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Avec ce tact et cette rouerie de la femme amoureuse et jalouse, elle
provoqua les confidences du jeune homme. Sussel avoua courtiser depuis
un an, à l'insu de sa mère, Trine Zwartlée, la fille d'un fermier de
Grobbendonck, rencontrée à la kermesse de cette paroisse, et aux détails
dans lesquels entra l'amoureux, détails corroborant ceux qu'il avait
révélés pendant son sommeil, la comtesse apprit à n'en plus douter que
sa rivale était cette même Trine Zwartlée. A présent, elle voulut savoir
aussi par quelles phases avaient passé leurs amours.
Sussel, adroitement interrogé, déclara que sa promise ne se laisserait
jamais «toucher» avant le mariage. Et l'expansif amoureux s'anima,
s'étendit sur le portrait et sur les mérites de son accordée; il en
parla si longuement, il en fit un tel éloge, mit un tel accent de
sincérité dans sa parole, un tel feu dans ses yeux bruns, tant de
loyauté dans sa physionomie, que Clara ne douta plus de l'ardeur de ses
sentiments pour cette jeune paysanne. Sussel tenait surtout à convaincre
la comtesse de la pureté de leurs rapports, et revenait toujours sur la
vertu et la modestie de Trine. En parlant de son amie, la voix du jeune
homme retrouvait ces troublantes harmonies et ses regards se veloutaient
de cette irrésistible tendresse qui avaient tant bouleversé la comtesse
cette nuit où le somnambule s'adressait au fantôme de la petite
paysanne. Sussel confia encore à Clara qu'ils comptaient s'unir dans
quelques mois et la supplia, à ce propos, de bien vouloir pousser avec
le comte à ce mariage: «Car, disait-il, les Zwartlée ont moins de bien
que les Waarloos; ils ne rencontrèrent pas comme nous de généreux
d'Adembrode pour les faire prospérer, et je crois que ma mère, si
jalouse de moi, commencera par s'opposer à mon bonheur.»
Et la comtesse, torturée comme on doit l'être dans l'éternelle nuit,
promettait d'user de toute son influence sur la vieille fermière, ce qui
l'exposait aux effusions reconnaissantes du fiancé de Trine Zwartlée.
C'est dans cette circonstance surtout qu'elle faillit éclater et choir
du haut de l'autel, inaccessible à de charnels désirs, que Sussel lui
érigeait dans son coeur; c'est alors qu'elle manqua de s'offrir à lui
et se jeter brutalement à son cou. Les obstacles ragoûtaient la passion
de la dévoyée. A présent elle aimait avec désespoir.
Une pensée seule la consolait, celle que l'autre ne se laissait pas
«toucher». Elle affectait de douter des affirmations de Sussel rien que
pour lui entendre redire cette chose calmante comme un baume.
Un jour qu'elle jouait de nouveau cette incrédulité, le jeune métayer
défendit son élue avec plus d'exaltation encore que d'habitude.
--Et ce n'est pas, déclara-t-il d'un ton résolu, que je n'aie essayé de
la séduire... J'étais beaucoup moins raisonnable que la blondine!... Il
y a des moments ou je suis capable comme un autre de faire une
bêtise--ici il rougit et balbutia.--Oui, pour tout dire, le soir même où
je me déclarai, j'ai voulu la contraindre et n'y suis parvenu!
Heureusement!... Écoutez, madame, elle n'a été ma femme, ma vraie femme
qu'une fois... dans un rêve, un seul rêve où je crus mourir de bonheur
en me fondant dans ses bras!...
Cette fois encore, Clara sachant quelle nuit il fit ce rêve, parvint à
se taire et à dissimuler, mais, pour ne plus s'exposer à une tentation
aussi féroce, elle évita depuis lors de douter de la vertu de Trine
Zwartlée.
Comme elle l'avait promis au Xavérien elle recommanda, malgré le voeu de
son être intime, la petite vachère de Grobbendonck à la mère Waarloos et
eut facilement raison des répugnances de la vieille paysanne. Kathelyne
mit même tant d'empressement à se rendre au désir de la noble dame
qu'elle proposa de célébrer les noces le premier jour que Sussel
pourrait se tenir debout. Mais Clara combattit cette précipitation:
--Le comte, ajouta-t-elle, fidèle aux traditions de ses aïeux, s'occupe
de l'établissement de son «cousin», et il désire caser le nouveau ménage
Waarloos dans une ferme nouvelle; il fera présent au jeune couple, non
seulement de leur chaume, mais encore d'un fort lopin de terre. Il leur
faut donc patienter quelques mois.
Sussel, un peu marri d'abord, n'eut garde de s'opposer à cette
combinaison. Il avait une absolue confiance en Clara. Il la vénérait
trop pour suspecter un moment les vrais motifs qui lui dictaient cet
ajournement. A la vérité, Clara, décidée à se rattacher Sussel à tout
prix, cherchait le moyen d'empêcher ce mariage, et en attendant elle
avait voulu gagner du temps.
--Je parlerai à Trine de ce que vous faites pour nous, aussitôt que je
pourrai me rendre à Grobbendonck--disait Sussel.--Elle sera bien
heureuse et vous chérira autant que ma mère et moi. Mais, comme d'après
le docteur j'en ai encore pour quelques semaines à me tenir tranquille,
n'ajouteriez-vous pas aux trésors de bontés que vous avez eues pour moi
celle de permettre à Trine Zwartlée de venir me voir ici?...
Mme d'Adembrode se garda bien de dire que Trine s'était présentée
plusieurs fois à la porte du château, mais qu'on l'avait toujours
renvoyée en invoquant la consigne donnée par le médecin. A présent que
l'entrée en convalescence du Xavérien n'était plus un secret, force fut
à la comtesse d'aquiescer au désir de Sussel.
Entrant un matin dans la chambre de Waarloos, elle le trouva conversant
avec une jeune villageoise fraîche et potelée, un peu boulotte, rieuse,
les plus beaux yeux de saphir, l'air espiègle et vaillant, embaumant la
santé et la vertu. C'était Trine Zwartlée. La comtesse s'avoua la
gentillesse et les appétissants dehors de cette contadine de dix-huit
ans. A côté de Clara, elle représentait un type assez vulgaire; c'était
une plante rustique, savoureuse et vivace, plutôt qu'une fleur de
beauté.
--Et pourtant, se disait la comtesse, les charmes de la petite paysanne
l'emportent sur les miens, puisque ce sont ceux-là que subissait Sussel
Waarloos.
Elle se fit derechef violence pour cacher sa rancoeur et accueillir
amicalement cette friande pataude. Naïve et ingénue, Trine trouva Mme
la comtesse d'Adembrode aussi belle et aussi bonne qu'on la renommait
jusqu'à Grobbendonck; elle se laissa prendre aux petites attentions de
la grande dame; en fille de paysans positifs, elle se réjouit de
l'arrangement proposé pour leur mariage par les châtelains d'Alava, et
railla même l'impatience de son promis. Elle revint plusieurs fois au
château, plus flattée et touchée que chiffonnée par l'obstination que
mettait la comtesse à assister à leurs entretiens.
La guérison de Sussel s'achevait, il était aussi valide, peut-être plus
robuste qu'auparavant. Grâce à de puissantes interventions mises en
oeuvre par Warner, l'échauffourée de Zoersel n'avait eu pour épilogue
que la condamnation du généreux Pierlo à quelques heures de prison et à
une amende, remboursée par les maîtres d'Alava. Aucun autre Xavérien
n'avait été inquiété. Les héros du métingue s'étaient peu souciés
d'ailleurs de faire du bruit autour de l'avortement de leur apostolat en
Campine.
Sussel aurait donc pu prendre la direction des travaux de la ferme
paternelle, mais la comtesse, alléguant que le jeune paysan devait
encore se ménager, et éviter les trop rudes besognes des champs, le fit
retenir au château par son mari, et employer aux menus travaux du
jardinage.
Des semaines se succédèrent. La comtesse consentit enfin, de crainte de
trahir ses sentiments, au retour de Sussel à la Tremblaie. Il partit un
jour avec sa mère, après le coucher du soleil.
Du perron du château, Clara les vit cheminer, s'éloigner lentement. Une
impression étrange la surprit. Au fur et à mesure que décroissait, dans
le crépuscule hivernal, la haute silhouette du gars, elle sentait
diminuer le volume de son coeur; celui-ci semblait se fondre, ou mieux,
s'enfoncer, choir lourdement de sa poitrine vers ses reins.
Une horrible faiblesse la paralysait; elle avait froid aux extrémités,
elle chancelait, et tout à coup ce fut comme si son coeur battait dans
ses entrailles.
Rentrée défaillante au bras de son mari, elle s'alita.
Warner, très alarmé, quérit le médecin de Viersel. L'homme de l'art,
ayant examiné longuement la malade, annonça au comte, avec une gravité
complimenteuse et un peu goguenarde, que la maladie de madame était de
celles dont il croyait devoir les féliciter tous les deux. M.
d'Adembrode pensa étouffer le médecin dans ses bras, et, débordant de
jubilation, ses yeux interrogèrent le regard de la patiente allanguie.
Elle répondit par un faible «oui», devint livide et tomba sans
connaissance dans les bras de son époux exultant.
Trois mois s'étaient écoulés depuis le métingue de Zoersel.
XXX
Le dimanche de Pentecôte, au mois de juin vers sept heures du soir, une
longue caravane de pèlerins suivait la chaussée bordée de ces ormes qui
n'ont plus d'âge, continuant depuis Aerschot jusqu'à Montaigu. La
plupart étaient des habitants de Lierre qui étaient partis de cette
ville, à l'aube.
Leur cortège, renforcé de quelques confréries des villages environnants,
n'avait fait étape qu'à Heyst dit _op den berg_--ce qui signifie sur la
montagne--et à Aerschot. Devant, marchaient les hommes, presque tous en
blouse et en casquette, s'appuyant sur leur rondin de cornouiller, les
grègues et les chaussures poudreuses. Puis venaient les femmes,
endimanichées, les matrones, les fermières, la tête prise dans ces
grands bonnets campinois, dont les ailes de dentelle badinaient aux
souffles intermittents de la brise crépusculaire et sur lesquels se
cabrait un chapeau en forme de cabriolet, garni de larges et longues
brides de soie gros grain et à ramages;--les jeunes filles en cornette
blanche ornée de blondes, de guipures, de bouquets de fleurs, de coques
vertes ou bleues.
De poupines figures de fillettes s'encadraient encore dans ce casque de
cuir foncé, coiffure délicieusement martiale qui prêtait aux roses
blondines un air de valkyries enfants et que les modes urbaines
repoussent de plus en plus de la banlieue vers les confins de la Campine
jusqu'à ce qu'il aille rejoindre la kyrielle de moeurs caractéristiques,
de pittoresques usages, de costumes nationaux déjà tombés en désuétude
ou abolis.
Chez toutes, un chapelet s'enroulait autour du poignet et quelques-unes
pressaient un livre de prières dans leurs mains jointes contre leurs
poitrines.
Des mères portaient dans leur giron le nourrisson, le culot, oscillant à
leur marche hommasse de rudes travailleuses et les pères tenaient à la
main des enfants plus âgés qui, fatigués, se faisaient remorquer ou,
distraits par le paysage, trébuchaient et s'attiraient des rebuffades.
On avisait, parmi cette traînée, les anciens de leurs clochers, chenus
et voûtés, des gars maflus dans toute la robustesse de la vie rustique,
des adolescents farouches qu'abêtissait leur puberté naissante, de roses
et blondes pucelles dissimulant à peine l'éclat provoquant de leurs yeux
smaragdins sous la frange ombreuse des cils--ainsi se cache la blavelle
entre les faisceaux d'épis.
A la tête plusieurs prêtres: le doyen de Lierre et les curés des bourgs
représentés, accompagnés de leurs marguilliers et fabriciens; ceux-ci,
des vétérans engoncés dans leur longue redingote, récitaient les
litanies de la Vierge. Et les ouailles répondaient sur un ton suppliant,
en traînant la voix: _Ora pro nobis--Miserere--Amen_.
Pleins de ferveur, ils priaient presque sans interruption depuis leur
départ, au point de s'enrouer et de chercher leur salive. La poussière
soulevée par leur colonne picotait les yeux. Les vêtements moites et
chiffonnés adhéraient à la peau, la transpiration coulait de leurs
fronts: ils n'y prenaient garde.
Quelques-uns, en accomplissement d'un voeu, avaient fait la route
déchaux et emportaient leurs souliers attachés au cou par une corde.
Ils marchaient comme sur des braises; les ampoules, crevées à la pointe
des pavés, saignaient; la poussière poivrait leurs plaies; ils
traînaient la jambe, mais ne se plaignaient pas. Un rictus de martyr,
exprimant plus de béatitude que de souffrance, convulsait leurs faces.
A la suite des pèlerins, cahotaient et grinçaient trois spacieux omnibus
et plusieurs charrettes maraîchères, bâchées de toile blanche. Ces
véhicules charriaient les infirmes, les malades, les variqueux et aussi
plusieurs pèlerins, frappés d'insolation au milieu de la bruyère nue.
Après, venait un landau armoirié, d'un modèle antique mais confortable,
attelé de deux magnifiques carrossiers bai, qu'un cocher en livrée
sombre maintenait difficilement au pas.
Dans la voiture sommeillait une nourrice avec son poupon emmailloté dans
l'eider, les dentelles et le satin, tous deux anonchalis par cette
longue étape.
Un peu en arrière de la foule, immédiatement avant les diligences,
marchaient deux personnes que leur physionomie comme leur mise
distinguaient du gros de la caravane. C'étaient les maîtres du landau,
le comte et la comtesse d'Adembrode. Le diagnostic favorable des
médecins se vérifiait. La Vierge venait d'exaucer le voeu de Warner en
lui accordant un garçon superbe. Reconnaissant, il avait voué le nouveau
comte Jean d'Adembrode à la Gentille Dame et pour remercier la toute
puissante médiatrice, il allait avec la mère, l'enfant et tous ses
féaux, fermiers et métayers, l'adorer dans un de ses temples d'élection.
La psalmodie monotone des pèlerins, toujours reprise et toujours
interrompue, semblait la respiration de la plaine oppressée. A présent,
en même temps que se rabattait la poussière, avec l'ombre, de la
fraîcheur sourdait des prairies et drapait d'une brume bleuâtre la
contrée morne. Sous les arbres régnait un suggestif clair obscur et,
entre les troncs rugueux, alignés comme les fûts d'une colonnade, on
découvrait à l'infini le damier des prés et des guérets éclairé par les
pâles rayons jaunes du couchant.
L'alouette ne grisollait plus en pointant au-dessus des moissons, comme
lorsqu'ils s'étaient mis en route; le rossignol préludait à peine.
Seuls, les grillons et les grenouilles mêlaient à la lamentation des
voix humaines leurs appels rauques ou stridents; et un essieu fatigué se
plaignait.
A un dernier crochet de la route, ceux de la tête aperçurent devant eux,
aux bout de la drève, la basilique renommée. L'imposante rotonde se
détachait sur la trame rosâtre du ciel; au bout de l'avenue obscure, le
dôme parsemé d'étoiles dorées chatoyait dans les derniers prestiges du
soleil.
C'était le Port.
De rauques cris d'allégresse saluèrent l'apparition du sanctuaire des
Miracles. Les pacants étendaient avidement les bras vers la coupole
sacrée et les agitaient comme des ailes. Quelques-uns se daubaient la
poitrine, d'autres fringuaient, d'autres s'accolaient, des femmes
tombaient à genoux et, prosternées, leurs lèvres allaient humecter la
terre; d'aucuns, béats, ne bougeaient plus et sentaient courir sous leur
cuir le frisson de l'horreur sacrée; des jeunes gens faisaient le
moulinet avec leur casquette, lançaient leur bâton et le rattrapaient,
et des larmes coulaient le long des joues parcheminées des vieux devant
ce temple si souvent revu mais qu'ils ne reverraient plus peut-être.
Cette exaltation effaroucha les pies logées dans les faîtes des arbres
et, poussant des cris, elles tournoyèrent quelque temps au-dessus de la
plaine avant de regagner leur nid.
Haletants, après le terme de leur traite, la caravane s'ébranlait en
redoublant de jambes, mais sur l'ordre des prêtres on prit d'abord le
temps de reformer les rangs un peu débandés. Il fallait pénétrer en
belle ordonnance, dans la ville privilégiée.
Le comte d'Adembrode avisa dans le groupe des Xavériens de Santhoven un
gars qui se distinguait par sa frénésie à la vue du sanctuaire.
--Hé Sussel Waarloos! appela Warner.
Le jeune homme, interrompu dans sa pantomime turbulente, accourut un peu
pantois vers ses maîtres. Il allait se marier au retour du pèlerinage.
Warner lui avait fait don d'une ferme et de plusieurs hectares de bonne
terre. La comtesse, ne trouvant plus de prétexte pour ajourner ce
mariage, avait été invitée par son mari à en fixer elle-même la date.
Depuis ce jour, elle semblait éviter les Waarloos. Elle ne se rendait
plus que de loin en loin chez la vieille Kathelyne et n'adressait à son
favori d'autrefois, lorsqu'elle le rencontrait dans la campagne, que de
rares paroles. C'est à peine si elle s'informait de Trine.
Les braves gens attribuaient cette froideur à des lubies provenant de
l'état «sanctifié» de leur bonne dame.
Sussel, tout réjoui de l'heureux événement qui se préparait, avait, un
des premiers, félicité Clara!
Lorsque survint la délivrance, ce fut une fête dans toute la contrée. Au
jour des relevailles, les paysans remarquèrent avec étonnement l'air
triste et languissant de l'heureuse mère. Le comte Warner s'en
apercevait aussi, mais ne s'en inquiétait pas, imputant cette langueur
dolente aux suites des couches. La naissance d'un héritier l'avait
littéralement rendu fou de joie. Et quel fils! Un bébé digne de
rivaliser avec les enfants les mieux en chair du pays. Rien d'étonnant
que ce vigoureux rejeton eût épuisé sa mère. Mais la comtesse était
femme à reprendre rapidement son opulente santé.
Au moment où Sussel s'était approché, la casquette à la main, saluant
son généreux protecteur d'un bonjour sonnant en plein la joie de vivre,
Clara ne lui fit qu'une simple flexion de la tête, et s'éloigna de
quelques pas, tandis que le comte donnait des instructions au jeune
pèlerin.
XXXI
Depuis son accouchement, la comtesse n'avait pas recouvré sa carnation
rubénienne, mais chaque fois qu'elle revoyait Waarloos elle se sentait
devenir blanche et froide comme s'il ne lui restait plus une goutte de
sang.
Son mari, invoquant sa faiblesse, avait voulu la détourner de l'idée de
participer au pèlerinage. Elle s'entêta à l'accompagner, consentant tout
au plus à faire en voiture la plus grande partie du trajet.
C'est que la présence de Sussel à ces actions de grâce l'attirait
impérieusement.
Lui se rendait à Montaigu non seulement pour remercier Marie, la grande
Propitiatrice, de la naissance du jeune comte, mais pour demander à
notre Gentille Dame de bénir aussi complaisamment son mariage avec la
blonde Trine. Sa fiancée était du voyage. La comtesse, n'évitant le
Xavérien que parce qu'elle raffolait plus que jamais de lui, tenait à
repaître son désespoir du spectacle de leur bonheur.
Sussel, ayant conféré avec son maître, se rendit auprès du cocher du
landau et à eux deux ils retirèrent d'une caisse la magnifique bannière
promise par les d'Adembrode aux Xavériens. Ils fixèrent à la hampe
dorée, surmontée d'une croix, la lourde pièce de brocart, chargée de
broderies d'or nue, au milieu de laquelle se détachait l'extatique
figure de saint François. Cette effigie, remarquablement exécutée, était
le dernier ouvrage de la comtesse avant sa délivrance. Des fanons garnis
de crépine pendaient aux deux bouts de la traverse et aux pans du
gonfalon.
L'honneur de porter l'étendard des Xavériens revenait à Sussel Waarloos.
Il ceignit le brayer, les coudes au corps, empoigna la hampe à deux
mains, et, se cambrant sur ses jarrets, le torse un peu renversé, tête
haute, il se plaça, à l'exemple des autres porte-bannière, en tête de
ceux de sa paroisse.
Pierlo, le dévoué camarade, que balafrait encore la cicatrice de sa
blessure, Kartouss, Malcorpus, Wellens, Basteni, Malsec, tous les
Xavériens et toutes les bonnes gens de Santhoven s'exclamaient sur la
munificence de leurs seigneurs.
Ceux des autres paroisses coulaient des regards non exempts d'envie,
vers le riche présent. Toutes émerveillées, des femmes, plus expertes,
tâtaient le tissu et les applications.
Aucune ne regardait ce guidon comme Trine, la jeune héritière du fermier
Zwartlée de Grobbendonck. Le bleu limpide de ses yeux semblait vouloir
se noyer dans ces éblouissantes couleurs; la fleur de ses joues potelées
s'avivait; la rondeur plantureuse de son buste se soulevait visiblement.
Lorsqu'elle eut levé ses claires prunelles vers le nouveau drapeau avec
une expression ravie, elle les ramena, à la fois luisantes de fierté et
mouillées d'attendrissement, sur le crâne et ferme gonfalonier, et, le
regard de Trine Zwartlée rencontrant celui de Sussel, les deux promis
rougirent comme des pivoines.
La comtesse surprit de loin ce tacite échange de confidences. Ses yeux,
chargés de passion, durent atteindre les jeunes gens de leur fluide,
car, simultanément, ceux-ci se retournèrent de son côté. Elle
s'appuyait sur le bras de son époux. Son visage décomposé frappa les
fiancés.
--Ne trouves-tu pas que notre bonne dame d'Adembrode a l'air plus malade
depuis ce matin?... Si on ne la connaissait pas, on croirait même
qu'elle se ronge l'âme.... Vrai, en la regardant j'aurais autant envie
de la plaindre que de la féliciter...
--Tu as raison, Trinette, moi aussi je lui trouve la mine sens dessus
dessous. Mais ces apparences ne doivent pas nous tromper. Écoute, nous
prierons bien chaudement pour elle, pour la plus noble, pour la
meilleure créature du bon Dieu. Demandons-lui de ne pas la rappeler trop
vite près des anges....
Mais ils eurent beau s'exhorter à la confiance, pour la première fois de
la journée, une ombre passa sur la félicité candide des promis, et tous
deux pressentirent, sans oser se l'avouer l'un à l'autre, un mystère
désolant.
Cependant le doyen de Lierre entonnait à pleine poitrine l'hymne _Ave
Maris Stella_, et la procession se remettant en branle, toutes les voix
se joignirent à celle du pasteur, exaltèrent à l'envi l'Étoile du marin.
Trine Zwartlée courut reprendre sa place dans les rangs de ses
compagnes d'où, soprano gracile, elle entendit la voix cuivrée de
Waarloos dominer le reste du choeur.
Comme les pèlerins signalaient ainsi leur approche, le bourdon de
l'église sonna à pleine volée. On aurait dit une céleste bienvenue;
aussi clamèrent-ils encore avec plus de chaleur et d'énergie.
Pour cette dernière trotte, les malades et les perclus étaient descendus
des charrettes et des omnibus; ils se traînaient sur des béquilles ou
bien leurs proches et leurs pays les soutenaient et les stimulaient par
des exhortations filialement bourrues.
La nourrice du jeune comte d'Adembrode, portant entre ses bras le
précieux poupon, marchait à présent aux côtés de ses maîtres, derrière
la «procession» de Santhoven.
A mesure qu'ils approchaient, ils distinguaient les détails de
l'architecture, les ornements, les pilastres, les archivoltes, les
statues et les stèles du portique jésuite.
La porte béante leur permettait de plonger jusqu'au chevet du choeur, où
des herses de cierges larmaient d'or les ténèbres.
Et maintenant, sur la route, des clos interrompaient les pâturages, la
longue enfilée de marmenteaux cessait; la grand'route devenait la
grand'rue. Ils passèrent devant une énorme baraque en bois, le panorama
de Jérusalem, comme l'annonçaient de prolixes affiches sur tous les murs
et sur des écriteaux plantés à chaque carrefour. Des villageois, arrivés
dans la journée, psalmodiaient avec les nouveaux venus. Un concours
énorme se pressait à Montaigu, mais les flots de blouses et de mantes
s'ouvraient pour livrer passage à ces renforts. Des groupes
apparaissaient aussi sur le seuil et aux fenêtres des hôtelleries.
Comme la procession allait traverser le pont jeté sur les anciens
remparts de la villette, dans le portail ténébreux une croix d'argent
jetait une fulguration bleuâtre. Puis on aperçut l'acolyte, en
soutanelle rouge, qui portait cette croix. Derrière l'enfant, le
desservant, un vieux prêtre en rochet de dentelle et en étole d'orfroi
psalmodiait, le psautier à la main. Et des vieilles marmottantes se
bousculaient après le curé. Cette procession marcha à la rencontre de
l'autre.
Lorsqu'elles s'accostèrent, l'enfant de choeur et le doyen de Montaigu
firent volte-face et, la croix toujours en avant, conduisirent les
Campinois dans la basilique.
Au moment où le choeur suppliant, suggestivement discord, s'épandait
sous la vaste coupole, les orgues dégonflèrent leurs poumons condensant
tous les concerts de la nature, la musique des vents, des flots, des
arbres, et les gazouillis des oiseaux et les meuglements des vaches. Les
pèlerins se poussaient pour se rapprocher des tabernacles, puis
tombaient à genoux avec tant de rudesse que leurs tibias craquaient sur
la dalle.
Le dernier office venait de finir; pourtant les fidèles pullulaient
encore dans la nef et les bas-côtés; ces contemplatifs ne pouvaient se
résoudre à s'arracher à ce séjour choisi par la Vierge pour être le
théâtre de ses merveilleuses complaisances. Le chant cessa, l'orgue se
tut et au murmure rapide, martelé des _Ave_, succéda l'oraison de saint
Bernard pressante et mélancolique comme une recommandation d'adieu.
Tous les yeux étaient amoureusement fixés vers la mignonne Dame, presque
noire, blottie au fond du retable dans une niche d'argent massif,
derrière laquelle un arbre desséché, palissé, déployait ses branches
nues en manière d'espalier hiératique. C'était le chêne dont le
feuillage abritait à l'origine la statue miraculeuse.
Cependant, des sacristains éteignaient le luminaire, ne laissant brûler
qu'une lourde lampe ciselée dans le plus noble métal, et suspendue à la
voûte par des chaînes d'argent. Le lendemain les pèlerins entendraient
une messe cardinale. Mais, anticipant sur leurs dévotions, avant de
s'écouler au dehors, chaque paroisse de dresser dans les candélabres un
cierge colossal, pesant force livres de cire, entouré de bandelettes
coloriées et à mi-hauteur duquel se détachait, en grosses lettres d'or,
sur un cartel enguirlandé de fleurs, le nom de la commune donatrice.
Puis ils firent, en se traînant sur les genoux, et les bras en croix,
les stations du Golgotha, figurées en marbre blanc autour de l'église.
XXXII
La comtesse se retira de bonne heure. Elle suffoquait et avait hâte
d'être seule. Elle ouvrit la fenêtre de sa chambre et s'y accouda.
L'hôtel de la _Grande-Barrière_, où ils étaient descendus, formait le
coin des chaussées d'Aerschot et de Sichem.
Ses croisées regardaient le fossé et l'ancien glacis de la ville. Au
fond, par delà le pont franchi tout à l'heure, s'élevait la basilique.
Éteinte à présent, noire, redoutable, la silhouette du monument se
détachait sur un ciel indigo cloué d'astres. Clara distinguait encore
les boutiques de chapelets et de béatilles éclairées par des quinquets à
pétrole soufflés à fur et à mesure que s'éclipsaient les clients.
Avec la fin du jour la foule se dérobait, se gîtait.
Les auberges proprettes et claustrales où l'on n'entend jamais, à cause
de l'édifiant voisinage, ni rixe, ni dispute, ni blasphème, ni même le
graillement catarrheux de l'orgue de barbarie, cet accessoire obligé des
grandes assemblées rurales, poussaient un à un leurs volets et leurs
huis. A Montaigu, il semble que les fumées du houblon et de l'alcool ne
fassent qu'épaissir les encens mystiques. Il faut croire que la bière
même de ce pays, la bière de Diest, un breuvage vineux et doux, une
onction pour le palais et une griserie pour les lobes, une boisson
mielleuse comme l'hydromel et perfide comme le vin de Tours, entretient
les buveurs dans leurs dispositions extatiques.
Des groupes de retardataires, finalement congédiés, évoluaient piteux,
sans geindre ou tempêter comme le font ailleurs les ivrognes expulsés de
leurs derniers retranchements. Ils représentaient des traînées
silencieuses, lugubres, pareils à des fantômes de buveurs condamnés à
revenir, après leur mort, errer autour des estaminets. Ceux qui
parlaient baissaient aussitôt la voix, rappelés à la conscience de
l'endroit sacré qu'ils hantaient. Ces larves se dissipèrent à leur tour,
une à une, ou du moins s'affalèrent, çà et là, sans plus bouger.
La nuit chaude, une nuit de lune nouvelle, éclairait assez pour
permettre à la comtesse de discerner, dans le jardin entourant le
temple, des formes noires amoncelées, des gens couchés sur l'herbe. Par
ces jours de fêtes carillonnées, ces rustauds, n'ayant pas le choix du
coucher et dépourvus la plupart de l'obole qu'il coûte, bivaquent sur la
dure. Errénés, force lieues dans les jambes ils s'endormaient
lourdement, prostrés, côte à côte, confondant les sexes, mais refoulant
avec terreur les incitations charnelles, même si c'était une épouse, une
fiancée, qui les frôlaient.
Clara crut un moment apercevoir, allongés dans le cimetière, les ombres
de Sussel Waarloos et de Trine Zwartlée; mais sa jalousie la trompait,
car elle se rappela aussitôt que les fiancés avaient trouvé un gîte,
avec leurs parents, dans une auberge voisine de la _Grande-Barrière_.
Tout à coup une musique grêle et flûtée strida dans l'absolue accalmie.
En bas dans le réfectoire de l'hôtel, un choeur de soprani, garçonnets
et jeunes filles, répétait un cantique pour la solennité du lendemain.
Ces voix jeunes, aiguës, un peu dissonantes, étrangement sympathiques,
comme toutes les choses précoces et forcées, sur lesquelles agissait
l'épaisseur des parois de séparation comme une sourde pédale, de manière
à en augmenter la mélancolie, accompagnèrent longtemps le cortège de
pensées de Clara,--et elle faisait de ce choeur le thème accablant de sa
désespérance, le chant de ses aspirations toujours refoulées, le
_requiem_ de son amour.
XXXIII
La nuit régnait encore, lorsqu'elle se réveilla sans s'être couchée. La
cloche s'ébranlait dans le campanile du dôme. Elle se rappela que la
première messe se célébrait à quatre heures à l'intention des partants
matineux.
L'envie lui prit d'assister à cet office. Elle s'humecta les tempes,
s'enveloppa dans un long manteau dont elle rabattit le capuchon sur son
visage et gagna doucement la rue.
Comme elle pénétrait dans l'église, le sacristain allumait les cierges
de l'autel; le reste du vaisseau plongeait encore dans les ténèbres
compactes. On aurait dit une crypte.
La comtesse était arrivée la première. Elle demeura dans les bas côtés
agenouillée près d'un pilier. Les fidèles se tassaient d'abord à
proximité du tabernacle d'argent dont la blancheur éblouissante, presque
sidérale, lançait des éclairs de coupelle et sur lequel se profilait
énergiquement la petite madone noire.
Une clochette tinta et du jubé obscur, piqué seulement de deux fanaux
tremblotants, des brouillards de sons d'orgue s'abattirent, lourds,
rauques, pâteux, comme les derniers bâillements d'un géant qui se
réveille. Le célébrant parut, vêtu de rouge, en commémoration du martyr
du jour et entonna l'_Introït_.
Les paysans déferlaient sans cesse comme des flots à marée haute et
entouraient la comtesse au point de lui couper la retraite si elle avait
voulu sortir. Ils envahissaient le temple avec un empressement féroce,
touchant dans son irrévérence. Ils y apportaient une piété fauve.
Quelques-uns, encore hébétés par le sommeil, déambulaient en trébuchant
et, les yeux gros, ils tournaient les poings dans les orbites.
Les pieds des chaises déplacées grinçaient sur la dalle. Des toux
pénibles, des expectorations séniles, des quintes de coqueluche se
répercutaient en échos cassés.
L'ombre empêcha longtemps Clara de démêler les uns des autres, les
individus dans ce grouillement. Puis l'aube réveillant avec des
précautions d'artiste les couleurs des vitraux de l'abside, des rayons
s'en projetèrent par faisceaux ou par éventails sur le centre de la nef,
puis une teinte de grisaille, livide, froide, succéda aux ténèbres des
pourtours.
En se bousculant, les bourrus n'épargnaient guère la comtesse, que
personne ne reconnaissait sous son manteau de pénitente. Ses
prédilections collectives pour le peuple et surtout pour les
campagnards, noyèrent un moment la passion intense portée à l'un de ces
rustres. Elle se trouvait cernée dans un groupe de jeunes blousiers
dégageant une effervescente et chaude odeur d'étable, des effluves de
corps séveux secoués par les longues marches de la veille. Et cette
atmosphère produisait sur son idée fixe l'engourdissement vague d'un
anesthésique.
Les reflets des verrières trempaient de teintes fantastiques ces masses
d'hommes et de femmes empêtrés. Les sarraux moites et fripés se
violaçaient sur les dos arrondis. Clara observait ses voisins dans leurs
dévotions; ces têtes baissées, ces lèvres balbutiantes, ces yeux pleins
d'appel, éperdument fixés vers l'immuable et souriante Notre-Dame, ces
épaules carrées, ces bras musclés, ces jambes charnues, ces croupes
renforcées, sur lesquelles bridaient des houzeaux luisants et brunâtres
comme les glèbes.
La stupeur des prières hypnotisait les faces rugueuses ou mafflues. Des
oraisons jaculatoires faisaient ces fanatiques se marteler la poitrine
de leurs poings gourds. Ceux qui n'avaient pas trouvé de siège
s'asseyaient sur leurs talons. D'autres, immobiles, le menton dans les
paumes de leurs mains, les coudes sur les cuisses, paraissaient
sommeiller. Et, à côté d'un rictus d'ascète, d'un ancêtre dur et osseux,
s'épanouissaient des galbes de jeunes filles, luisants comme une
couverte; plus loin se pétrifiait l'admiration bestiale presque
douloureuse d'un adolescent étranglé par l'émotion. Des rosaires
cliquetaient entre les doigts durillonnés des vieilles et les mains
potes des fillettes égrenaient des chapelets bleus si mignons qu'ils
tenaient dans une coquille de noix.
Cependant des faussets enfantins et grêles, les voies si ténues de la
veille, tombaient de la turbine. De ces gosiers d'impubères, étroits,
étranglés, la note fusait comme un mince jet d'eau visant un ciel
lunaire. C'étaient de ces voix que la mue voile déjà, dont la caresse
griffe, qu'on dirait toujours prêtes à se fêler, qui tiennent encore
plus de l'horreur douce des limbes que de l'éblouissance des cieux. On
en dotait par la pensée ces têtes d'angelets joufflus, papillonnant sans
corps et sans membres dans les gloires des Assomptions.
A l'offertoire, une pièce blanche jetée presque au juger, du fond de
l'église, vint s'abattre dans un des vastes plateaux disposés sur des
troncs devant l'autel.
Ce fut le signal d'une offrande générale, terriens cossus ou valets
besogneux, gros fermiers du Polder ou sabotiers et lieurs de balais de
la Campine se dépouillaient, ceux-là de leur superflu, ceux-ci du métal
laborieusement thésaurisé. Une grêle de florins et de jaunets, une
averse de gros sous, commença.
La comtesse voyait des bras se lever au-dessus du remous des têtes,
viser, ajuster,--des poignets faire ressort pour jeter l'obole jusqu'au
but. Les courtauds se piétaient, les parents soulevaient et portaient en
avant leurs enfants malades, afin que ceux-ci offrissent eux-mêmes la
pièce rédemptrice, la rançon étant alors plus agréable à Notre Gentille
Dame.
La chute incessante des oboles ajoutait une étrange et crispante
sonnerie aux cantiques du jubé, au plain-chant du prêtre, aux ouragans
de l'orgue et aux tintements de la clochette.
Alors la scène devint encore plus poignante. Les maroufles, fiévreux,
affamés du pain des Ames, se pressaient, comme le remous de la barre, de
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