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grand nombre de Génies qui se sont récréés en y travaillant chacun en
son temps et chacun de son côté. C'est ce qui en explique la
diversité, la magnificence et l'imperfection. Car la force et la
clairvoyance de ces Génies, encore qu'immenses, ont des limites. Je
vous tromperais si je vous disais qu'un homme, fût-il philosophe et
mage, peut entrer avec eux en commerce familier. Aucun d'eux ne s'est
manifesté à moi, et tout ce que je vous en dis ne m'est connu que par
induction et ouï dire. Aussi quoique leur existence soit certaine, je
m'avancerais trop en vous décrivant leurs moeurs et leur caractère. Il
faut savoir ignorer, mon fils, et je me pique de n'avancer que des
faits parfaitement observés. Laissons donc ces Génies ou plutôt ces
Démiurges à leur gloire lointaine et venons-en à des êtres illustres
qui nous touchent de plus près. C'est ici, mon fils, qu'il vous faut
tendre l'oreille.
"En vous parlant, tout à l'heure, des planètes, si j'ai cédé à un
sentiment de mépris, c'est que je considérais seulement la surface
solide et l'écorce de ces petites boules ou toupies, et les animaux
qui y rampent tristement. J'eusse parlé d'un autre ton, si mon esprit
avait alors embrassé, avec les planètes, l'air et les vapeurs qui les
enveloppent. Car l'air est un élément qui ne le cède en noblesse qu'au
feu, d'où il suit que la dignité et illustration des planètes est dans
l'air dont elles sont baignées. Ces nuées, ces molles vapeurs, ces
souffles, ces clartés, ces ondes bleues, ces îles mouvantes de pourpre
et d'or qui passent sur nos têtes, sont le séjour de peuples
adorables. On les nomme les Sylphes et les Salamandres. Ce sont des
créatures infiniment aimables et belles. Il nous est possible et
convenable de former avec elles des unions dont les délices ne se
peuvent concevoir. Les Salamandres sont telles qu'auprès d'elles la
plus jolie personne de la cour ou de la ville n'est qu'une répugnante
guenon. Elles se donnent volontiers aux philosophes. Vous avez sans
doute ouï parler de cette merveille dont M. Descartes était accompagné
dans ses voyages. Les uns disaient que c'était une fille naturelle,
qu'il menait partout avec lui; les autres pensaient que c'était un
automate qu'il avait fabriqué avec un art inimitable. En réalité
c'était une Salamandre que cet habile homme avait prise pour sa bonne
amie. Il ne s'en séparait jamais. Pendant une traversée qu'il fit dans
les mers de Hollande, il la prit à bord, renfermée dans une boîte
faite d'un bois précieux et garnie de satin à l'intérieur. La forme de
cette boîte et les précautions avec lesquelles M. Descartes la gardait
attirèrent l'attention du capitaine qui, pendant le sommeil du
philosophe, souleva le couvercle et découvrit la Salamandre. Cet homme
ignorant et grossier s'imagina qu'une si merveilleuse créature était
l'oeuvre du diable. D'épouvanté, il la jeta à la mer. Mais vous pensez
bien que cette belle personne ne s'y noya pas, et qu'il lui fut aisé
de rejoindre son bon ami M. Descartes. Elle lui demeura fidèle tant
qu'il vécut et quitta cette terre à sa mort pour n'y plus revenir.
"Je vous cite cet exemple, entre beaucoup d'autres, pour vous faire
connaître les amours des philosophes et des Salamandres. Ces amours
sont trop sublimes pour être assujetties à des contrats; et vous
conviendrez que l'appareil ridicule qu'on déploie dans les mariages ne
serait pas de mise en de telles unions. Il serait beau, vraiment,
qu'un notaire en perruque et un gros curé y missent le nez! Ces
messieurs sont propres seulement à sceller la vulgaire conjonction
d'un homme et d'une femme. Les hymens des Salamandres et des sages ont
des témoins plus augustes. Les peuples aériens les célèbrent dans des
navires qui, portés par des souffles légers, glissent, la poupe
couronnée de roses, au son des harpes, sur des ondes invisibles. Mais
n'allez pas croire que pour n'être pas inscrits sur un sale registre
dans une vilaine sacristie, ces engagements soient peu solides et
puissent être rompus avec facilité. Ils ont pour garants les Esprits
qui se jouent sur les nuées d'où jaillit l'éclair et tombe la foudre.
Je vous fais là, mon fils, des révélations qui vous seront utiles, car
j'ai reconnu à des indices certains, que vous étiez destiné au lit
d'une Salamandre.
--Hélas! monsieur, m'écriai-je, cette destinée m'effraye, et j'ai
presque autant de scrupules que ce capitaine hollandais qui jeta à la
mer la bonne amie de M. Descartes. Je ne puis me défendre de penser
comme lui que ces dames aériennes sont des démons. Je craindrais de
perdre mon âme avec elles, car enfin, monsieur, ces mariages sont
contraires à la nature et en opposition avec la loi divine. Que M.
Jérôme Coignard, mon bon maître, n'est-il là pour vous entendre! Je
suis bien sûr qu'il me fortifierait par de bons arguments contre les
délices de vos Salamandres, monsieur, et de votre éloquence.
--L'abbé Coignard, reprit M. d'Astarac, est admirable pour traduire du
grec. Mais il ne faut pas le tirer de ses livres. Il n'a point de
philosophie. Quant à vous, mon fils, vous raisonnez avec l'infirmité
de l'ignorance, et la faiblesse de vos raisons m'afflige. Ces unions,
dites-vous, sont contraires à la nature. Qu'en savez-vous? Et quel
moyen auriez-vous de le savoir? Comment est-il possible de distinguer
ce qui est naturel et ce qui ne l'est pas? Connaît-on assez
l'universelle Isis pour discerner ce qui la seconde de ce qui la
contrarie? Mais disons mieux: rien ne la contrarie et tout la seconde,
puisque rien n'existe qui n'entre dans le jeu de ses organes et qui ne
suive les attitudes innombrables de son corps. D'où viendraient, je
vous prie, des ennemis pour l'offenser? Rien n'agit ni contre elle ni
hors d'elle, et les forces qui semblent la combattre ne sont que des
mouvements de sa propre vie.
"Les ignorants seuls sont assez assurés pour décider si une action est
naturelle ou non. Mais entrons un moment dans leur illusion et dans
leur préjugé et feignons de reconnaître qu'on peut commettre des actes
contre nature. Ces actes en seront-ils pour cela mauvais et
condamnables? je m'en attends sur ce point à l'opinion vulgaire des
moralistes qui représentent la vertu comme un effort sur les
instincts, comme une entreprise sur les inclinations que nous portons
en nous, comme une lutte enfin avec l'homme originel. De leur propre
aveu, la vertu est contre nature, et ils ne peuvent dès lors condamner
une action, quelle qu'elle soit, pour ce qu'elle a de commun avec la
vertu.
"J'ai fait cette digression, mon fils, afin de vous représenter la
légèreté pitoyable de vos raisons. Je vous offenserais en croyant
qu'il vous reste encore quelques doutes sur l'innocence du commerce
charnel que les hommes peuvent avoir avec les Salamandres. Apprenez
donc maintenant que, loin d'être interdits par la loi religieuse, ces
mariages sont ordonnés par cette loi à l'exclusion de tous autres. Je
vais vous en donner des preuves manifestes.
Il s'arrêta de parler, tira sa boîte de sa poche et se mit dans le nez
une prise de tabac.
La nuit était profonde. La lune versait sur le fleuve ses clartés
liquides qui y tremblaient avec le reflet des lanternes. Le vol des
éphémères nous enveloppait de ses tourbillons légers. La voix aiguë
des insectes s'élevait dans le silence de l'univers. Une telle douceur
descendait du ciel qu'il semblait qu'il se mêlât du lait à la clarté
des étoiles.
M. d'Astarac reprit de la sorte:
--La Bible, mon fils, et principalement les livres de Moïse,
contiennent de grandes et utiles vérités. Cette opinion paraît absurde
et déraisonnable, par suite du traitement que les théologiens ont
infligé à ce qu'ils appellent l'Écriture et dont ils ont fait par
leurs commentaires, explications et méditations, un manuel d'erreur,
une bibliothèque d'absurdités, un magasin de niaiseries, un cabinet de
mensonges, une galerie de sottises, un lycée d'ignorance, un musée
d'inepties et le garde-meuble enfin de la bêtise et de la méchanceté
humaines. Sachez, mon fils, que ce fut à l'origine un temple rempli
d'une lumière céleste.
"J'ai été assez heureux pour le rétablir dans sa splendeur première.
Et la vérité m'oblige à déclarer que Mosaïde m'y a beaucoup aidé par
son intelligence de la langue et de l'alphabet des Hébreux. Mais ne
perdons point de vue notre principal sujet. Apprenez tout d'abord, mon
fils, que le sens de la Bible est figuré et que la principale erreur
des théologiens est d'avoir pris à la lettre ce qui doit être entendu
en matière de symbole. Ayez cette vérité présente dans toute la suite
de mon discours.
"Quand le Démiurge qu'on nomme Jéhovah et qui possède encore beaucoup
d'autres noms, puisqu'on lui applique généralement tous les termes qui
expriment la qualité ou la quantité, eut, je ne dis pas créé le monde,
car ce serait dire une sottise, mais aménagé un petit canton de
l'univers pour en faire le séjour d'Adam et d'Eve, il y avait dans
l'espace des créatures subtiles, que Jéhovah n'avait point formées et
qu'il n'était pas capable de former. C'était l'ouvrage de plusieurs
autres Démiurges plus anciens que lui et plus habiles. Son artifice
n'allait pas au delà de celui d'un potier très excellent, capable de
pétrir dans l'argile des êtres en façon de pots, tels que nous sommes
précisément. Ce que j'en dis n'est pas pour le déprécier, car un
pareil ouvrage est encore bien au-dessus des forces humaines.
"Mais il fallait bien marquer le caractère inférieur de l'oeuvre des
sept jours. Jéhovah travailla, non dans le feu qui seul donne
naissance aux chefs-d'oeuvre de la vie, mais dans la boue, où il ne
pouvait produire que les ouvrages d'un céramiste ingénieux. Nous ne
sommes pas autre chose, mon fils, qu'une poterie animée. L'on ne peut
reprocher à Jéhovah de s'être fait illusion sur la qualité de son
travail. S'il le trouva bon au premier moment et dans l'ardeur de la
composition, il ne tarda pas à reconnaître son erreur, et la Bible est
pleine de l'expression de son mécontentement, qui alla souvent jusqu'à
la mauvaise humeur et parfois jusqu'à la colère. Jamais artisan ne
traita les objets de son industrie avec plus de dégoût et d'aversion.
Il pensa les détruire et, dans le fait, il en noya la plus grande
partie. Ce déluge, dont le souvenir a été conservé par les Juifs, par
les Grecs et par les Chinois, prépara une dernière déception au
malheureux Démiurge qui, reconnaissant bientôt l'inutilité et le
ridicule d'une semblable violence, tomba dans un découragement et dans
une apathie dont les progrès n'ont point cessé depuis Noé jusqu'à nos
jours, où ils sont extrêmes. Mais je vois que je suis allé trop avant.
C'est l'inconvénient de ces vastes sujets, de ne pouvoir s'y borner.
Notre esprit, quand il s'y jette, ressemble à ces fils des soleils,
qui passent en un seul bond d'un univers à l'autre.
"Retournons au Paradis terrestre, où le Démiurge avait placé les deux
vases façonnés de sa main, Adam et Eve. Ils n'y vivaient point seuls
parmi les animaux et les plantes. Les Esprits de l'air, créés par les
Démiurges du feu, flottaient au-dessus d'eux et les regardaient avec
une curiosité où se mêlaient la sympathie et la pitié. C'est bien ce
que Jéhovah avait prévu. Hâtons-nous de le dire à sa louange, il avait
compté sur les Génies du feu, auxquels nous pouvons désormais donner
leurs vrais noms d'Elfes et de Salamandres, pour améliorer et parfaire
ses figurines d'argile. Il s'était dit, dans sa prudence: "Mon Adam et
mon Ève, opaques et scellés dans l'argile, manquent d'air et de
lumière. Je n'ai pas su leur donner des ailes. Mais, en s'unissant aux
Elfes et aux Salamandres, créés par un Démiurge plus puissant et plus
subtil que moi, ils donneront naissance à des enfants qui procéderont
des races lumineuses autant que de la race d'argile et qui auront à
leur tour des enfants plus lumineux qu'eux-mêmes, jusqu'à ce qu'enfin
leur postérité égale presque en beauté les fils et les filles de l'air
et du feu.
"Il n'avait rien négligé, à vrai dire, pour attirer sur son Adam et
sur son Ève les regards des Sylphes et des Salamandres. Il avait
modelé la femme en forme d'amphore, avec une harmonie de lignes
courbes qui suffirait à le faire reconnaître pour le prince des
géomètres, et il parvint à racheter la grossièreté de la matière par
la magnificence de la forme. Il avait sculpté Adam d'une main moins
caressante, mais plus énergique, formant son corps avec tant d'ordre,
selon des proportions si parfaites que, appliquées ensuite par les
Grecs à l'architecture, cette ordonnance et ces mesures firent toute
la beauté des temples.
"Vous voyez donc, mon fils, que Jéhovah s'était appliqué selon ses
moyens à rendre ses créatures dignes des baisers aériens qu'il
espérait pour elles. Je n'insiste point sur les soins qu'il prit en
vue de rendre ces unions fécondes. L'économie des sexes témoigne assez
de sa sagesse à cet égard. Aussi eut-il d'abord à se féliciter de sa
ruse et de son adresse. J'ai dit que les Sylphes et les Salamandres
regardèrent Adam et Ève avec cette curiosité, cette sympathie, cet
attendrissement qui sont les premiers ingrédients de l'amour. Ils les
approchèrent et se prirent aux pièges ingénieux que Jéhovah avait
disposés et tendus à leur intention dans le corps et sur la panse même
de ces deux amphores. Le premier homme et la première femme goûtèrent
pendant des siècles les embrassements délicieux des Génies de l'air,
qui les conservaient dans une jeunesse éternelle.
"Tel fut leur sort, tel serait encore le nôtre. Pourquoi fallut-il que
les parents du genre humain, fatigués de ces voluptés sublimes,
cherchassent l'un près de l'autre des plaisirs criminels? Mais que
voulez-vous, mon fils, pétris d'argile, ils avaient le goût de la
fange. Hélas! ils se connurent l'un l'autre de la manière qu'ils
avaient connu les Génies.
"C'est ce que le Démiurge leur avait défendu le plus expressément.
Craignant, avec raison, qu'ils n'eussent ensemble des enfants épais
comme eux, terreux et lourds, il leur avait interdit, sous les peines
les plus sévères, de s'approcher l'un de l'autre. Tel est le sens de
cette parole d'Ève: "Pour ce qui est du fruit de l'arbre qui est au
milieu du Paradis, Dieu nous a commandé de n'en point manger et de n'y
point toucher, de peur que nous ne fussions en danger de mourir." Car,
vous entendez bien, mon fils, que la pomme qui tenta la pitoyable Ève
n'était point le fruit d'un pommier, et que c'est là une allégorie
dont je vous ai révélé le sens. Bien qu'imparfait et quelquefois
violent et capricieux, Jéhovah était un Démiurge trop intelligent pour
se fâcher au sujet d'une pomme ou d'une grenade. Il faut être évêque
ou capucin pour soutenir des imaginations aussi extravagantes. Et la
preuve que la pomme était ce que j'ai dit, c'est qu'Ève fut frappée
d'un châtiment assorti à sa faute. Il lui fut dit, non point: "Tu
digéreras laborieusement," mais bien: "Tu enfanteras dans la douleur."
Or, quel rapport peut-on établir, je vous prie, entre une pomme et un
accouchement difficile? Au contraire, la peine est exactement
appliquée, si la faute est telle que je vous l'ai fait connaître.
"Voilà, mon fils, la véritable explication du péché originel. Elle
vous enseigne votre devoir, qui est de vous tenir éloigné des femmes.
Le penchant qui vous y porte est funeste. Tous les enfants qui
naissent par cette voie sont imbéciles et misérables.
--Mais, monsieur, m'écriai-je stupéfait, en saurait-il naître par une
autre voie?
--Il en naît heureusement, me dit-il, un grand nombre de l'union des
hommes avec les Génies de l'air. Et ceux-là sont intelligents et
beaux. Ainsi naquirent les géants dont parlent Hésiode et Moïse. Ainsi
naquit Pythagore, auquel la Salamandre, sa mère, avait contribué
jusqu'à lui faire une cuisse d'or. Ainsi naquirent Alexandre le Grand,
qu'on disait fils d'Olympias et d'un serpent, Scipion l'Africain,
Aristomène de Messénie, Jules César, Porphyre, l'empereur Julien, qui
rétablit le culte du feu aboli par Constantin l'Apostat, Merlin
l'Enchanteur, né d'un Sylphe et d'une religieuse, fille de
Charlemagne, saint Thomas d'Aquin, Paracelse et, plus récemment, M.
Van Helmont.
Je promis à M. d'Astarac, puisqu'il en était ainsi, de me prêter à
l'amitié d'une Salamandre, s'il s'en trouvait quelqu'une assez
obligeante pour vouloir de moi. Il m'assura que j'en rencontrerais,
non pas une, mais vingt ou trente, entre lesquelles je n'aurais que
l'embarras de choisir. Et, moins par envie de tenter l'aventure que
pour lui complaire, je demandai au philosophe comment il était
possible de se mettre en communication avec ces personnes aériennes.
--Rien n'est plus facile, me répondit-il. Il suffit d'une boule de
verre dont je vous expliquerai l'usage. Je garde chez moi un assez
grand nombre de ces boules, et je vous donnerai bientôt, dans mon
cabinet, tous les éclaircissements nécessaires. Mais c'en est assez
pour aujourd'hui.
Il se leva et marcha vers le bac où le passeur nous attendait étendu
sur le dos, et ronflant à la lune. Quand nous eûmes touché le bord, il
s'éloigna vivement et ne tarda pas à se perdre dans la nuit.
Il me restait de ce long entretien le sentiment confus d'un rêve;
l'idée de Catherine m'était plus sensible. En dépit des sublimités que
je venais d'entendre, j'avais grande envie de la voir, bien que je
n'eusse point soupé. Les idées du philosophe ne m'étaient point assez
entré dans le sens pour que j'imaginasse rien de dégoûtant à cette
jolie fille. J'étais résolu à pousser jusqu'au bout ma bonne fortune,
avant d'être en possession de quelqu'une de ces belles furies de l'air
qui ne veulent point de rivales terrestres. Ma crainte était qu'à une
heure si avancée de la nuit, Catherine se fût lassée de m'attendre.
Prenant ma course le long du fleuve et passant au galop le pont Royal,
je me jetai dans la rue du Bac. J'atteignis en une minute celle de
Grenelle, où j'entendis des cris mêlés au cliquetis des épées. Le
bruit venait de la maison que Catherine m'avait décrite. Là, sur le
pavé, s'agitaient des ombres et des lanternes, et il en sortait des
voix:
--Au secours, Jésus! On m'assassine!... Sus au capucin! Hardi!
piquez-le!--Jésus, Marie, assistez-moi!--Voyez le joli greluchon! Sus!
sus! Piquez, coquins, piquez ferme!
Les fenêtres s'ouvraient aux maisons d'alentour pour laisser paraître
des têtes en bonnets de nuit.
Soudain tout ce mouvement et tout ce bruit passa devant moi comme une
chasse en forêt, et je reconnus frère Ange qui détalait d'une telle
vitesse que ses sandales lui donnaient la fessée, tandis que trois
grands diables de laquais, armés comme des suisses, le serrant de
près, lui lardaient le cuir de la pointe de leurs hallebardes. Leur
maître, un jeune gentilhomme courtaud et rougeaud, ne cessait de les
encourager de la voix et du geste, comme on fait aux chiens.
--Hardi! hardi! Piquez! La bête est dure.
Comme il se trouvait près de moi:
--Ah! monsieur, lui dis-je, vous n'avez point de pitié.
--Monsieur, me dit-il, on voit bien que ce capucin n'a point caressé
votre maîtresse et que vous n'avez point surpris madame, que voici,
dans les bras de cette bête puante. On s'accommode de son financier,
parce qu'on sait vivre. Mais un capucin ne se peut souffrir. Ardez
l'effrontée!
Et il me montrait Catherine en chemise, sous la porte, les yeux
brillants de larmes, échevelée, se tordant les bras, plus belle que
jamais et murmurant d'une voix expirante, qui me déchirait l'âme:
--Ne le faites pas mourir! C'est frère Ange, c'est le petit frère!
Les pendards de laquais revinrent, annonçant qu'ils avaient cessé leur
poursuite en apercevant le guet, mais non sans avoir enfoncé d'un
demi-doigt leurs piques dans le derrière du saint homme. Les bonnets
de nuit disparurent des fenêtres, qui se refermèrent, et, tandis que
le jeune seigneur causait avec ses gens, je m'approchai de Catherine
dont les larmes séchaient sur ses joues, au joli creux de son sourire.
--Le pauvre frère est sauvé, me dit-elle. Mais j'ai tremblé pour lui.
Les hommes sont terribles. Quand ils vous aiment, ils ne veulent rien
entendre.
--Catherine, lui dis-je assez piqué, ne m'avez-vous fait venir que
pour assister à la querelle de vos amis? Hélas! je n'ai pas le droit
d'y prendre part.
--Vous l'auriez, monsieur Jacques, me dit-elle, vous l'auriez si vous
l'aviez voulu.
--Mais, lui dis-je encore, vous êtes la personne de Paris la plus
entourée. Vous ne m'aviez point parlé de ce jeune gentilhomme.
--Aussi bien n'y pensais-je guère. Il est venu impromptu.
--Et il vous a surprise avec frère Ange.
--Il a cru voir ce qui n'était pas. C'est un emporté à qui l'on ne
peut faire entendre raison.
Sa chemise entr'ouverte laissait voir dans la dentelle un sein, gonflé
comme un beau fruit, et fleuri d'une rose naissante. Je la pris dans
mes bras et couvris sa poitrine de baisers.
--Ciel! s'écria-t-elle, dans la rue! devant M. d'Anquetil, qui nous
voit!
--Qui est ça, M. d'Anquetil?
--C'est le meurtrier de frère Ange, pardi! Quel autre voulez-vous que
ce soit?
--Il est vrai, Catherine, qu'il n'en faut pas d'autres, vos amis sont
près de vous en forces suffisantes.
--Monsieur Jacques, ne m'insultez pas, je vous prie.
--Je ne vous insulte pas, Catherine; je reconnais vos attraits,
auxquels je voudrais rendre le même hommage que tant d'autres.
--Monsieur Jacques, ce que vous dites sent odieusement la rôtisserie
de votre bonhomme de père.
--Vous étiez naguère bien contente, mam'selle Catherine, d'en flairer
la cheminée.
--Fi! le vilain! le pied plat! Il outrage une femme!
Comme elle commençait à glapir et à s'agiter, M. d'Anquetil quitta ses
gens, vint à nous, la poussa dans le logis en l'appelant friponne et
dévergondée, entra derrière elle dans l'allée, et me ferma la porte au
nez.
La pensée de Catherine occupa mon esprit pendant toute la semaine qui
suivit cette fâcheuse aventure. Son image brillait aux feuillets des
in-folios sur lesquels je me courbais, dans la bibliothèque, à côté de
mon bon maître; si bien que Photius, Olympiodore, Fabricius, Vossius,
ne me parlaient plus que d'une petite demoiselle en chemise de
dentelle. Ces visions m'inclinaient à la paresse. Mais, indulgent à
autrui comme à lui-même, M. Jérôme Coignard souriait avec bonté de mon
trouble et de mes distractions.
--Jacques Tournebroche, me dit un jour ce bon maître, n'êtes-vous
point frappé des variations de la morale à travers les siècles? Les
livres assemblés dans cette admirable Astaracienne témoignent de
l'incertitude des hommes à ce sujet. Si j'y fais réflexion, mon fils,
c'est pour loger dans votre esprit cette idée solide et salutaire
qu'il n'est point de bonnes moeurs en dehors de la religion et que les
maximes des philosophes, qui prétendent instituer une morale
naturelle, ne sont que lubies et billevesées. La raison des bonnes
moeurs ne se trouve point dans la nature qui est, par elle-même,
indifférente, ignorant le mal comme le bien. Elle est dans la Parole
divine, qu'il ne faut point transgresser, à moins de s'en repentir
ensuite convenablement. Les lois humaines sont fondées sur l'utilité,
et ce ne peut être qu'une utilité apparente et illusoire, car on ne
sait pas naturellement ce qui est utile aux hommes, ni ce qui leur
convient en réalité. Encore y a-t-il dans nos Coutumiers une bonne
moitié des articles auxquels le préjugé seul a donné naissance.
Soutenues par la menace du châtiment, les lois humaines peuvent être
éludées par ruse et dissimulation. Tout homme capable de réflexion est
au-dessus d'elles. Ce sont proprement des attrape-nigauds.
"Il n'en est pas de même, mon fils, des lois divines. Celles-là sont
imprescriptibles, inéluctables et stables. Leur absurdité n'est
qu'apparente et cache une sagesse inconcevable. Si elles blessent
notre raison, c'est parce qu'elles y sont supérieures et qu'elles
s'accordent avec les vraies fins de l'homme, et non avec ses fins
apparentes. Il convient de les observer, quand on a le bonheur de les
connaître. Toutefois, je ne fais pas de difficulté d'avouer que
l'observation de ces lois, contenues dans le Décalogue et dans les
commandements de l'Église, est difficile, la plupart du temps, et même
impossible sans la grâce qui se fait parfois attendre, puisque c'est
un devoir de l'espérer. C'est pourquoi nous sommes tous de pauvres
pécheurs.
"Et c'est là qu'il faut admirer l'économie de la religion chrétienne,
qui fonde principalement le salut sur le repentir. Il est à remarquer,
mon fils, que les plus grands saints sont des pénitents, et, comme le
repentir se proportionne à la faute, c'est dans les plus grands
pécheurs que se trouve l'étoffe des plus grands saints. Je pourrais
illustrer cette doctrine d'un grand nombre d'exemples admirables. Mais
j'en ai dit assez pour vous faire sentir que la matière première de la
sainteté est la concupiscence, l'incontinence, toutes les impuretés de
la chair et de l'esprit. Il importe seulement, après avoir amassé
cette matière, de la travailler selon l'art théologique et de la
modeler pour ainsi dire en figure de pénitence, ce qui est l'affaire
de quelques années, de quelques jours et parfois d'un seul instant,
comme il se voit dans le cas de la contrition parfaite. Jacques
Tournebroche, si vous m'avez bien entendu, vous ne vous épuiserez pas
dans des soins misérables pour devenir honnête homme selon le monde,
et vous vous étudierez uniquement à satisfaire à la justice divine.
Je ne laissai pas de sentir la haute sagesse renfermée dans les
maximes de mon bon maître. Je craignais seulement que cette morale, au
cas où elle serait pratiquée sans discernement, ne portât l'homme aux
plus grands désordres. Je fis part de mes doutes à M. Jérôme Goignard,
qui me rassura en ces termes:
--Jacobus Tournebroche, vous ne prenez pas garde à ce que je viens de
vous dire expressément, à savoir que ce que vous appelez désordres,
n'est tel en effet que dans l'opinion des légistes et des juges tant
civils qu'ecclésiastiques et par rapport aux lois humaines, qui sont
arbitraires et transitoires, et qu'en un mot se conduire selon ces
lois est le fait d'une âme moutonnière. Un homme d'esprit ne se pique
pas d'agir selon les règles en usage au Châtelet et chez l'official.
Il s'inquiète de faire son salut et il ne se croit pas déshonoré pour
aller au ciel par les voies détournées que suivirent les plus grands
saints. Si la bienheureuse Pélagie n'avait point exercé la profession
de laquelle vous savez que vit Jeannette la vielleuse, sous le porche
de Saint-Benoît-le-Bétourné, cette sainte n'aurait pas eu lieu d'en
faire une ample et copieuse pénitence, et il est infiniment probable
qu'après avoir vécu comme une matrone dans une médiocre et banale
honnêteté, elle ne jouerait pas du psaltérion, au moment où je vous
parle, devant le tabernacle où le Saint des Saints repose dans sa
gloire. Appelez-vous désordre une si belle ordonnance de la vie d'une
prédestinée? Non point! Il faut laisser ces façons basses de dire à M.
le lieutenant de police qui, après sa mort, ne trouvera peut-être pas
une petite place derrière les malheureuses qu'aujourd'hui il traîne
ignominieusement à l'hôpital. Hors la perte de l'âme et la damnation
éternelle, il ne saurait y avoir ni désordre, ni crime, ni mal aucun
dans ce monde périssable, où tout doit se régler et s'ajuster en vue
du monde divin. Reconnaissez donc, Tournebroche, mon fils, que les
actes les plus répréhensibles dans l'opinion des hommes peuvent
conduire à une bonne fin, et n'essayez plus de concilier la justice
des hommes avec celle de Dieu, qui seule est juste, non point à notre
sens, mais par définition. Pour le moment, vous m'obligerez, mon fils,
en cherchant dans Vossius la signification de cinq ou six termes
obscurs qu'emploie le Panopolitain, avec lequel il faut se battre dans
les ténèbres de cette façon insidieuse qui étonnait même le grand
coeur d'Ajax, au rapport d'Homère, prince des poètes et des
historiens. Ces vieux alchimistes avaient le style dur; Manilius, n'en
déplaise à M. d'Astarac, écrivait sur les mêmes matières avec plus
d'élégance.
A peine mon bon maître avait-il prononcé ces derniers mots, qu'une
ombre s'éleva entre lui et moi. C'était celle de M. d'Astarac, ou
plutôt c'était M. d'Astarac lui-même, mince et noir comme une ombre.
Soit qu'il n'eût point entendu ce propos, soit qu'il le dédaignât, il
ne laissa voir aucun ressentiment. Il félicita, au contraire, M.
Jérôme Coignard de son zèle et de son savoir, et il ajouta qu'il
comptait sur ses lumières pour l'achèvement de la plus grande oeuvre
qu'un homme eût encore tentée. Puis, se tournant vers moi:
--Mon fils, me dit-il, je vous prie de descendre un moment dans mon
cabinet, où je veux vous communiquer un secret de conséquence.
Je le suivis dans la pièce où il nous avait d'abord reçus, mon bon
maître et moi, le jour qu'il nous prit tous deux à son service. J'y
retrouvai, rangés contre les murs, les vieux Égyptiens au visage d'or.
Un globe de verre, de la grosseur d'une citrouille, était posé sur la
table. M. d'Astarac se laissa tomber sur un sopha, me fit signe de
m'asseoir devant lui et, s'étant passé deux ou trois fois sur le front
une main chargée de pierreries et d'amulettes, me dit:
--Mon fils, je ne vous fais point l'injure de croire qu'après notre
entretien dans l'île des Cygnes, il vous reste encore un doute sur
l'existence des Sylphes et des Salamandres, qui est aussi réelle que
celle des hommes et qui même l'est beaucoup plus, si l'on mesure la
réalité à la durée des apparences par lesquelles elle se manifeste,
car cette existence est bien plus longue que la nôtre. Les Salamandres
promènent de siècle en siècle leur inaltérable jeunesse; quelques-unes
ont vu Noé, Ménès et Pythagore. La richesse de leurs souvenirs et la
fraîcheur de leur mémoire rendent leur conversation extrêmement
attrayante. On a prétendu même qu'elles acquéraient l'immortalité dans
les bras des hommes et que l'espoir de ne point mourir les attirait
dans le lit des philosophes. Mais ce sont là des mensonges qui ne
peuvent séduire un esprit réfléchi. Toute union des sexes, loin
d'assurer l'immortalité aux amants, est un signe de mort, et nous ne
connaîtrions pas l'amour, si nous devions vivre toujours. Il n'en
saurait être autrement des Salamandres, qui ne cherchent dans les bras
des sages qu'une seule espèce d'immortalité: celle de la race. C'est
aussi la seule qu'il soit raisonnable d'espérer. Et, bien que je me
promette, avec le secours de la science, de prolonger d'une façon
notable la vie humaine, et de l'étendre à cinq ou six siècles pour le
moins, je ne me suis jamais flatté d'en assurer indéfiniment la durée.
Il serait insensé d'entreprendre contre l'ordre naturel. Repoussez
donc, mon fils, comme de vaines fables, l'idée de cette immortalité
puisée dans un baiser. C'est la honte de plusieurs cabbalistes de
l'avoir seulement conçue. Il n'en est pas moins vrai que les
Salamandres sont enclines à l'amour des hommes. Vous en ferez
l'expérience sans tarder. Je vous ai suffisamment préparé à leur
visite, et, puisque, à compter de la nuit de votre initiation, vous
n'avez point eu de commerce impur avec une femme, vous allez recevoir
le prix de votre continence.
Mon ingénuité naturelle souffrait de recevoir des louanges que j'avais
méritées malgré moi, et je pensai avouer à M. d'Astarac mes coupables
pensées. Il ne me laissa point le temps de les confesser, et reprit
avec vivacité:
--Il ne me reste plus, mon fils, qu'à vous donner la clef qui vous
ouvrira l'empire des Génies. C'est ce que je vais faire incontinent.
Et, s'étant levé, il alla poser la main sur le globe qui tenait la
moitié de la table.
--Ce ballon, ajouta-t-il, est plein d'une poudre solaire qui échappe à
vos regards par sa pureté même. Car elle est beaucoup trop fine pour
tomber sous les sens grossiers des hommes. C'est ainsi, mon fils, que
les plus belles parties de l'univers se dérobent à notre vue et ne se
révèlent qu'au savant muni d'appareils propres à les découvrir. Les
fleuves et les campagnes de l'air, par exemple, vous demeurent
invisibles, bien qu'en réalité l'aspect en soit mille fois plus riche
et plus varié que celui du plus beau paysage terrestre.
"Sachez donc qu'il se trouve dans ce ballon une poudre solaire
souverainement propre à exalter le feu qui est en nous. Et l'effet de
cette exaltation ne se fait guère attendre. Il consiste en une
subtilité des sens qui nous permet de voir et de toucher les figures
aériennes flottant autour de nous. Sitôt que vous aurez rompu le sceau
qui ferme l'orifice de ce ballon et respiré la poudre solaire qui s'en
échappera, vous découvrirez dans cette chambre une ou plusieurs
créatures ressemblant à des femmes par le système de lignes courbes
qui forme leurs corps, mais beaucoup plus belles que ne fut jamais
aucune femme, et qui sont effectivement des Salamandres. Nul doute que
celle que je vis, l'an passé, dans la rôtisserie de votre père ne vous
apparaisse la première, car elle a du goût pour vous, et je vous
conseille de contenter au plus tôt ses désirs. Ainsi donc, mettez-vous
à votre aise dans ce fauteuil, devant cette table, débouchez ce ballon
et respirez-en doucement le contenu. Bientôt vous verrez tout ce que
je vous ai annoncé se réaliser de point en point. Je vous quitte.
Adieu.
Et il disparut à sa manière, qui était étrangement soudaine. Je
demeurai seul, devant ce ballon de verre, hésitant à le déboucher, de
peur qu'il ne s'en échappât quelque exhalaison stupéfiante. Je
songeais que, peut-être, M. d'Astarac y avait introduit, selon l'art,
des vapeurs qui endorment ceux qui les respirent en leur donnant des
rêves de Salamandres. Je n'étais pas encore assez philosophe pour me
soucier d'être heureux de cette façon. Peut-être, me disais-je, ces
vapeurs disposent à la folie. Enfin, j'avais assez de défiance pour
songer un moment à aller dans la bibliothèque demander conseil à M.
l'abbé Coignard, mon bon maître. Mais je reconnus tout de suite que ce
serait prendre un soin inutile. Dès qu'il m'entendra parler, me
dis-je, de poudre solaire et de Génies de l'air, il me répondra:
"Jacques Tournebroche, souvenez-vous, mon fils, de ne jamais ajouter
foi à des absurdités, mais de vous en rapporter à votre raison en
toutes choses, hors aux choses de notre sainte religion. Laissez-moi
ces ballons et cette poudre, avec toutes les autres folies de la
cabbale et de l'art spagyrique."
Je croyais l'entendre lui-même faire ce petit discours entre deux
prises de tabac, et je ne savais que répondre à un langage si
chrétien. D'autre part, je considérais par avance dans quel embarras
je me trouverais devant M. d'Astarac, quand il me demanderait des
nouvelles de la Salamandre. Que lui répondre? Comment lui avouer ma
réserve et mon abstention, sans trahir en même temps ma défiance et ma
peur? Et puis, j'étais, à mon insu, curieux de tenter l'aventure. Je
ne suis pas crédule. J'ai au contraire une propension merveilleuse au
doute, et ce penchant me porte à me défier du sens commun et même de
l'évidence comme du reste. A tout ce qu'on me dit d'étrange, je me
dis: "Pourquoi pas?" Ce "pourquoi pas" faisait tort, devant le ballon,
à mon intelligence naturelle. Ce "pourquoi pas" m'inclinait à la
crédulité, et il est intéressant de remarquer à cette occasion que: ne
rien croire, c'est tout croire, et qu'il ne faut pas se tenir l'esprit
trop libre et trop vacant, de peur qu'il ne s'y emmagasine d'aventure
des denrées d'une forme et d'un poids extravagant, qui ne sauraient
trouver place dans des esprits raisonnablement et médiocrement meublés
de croyances. Tandis que, la main sur le cachet de cire, je me
rappelais ce que ma mère m'avait conté des carafes magiques, mon
"pourquoi pas", me soufflait que peut-être après tout voit-on, à la
poussière du soleil, les fées aériennes. Mais, dès que cette idée,
après avoir mis le pied dans mon esprit, faisait mine de s'y loger et
d'y prendre des aises, je la trouvais baroque, absurde et grotesque.
Les idées, quand elles s'imposent, deviennent vite impertinentes. Il
en est peu qui puissent faire autre chose que d'agréables passantes;
et décidément celle-là avait un air de folie. Pendant que je me
demandais: Ouvrirai-je, n'ouvrirai-je pas? le cachet, que je ne
cessais de presser entre mes doigts, se brisa soudainement dans ma
main, et le flacon se trouva débouché.
J'attendis, j'observai. Je ne vis rien, je ne sentis rien. J'en fus
déçu, tant l'espoir de sortir de la nature est habile et prompt à se
glisser dans nos âmes! Rien! pas même une vague et confuse illusion,
une incertaine image! Il arrivait ce que j'avais prévu: quelle
déception! J'en ressentis une sorte de dépit. Renversé dans mon
fauteuil, je me jurai, devant ces Égyptiens aux longs yeux noirs qui
m'entouraient, de mieux fermer à l'avenir mon âme aux mensonges des
cabbalistes. Je reconnus une fois de plus la sagesse de mon bon
maître, et je résolus, à son exemple, de me conduire par la raison
dans toutes les affaires qui n'intéressent pas la foi chrétienne et
catholique. Attendre la visite d'une dame salamandre, quelle
simplicité! Est-il possible qu'il soit des Salamandres? Mais qu'en
sait-on, et "pourquoi pas"?
Le temps, déjà lourd depuis midi, devenait accablant. Engourdi par de
longs jours tranquilles et reclus, je sentais un poids sur mon front
et sur mes paupières. L'approche de l'orage acheva de m'appesantir. Je
laissai tomber mes bras et, la tête renversée, les yeux clos, je
glissai dans un demi-sommeil plein d'Égyptiens d'or et d'ombres
lascives. Cet état incertain, pendant lequel le sens de l'amour vivait
seul en moi comme un feu dans la nuit, durait depuis un temps que je
ne puis dire, quand je fus réveillé par un bruit léger de pas et
d'étoffes froissées, j'ouvris les yeux et poussai un grand cri.
Une merveilleuse créature était debout devant moi, en robe de satin
noir, coiffée de dentelle, brune avec des yeux bleus, les traits
fermes dans une chair jeune et pure, les joues rondes et la bouche
animée par un invisible baiser. Sa robe courte laissait voir des pieds
petits, hardis, gais et spirituels. Elle se tenait droite, ronde, un
peu ramassée dans sa perfection voluptueuse. On voyait, sous le ruban
de velours passé à son cou, un carré de gorge brune et pourtant
éclatante. Elle me regardait avec un air de curiosité.
J'ai dit que mon sommeil m'avait excité à l'amour. Je me levai, je
m'élançai.
--Excusez-moi, me dit-elle, je cherchais M. d'Astarac.
Je lui dis:
--Madame, il n'y a pas de M. d'Astarac. Il y a vous et moi. Je vous
attendais. Vous êtes ma Salamandre. J'ai ouvert le flacon de cristal.
Vous êtes venue, vous êtes à moi.
Je la pris dans mes bras et couvris de baisers tout ce que mes lèvres
purent trouver de chair au bord des habits.
Elle se dégagea et me dit:
--Vous êtes fou.
--C'est bien naturel, lui répondis-je. Qui ne le serait à ma place?
Elle baissa les yeux, rougit et sourit. Je me jetai à ses pieds.
--Puisque M. d'Astarac n'est pas ici, dit-elle, je n'ai qu'à me
retirer.
--Restez, m'écriai-je, en poussant le verrou.
Elle me demanda:
--Savez-vous s'il reviendra bientôt?
--Non! madame, il ne reviendra point de longtemps. Il m'a laissé seul
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