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disjoints du perron.
--Hélas! me dit l'abbé dans le creux de l'oreille, je commence à
regretter la rôtisserie de monsieur votre père, où nous mangions de
bons morceaux en expliquant Quintilien.
Après avoir gravi le premier étage d'un large escalier de pierre, nous
fûmes introduits dans un salon, où M. d'Astarac était occupé à écrire
près d'un grand feu, au milieu de cercueils égyptiens, de forme
humaine, qui dressaient contre les murs leur gaine peinte de figures
sacrées et leur face d'or, aux longs yeux luisants.
M. d'Astarac nous invita poliment à nous asseoir et dit:
--Messieurs, je vous attendais. Et puisque vous voulez bien tous deux
m'accorder la faveur d'être à moi, je vous prie de considérer cette
maison comme vôtre. Vous y serez occupés à traduire des textes grecs
que j'ai rapportés d'Egypte. Je ne doute point que vous ne mettiez
tout votre zèle à accomplir ce travail quand vous saurez qu'il se
rapporte à l'oeuvre que j'ai entreprise et qui est de retrouver la
science perdue, par laquelle l'homme sera rétabli dans sa première
puissance sur les éléments. Bien que je n'aie pas dessein aujourd'hui
de soulever à vos yeux les voiles de la nature et de vous montrer Isis
dans son éblouissante nudité, je vous confierai l'objet de mes études,
sans craindre que vous en trahissiez le mystère, car je m'assure en
votre probité, et, aussi, dans ce pouvoir que j'ai de deviner et de
prévenir tout ce qu'on pourrait tenter contre moi, et de disposer,
pour ma vengeance, de forces secrètes et terribles. A défaut d'une
fidélité dont je ne doute point, ma puissance, messieurs, m'assure de
votre silence, et je ne risque rien à me découvrir à vous. Sachez donc
que l'homme sortit des mains de Jéhovah avec la science parfaite,
qu'il a perdue depuis. Il était très puissant et très sage à sa
naissance. C'est ce qu'on voit dans les livres de Moïse. Mais encore
faut-il les comprendre. Tout d'abord, il est clair que Jéhovah n'est
pas Dieu, mais qu'il est un grand Démon, puisqu'il a créé ce monde.
L'idée d'un Dieu à la fois parfait et créateur n'est qu'une rêverie
gothique, d'une barbarie digne d'un Welche ou d'un Saxon. On n'admet
point, si peu qu'on ait l'esprit poli, qu'un être parfait ajoute quoi
que ce soit à sa perfection, fût-ce une noisette. Cela tombe sous le
sens. Dieu n'a point d'entendement. Car, étant infini, que pourrait-il
bien entendre? Il ne crée point, car il ignore le temps et l'espace,
conditions nécessaires à toute construction. Moïse était trop bon
philosophe pour enseigner que le monde a été créé par Dieu. Il tenait
Jéhovah pour ce qu'il est en réalité, c'est-à-dire pour un puissant
Démon, et, s'il faut le nommer, pour le Démiurge.
"Or donc, quand Jéhovah créa l'homme, il lui donna la connaissance du
monde visible et du monde invisible. La chute d'Adam et d'Ève, que je
vous expliquerai un autre jour, ne détruisit pas tout à fait cette
connaissance chez le premier homme et chez la première femme, dont les
enseignements passèrent à leurs enfants. Ces enseignements, d'où
dépend la domination de la nature, ont été consignés dans le livre
d'Enoch. Les prêtres égyptiens en avaient gardé la tradition, qu'ils
fixèrent en signes mystérieux, sur les murs des temples et dans les
cercueils des morts. Moïse, élevé dans les sanctuaires de Memphis, fut
un de leurs initiés. Ses livres, au nombre de cinq et même de six,
renferment, comme autant d'arches précieuses, les trésors de la
science divine. On y découvre les plus beaux secrets, si toutefois,
après les avoir purgés des interpolations qui les déshonorent, on
dédaigne le sens littéral et grossier pour ne s'attacher qu'au sens
plus subtil, que j'ai pénétré en grande partie, ainsi qu'il vous
apparaîtra plus tard. Cependant, les vérités gardées, comme des
vierges, dans les temples de l'Egypte, passèrent aux sages
d'Alexandrie, qui les enrichirent encore et les couronnèrent de tout
l'or pur légué à la Grèce par Pythagore et ses disciples, avec qui les
puissances de l'air conversaient familièrement. Il convient donc,
messieurs, d'explorer les livres des Hébreux, les hiéroglyphes des
Égyptiens et les traités de ces Grecs qu'on nomme gnostiques,
précisément parce qu'ils eurent la connaissance. Je me suis réservé,
comme il était juste, la part la plus ardue de ce vaste travail. Je
m'applique à déchiffrer ces hiéroglyphes, que les Égyptiens
inscrivaient dans les temples des dieux et sur les tombeaux des
prêtres. Ayant rapporté d'Egypte beaucoup de ces inscriptions, j'en
pénètre le sens au moyen de la clé que j'ai su découvrir chez Clément
d'Alexandrie.
"Le rabbin Mosaïde, qui vit retiré chez moi, travaille à rétablir le
sens véritable du _Pentateuque_. C'est un vieillard très savant en
magie, qui vécut enfermé pendant dix-sept années dans les cryptes de
la grande Pyramide, où il lut les livres de Toth. Quant à vous,
messieurs, je compte employer votre science à lire les manuscrits
alexandrins que j'ai moi-même recueillis en grand nombre. Vous y
trouverez, sans doute, des secrets merveilleux, et je ne doute point
qu'à l'aide de ces trois sources de lumières, l'égyptienne,
l'hébraïque et la grecque, je ne parvienne bientôt à acquérir les
moyens qui me manquent encore de commander absolument à la nature tant
visible qu'invisible. Croyez bien que je saurai reconnaître vos
services en vous faisant participer de quelque manière à ma puissance.
"Je ne vous parle pas d'un moyen plus vulgaire de les reconnaître. Au
point où j'en suis de mes travaux philosophiques, l'argent n'est pour
moi qu'une bagatelle.
Quand M. d'Astarac en fut à cet endroit de son discours, mon bon
maître l'interrompit:
--Monsieur, dit-il, je ne vous cèlerai point que cet argent, qui vous
semble une bagatelle, est pour moi un cuisant souci, car j'ai éprouvé
qu'il était malaisé d'en gagner en demeurant honnête homme, ou même
différemment. Je vous serai donc reconnaissant des assurances que vous
voudrez bien me donner à ce sujet.
M. d'Astarac, d'un geste qui semblait écarter quelque objet invisible,
rassura M. Jérôme Coignard. Pour moi, curieux de tout ce que je
voyais, je ne souhaitais que d'entrer dans ma nouvelle vie.
A l'appel du maître, le vieux serviteur, qui nous avait ouvert la
porte, parut dans le cabinet.
--Messieurs, reprit notre hôte, je vous donne votre liberté jusqu'au
dîner de midi. Je vous serais fort obligé cependant de monter dans les
chambres que je vous ai fait préparer et de me dire s'il n'y manque
rien. Criton vous conduira.
Après s'être assuré que nous le suivions, le silencieux Criton sortit
et commença de monter l'escalier. Il le gravit jusqu'aux combles.
Puis, ayant fait quelques pas dans un long couloir, il nous désigna
deux chambres très propres où brillait un bon feu. Je n'aurais jamais
cru qu'un château aussi délabré au dehors, et qui ne laissait voir sur
sa façade que des murs lézardés et des fenêtres borgnes, fût aussi
habitable dans quelques-unes de ses parties. Mon premier soin fut de
me reconnaître. Nos chambres donnaient sur les champs, et la vue,
répandue sur les pentes marécageuses de la Seine, s'étendait jusqu'au
Calvaire du mont Valérien. En donnant un regard à nos meubles, je vis,
étendu sur le lit, un habit gris, une culotte assortie, un chapeau et
une épée. Sur le tapis, des souliers à boucles se tenaient gentiment
accouplés, les talons réunis et les pointes séparées, comme s'ils
eussent d'eux-mêmes le sentiment du beau maintien.
J'en augurai favorablement de la libéralité de notre maître. Pour lui
faire honneur, je donnai grand soin à ma toilette et je répandis
abondamment sur mes cheveux de la poudre dont j'avais trouvé une boîte
pleine sur une petite table. Je découvris à propos, dans un tiroir de
la commode, une chemise de dentelle et des bas blancs.
Ayant vêtu chemise, bas, culotte, veste, habit, je me mis à tourner
dans ma chambre, le chapeau sous le bras, la main sur la garde de mon
épée, me penchant, à chaque instant, sur mon miroir et regrettant que
Catherine la dentellière ne pût me voir en si galant équipage.
Je faisais depuis quelque temps ce manège, quand M. Jérôme Coignard
entra dans ma chambre avec un rabat neuf et un petit collet fort
respectable.
--Tournebroche, s'écria-t-il, est-ce vous, mon fils? N'oubliez jamais
que vous devez ces beaux habits au savoir que je vous ai donné. Ils
conviennent à un humaniste comme vous, car _humanités_ veut dire
élégances. Mais regardez-moi, je vous prie, et dites si j'ai bon air.
Je me sens fort honnête homme dans cet habit. Ce M. d'Astarac semble
assez magnifique. Il est dommage qu'il soit fou. Mais il est sage du
moins par un endroit, puisqu'il nomme son valet Criton, c'est-à-dire
le juge. Et il est bien vrai que nos valets sont les témoins de toutes
nos actions. Ils en sont parfois les guides. Quand milord Verulam,
chancelier d'Angleterre dont je goûte peu la philosophie, mais qui
était savant homme, entra dans la grand'chambre pour y être jugé, ses
laquais, vêtus avec une richesse qui faisait juger du faste avec
lequel le chancelier gouvernait sa maison, se levèrent pour lui faire
honneur. Mais le milord Verulam leur dit: "Asseyez-vous! Votre
élévation fait mon abaissement." En effet, ces coquins l'avaient, par
leur dépense, poussé à la ruine et contraint à des actes pour lesquels
il était poursuivi comme concussionnaire. Tournebroche, mon fils, que
l'exemple du milord Verulam, chancelier d'Angleterre et auteur du
_Novum organum_, vous soit toujours présent. Mais, pour en revenir à
ce seigneur d'Astarac, à qui nous sommes, c'est grand dommage qu'il
soit sorcier, et adonné aux sciences maudites. Vous savez, mon fils,
que je me pique de délicatesse en matière de foi. Il m'en coûte de
servir un cabbaliste qui met nos saintes écritures cul par-dessus
tête, sous prétexte de les mieux entendre ainsi. Toutefois, si comme
son nom et son parler l'indiquent, c'est un gentilhomme gascon, nous
n'avons rien à craindre. Un Gascon peut faire un pacte avec le diable;
soyez sûr que c'est le diable qui sera dupé.
La cloche du déjeuner interrompit nos propos.
--Tournebroche, mon fils, me dit mon bon maître en descendant les
escaliers, songez, pendant le repas, à suivre tous mes mouvements,
afin de les imiter. Ayant mangé à la troisième table de M. l'évêque de
Séez, je sais comment m'y prendre. C'est un art difficile. Il est plus
malaisé de manger comme un gentilhomme que de parler comme lui.
Nous trouvâmes dans la salle à manger une table de trois couverts où
M. d'Astarac nous fit prendre place.
Criton, qui faisait office de maître d'hôtel, servit des gelées, des
coulis et des purées douze fois passées au tamis. Nous ne vîmes point
venir le rôti. Bien que nous fûmes, mon bon maître et moi, très
attentifs à cacher notre surprise, M. d'Astarac la devina et nous dit:
--Messieurs, ceci n'est qu'un essai et, pour peu qu'il vous semble
malheureux, je ne m'y entêterai point. Je vous ferai servir des mets
plus ordinaires, et je ne dédaignerai pas moi-même d'y toucher. Si les
plats que je vous offre aujourd'hui sont mal préparés, c'est moins la
faute de mon cuisinier que celle de la chimie, qui est encore dans
l'enfance. Ceci peut toutefois vous donner quelque idée de ce qui sera
à l'avenir. Pour le présent, les hommes mangent sans philosophie. Ils
ne se nourrissent point comme des êtres raisonnables. Ils n'y songent
même pas. Mais à quoi songent-ils? Ils vivent presque tous dans la
stupidité, et ceux mêmes qui sont capables de réflexion occupent leur
esprit à des sottises, telles que la controverse ou la poétique.
Considérez, messieurs, les hommes dans leurs repas depuis les temps
reculés où ils cessèrent tout commerce avec les Sylphes et les
Salamandres. Abandonnés par les Génies de l'air, ils s'appesantirent
dans l'ignorance et dans la barbarie. Sans police et sans art, ils
vivaient nus et misérables dans les cavernes, au bord des torrents, ou
dans les arbres des forêts. La chasse était leur unique industrie.
Quand ils avaient surpris ou gagné de vitesse un animal timide, ils
dévoraient cette proie encore palpitante.
"Ils mangeaient aussi la chair de leurs compagnons et de leurs parents
infirmes, et les premières sépultures des humains furent des tombeaux
vivants, des entrailles affamées et sourdes. Après de longs siècles
farouches, un homme divin parut, que les Grecs ont nommé Prométhée. Il
n'est point douteux que ce sage n'ait eu commerce, dans les asiles des
Nymphes, avec le peuple des Salamandres. Il apprit d'elles et enseigna
aux malheureux mortels l'art de produire et de conserver le feu. Parmi
les avantages innombrables que les hommes tirèrent de ce présent
céleste, un des plus heureux fut de pouvoir cuire les aliments et de
les rendre par ce traitement plus légers et plus subtils. Et c'est en
grande partie par l'effet d'une nourriture soumise à l'action de la
flamme, que les humains devinrent lentement et par degrés
intelligents, industrieux, méditatifs, aptes à cultiver les arts et
les sciences. Mais ce n'était là qu'un premier pas, et il est
affligeant de penser que tant de millions d'années se sont écoulées
sans qu'on en ait fait un second. Depuis le temps où nos ancêtres
cuisaient des quartiers d'ours sur un feu de broussailles, à l'abri
d'un rocher, nous n'avons point accompli de véritable progrès en
cuisine. Car sûrement vous ne comptez pour rien, messieurs, les
inventions de Lucullus et cette tourte épaisse à laquelle Vitellius
donnait le nom de bouclier de Minerve, non plus que nos rôtis, nos
pâtés, nos daubes, nos viandes farcies, et toutes ces fricassées qui
se ressentent de l'ancienne barbarie.
"A Fontainebleau, la table du Roi, où l'on dresse un cerf entier dans
son pelage, avec sa ramure, présente au regard du philosophe un
spectacle aussi grossier que celui des troglodytes accroupis dans les
cendres et rongeant des os de cheval. Les peintures brillantes de la
salle, les gardes, les officiers richement vêtus, les musiciens jouant
dans les tribunes des airs de Lambert et de Lulli, les nappes de soie,
les vaisselles d'argent, les hanaps d'or, les verres de Venise, les
flambeaux, les surtouts ciselés et chargés de fleurs, ne peuvent vous
donner le change ni jeter un charme qui dissimule la véritable nature
de ce charnier immonde, où des hommes et des femmes s'assemblent
devant des cadavres d'animaux, des os rompus et des chairs déchirées,
pour s'en repaître avidement. Oh! que c'est là une nourriture peu
philosophique. Nous avalons avec une gloutonnerie stupide les muscles,
la graisse, les entrailles des bêtes, sans distinguer dans ces
substances les parties qui sont vraiment propres à notre nourriture et
celles, beaucoup plus abondantes, qu'il faudrait rejeter; et nous
engloutissons dans notre ventre indistinctement le bon et le mauvais,
l'utile et le nuisible. C'est ici pourtant qu'il conviendrait de faire
une séparation, et, s'il se trouvait dans toute la faculté un seul
médecin chimiste et philosophe, nous ne serions plus contraints de
nous asseoir à ces festins dégoûtants.
"Il nous préparerait, messieurs, des viandes distillées, ne contenant
que ce qui est en sympathie et affinité avec notre corps. On ne
prendrait que la quintessence des boeufs et des cochons, que l'élixir
des perdrix et des poulardes, et tout ce qui serait avalé, pourrait
être digéré. C'est à quoi, messieurs, je ne désespère point de
parvenir un jour, en méditant sur la chimie et la médecine un peu plus
que je n'ai eu le loisir de le faire jusqu'ici.
A ces mots de notre hôte, M. Jérôme Coignard, levant les yeux de
dessus le brouet noir qui couvrait son assiette, regarda M. d'Astarac
avec inquiétude.
--Ce ne sera là, poursuivit celui-ci, qu'un progrès encore bien
insuffisant. Un honnête homme ne peut sans dégoût manger la chair des
animaux et les peuples ne peuvent se dire polis tant qu'ils auront
dans leurs villes des abattoirs et des boucheries. Mais nous saurons
un jour nous débarrasser de ces industries barbares. Quand nous
connaîtrons exactement les substances nourrissantes qui sont contenues
dans le corps des animaux, il deviendra possible de tirer ces mêmes
substances des corps qui n'ont point de vie et qui les fourniront en
abondance. Ces corps contiennent, en effet, tout ce qui se rencontre
dans les êtres animés, puisque l'animal a été formé du végétal, qui a
lui-même tiré sa substance de la matière inerte.
"On se nourrira alors d'extraits de métaux et de minéraux traités
convenablement par des physiciens. Ne doutez point que le goût n'en
soit exquis et l'absorption salutaire. La cuisine se fera dans des
cornues et dans des alambics, et nous aurons des alchimistes pour
maîtres-queux. N'êtes-vous point bien pressés, messieurs, de voir ces
merveilles? Je vous les promets pour un temps prochain. Mais vous ne
démêlez point encore les effets excellents qu'elles produiront.
--A la vérité, monsieur, je ne les démêle point, dit mon bon maître en
buvant un coup de vin.
--Veuillez, en ce cas, dit M. d'Astarac, m'écouter un moment. N'étant
plus appesantis par de lentes digestions, les hommes seront
merveilleusement agiles; leur vue deviendra singulièrement perçante,
et ils verront des navires glisser sur les mers de la lune. Leur
entendement sera plus clair, leurs moeurs s'adouciront. Ils
s'avanceront beaucoup dans la connaissance de Dieu et de la nature.
"Mais il faut envisager tous les changements qui ne manqueront pas de
se produire. La structure même du corps humain sera modifiée. C'est un
fait que, faute de s'exercer, les organes s'amincissent et finissent
même par disparaître. On a observé que les poissons privés de lumière
devenaient aveugles; et j'ai vu, dans le Valais, des pâtres qui, ne se
nourrissant que de lait caillé, perdent leurs dents de bonne heure;
quelques-uns d'entre eux n'en ont jamais eu. Il faut admirer en cela
la nature, qui ne souffre rien d'inutile. Quand les hommes se
nourriront du baume que j'ai dit, leurs intestins ne manqueront pas de
se raccourcir de plusieurs aunes, et le volume du ventre en sera
considérablement diminué.
--Pour le coup! dit mon bon maître, vous allez trop vite, monsieur, et
risquez de faire de mauvaise besogne. Je n'ai jamais trouvé fâcheux
que les femmes eussent un peu de ventre, pourvu que le reste y fût
proportionné. C'est une beauté qui m'est sensible. N'y taillez pas
inconsidérément.
--Qu'à cela ne tienne! Nous laisserons la taille et les flancs des
femmes se former sur le canon des sculpteurs grecs. Ce sera pour vous
faire plaisir, monsieur l'abbé, et en considération des travaux de la
maternité; bien que, à vrai dire, j'aie dessein d'opérer aussi de ce
côté divers changements dont je vous entretiendrai quelque jour. Pour
revenir à notre sujet, je dois vous avouer que tout ce que je vous ai
annoncé jusqu'à présent n'est qu'un acheminement à la véritable
nourriture, qui est celle des Sylphes et de tous les Esprits aériens.
Ils boivent la lumière, qui suffit à communiquer à leur corps une
force et une souplesse merveilleuses. C'est leur unique potion. Ce
sera un jour la nôtre, messieurs. Il s'agit seulement de rendre
potables les rayons du soleil. Je confesse ne pas voir avec une
suffisante clarté les moyens d'y parvenir et je prévois de nombreux
embarras et de grands obstacles sur cette route. Si toutefois quelque
sage touche le but, les hommes égaleront les Sylphes et les
Salamandres en intelligence et en beauté.
Mon bon maître écoutait ces paroles, replié sur lui-même et la tête
tristement baissée. Il semblait méditer les changements qu'apporterait
un jour à sa personne la nourriture imaginée par notre hôte.
--Monsieur, dit-il enfin, ne parlâtes-vous pas hier à la rôtisserie
d'un certain élixir qui dispense de toute autre nourriture?
--Il est vrai, dit M. d'Astarac, mais cette liqueur n'est bonne que
pour les philosophes; et vous concevez par là combien l'usage s'en
trouve restreint. Il vaut mieux n'en point parler.
Cependant, un doute me tourmentait; je demandai à mon hôte la
permission de le lui soumettre, certain qu'il l'éclaircirait tout de
suite. Il me permit de parler, et je lui dis:
--Monsieur, ces Salamandres, que vous dites si belles et dont je me
fais, sur votre rapport, une si charmante idée, ont-elles
malheureusement gâté leurs dents à boire de la lumière, comme les
paysans du Valais ont perdu les leurs en ne mangeant que du laitage?
Je vous avoue que j'en suis inquiet.
--Mon fils, répondit M. d'Astarac, votre curiosité me plaît et je veux
la satisfaire. Les Salamandres n'ont point de dents, à proprement
parler. Mais leurs gencives sont garnies de deux rangs de perles, très
blanches et très brillantes, qui donnent à leur sourire une grâce
inconcevable. Sachez encore que ces perles sont de la lumière durcie.
Je dis à M. d'Astarac que j'en étais bien aise. Il poursuivit:
--Les dents de l'homme sont un signe de sa férocité. Quand on se
nourrira comme il faut, ces dents feront place à quelque ornement
semblable aux perles des Salamandres. Alors on ne concevra plus qu'un
amant ait pu voir sans horreur et sans dégoût des dents de chien dans
la bouche de sa maîtresse.
Après le dîner, notre hôte nous conduisit dans une vaste galerie
contiguë à son cabinet et qui servait de bibliothèque. On y voyait,
rangée sur des tablettes de chêne, une armée innombrable ou plutôt un
grand concile de livres in-douze, in-octavo, in-quarto, in-folio,
vêtus de veau, de basane, de maroquin, de parchemin, de peau de truie.
Six fenêtres éclairaient cette assemblée silencieuse, qui s'étendait
d'un bout de la salle à l'autre, tout le long des hautes murailles. De
grandes tables, alternant avec des sphères célestes et des machines
astronomiques, occupaient le milieu de la galerie. M. d'Astarac nous
pria de choisir l'endroit qui nous parût le plus commode pour
travailler.
Mais mon bon maître, la tête renversée, du regard et du souffle
aspirant tous les livres, bavait de joie.
--Par Apollon! s'écria-t-il, voilà une magnifique librairie! La
bibliothèque de M. l'évêque de Séez, bien que riche en ouvrages de
droit canon, ne peut être comparée à celle-ci. Il n'est point de
séjour plus plaisant, à mon gré, non point même les Champs-Elysées
décrits par Virgile. J'y distingue, à première vue, tant d'ouvrages
rares et tant de précieuses collections, que je doute presque,
monsieur, qu'aucune bibliothèque particulière l'emporte sur celle-ci,
qui le cède seulement, en France, à la Mazarine et à la Royale. J'ose
dire même qu'à voir ces manuscrits latins et grecs, qui se pressent en
foule à cet angle, on peut, après la Bodléienne, l'Ambroisienne, la
Laurentienne et la Vaticane, nommer encore, monsieur, l'Astaracienne.
Sans me flatter, je flaire d'assez loin les truffes et les livres, et
je vous tiens, dès à présent, pour l'égal de Peiresc, de Groslier et
de Canevarius, princes des bibliophiles.
--Je l'emporte de beaucoup sur eux, répondit doucement M. d'Astarac,
et cette bibliothèque est infiniment plus précieuse que toutes celles
que vous venez de nommer. La bibliothèque du Roi n'est qu'une
bouquinerie auprès de la mienne, à moins que vous considériez
uniquement le nombre des volumes et la masse du papier noirci. Gabriel
Naudé et votre abbé Bignon, bibliothécaires renommés, n'étaient près
de moi que les pasteurs indolents d'un vil troupeau de livres
moutonniers. Quant aux Bénédictins, j'accorde qu'ils sont appliqués,
mais ils n'ont point d'esprit et leurs bibliothèques se ressentent de
la médiocrité des âmes qui les ont formées. Ma galerie, monsieur,
n'est point sur le modèle des autres. Les ouvrages que j'y ai
rassemblés composent un tout qui me procurera sans faute la
Connaissance. Elle est gnostique, oecuménique et spirituelle. Si
toutes les lignes tracées sur ces innombrables feuilles de papier et
de parchemin vous entraient en bon ordre dans la cervelle, monsieur,
vous sauriez tout, vous pourriez tout, vous seriez le maître de la
nature, le plasmateur des choses; vous tiendriez le monde entre les
deux doigts de votre main, comme je tiens ces grains de tabac.
A ces mots, il tendit sa boîte à mon bon maître.
--Vous êtes bien honnête, dit M. l'abbé Coignard.
Et, promenant encore ses regards ravis sur ces murailles savantes:
--Voici, s'écria-t-il, entre la troisième fenêtre et la quatrième, des
tablettes qui portent un illustre faix. Les manuscrits orientaux s'y
sont donné rendez-vous et semblent converser ensemble. J'en vois dix
ou douze très vénérables, sous les lambeaux de pourpre et de soie
brochée d'or qui les revêtent. Il en est qui portent à leur manteau,
comme un empereur byzantin, des agrafes de pierreries. D'autres sont
renfermés dans des plaques d'ivoire.
--Ce sont, dit M. d'Astarac, les cabbalistes juifs, arabes et persans.
Vous venez d'ouvrir la _Puissante Main_. Vous trouverez à côté la
_Table couverte_, le _Fidèle Pasteur_, les _Fragments du Temple_ et la
_Lumière dans les ténèbres_. Une place est vide: celle des _Eaux
lentes_, traité précieux, que Mosaïde étudie en ce moment. Mosaïde,
comme je vous l'ai dit, messieurs, est occupé dans ma maison à
découvrir les plus profonds secrets contenus dans les écrits des
Hébreux et, bien qu'âgé de plus d'un siècle, ce rabbin consent à ne
point mourir avant d'avoir pénétré le sens de tous les symboles
cabbalistiques. Je lui en ai beaucoup d'obligation, et je vous prie,
messieurs, de lui montrer, quand vous le verrez, les sentiments que
j'ai moi-même.
"Mais laissons cela, et venons-en à ce qui vous regarde
particulièrement. J'ai songé à vous, monsieur l'abbé, pour transcrire
et mettre en latin des manuscrits grecs d'un prix inestimable. J'ai
confiance en votre savoir et dans votre zèle, et je ne doute point que
votre jeune élève ne vous soit bientôt d'un grand secours.
Et, s'adressant à moi:
--Oui, mon fils, je mets sur vous de grandes espérances. Elles sont
fondées en bonne partie sur l'éducation que vous avez reçue. Car vous
fûtes nourri, pour ainsi dire, dans les flammes, sous le manteau d'une
cheminée hantée par les Salamandres. Cette circonstance est
considérable.
Tout en parlant, il saisissait une brassée de manuscrits qu'il déposa
sur la table.
--Ceci, dit-il, en désignant un rouleau de papyrus, vient d'Egypte.
C'est un livre de Zozime le Panopolitain, qu'on croyait perdu, et que
j'ai trouvé moi-même dans le cercueil d'un prêtre de Sérapis.
"Et ce que vous voyez là, ajouta-t-il en nous montrant des lambeaux de
feuilles luisantes et fibreuses sur lesquelles on distinguait à peine
des lettres grecques tracées au pinceau, ce sont des révélations
inouïes, dues, l'une à Sophar le Perse, l'autre à Jean, l'archiprêtre
de la Sainte-Évagie.
"Je vous serai infiniment obligé de vous occuper d'abord de ces
travaux. Nous étudierons ensuite les manuscrits de Synésius, évêque de
Ptolémaïs, d'Olympiodore et de Stéphanus, que j'ai découverts à
Ravenne dans un caveau où ils étaient renfermés depuis le règne de
l'ignare Théodose, qu'on a surnommé le Grand.
"Prenez, messieurs, s'il vous plaît, une première idée de ce vaste
travail. Vous trouverez au fond de la salle, à droite de la cheminée,
les grammaires et les lexiques que j'ai pu rassembler et qui vous
donneront quelque aide. Souffrez que je vous quitte; il y a dans mon
cabinet quatre ou cinq Sylphes qui m'attendent. Criton veillera à ce
qu'il ne vous manque rien. Adieu!
Dès que M. d'Astarac fut dehors, mon bon maître s'assit devant le
papyrus de Zozime et, s'armant d'une loupe qu'il trouva sur la table,
il commença le déchiffrement. Je lui demandai s'il n'était pas surpris
de ce qu'il venait d'entendre.
Il me répondit sans relever la tête:
--Mon fils, j'ai connu trop de sortes de personnes et traversé des
fortunes trop diverses pour m'étonner de rien. Ce gentilhomme paraît
fou, moins parce qu'il l'est réellement que parce que ses pensées
diffèrent à l'excès de celles du vulgaire. Mais, si l'on prêtait
attention aux discours qui se tiennent communément dans le monde, on y
trouverait moins de sens encore que dans ceux que tient ce philosophe.
Livrée à elle-même, la raison humaine la plus sublime fait ses palais
et ses temples avec des nuages, et vraiment M. d'Astarac est un assez
bel assembleur de nuées. Il n'y a de vérité qu'en Dieu; ne l'oubliez
pas, mon fils. Mais ceci est véritablement le livre _Imouth_, que
Zozime le Panopolitain écrivit pour sa soeur Théosébie. Quelle gloire
et quelles délices de lire ce manuscrit unique, retrouvé par une sorte
de prodige! J'y veux consacrer mes jours et mes veilles. Je plains,
mon fils, les hommes ignorants que l'oisiveté jette dans la débauche.
Ils mènent une vie misérable. Qu'est-ce qu'une femme auprès d'un
papyrus alexandrin? Comparez, s'il vous plaît, cette bibliothèque très
noble au cabaret du _Petit Bacchus_ et l'entretien de ce précieux
manuscrit aux caresses que l'on fait aux filles sous la tonnelle, et
dites-moi, mon fils, de quel côté se trouve le véritable contentement.
Pour moi, convive des Muses et admis à ces silencieuses orgies de la
méditation que le rhéteur de Madaura célébrait avec éloquence, je
rends grâce à Dieu de m'avoir fait honnête homme.
Tout le long d'un mois ou de six semaines, M. Coignard demeura
appliqué, jours et nuits, comme il l'avait promis, à la lecture de
Zozime le Panopolitain. Pendant les repas que nous prenions à la table
de M. d'Astarac, l'entretien ne roulait que sur les opinions des
gnostiques et sur les connaissances des anciens Égyptiens. N'étant
qu'un écolier fort ignorant, je rendais peu de services à mon bon
maître. Mais je m'appliquais à faire de mon mieux les recherches qu'il
m'indiquait; j'y prenais quelque plaisir. Et il est vrai que nous
vivions heureux et tranquilles. Vers la septième semaine, M. d'Astarac
me donna congé d'aller voir mes parents à la rôtisserie. La boutique
me parut étrangement rapetissée. Ma mère y était seule et triste. Elle
fit un grand cri en me voyant équipé comme un prince.
--Mon Jacques, me dit-elle, je suis bien heureuse!
Et elle se mit à pleurer. Nous nous embrassâmes. Puis, s'étant essuyé
les yeux avec un coin de son tablier de serpillière:
--Ton père, me dit-elle, est au _Petit Bacchus_. Il y va beaucoup
depuis ton départ, en raison de ce que la maison lui est moins
plaisante en ton absence. Il sera content de te revoir. Mais, dis-moi,
mon Jacquot, es-tu satisfait de ta nouvelle condition? J'ai eu du
regret de t'avoir laissé partir chez ce seigneur; même je me suis
accusée en confession, à M. le troisième vicaire, d'avoir préféré le
bien de ta chair à celui de ton âme et de n'avoir pas assez pensé à
Dieu dans ton établissement. M. le troisième vicaire m'en a reprise
avec bonté, et il m'a exhortée à suivre l'exemple des femmes fortes de
l'Écriture, dont il m'a nommé plusieurs; mais ce sont là des noms que
je vois bien que je ne retiendrai jamais. Il ne s'est pas expliqué
tout au long, parce que c'était le samedi soir et que l'église était
pleine de pénitentes.
Je rassurai ma bonne mère du mieux qu'il me fut possible, et lui
représentai que M. d'Astarac me faisait travailler dans le grec, qui
est la langue de l'Évangile. Cette idée lui fut agréable. Pourtant
elle demeura soucieuse.
--Tu ne devinerais jamais, mon Jacquot, me dit-elle, qui m'a parlé de
M. d'Astarac. C'est Cadette Saint-Avit, la servante de M. le curé de
Saint-Benoît. Elle est de Gascogne, et native d'un lieu nommé
Laroque-Timbaut, tout proche Sainte-Eulalie, dont M. d'Astarac est
seigneur. Tu sais que Cadette Saint-Avit est ancienne, comme il
convient à la servante d'un curé. Elle a connu dans sa jeunesse, au
pays, les trois messieurs d'Astarac, dont l'un, qui commandait un
navire, s'est noyé depuis dans la mer. C'était le plus jeune. Le
cadet, étant colonel d'un régiment, s'en alla en guerre et y fut tué.
L'aîné, Hercule d'Astarac, est seul survivant des trois. C'est donc
celui à qui tu appartiens, pour ton bien, mon Jacques, du moins je
l'espère. Il était, durant sa jeunesse, magnifique en ses habits,
libéral dans ses moeurs, mais d'humeur sombre. Il se tint éloigné des
emplois publics et ne se montra point jaloux d'entrer au service du
Roi, comme avaient fait messieurs ses frères, qui y trouvèrent une fin
honorable. Il avait coutume de dire qu'il n'y avait pas de gloire à
porter une épée au côté, qu'il ne savait point de métier plus ignoble
que le noble métier des armes et qu'un rebouteux de village était, à
son avis, bien au-dessus d'un brigadier ou d'un maréchal de France.
Tels étaient ses propos. J'avoue qu'ils ne me semblèrent ni mauvais ni
malicieux, mais plutôt hardis et bizarres. Pourtant il faut bien
qu'ils soient condamnables en quelque chose, puisque Cadette
Saint-Avit disait que M. le curé les reprenait comme contraires à
l'ordre établi par Dieu dans ce monde et opposés aux endroits de la
Bible où Dieu est nommé d'un nom qui veut dire maréchal de camp. Et ce
serait un grand péché. Ce M. Hercule avait tant d'éloignement pour la
cour, qu'il refusa de faire le voyage de Versailles pour être présenté
à Sa Majesté, selon les droits de sa naissance. Il disait: "Le roi ne
vient point chez moi, je ne vais pas chez lui." Et il tombe sous le
sens, mon Jacquot, que ce n'est pas là un discours naturel.
Ma bonne mère m'interrogea du regard avec inquiétude et poursuivit de
la sorte:
--Ce qu'il me reste à t'apprendre, mon Jacquot, est moins croyable
encore. Pourtant Cadette Saint-Avit m'en a parlé comme d'une chose
certaine. Je te dirai donc que M. Hercule d'Astarac, demeuré sur ses
terres, n'avait d'autres soins que de mettre dans des carafes la
lumière du soleil. Cadette Saint-Avit ne sait pas comme il s'y
prenait, mais ce dont elle est sûre, c'est qu'avec le temps, il se
formait dans ces carafes, bien bouchées et chauffées au bain-marie,
des femmes toutes petites, mais faites à ravir, et vêtues comme des
princesses de théâtre... Tu ris, mon Jacquot; pourtant on ne peut pas
plaisanter de ces choses, quand on en voit les conséquences. C'est un
grand péché de fabriquer ainsi des créatures qui ne peuvent être
baptisées et qui ne sauraient participer à la béatitude éternelle. Car
tu n'imagines pas que M. d'Astarac ait porté ces marmousets au prêtre,
dans leur bouteille, pour les tenir sur les fonts baptismaux. On
n'aurait pas trouvé de marraine.
--Mais, chère maman, répondis-je, les poupées de M. d'Astarac
n'avaient pas besoin de baptême, n'ayant pas eu de part au péché
originel.
--C'est à quoi je n'avais pas songé, dit ma mère, et Cadette
Saint-Avit elle-même ne m'en a rien dit, bien qu'elle soit la servante
d'un curé. Malheureusement, elle quitta toute jeune la Gascogne pour
venir en France, et elle n'eut plus de nouvelles de M. d'Astarac, de
ses carafes et de ses marmousets. J'espère bien, mon Jacquot, qu'il a
renoncé à ces oeuvres maudites, qu'on ne peut accomplir sans l'aide du
démon.
Je demandai:
--Dites-moi, ma bonne mère, Cadette Saint-Avit, la servante de M. le
curé, a-t-elle vu de ses yeux les dames dans les carafes?
--Non point, mon enfant. M. d'Astarac était bien trop secret pour
montrer ces poupées. Mais elle en a ouï parler par un homme d'église,
du nom de Fulgence, qui hantait le château et jurait avoir vu ces
petites personnes sortir de leur prison de verre pour danser un
menuet. Et elle n'avait en cela que plus de raison d'y croire. Car on
peut douter de ce qu'on voit, mais non pas de la parole d'un honnête
homme, surtout quand il est d'église. Il y a encore un malheur à ces
pratiques, c'est qu'elles sont extrêmement coûteuses et l'on ne
s'imagine point, m'a dit Cadette Saint-Avit, les dépenses que fit ce
monsieur Hercule pour se procurer les bouteilles de diverses formes,
les fourneaux et les grimoires dont il avait rempli son château. Mais
il était devenu par la mort de ses frères le plus riche gentilhomme de
sa province, et pendant qu'il dissipait son bien en folies, ses bonnes
terres travaillaient pour lui. Cadette Saint-Avit estime que, malgré
ses dépenses, il doit encore être fort riche aujourd'hui.
Sur ces mots, mon père entra dans la rôtisserie. Il m'embrassa
tendrement et me confia que la maison avait perdu la moitié de son
agrément par suite de mon départ et de celui de M. Jérôme Coignard,
qui était honnête et jovial. Il me fit compliment de mes habits et me
donna une leçon de maintien, assurant que le négoce l'avait accoutumé
aux manières affables, par l'obligation continuelle où il était tenu
de saluer les chalands comme des gentilshommes, alors même qu'ils
appartenaient à la vile canaille. Il me donna pour précepte d'arrondir
le coude et de tenir les pieds en dehors, et me conseilla, au surplus,
d'aller voir Léandre, à la foire Saint-Germain, afin de m'ajuster
exactement sur lui.
Nous dînâmes ensemble de bon appétit et nous nous séparâmes en versant
des torrents de larmes. Je les aimais bien tous deux, et ce qui me
faisait surtout pleurer, c'est que je sentais qu'en six semaines
d'absence, ils m'étaient devenus à peu près étrangers. Et je crois que
leur tristesse venait du même sentiment.
Quand je sortis de la rôtisserie, il faisait nuit noire. A l'angle de
la rue des Écrivains, j'entendis une voix grasse et profonde qui
chantait:
Si ton honneur elle est perdue,
La bell', c'est qu' tu l'as bien voulu.
Et je ne tardai pas à voir, du côté d'où venait cette voix, frère Ange
qui, son bissac ballant sur l'épaule, et tenant par la taille
Catherine la dentellière, marchait dans l'ombre d'un pas chancelant et
triomphal, faisant jaillir sous ses sandales l'eau du ruisseau en
magnifiques gerbes de boue qui semblaient célébrer sa gloire
crapuleuse, comme les bassins de Versailles font jouer leurs machines
en l'honneur des rois. Je me rangeai contre une borne dans un coin de
porte, pour qu'ils ne me vissent point. C'était prendre un soin
inutile, car ils étaient assez occupés l'un de l'autre. La tête
renversée sur l'épaule du moine, Catherine riait. Un rayon de lune
tremblait sur ses lèvres humides et dans ses yeux comme dans l'eau des
fontaines. Et je poursuivis mon chemin, l'âme irritée et le coeur
serré, songeant à la taille ronde de cette belle fille, que pressait
dans ses bras un sale capucin.
--Est-il possible, me dis-je, qu'une si jolie chose soit en de si
laides mains? et si Catherine me dédaigne, faut-il encore qu'elle me
rende ses mépris plus cruels par le goût qu'elle a de ce vilain frère
Ange?
Cette préférence me semblait étonnante et j'en concevais autant de
surprise que de dégoût. Mais je n'étais pas en vain l'élève de M.
Jérôme Coignard. Ce maître incomparable avait formé mon esprit à la
méditation. Je me représentai les Satyres qu'on voit dans les jardins
ravissant des Nymphes, et fis réflexion que, si Catherine était faite
comme une Nymphe, ces Satyres, tels qu'on nous les montre, étaient
aussi affreux que ce capucin. J'en conclus que je ne devais pas
m'étonner excessivement de ce que je venais de voir. Pourtant mon
chagrin ne fut point dissipé par ma raison, sans doute parce qu'il n'y
avait point sa source. Ces méditations me conduisirent, à travers les
ombres de la nuit et les boues du dégel, jusqu'à la route de
Saint-Germain, où je rencontrai M. l'abbé Jérôme Coignard qui, ayant
soupé en ville, rentrait de nuit à la Croix-des-Sablons.
--Mon fils, me dit-il, je viens de m'entretenir de Zozime et des
gnostiques à la table d'un ecclésiastique très docte, d'un autre
Pereisc. Le vin était rude et la chère médiocre. Mais le nectar et
l'ambroisie coulaient de tous les discours.
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