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tous les coins de l'église et même du parvis, vers la Sainte-Table.
Bougons, rogues, des syllabes de jurons retenues sur leurs lèvres par la
majesté du lieu, ils joignaient les mains, mais distribuaient de
terribles coups de coude. Les faibles et les femmes dévoraient leurs
cris. D'irascibles cochets se laissaient bousculer sans colère, quitte à
traiter leurs voisins de la même façon. Le prêtre semblait abecquer une
nichée d'oisillons voraces.
Le soleil se levait sur cette scène. Les violettes et morbides couleurs
des verrines se ravivaient à ces ruissellements d'or fluide. Les
visages, tirés et blafards, reprenaient leur fleur de santé villageoise.
Les fanfreluches des bonnets et les fichus bariolés éclataient sur le
moutonnement des sarraux et des mantes.
Et la comtesse, embrassant le banc de communion, percevait jusqu'au
frémissement de ces bouches avides de la chair d'un Dieu et le mouvement
haletant de ces langues au contact de l'Holocauste.
La passion s'exaspérant jusqu'à l'éréthysme, une jalousie sacrilège
indisposait Clara contre le Ciel. Elle aurait voulu, elle, l'inassouvie,
se savoir désirée avec cette ferveur par ces simples; altérer du même
amour ces gosiers, provoquer cette pâmoison, cet accès de désir, ce
ravissement, cet oubli de tout, sauf d'un unique objet, chez cette horde
de marauds puissants.
Quand répandrait-elle par son approche, sur leurs physionomies rebourses
ou cruellement placides, cette expression d'idolâtrie suprême? Oui, il
semblait à la comtesse que la Vierge et son divin Fils lui eussent volé
la tendresse copieuse de ces violents.
Quelles délices leur procuraient-ils donc, le Saint des Saints et la
Toute Sainte pour les transfigurer ainsi?
Le prêtre suffisait à peine à nourrir ces affamés.
Rassasiés, la première rangée de communiants laissait retomber la nappe
et se relevait d'un même sursaut; d'autres, aussi safres, guettaient
les vides de la table et les comblaient.
A une de ces oscillations de la foule, produites par le va-et-vient des
attablées, la comtesse eut la vision de deux têtes juvéniles mises en
pleine lumière dans la flambée conquérante du jour.
Le désespoir, la jalousie, la passion souveraine lui firent renier
aussitôt cette foule convoitée si impérieusement une seconde auparavant.
Son épouvantable désir, surchauffé depuis le commencement de la messe,
fondit sur une seule proie. Elle cessa d'envier à Dieu le culte de ses
créatures, pour ne plus songer qu'à disputer Sussel Waarloos à Trine
Zwartlée.
Car c'était bien le Xavérien qui communiait à côté de sa future. Clara
apercevait le profil perdu du jeune homme penché doucement vers sa
bien-aimée.
La petite paysanne, de même, ne semblait pas détacher sa pensée de la
terre. Au moment de s'agenouiller, leurs prunelles, noyées d'une double
ferveur, s'étaient rencontrées.
Avant de monter vers Dieu, leurs prières se confondaient amoureusement.
XXXIV
La comtesse se laissa traîner par le courant des pèlerins et gagna
l'hôtel, affolée, au paroxysme de l'aberration. Elle se croisa avec le
comte qui se rendait à son tour à la messe. Il ne la vit pas;
d'ailleurs, il ne l'eût pas reconnue, enveloppée qu'elle était dans son
manteau de paysanne. Clara ne réfléchissait pas à ce qu'elle allait
entreprendre; elle ne se sentait qu'une volonté, ou mieux qu'un
instinct: parler aussitôt à Sussel Waarloos, empêcher à n'importe quel
prix son mariage; l'arracher, même par un esclandre, à cette Trine
Zwartlée.
A bout de moyens elle tenterait l'homicide: les tempêtes charnelles, les
ataxies débordaient sa conscience. Tout devait éclater. Ne pouvant être
à lui, éternellement frustrée dans son espoir, elle entendait qu'il ne
fût à personne.
Elle en avait assez de la comédie de sa vie. Elle ne craignait pas le
déshonneur public, la mort, elle irait à sa rencontre après s'être
vengée. Au moins se serait-elle montrée un moment sans masque, sous son
vrai jour, telle que l'avait créée la nature. Impudique et adultère,
oui; mais menteuse plus jamais. Elle se soulagerait en disant tout ce
qu'elle entretenait de désirs dans le sang, et de nostalgies dans le
coeur. Le monde l'exécuterait ensuite; n'importe, elle aurait au moins
respiré à l'aise quelques secondes, les premières de son long calvaire.
Une catastrophe valait mieux que ces énervantes refuites et que cette
suffocante hypocrisie.
Cette contrainte durait depuis son enfance. D'abord vagues et
passagères, par la suite les tentations s'étaient accumulées,
pressantes, formidables. Pourtant, malgré leurs assauts, Clara demeurait
physiquement pure. Dans la lutte douloureuse, presque héroïque, que sa
raison soutenait contre sa chair, avant cette nuit fatale du guet-apens
de Zoersel, la raison l'avait toujours emporté. Si la comtesse n'était
pas parvenue à abroger la triste loi du corps, du moins s'était elle
flattée de l'éluder. Vierge jusqu'à son mariage, Clara s'était jurée de
n'être jamais adultère qu'en pensée. Et son parjure, sa chute même,
avait été une chute honteuse, une compromission. Aujourd'hui elle ne se
contenterait plus de cette lâche, incomplète et peu mutuelle rencontre.
Elle voulait non seulement être possédée par Sussel, mais elle entendait
que cette possession fût consciente et volontaire, le résultat d'un
amour réciproque. S'il consentait--et il consentirait--ils fuiraient
ensemble. C'est à peine si, dans son éréthysme, elle songea un seul
instant à Warner.
Rentrée à l'hôtel, elle guetta de sa fenêtre la sortie de la messe et
fit mander Sussel Waarloos par le cocher.
Lorsque le Xavérien se trouva en présence de la comtesse, il fut frappé
du ravage de ses traits. Elle montrait un visage encore plus décomposé
que la veille sur la grand'route.
Avant qu'il eût eu le temps de s'informer de sa santé, elle lui signifia
que Trine Zwartlée ne conviendrait jamais à Sussel Waarloos et qu'elle
attendait de la sagesse du jeune fermier la rupture de cette alliance.
Le gars essaya de protester. Qui avait donc prévenu la comtesse contre
cette brave fille? Il n'y en avait pas dans le canton de plus honnête,
de plus laborieuse et de plus modeste. Quiconque disait le contraire
mentait. Et s'animant à l'idée que de méchantes langues salissaient sa
promise dans l'esprit de la dame, il demandait en grâce d'être confronté
avec les mauvais chrétiens, il les mettait bien au défi de répéter leurs
propos devant lui, car, pour sûr--foi de Waarloos--le menteur ne
sortirait pas vivant de ses mains.
La comtesse n'eut garde d'accepter l'épreuve que proposait le loyal
garçon. Elle continua pourtant de railler la candeur de Waarloos et
persista, par des réticences et des mots couverts, à mettre en doute
l'amour de Trine Zwartlée.
Sussel confirma respectueusement, mais non sans fermeté, sa foi dans cet
amour.
--Mais elle ne vous aime pas autant qu'on pourrait vous aimer! laissa
échapper Mme d'Adembrode.
Sussel, peu subtil, mit quelque temps à comprendre l'objection.
Embarrassé il tournait et retournait sa casquette entre ses doigts.
--Nous nous aimons comme il convient, croyons-nous, Madame, autant que
Dieu permet de s'aimer! finit-il par balbutier.
--Ne parlez pas de Dieu! interrompit-elle avec humeur. Il n'a rien à
voir dans votre ridicule assotement pour cette petite vachère....
Mais elle s'aperçut à l'air effarouché du gars qu'elle faisait fausse
route; aussi, quittant ce ton de sarcasme, elle força le Xavérien à
s'asseoir, se rapprocha de lui, et cessa de jouer un dédain bien loin de
son coeur. C'est câline, de l'angoisse dans les yeux, la voix sourde et
mouillée, qu'elle murmura:
--Sussel... mon brave Sussel, si une femme vous disait, prête à vous
prouver son dire: «Je vous aime plus que Trine peut vous aimer--oui,
plus que Dieu le permet, je vous aime de toutes mes forces, je vous aime
tellement que je ne sais vous voir uni à une autre femme; je vous
supplie au nom de cette immense tendresse de renoncer à cette Trine»,
Sussel si une femme vous parlait ainsi, que feriez-vous?
Le gars ne savait que répondre, son indignation était tombée et il
éprouvait à présent une vague inquiétude; un mystérieux attendrissement
le gagnait. Cependant la comtesse insistait.
--Elle n'a pas l'air de quelqu'un qui se moque; elle semble plutôt
souffrir! pensait Sussel, de plus en plus interloqué.
Comme elle lui répétait pour la troisième fois l'étrange hypothèse,
Sussel finit par déclarer qu'il plaindrait de toute son âme la payse qui
lui tiendrait des propos aussi biscornus, mais que ces lubies d'un
cerveau malade ne mettraient pas un instant obstacle au bonheur rêvé
avec la compagne de son choix.
Malgré l'accent convaincu que le Xavérien mit dans ses paroles, la
comtesse s'obstina. Elle parla plus clairement. Il n'y avait pas que des
paysannes au monde. D'autres femmes que celles de la campagne pouvaient
l'avoir remarqué. Et, toujours plus enveloppante, la voix et le regard
pleins de prières et de caresses, elle en vint à parler peu à peu de
certain rêve ineffable, avant-goût des joies du mariage, de ce rêve où
le rêveur crut expirer de délices en fondant entre les bras d'une
femme....
Et comme Sussel, comprenant l'allusion, sursautait et portait les mains
devant les yeux:
--Vous rougissiez en me racontant ce rêve, comme vous rougissez à
présent à ce seul souvenir! ajouta le comtesse. Mais j'ignore encore à
quelle époque et en quel lieu ce rêve vous visita?
Ah! combien le jeune paysan regrettait sa confidence! Que n'était-il en
ce moment à dix pieds sous terre. Il ne savait que conclure de ce
bizarre entretien. Tout ce qu'il entendait était nouveau pour ses
oreilles. Sa peur instinctive augmentait et pourtant une ineffable
langueur se mêlait à cet effroi.
Il essaya de faire diversion à ces influences troublantes. Il se leva
pour partir, en bredouillant une excuse; la seconde messe devait être
finie et les Xavériens de Santhoven attendaient sans doute leur
porte-drapeau pour se reformer en bon ordre.
La comtesse n'hésita pas à le retenir par la main et il y avait un si
impérieux pouvoir dans la pression prolongée de ces doigts de femme, le
charme inéprouvé de cette sensation était tel que le paysan dut se
rasseoir, sans volonté, plus gauche qu'après les libations du dimanche,
une chaleur dans le dos, la gorge serrée, les yeux obstrués de vapeurs
et des battements aux tempes.
Ce trouble n'échappa point à la comtesse.
--Eh bien, Sussel, reprit-elle, je sais, sans que vous me l'ayez dit,
l'endroit et l'époque de votre rêve. C'était au château d'Alava, la nuit
même de la bagarre de Zoersel.... Croyez-vous toujours, Sussel, que ce
bonheur presque meurtrier était une illusion?
Sussel demeura plus pantois que s'il avait eu devant lui la vieille
sorcière de Wortel.
--Au nom de mon salut éternel, que voulez-vous dire? bégayait-il en
ébauchant un geste de terreur.
Elle ne le fit pas languir. Avant qu'il eût pu s'en défendre, elle lui
jeta les bras autour du cou et, haletante, la bouche collée à son
oreille, elle se confessa:
--Comprenez-vous à quel point on peut vous aimer? râlait-elle, éperdue.
C'était moi la femme dans ce rêve de perdition.... Oh! je t'aime à la
rage. Tu ne sauras jamais combien je t'aime....
Ces bras satinés, cette haleine de femme, ce contact, ce souffle
achevaient d'affoler Sussel. Les bouillonnements de la sève
l'entraînaient dans des vertiges. Les bras robustes du paysan
répondirent à l'étreinte de la jeune femme; il l'emportait en maître
fougueux, presque brutal. Il n'y avait plus de comtesse et de paysan, il
y avait un mâle puissant et une femme altérée de cette force; il y
avait la conjonction effrénée de deux désirs.
Mais, brusquement des vagissements partirent du fond de la chambre.
Elle, pâmée retint Waarloos qui se dégageait: «Ne fais pas attention...
c'est notre enfant.»
Notre enfant! Il répéta, hébété, ces deux mots. Et le charme se rompit.
Sussel redevenait lucide. Ce petit être pour la naissance de qui
Santhoven venait processionnellement remercier la Vierge n'était donc
pas un d'Adembrode; c'était un Waarloos. Un Waarloos! La comtesse jouait
une comédie infâme; ce pèlerinage était un défi porté au Ciel. On
invoquait la Vierge au profit de l'adultère, on rendait la Madone
complice d'une abominable usurpation. Et lui, Sussel, trempait dans ce
crime.
A l'idée du sacrilège, le sang du gars se glaça, ses moelles refluèrent,
ses nerfs se détendirent! le ressort du spasme était brisé. Le fanatisme
matait la chair.
Il fut d'abord atterré, incapable du moindre mouvement.
Jusqu'à ce matin, le jeune paysan ne s'était jamais représenté femme
plus noble, plus immaculée que Mme d'Adembrode; il la vénérait à
l'égal d'une sainte en réservant son amour profane et charnel pour la
petite fermière de Grobbendonck et il aurait mille fois douté de la
fidélité de sa fiancée plutôt que de soupçonner un instant la grande
dame. Il se rappela, en cette seconde terrible, les bontés de la
comtesse, ses convictions ardentes, sa charité sans bornes et surtout
les soins qu'elle lui avait prodigués après l'échauffourée de Zoersel.
Et voilà que cette élue n'était plus qu'une femme, et non seulement une
femme faible et peccable, mais la pire, la plus méprisable des femmes,
une menteuse, traître à son mari, traître à Dieu, une adultère et une
félone qui avait sali l'écusson des marquis de Ryen, bafoué Notre
Gentille Dame, renié le Saint Sacrement du mariage!
Il s'était dégagé en la repoussant avec dégoût, il éprouvait des envies
de la battre et en même temps de pleurer sur elle comme sur une morte.
Il voulut fuir. Elle le rattrapa par la blouse; il le lui fallait et
cette fois, bien éveillé et conscient; cramponnée à ses hanches comme
une noyée à une épave, elle se laissa traîner par la pièce. Au risque de
les meurtrir, il parvint à détacher les mains de la comtesse. Elle le
vit perdu à tout jamais pour elle. Elle se rua, le rattrapa encore:
--Pitié! gémissait-elle, n'achève pas de me damner.... Hier soir, quand
je vous ai vus, cette Trine et toi, sur la route, ce matin surtout à la
communion, lorsque vos visages s'attiraient je suis descendue au fond de
l'Enfer.... Je ne te demande même pas de m'aimer.... Je deviens
raisonnable vois.... Nous ne nous reverrons plus.... Mais renonce à
cette paysanne.... Je n'implore que cette grâce-là... ou, si tu tiens à
cette espèce et persistes à l'épouser, tue-moi, tue-moi comme une
gueuse... si tu ne veux même pas me tuer, un autre frappera sans
hésiter, lui... Essaie plutôt.... Ah! je ne reculerai pas devant le
scandale.... Épouse-la cette grosse fille, et je dirai à mon mari, au
comte d'Adembrode, à ton bienfaiteur, au descendant des bienfaiteurs de
tes ancêtres, je lui dirai qui est le père de ce garçon adoré, le vrai
père de l'héritier de cette illustre maison. Et il devra me croire! Car
alors sa jalousie lui révélera la ressemblance entre cet enfant et
Sussel Waarloos.... Toi d'abord tu ne la nieras pas cette
ressemblance!... Regarde!...
Et elle écarta les rideaux du berceau de dentelles ou sommeillait le
jeune comte.
Machinalement, poussé par une curiosité anxieuse, il s'approcha de la
couchette et se pencha sur le petit être. L'enfant promettait d'être
beau et vigoureux comme un Waarloos et une Mortsel, mais aucun de ses
traits n'appartenait aux descendants de Rohingus, premier prince de
Ryen.
Fasciné le père ne songea plus à partir.
--Eh bien! dit-elle, doutes-tu encore à présent? Persistes-tu à te
marier? Tes camarades, le comte, Trine surtout ne croiront jamais à
cette histoire de somnambulisme et de fièvre chaude, à cet homme dont
une femme a abusé?--ajouta, Clara, avec un rire effrayant de ménade, un
rire qui ne passait pas le noeud de la gorge.--Est-ce que de pareilles
aventures arrivent? Ils te traiteront d'ingrat et d'infidèle... je te
ferai chasser par ton bienfaiteur et renier par ta promise!
Elle annonçait ces intentions avec une véritable furie, d'un ton si
diabolique, qu'elle exaspéra le jeune paysan et qu'en ce moment il ne
vit plus en elle qu'une usurpatrice, une possédée, le mauvais génie du
comte Warner d'Adembrode. Il secoua ses derniers scrupules et indigné,
méprisant, il se campa devant elle, se croisa les bras, et la regarda
dans le blanc des yeux:--Vrai, vous feriez cela?--prononça-t-il terrible
comme un justicier.--Les nobles de la ville avaient donc raison
lorsqu'ils condamnèrent notre maître parce qu'il épousait une femme de
votre espèce....
Clara reçut cette insulte comme une foudroyante décharge d'électricité.
Rien n'aurait pu l'atteindre plus profondément et plus cruellement que
ce mépris du simple paysan, d'un être en dessous d'elle, auprès de qui
elle aspirait à descendre et qui, non content de la rebuter pour une
infime maraude, la ravalait sous lui, qui, d'un mot, venait de l'écraser
comme une courtilière sous son sabot de manant.
Sussel, qui la dévisageait, s'effraya, à peine eut-il prononcé ces
paroles, de la souffrance que trahissait la physionomie de la
malheureuse. Il avait pratiqué une opération suprême, son scalpel
taillait en pleine chair, le coup devait la tuer ou la guérir.
Mais la réaction chez le paysan fut encore plus instantanée que chez sa
victime.
Repris d'affection pour la coupable, et évoquant la généreuse et
secourable comtesse d'antan, une voix lui disait même que si cette
créature d'élite était tombée de son piédestal, c'était à cause de lui
et qu'il ne lui appartenait donc pas de la marquer comme un bourreau.
Il s'agenouilla, suffoquant de tristesse et de remords.
Elle, atrocement pâle, inerte, demeura quelques secondes sans entendre
les actes de contrition du jeune paysan; puis, les yeux hagards, elle
parut sortir d'une évocation lointaine.
Ce fut d'une voix douce, brisée, d'une voix éteinte comme si toute une
existence ancienne la séparait de l'atmosphère ambiante et de la minute
actuelle, qu'elle dit à Sussel en le forçant de se relever:
--Moi vous pardonner, mon ami? C'est vous qui devriez me pardonner, vous
et le monde, et le ciel que j'ai offensés.... Merci plutôt de m'avoir
rappelée à la conscience.... Va, enterrons ce terrible secret dans notre
coeur; enterrons-le, non par égard pour moi qui mérite tous les
opprobres, mais par pitié pour le comte, pour toi, et surtout pour notre
enfant.... Va, Sussel, adieu, embrasse ce petit être innocent, ton
fils... le futur maître de tes autres fils..., des fils que te donnera
ta Trine chérie... sois heureux en ta femme et en tes enfants, mon
Sussel.... Adieu....
Il colla ses lèvres de paysan au front du petit Jean, et se retira l'âme
déchirée, cachant mal son bouleversement, chérissant toujours Trine,
mais s'avouant l'aimer avec moins de plénitude et de sérénité.
C'était comme si l'ange de leur foyer avait déployé ses ailes et pris
son essor pour ne plus jamais revenir.
Cependant, au dehors, le cortège des paysans se reformait. Les pèlerins
des mêmes paroisses se groupaient derrière leurs prêtres et leurs
anciens. Les chevaux, des drapelets de papier peinturé passés dans leurs
oreillères, hennissaient joyeusement et grattaient la terre de leurs
sabots. Le soleil matinal incendiait les étoiles d'or du dôme.
Lorsque le comte et la comtesse rejoignirent ceux de Santhoven, un
dernier cantique à la Vierge montait de la multitude. Tous
s'agenouillèrent, le visage tourné vers l'église pour recevoir la
bénédiction du doyen de Montaigu.
Sussel priait aux côtés de Trine. L'air grave de son promis frappa la
jeune fille, et elle remarqua que le fier gars n'agitait plus aussi
crânement qu'à l'arrivée de la bannière des Xavériens.
La comtesse récitait la salutation angélique, la prière des prières,
avec une exaltation de naufragée qui appelle au secours. Elle disait:
«Je vous salue, Marie, pleine de grâces, le Seigneur est avec vous....
Vous êtes bénie entre toutes les femmes et le fruit de vos entrailles
est béni...»
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