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La rôtisserie de la Reine Pédauque
Author Language Character Set
Anatole France French ISO-8859-1


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A seize ans, je savais assez de latin et un peu de grec. Mon bon
maître dit à mon père:

--Ne pensez-vous point, mon hôte, qu'il est indécent de laisser un
jeune cicéronien en habit de marmiton?

--Je n'y avais pas songé, répondit mon père.

--Il est vrai, dit ma mère, qu'il conviendrait de donner à notre fils
une veste de basin. Il est agréable de sa personne, de bonnes manières
et bien instruit. Il fera honneur à ses habits.

Mon père demeura pensif un moment, puis il demanda s'il serait bien
séant à un rôtisseur de porter une veste de basin. Mais l'abbé
Coignard lui représenta que, nourrisson des Muses, je ne deviendrais
jamais rôtisseur, et que les temps étaient proches où je porterais le
petit collet.

Mon père soupira en songeant que je ne serais point, après lui,
porte-bannière de la confrérie des rôtisseurs parisiens. Et ma mère
devint toute ruisselante de joie et d'orgueil à l'idée que son fils
serait d'église.

Le premier effet de ma veste de basin fut de me donner de
l'assurance et de m'encourager à prendre des femmes une idée plus
complète que celle que m'avait donnée jadis l'Ève de M. Blaizot. Je
songeais raisonnablement pour cela à Jeannette la vielleuse et à
Catherine la dentellière, que je voyais passer vingt fois le jour
devant la rôtisserie, montrant quand il pleuvait une fine cheville
et un petit pied dont la pointe sautillait d'un pavé à l'autre.
Jeannette était moins jolie que Catherine. Elle était aussi moins
jeune et moins brave en ses habits. Elle venait de Savoie et se
coiffait en marmotte, avec un mouchoir à carreaux qui lui cachait
les cheveux. Mais elle avait le mérite de ne point faire de façons
et d'entendre ce qu'on voulait d'elle avant qu'on eût parlé. Ce
caractère était extrêmement convenable à ma timidité. Un soir, sous
le porche de Saint-Benoît-le-Bétourné, qui est garni de bancs de
pierre, elle m'apprit ce que je ne savais pas encore et qu'elle
savait depuis longtemps. Mais je ne lui en fus pas aussi
reconnaissant que j'aurais dû, et je ne songeais qu'à porter à
d'autres plus jolies la science qu'elle m'avait inculquée. Je dois
dire, pour excuser mon ingratitude, que Jeannette la vielleuse
n'attachait pas à ces leçons plus de prix que je n'y donnais
moi-même, et qu'elle les prodiguait à tous les polissons du
quartier.

Catherine était plus réservée dans ses façons; elle me faisait
grand'peur et je n'osais pas lui dire combien je la trouvais jolie. Ce
qui redoublait mon embarras, c'est qu'elle se moquait sans cesse de
moi et ne perdait pas une occasion de me taquiner. Elle me plaisantait
de ce que je n'avais pas de poil au menton. Cela me faisait rougir et
j'aurais voulu être sous terre. J'affectais en la voyant un air sombre
et chagrin. Je feignais de la mépriser. Mais elle était bien trop
jolie pour que ce mépris fût véritable.




Cette nuit-là, nuit de l'Épiphanie et dix-neuvième anniversaire de ma
naissance, tandis que le ciel versait avec la neige fondue une froide
humeur dont on était pénétré jusqu'aux os et qu'un vent glacial
faisait grincer l'enseigne de la _Reine Pédauque_, un feu clair,
parfumé de graisse d'oie, brillait dans la rôtisserie et la soupière
fumait sur la nappe blanche, autour de laquelle M. Jérôme Coignard,
mon père et moi, étions assis. Ma mère, selon sa coutume, se tenait
debout derrière le maître du logis, prête à le servir. Il avait déjà
rempli l'écuelle de l'abbé, quand, la porte s'étant ouverte, nous
vîmes frère Ange très pâle, le nez rouge et la barbe ruisselante. Mon
père en leva de surprise sa cuiller à pot jusqu'aux poutres enfumées
du plancher.

La surprise de mon père s'expliquait aisément. Frère Ange, qui, une
première fois, avait disparu pendant six mois après l'assommade du
coutelier boiteux, était demeuré cette fois deux ans entiers sans
donner de ses nouvelles. Il s'en était allé au printemps avec un âne
chargé de reliques, et le pis est qu'il avait emmené Catherine
habillée en béguine. On ne savait ce qu'ils étaient devenus, mais il y
avait vent au _Petit Bacchus_ que le petit frère et la petite soeur
avaient eu des démêlés avec l'official entre Tours et Orléans. Sans
compter qu'un vicaire de Saint-Benoît criait comme un diable que ce
pendard de capucin lui avait volé son âne.

--Quoi, s'écria mon père, ce coquin n'est pas dans un cul de
basse-fosse? Il n'y a plus de justice dans le royaume.

Mais frère Ange disait le _Bénédicité_ et faisait le signe de la croix
sur la soupière.

--Holà! reprit mon père, trêve de grimaces, beau moine! Et confessez
que vous passâtes en prison d'église à tout le moins une des deux
années durant lesquelles on ne vit point dans la paroisse votre face
de Belzébuth. La rue Saint-Jacques en était plus honnête, et le
quartier plus respectable. Ardez le bel Olibrius qui mène aux champs
l'âne d'autrui et la fille à tout le monde.

--Peut-être, répondit frère Ange, les yeux baissés et les mains dans
ses manches, peut-être, maître Léonard, voulez-vous parler de
Catherine, que j'eus le bonheur de convertir et de tourner à une
meilleure vie, tant et si bien qu'elle souhaita ardemment de me suivre
avec les reliques que je portais et de faire avec moi de beaux
pèlerinages, notamment à la Vierge noire de Chartres? J'y consentis à
la condition qu'elle prît un habit ecclésiastique. Ce qu'elle fit sans
murmurer.

--Taisez-vous! répondit mon père, vous êtes un débauché. Vous n'avez
point le respect de votre habit. Retournez d'où vous venez et allez
voir, s'il vous plaît, dans la rue si la reine Pédauque a des
engelures.

Mais ma mère fit signe au frère de s'asseoir sous le manteau de la
cheminée, ce qu'il fit tout doucement.

--Il faut beaucoup pardonner aux capucins, dit l'abbé, car ils pèchent
sans malice.

Mon père pria M. Coignard de ne plus parler de cette engeance, dont le
seul nom lui échauffait les oreilles.

--Maître Léonard, dit l'abbé, la philosophie induit l'âme à la
clémence. Pour ma part, j'absous volontiers les fripons, les coquins
et tous les misérables. Et même je ne garde pas rancune aux gens de
bien, quoiqu'il y ait beaucoup d'insolence dans leur cas. Et si, comme
moi, maître Léonard, vous aviez fréquenté les personnes respectables,
vous sauriez qu'elles ne valent pas mieux que les autres et qu'elles
sont d'un commerce souvent moins agréable. Je me suis assis à la
troisième table de M. l'évêque de Séez, et deux serviteurs, vêtus de
noir, s'y tenaient à mon côté: la Contrainte et l'Ennui.

--Il faut convenir, dit ma mère, que les valets de monseigneur
portaient des noms fâcheux. Que ne les nommait-il Champagne, l'Olive
ou Frontin, selon l'usage!

L'abbé reprit:

--Il est vrai que certaines personnes s'arrangent aisément des
incommodités qu'on éprouve à vivre parmi les grands. Il y avait à la
deuxième table de M. l'évêque de Séez un chanoine fort poli, qui
demeura jusqu'à son dernier moment sur le pied cérémonieux. Apprenant
qu'il était au plus mal, monseigneur l'alla voir dans sa chambre et le
trouva à toute extrémité: "Hélas! dit le chanoine, je demande pardon à
Votre Grandeur d'être obligé de mourir devant Elle.

--Faites, faites! ne vous gênez point," répondit monseigneur
avec bonté.

A ce moment, ma mère apporta le rôti et le posa sur la table avec un
geste empreint de gravité domestique dont mon père fut ému, car il
s'écria brusquement et la bouche pleine:

--Barbe, vous êtes une sainte et digne femme.

--Madame, dit mon bon maître, est en effet comparable aux femmes
fortes de l'Écriture. C'est une épouse selon Dieu.

--Dieu merci! dit ma mère, je n'ai jamais trahi la fidélité que j'ai
jurée à Léonard Ménétrier, mon mari, et je compte bien, maintenant que
le plus difficile est fait, n'y point manquer jusqu'à l'heure de la
mort. Je voudrais qu'il me gardât sa foi comme je lui garde la mienne.

--Madame, j'avais vu, du premier coup d'oeil, que vous étiez une
honnête femme, repartit l'abbé, car j'ai ressenti près de vous une
quiétude qui tenait plus du ciel que de la terre.

Ma mère, qui était simple, mais point sotte, entendit fort bien ce
qu'il voulait dire et lui répliqua que, s'il l'avait connue vingt ans
en çà, il l'aurait trouvée toute autre qu'elle n'était devenue dans
cette rôtisserie, où sa bonne mine s'en était allée au feu des broches
et à la fumée des écuelles. Et, comme elle était piquée, elle conta
que le boulanger d'Auneau la trouvait assez à son goût pour lui offrir
des gâteaux chaque fois qu'elle passait devant son four. Elle ajouta
vivement qu'au reste, il n'est fille ou femme si laide qui ne puisse
mal faire quand l'envie lui en prend.

--Cette bonne femme a raison, dit mon père. Je me rappelle qu'étant
apprenti dans la rôtisserie de l'_Oie Royale_, proche la porte
Saint-Denis, mon patron, qui était en ce temps-là porte-bannière de la
confrérie, comme je le suis aujourd'hui, me dit: "Je ne serai jamais
cocu, ma femme est trop laide". Cette parole me donna l'idée de faire
ce qu'il croyait impossible. J'y réussis, dès le premier essai, un
matin qu'il était à la Vallée. Il disait vrai: sa femme était bien
laide; mais elle avait de l'esprit et elle était reconnaissante.

A cette anecdote, ma mère se fâcha tout de bon, disant que ce
n'étaient point là des propos qu'un père de famille dût tenir à sa
femme et à son fils, s'il voulait garder leur estime.

M. Jérôme Coignard, la voyant toute rouge de colère, détourna la
conversation avec une adroite bonté. Interpellant de façon soudaine le
frère Ange qui, les mains dans ses manches, se tenait humblement au
coin du feu:

--Petit frère, lui dit-il, quelles reliques portiez-vous sur l'âne du
second vicaire, en compagnie de soeur Catherine? N'était-ce point
votre culotte que vous donniez à baiser aux dévotes, sur l'exemple
d'un certain corelier dont Henry Estienne a conté l'aventure?

--Ah! monsieur l'abbé, répondit frère Ange de l'air d'un martyr qui
souffre pour la vérité, ce n'était point ma culotte, mais un pied de
saint Eustache.

--Je l'eusse juré, si ce n'était péché, s'écria l'abbé en agitant un
pilon de volaille. Ces capucins vous dénichent des saints que les bons
auteurs, qui ont traité de l'histoire ecclésiastique, ignorent. Ni
Tillemont, ni Fleury ne parlent de ce saint Eustache, à qui l'on eut
bien tort de dédier une église de Paris, quand il est tant de saints
reconnus par les écrivains dignes de foi, qui attendent encore un tel
honneur. La vie de cet Eustache est un tissu de fables ridicules. Il
en est de même de celle de sainte Catherine, qui n'a jamais existé que
dans l'imagination de quelque méchant moine byzantin. Je ne la veux
pourtant pas trop attaquer parce qu'elle est la patronne des écrivains
et qu'elle sert d'enseigne à la boutique du bon M. Blaizot, qui est le
lieu le plus délectable du monde.

--J'avais aussi, reprit tranquillement le petit frère, une côte de
sainte Marie l'Égyptienne.

--Ah! ah! pour celle-là, s'écria l'abbé en jetant son os par la
chambre, je la tiens pour très sainte, car elle donna dans sa vie un
bel exemple d'humilité.

"Vous savez, madame, ajouta-t-il en tirant ma mère par la manche, que
sainte Marie l'Égyptienne, se rendant en pèlerinage au tombeau de
Notre Seigneur, fut arrêtée par une rivière profonde, et que, n'ayant
pas un denier pour passer le bac, elle offrit son corps en paiement
aux bateliers. Qu'en dites-vous, ma bonne dame?

Ma mère demanda d'abord si l'histoire était bien vraie. Quand on lui
donna l'assurance qu'elle était imprimée dans les livres et peinte sur
une fenêtre de l'église de la Jussienne, elle la tint pour véritable.

--Je pense, dit-elle, qu'il faut être aussi sainte qu'elle pour en
faire autant sans pécher. Aussi, ne m'y risquerais-je point.

--Pour moi, dit l'abbé, d'accord avec les docteurs les plus subtils,
j'approuve la conduite de cette sainte. Elle est une leçon aux
honnêtes femmes, qui s'obstinent avec trop de superbe dans leur
altière vertu. Il y a quelque sensualisme, si l'on y songe, à donner
trop de prix à la chair et à garder avec un soin excessif ce qu'on
doit mépriser. On voit des matrones qui croient avoir en elles un
trésor à garder et qui exagèrent visiblement l'intérêt que portent à
leur personne Dieu et les anges. Elles se croient une façon de
Saint-Sacrement naturel. Sainte Marie l'Égyptienne en jugeait mieux.
Bien que jolie et faite à ravir, elle estima qu'il y aurait trop de
superbe à s'arrêter dans son saint pèlerinage pour une chose
indifférente en soi et qui n'est qu'un endroit à mortifier, loin
d'être un joyau précieux. Elle le mortifia, madame, et elle entra de
la sorte, par une admirable humilité, dans la voie de la pénitence où
elle accomplit des travaux merveilleux.

--Monsieur l'abbé, dit ma mère, je ne vous entends point. Vous êtes
trop savant pour moi.

--Cette grande sainte, dit frère Ange, est peinte au naturel dans la
chapelle de mon couvent, et tout son corps est couvert, par la grâce
de Dieu, de poils longs et épais. On en a tiré des portraits dont je
vous apporterai un tout béni, ma bonne dame.

Ma mère attendrie lui passa la soupière sur le dos du maître. Et le
bon frère, assis dans la cendre, se trempa la barbe en silence dans le
bouillon aromatique.

--C'est le moment, dit mon père, de déboucher une de ces bouteilles,
que je tiens en réserve pour les grandes fêtes, qui sont la Noël, les
Rois et la Saint-Laurent. Rien n'est plus agréable que de boire du bon
vin, quand on est tranquille chez soi, et à l'abri des importuns.

A peine avait-il prononcé ces paroles, que la porte s'ouvrit et qu'un
grand homme noir aborda la rôtisserie, dans une rafale de neige et de
vent.

--Une Salamandre! une Salamandre! s'écriait-il.

Et, sans prendre garde à personne, il se pencha sur le foyer dont il
fouilla les tisons du bout de sa canne, au grand dommage de frère
Ange, qui, avalant des cendres et des charbons avec son potage,
toussait à rendre l'âme. Et l'homme noir remuait encore le feu, en
criant: "Une Salamandre!... Je vois une Salamandre", tandis que la
flamme agitée faisait trembler au plafond son ombre en forme de grand
oiseau de proie.

Mon père était surpris et même choqué des façons de ce visiteur. Mais
il savait se contraindre. Il se leva donc, sa serviette sous le bras,
et, s'étant approché de la cheminée, il se courba vers l'âtre, les
deux poings sur les cuisses.

Quand il eut suffisamment considéré son foyer bouleversé et frère Ange
couvert de cendres:

--Que Votre Seigneurie m'excuse, dit-il, je ne vois ici qu'un méchant
moine et point de Salamandre.

"Au demeurant, j'en ai peu de regret, ajouta mon père. Car, à ce que
j'ai ouï dire, c'est une vilaine bête, velue et cornue, avec de
grandes griffes.

--Quelle erreur! répondit l'homme noir, les Salamandres ressemblent à
des femmes, ou, pour mieux dire, à des Nymphes, et elles sont
parfaitement belles. Mais je suis bien simple de vous demander si vous
apercevez celle-ci. Il faut être philosophe pour voir une Salamandre,
et je ne pense pas qu'il y ait des philosophes dans cette cuisine.

--Vous pourriez vous tromper, monsieur, dit l'abbé Coignard. Je suis
docteur en théologie, maître ès arts; j'ai assez étudié les moralistes
grecs et latins, dont les maximes ont fortifié mon âme dans les
vicissitudes de ma vie, et j'ai particulièrement appliqué Boèce, comme
un topique, aux maux de l'existence. Et voici près de moi Jacobus
Tournebroche, mon élève, qui sait par coeur les sentences de Publius
Syrus.

L'inconnu tourna vers l'abbé des yeux jaunes, qui brillaient
étrangement sur un nez en bec d'aigle, et s'excusa, avec plus de
politesse que sa mine farouche n'en annonçait, de n'avoir pas tout de
suite reconnu une personne de mérite.

--Il est extrêmement probable, ajouta-t-il, que cette Salamandre est
venue pour vous ou pour votre élève. Je l'ai vue très distinctement de
la rue en passant devant cette rôtisserie. Elle serait plus apparente
si le feu était plus vif. C'est pourquoi il faut tisonner vivement dès
qu'on croit qu'une Salamandre est dans la cheminée.

Au premier mouvement que l'inconnu fit pour remuer de nouveau les
cendres, frère Ange, inquiet, couvrit la soupière d'un pan de sa robe
et ferma les yeux.

--Monsieur, poursuivit l'homme à la Salamandre, souffrez que votre
jeune élève approche du foyer et dise s'il ne voit pas quelque
ressemblance d'une femme au-dessus des flammes.

En ce moment, la fumée qui montait sous la hotte de la cheminée se
recourbait avec une grâce particulière et formait des rondeurs qui
pouvaient simuler des reins bien cambrés, à la condition qu'on y eût
l'esprit extrêmement tendu. Je ne mentis donc pas tout à fait en
disant que, peut-être, je voyais quelque chose.

A peine avais-je fait cette réponse que l'inconnu, levant son bras
démesuré, me frappa du poing l'épaule si rudement que je pensai en
avoir la clavicule brisée.

--Mon enfant, me dit-il aussitôt, d'une voix très douce, en me
regardant d'un air de bienveillance, j'ai dû faire sur vous cette
forte impression, afin que vous n'oubliiez jamais que vous avez vu une
Salamandre. C'est signe que vous êtes destiné à devenir un savant et,
peut-être, un mage. Aussi bien votre figure me faisait-elle augurer
favorablement de votre intelligence.

--Monsieur, dit ma mère, il apprend tout ce qu'il veut, et il sera
abbé s'il plaît à Dieu.

M. Jérôme Coignard ajouta que j'avais tiré quelque profit de ses
leçons et mon père demanda à l'étranger si sa Seigneurie ne voulait
pas manger un morceau.

--Je n'en ai nul besoin, dit l'homme, et il m'est facile de passer un
an et plus sans prendre aucune nourriture, hors un certain élixir dont
la composition n'est connue que des philosophes. Cette faculté ne
m'est point particulière; elle est commune à tous les sages, et l'on
sait que l'illustre Cardan s'abstint de tout aliment pendant plusieurs
années, sans être incommodé. Au contraire, son esprit acquit pendant
ce temps une vivacité singulière. Toutefois, ajouta le philosophe, je
mangerai de ce que vous m'offrirez, à seule fin de vous complaire.

Et il s'assit sans façon à notre table. Dans le même moment, frère
Ange poussa sans bruit un escabeau entre ma chaise et celle de mon
maître et s'y coula à point pour recevoir sa part du pâté de perdreaux
que ma mère venait de servir.

Le philosophe ayant rejeté son manteau sur le dossier de sa chaise,
nous vîmes qu'il avait des boutons de diamant à son habit. Il
demeurait songeur. L'ombre de son nez descendait sur sa bouche, et ses
joues creuses rentraient dans ses mâchoires. Son humeur sombre gagnait
la compagnie. Mon bon maître lui-même buvait en silence. On
n'entendait plus que le bruit que faisait le petit frère en mâchant
son pâté.

Tout à coup, le philosophe dit:

--Plus j'y songe et plus je me persuade que cette Salamandre est venue
pour ce jeune garçon.

Et il me désigna de la pointe de son couteau.

--Monsieur, lui dis-je, si les Salamandres sont vraiment telles que
vous le dites, c'est bien de l'honneur que celle-ci me fait, et je lui
ai beaucoup d'obligation. Mais, à vrai dire, je l'ai plutôt devinée
que vue, et cette première rencontre a éveillé ma curiosité sans la
satisfaire.

Faute de parler à son aise, mon bon maître étouffait.

--Monsieur, dit-il tout à coup au philosophe, avec un grand éclat:
J'ai cinquante et un ans, je suis licencié ès arts et docteur en
théologie; j'ai lu tous les auteurs grecs et latins qui n'ont point
péri par l'injure du temps ou la malice de l'homme, et je n'y ai point
vu de Salamandre, d'où je conclus raisonnablement qu'il n'en existe
point.

--Pardonnez-moi, dit frère Ange à demi étouffé de perdreau et
d'épouvante. Pardonnez-moi. Il existe malheureusement des Salamandres,
et un père jésuite dont j'ai oublié le nom a traité de leurs
apparitions. J'ai vu moi-même, en un lieu nommé Saint-Claude, chez des
villageois, une Salamandre dans une cheminée, tout contre la marmite.
Elle avait une tête de chat, un corps de crapaud et une queue de
poisson. J'ai jeté une potée d'eau bénite sur cette bête et aussitôt
elle s'est évanouie dans les airs avec un bruit épouvantable comme de
friture et au milieu d'une fumée très acre, dont j'eus, peu s'en faut,
les yeux brûlés. Et ce que je dis est si véritable que pendant huit
jours, pour le moins, ma barbe en sentit le roussi, ce qui prouve
mieux que tout le reste la nature maligne de cette bête.

--Vous vous moquez de nous, petit frère, dit l'abbé, votre crapaud à
tête de chat n'est pas plus véritable que la Nymphe de monsieur que
voici. Et, de plus, c'est une invention dégoûtante.

Le philosophe se mit à rire.

--Le frère Ange, dit-il, n'a pu voir la Salamandre des sages. Quand
les Nymphes du feu rencontrent des capucins, elles leur tournent le
dos.

--Oh! oh! dit mon père en riant très fort, un dos de Nymphe, c'est
encore trop bon pour un capucin.

Et, comme il était de bonne humeur, il envoya une grosse tranche de
pâté au petit frère.

Ma mère posa le rôti au milieu de la table et elle en prit avantage
pour demander si les Salamandres étaient bonnes chrétiennes, ce dont
elle doutait, n'ayant jamais ouï dire que les habitants du feu
louassent le Seigneur.

--Madame, répondit l'abbé, plusieurs théologiens de la Compagnie de
Jésus ont reconnu l'existence d'un peuple d'incubes et de succubes,
qui ne sont point proprement des démons, puisqu'ils ne se laissent pas
mettre en déroute par une aspersion d'eau bénite et qui
n'appartiennent pas à l'église triomphante, car des esprits glorieux
n'eussent point, comme il s'est vu à Pérouse, tenté de séduire la
femme d'un boulanger. Mais, si vous voulez mon avis, ce sont là plutôt
les sales imaginations d'un cafard que les vues d'un docteur. Il faut
haïr ces diableries ridicules et déplorer que des fils de l'Eglise,
nés dans la lumière, se fassent du monde et de Dieu une idée moins
sublime que celle qu'en formèrent un Platon ou un Cicéron, dans les
ténèbres du paganisme. Dieu, j'ose le dire, est moins absent du _Songe
de Scipion_ que de ces noirs traités de démonologie dont les auteurs
se disent chrétiens et catholiques.

--Monsieur l'abbé, prenez-y garde, dit le philosophe. Votre Cicéron
parlait avec abondance et facilité, mais c'était un esprit banal, et
il n'était pas beaucoup avancé dans les sciences sacrées. Avez-vous
jamais ouï parler d'Hermès Trismégiste et de la Table d'Émeraude?

--Monsieur, dit l'abbé, j'ai trouvé un très vieux manuscrit de la
Table d'Émeraude dans la bibliothèque de M. l'évêque de Séez, et je
l'aurais déchiffré un jour ou l'autre sans la chambrière de madame la
baillive qui s'en fut à Paris chercher fortune et me fit monter dans
le coche avec elle. Il n'y eut point là de sorcellerie, monsieur le
philosophe, et je n'obéis qu'à des charmes naturels:

_Non facit hoc verbis; facie tenerisque lacertis
Devovet et flavis nostra puella comis._

--C'est une nouvelle preuve, dit le philosophe, que les femmes sont
grandes ennemies de la science. Aussi le sage doit-il se garder de
tous rapports avec elles.

--Même en légitime mariage? demanda mon père.

--Surtout en légitime mariage, répondit le philosophe.

--Hélas! demanda encore mon père, que reste-t-il donc à vos pauvres
sages, quand ils sont d'humeur à rire un peu?

Le philosophe dit:

--Il leur reste les Salamandres.

A ces mots, frère Ange leva de dessus son assiette un nez épouvanté.

--Ne parlez pas ainsi, mon bon monsieur, murmura-t-il; au nom de tous
les saints de mon ordre, ne parlez pas ainsi! Et ne perdez point de
vue que la Salamandre n'est autre que le diable, qui revêt, comme on
sait, les formes les plus diverses, tantôt agréables, quand il
parvient à déguiser sa laideur naturelle, tantôt hideuses, s'il laisse
voir sa vraie constitution.

--Prenez garde à votre tour, frère Ange, répondit le philosophe; et
puisque vous craignez le diable, ne le fâchez pas trop et ne l'excitez
pas contre vous par des propos inconsidérés. Vous savez que le vieil
Adversaire, que le grand Contradicteur garde, dans le monde spirituel,
une telle puissance, que Dieu même compte avec lui. Je dirai plus:
Dieu, qui le craignait, en a fait son homme d'affaires. Méfiez-vous,
petit frère; ils s'entendent.

En écoutant ce discours, le pauvre capucin crut ouïr et voir le diable
en personne, à qui l'inconnu ressemblait précisément par ses yeux de
feu, son nez crochu, son teint noir et toute sa longue et maigre
personne. Son âme, déjà étonnée, acheva de s'abîmer dans une sainte
terreur. Sentant sur lui la griffe du Malin, il se mit à trembler de
tous ses membres, coula dans sa poche ce qu'il put ramasser de bons
morceaux, se leva tout doucement et gagna la porte à reculons, en
marmonnant des exorcismes.

Le philosophe n'y prit pas garde. Il tira de sa veste un petit livre
couvert de parchemin racorni, qu'il tendit tout ouvert à mon bon
maître et à moi. C'était un vieux texte grec, plein d'abréviations et
de ligatures, et qui me fit tout d'abord l'effet d'un grimoire. Mais
M. l'abbé Goignard ayant chaussé ses besicles et placé le livre à la
bonne distance, commença de lire aisément ces caractères, plus
semblables à des pelotons de fil à demi dévidés par un chat, qu'aux
simples et tranquilles lettres de mon saint Jean-Chrysostôme où
j'apprenais la langue de Platon et de l'Évangile. Quand il eut terminé
sa lecture:

--Monsieur, dit-il, cet endroit s'entend de cette sorte: "_Ceux qui
sont instruits parmi les Égyptiens apprennent avant tout les lettres
appelées épistolographiques, en second lieu l'hiératique, dont se
servent les hiérogrammates, et enfin l'hiéroglyphique._"

Puis, tirant ses besicles et les secouant d'un air de triomphe:

--Ah! ah! monsieur le philosophe, ajouta-t-il, on ne me prend pas sans
vert. Ceci est tiré du cinquième livre des _Stromates_, dont l'auteur,
Clément d'Alexandrie, n'est point inscrit au martyrologe, pour
diverses raisons que S. S. Benoît XI a savamment déduites, et dont la
principale est que ce Père errait souvent en matière de foi. Cette
exclusion doit lui être médiocrement sensible, si l'on considère quel
éloignement philosophique, durant sa vie, lui inspirait le martyre. Il
y préférait l'exil et avait soin d'épargner un crime à ses
persécuteurs, car c'était un fort honnête homme. Il écrivait avec
élégance; son génie était vif, ses moeurs étaient pures, et même
austères. Il avait un goût excessif pour les allégories et pour la
laitue.

Le philosophe étendit le bras, qui, s'allongeant d'une manière
prodigieuse, autant du moins qu'il me parut, traversa toute la table
pour reprendre le livre des mains de mon savant maître.

--Il suffit, dit-il en remettant les _Stromates_ dans sa poche. Je
vois, monsieur l'abbé, que vous entendez le grec. Vous avez assez bien
rendu ce passage, du moins quant au sens vulgaire et littéral. Je veux
faire votre fortune et celle de votre élève. Je vous emploierai tous
deux à traduire, dans ma maison, des textes grecs que j'ai reçus
d'Égypte.

Et se tournant vers mon père:

--Je pense, monsieur le rôtisseur, que vous consentirez à me donner
votre fils pour que j'en fasse un savant et un homme de bien. S'il en
coûte trop à votre amour paternel de me l'abandonner tout à fait,
j'entretiendrai de mes deniers un marmiton pour le remplacer dans
votre rôtisserie.

--Puisque votre Seigneurie l'entend ainsi, répondit mon père, je ne
l'empêcherai point de faire du bien à mon fils.

--A condition, dit ma mère, que ce ne soit point aux dépens de son
âme. Il faut me jurer, monsieur, que vous êtes bon chrétien.

--Barbe, lui dit mon père, vous êtes une sainte et digne femme, mais
vous m'obligez à faire des excuses à ce seigneur sur votre
impolitesse, qui provient moins, à la vérité, de votre naturel qui est
bon que de votre éducation négligée.

--Laissez parler cette bonne femme, dit le philosophe, et qu'elle se
tranquillise, je suis un homme très religieux.

--Voilà qui est bon! dit ma mère. Il faut adorer le saint nom de Dieu.

--J'adore tous ses noms, ma bonne dame, car il en a plusieurs. Il se
nomme Adonaï, Tetragrammaton, Jehovah, Otheos, Athanatos et Schyros.
Et il a beaucoup d'autres noms encore.

--Je n'en savais rien, dit ma mère. Mais ce que vous en dites,
monsieur, ne me surprend pas; car j'ai remarqué que les personnes de
condition portaient beaucoup plus de noms que les gens du commun. Je
suis native d'Auneau, proche la ville de Chartres, et j'étais bien
petite quand le seigneur du village vint à trépasser de ce monde à
l'autre; or je me souviens très bien que, lorsque le héraut cria le
décès du défunt seigneur, il lui donna autant de noms, peu s'en faut,
qu'il s'en trouve dans les litanies des saints. Je crois volontiers
que Dieu a plus de noms que le seigneur d'Auneau, puisqu'il est d'une
condition encore plus haute. Les gens instruits sont bien heureux de
les savoir tous. Et, si vous avancez mon fils Jacques dans cette
connaissance, je vous en aurai, monsieur, beaucoup d'obligation.

--C'est donc une affaire entendue, dit le philosophe. Et vous,
monsieur l'abbé, il ne vous déplaira pas sans doute de traduire du
grec; moyennant salaire, s'entend.

Mon bon maître qui rassemblait depuis quelques moments les rares
esprits de sa cervelle qui n'étaient point déjà mêlés désespérément
aux fumées des vins, remplit son gobelet, se leva et dit:

--Monsieur le philosophe, j'accepte de grand coeur vos offres
généreuses. Vous êtes un mortel magnifique; je m'honore, monsieur,
d'être à vous. Il y a deux meubles que je tiens en haute estime, c'est
le lit et la table. La table qui, tour à tour chargée de doctes livres
et de mets succulents, sert de support à la nourriture du corps et à
celle de l'esprit; le lit, propice au doux repos comme au cruel amour.
C'est assurément un homme divin qui donna aux fils de Deucalion le lit
et la table. Si je trouve chez vous, monsieur, ces deux meubles
précieux, je poursuivrai votre nom, comme celui de mon bienfaiteur,
d'une louange immortelle et je vous célébrerai dans des vers grecs et
latins de mètres divers.

Il dit, et but un grand coup de vin.

--Voilà donc qui est bien, reprit le philosophe. Je vous attends tous
deux demain matin chez moi. Vous suivrez la route de Saint-Germain
jusqu'à la croix des Sablons. Du pied de cette croix vous compterez
cent pas en allant vers l'Occident et vous trouverez une petite porte
verte dans un mur de jardin. Vous soulèverez le marteau qui est formé
d'une figure voilée tenant un doigt sur la bouche. Au vieillard qui
vous ouvrira cette porte vous demanderez M. d'Astarac.

--Mon fils, me dit mon bon maître, en me tirant par la manche, rangez
tout cela dans votre mémoire, mettez-y croix, marteau et le reste,
afin que nous puissions trouver demain cette porte fortunée. Et vous,
monsieur le Mécène...

Mais le philosophe était déjà parti sans que personne l'eût vu sortir.




Le lendemain, nous cheminions de bonne heure, mon maître et moi, sur
la route de Saint-Germain. La neige qui couvrait la terre, sous la
lumière rousse du ciel, rendait l'air muet et sourd. La route était
déserte. Nous marchions dans de larges sillons de roues, entre des
murs de potagers, des palissades chancelantes et des maisons basses
dont les fenêtres nous regardaient d'un oeil louche. Puis, ayant
laissé derrière nous deux ou trois masures de terre et de paille à
demi écroulées, nous vîmes, au milieu d'une plaine désolée, la croix
des Sablons. A cinquante pas au delà commençait un parc très vaste,
clos par un mur en ruines. Ce mur était percé d'une petite porte verte
dont le marteau représentait une figure horrible, un doigt sur la
bouche. Nous la reconnûmes facilement pour celle que le philosophe
nous avait décrite et nous soulevâmes le marteau.

Après un assez long temps, un vieux valet vint nous ouvrir, et nous
fit signe de le suivre à travers un parc abandonné. Des statues de
Nymphes, qui avaient vu la jeunesse du feu roi, cachaient sous le
lierre leur tristesse et leurs blessures. Au bout de l'allée, dont les
fondrières étaient recouvertes de neige, s'élevait un château de
pierre et de brique, aussi morose que celui de Madrid, son voisin, et
qui, coiffé tout de travers d'un haut toit d'ardoises, semblait le
château de la Belle au Bois dormant.

Tandis que nous suivions les pas du valet silencieux, l'abbé me dit à
l'oreille:

--Je vous confesse, mon fils, que le logis ne rit point aux yeux. Il
témoigne de la rudesse dans laquelle les moeurs des Français étaient
encore endurcies au temps du roi Henri IV, et il porte l'âme à la
tristesse et même à la mélancolie, par l'état d'abandon où il a été
laissé malheureusement. Qu'il nous serait plus doux de gravir les
coteaux enchanteurs de Tusculum, avec l'espoir d'entendre Cicéron
discourir de la vertu sous les pins et les térébinthes de sa villa,
chère aux philosophes. Et n'avez-vous point observé, mon fils, qu'il
ne se rencontre sur cette route ni cabaret, ni hôtellerie d'aucune
sorte, et qu'il faudra passer le pont et monter la côte jusqu'au
rond-point des Bergères pour boire du vin frais? Il se trouve en effet
à cet endroit une auberge du _Cheval-Rouge_ où il me souvient qu'un
jour madame de Saint-Ernest m'emmena dîner avec son singe et son
amant. Vous ne pouvez concevoir, Tournebroche, à quel point la chère y
est fine. Le _Cheval-Rouge_ est autant renommé pour les dîners du
matin qu'on y fait, que pour l'abondance des chevaux et des voitures
de poste qu'on y loue. Je m'en suis assuré par moi-même, en
poursuivant dans l'écurie une certaine servante qui me semblait jolie.
Mais elle ne l'était point; on l'eût mieux jugée en la disant laide.
Je la colorais du feu de mes désirs, mon fils. Telle est la condition
des hommes livrés à eux-mêmes: ils errent pitoyablement. Nous sommes
abusés par de vaines images; nous poursuivons des songes et nous
embrassons des ombres; en Dieu seul est la vérité et la stabilité.

Cependant nous montâmes, à la suite du vieux valet, les degrés
    
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