalable scellés, inventaire, nomination d’un séquestre, etc.!
Bouvard en eut une maladie bilieuse. À peine convalescent, il
s’embarqua pour Savigny -- d’où il revint, sans conclusion
d’aucune sorte et déplorant ses frais de voyage.
Puis ce furent des insomnies, des alternatives de colère et
d’espoir, d’exaltation et d’abattement. Enfin, au bout de six
mois, le sieur Alexandre s’apaisant, Bouvard entra en possession
de l’héritage.
Son premier cri avait été: -- Nous nous retirerons à la campagne!
et ce mot qui liait son ami à son bonheur, Pécuchet l’avait trouvé
tout simple. Car l’union de ces deux hommes était absolue et
profonde.
Mais comme il ne voulait point vivre aux crochets de Bouvard, il
ne partirait pas avant sa retraite. Encore deux ans; n’importe! Il
demeura inflexible et la chose fut décidée.
Pour savoir où s’établir, ils passèrent en revue toutes les
provinces. Le Nord était fertile mais trop froid, le Midi
enchanteur par son climat, mais incommode vu les moustiques, et le
Centre franchement n’avait rien de curieux. La Bretagne leur
aurait convenu sans l’esprit cagot des habitants. Quant aux
régions de l’Est, à cause du patois germanique, il n’y fallait pas
songer. Mais il y avait d’autres pays. Qu’était-ce par exemple que
le Forez, le Bugey, le Roumois? Les cartes de géographie n’en
disaient rien. Du reste, que leur maison fût dans tel endroit ou
dans tel autre, l’important c’est qu’ils en auraient une.
Déjà, ils se voyaient en manches de chemise, au bord d’une plate-
bande émondant des rosiers, et bêchant, binant, maniant de la
terre, dépotant des tulipes. Ils se réveilleraient au chant de
l’alouette, pour suivre les charrues, iraient avec un panier
cueillir des pommes, regarderaient faire le beurre, battre le
grain, tondre les moutons, soigner les ruches, et se délecteraient
au mugissement des vaches et à la senteur des foins coupés. Plus
d’écritures! plus de chefs! plus même de terme à payer! -- Car ils
posséderaient un domicile à eux! et ils mangeraient les poules de
leur basse-cour, les légumes de leur jardin, et dîneraient en
gardant leurs sabots! -- Nous ferons tout ce qui nous plaira! nous
laisserons pousser notre barbe!
Ils s’achetèrent des instruments horticoles, puis un tas de choses
qui pourraient peut-être servir telles qu’une boîte à outils (il
en faut toujours dans une maison), ensuite des balances, une
chaîne d’arpenteur, une baignoire en cas qu’ils ne fussent
malades, un thermomètre, et même un baromètre système Gay-Lussac
pour des expériences de physique, si la fantaisie leur en prenait.
Il ne serait pas mal, non plus (car on ne peut pas toujours
travailler dehors), d’avoir quelques bons ouvrages de littérature;
-- et ils en cherchèrent, -- fort embarrassés parfois de savoir si
tel livre était vraiment un livre de bibliothèque. Bouvard
tranchait la question.
-- Eh! nous n’aurons pas besoin de bibliothèque.
-- D’ailleurs, j’ai la mienne disait Pécuchet.
D’avance, ils s’organisaient. Bouvard emporterait ses meubles,
Pécuchet sa grande table noire; on tirerait parti des rideaux et
avec un peu de batterie de cuisine ce serait bien suffisant. Ils
s’étaient juré de taire tout cela; mais leur figure rayonnait.
Aussi leurs collègues les trouvaient drôles. Bouvard, qui écrivait
étalé sur son pupitre et les coudes en dehors pour mieux arrondir
sa bâtarde, poussait son espèce de sifflement tout en clignant
d’un air malin ses lourdes paupières. Pécuchet huché sur un grand
tabouret de paille soignait toujours les jambages de sa longue
écriture -- mais en gonflant les narines pinçait les lèvres, comme
s’il avait peur de lâcher son secret.
Après dix-huit mois de recherches, ils n’avaient rien trouvé. Ils
firent des voyages dans tous les environs de Paris, et depuis
Amiens jusqu’à Évreux, et de Fontainebleau jusqu’au Havre. Ils
voulaient une campagne qui fût bien la campagne, sans tenir
précisément à un site pittoresque, mais un horizon borné les
attristait. Ils fuyaient le voisinage des habitations et
redoutaient pourtant la solitude. Quelquefois, ils se décidaient,
puis craignant de se repentir plus tard, ils changeaient d’avis,
l’endroit leur ayant paru malsain, ou exposé au vent de mer, ou
trop près d’une manufacture ou d’un abord difficile.
Barberou les sauva.
Il connaissait leur rêve, et un beau jour vint leur dire qu’on lui
avait parlé d’un domaine à Chavignolles, entre Caen et Falaise.
Cela consistait en une ferme de trente-huit hectares, avec une
manière de château et un jardin en plein rapport.
Ils se transportèrent dans le Calvados; et ils furent
enthousiasmés. Seulement, tant de la ferme que de la maison (l’une
ne serait pas vendue sans l’autre) on exigeait cent quarante-trois
mille francs. Bouvard n’en donnait que cent vingt mille.
Pécuchet combattit son entêtement, le pria de céder, enfin déclara
qu’il compléterait le surplus. C’était toute sa fortune, provenant
du patrimoine de sa mère et de ses économies. Jamais il n’en avait
soufflé mot, réservant ce capital pour une grande occasion.
Tout fut payé vers la fin de 1840, six mois avant sa retraite.
Bouvard n’était plus copiste. D’abord, il avait continué ses
fonctions par défiance de l’avenir, mais s’en était démis, une
fois certain de l’héritage. Cependant il retournait volontiers
chez les Messieurs Descambos, et la veille de son départ il offrit
un punch à tout le comptoir.
Pécuchet, au contraire, fut maussade pour ses collègues, et sortit
le dernier jour, en claquant la porte brutalement.
Il avait à surveiller les emballages, faire un tas de commissions,
d’emplettes encore, et prendre congé de Dumouchel!
Le professeur lui proposa un commerce épistolaire, où il le
tiendrait au courant de la Littérature; et après des félicitations
nouvelles lui souhaita une bonne santé. Barberou se montra plus
sensible en recevant l’adieu de Bouvard. Il abandonna exprès une
partie de dominos, promit d’aller le voir là-bas, commanda deux
anisettes et l’embrassa.
Bouvard, rentré chez lui, aspira sur son balcon une large bouffée
d’air en se disant: Enfin. Les lumières des quais tremblaient dans
l’eau, le roulement des omnibus au loin s’apaisait. Il se rappela
des jours heureux passés dans cette grande ville, des pique-niques
au restaurant, des soirs au théâtre, les commérages de sa
portière, toutes ses habitudes; et il sentit une défaillance de
coeur, une tristesse qu’il n’osait pas s’avouer.
Pécuchet jusqu’à deux heures du matin se promena dans sa chambre.
Il ne reviendrait plus là; tant mieux! et cependant, pour laisser
quelque chose de lui, il grava son nom sur le plâtre de la
cheminée.
Le plus gros du bagage était parti dès la veille. Les instruments
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