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eBook Title
La faneuse d`amour
Author Language Character Set
Georges Eekhoud French ISO-8859-1


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voiture, des convoitises charnelles se mêlaient à la furie meurtrière.
Leurs désirs de l'après-midi, à la vue de Mme Blommært,
s'exaspéraient à l'entendre geindre; coûte que coûte il leur fallait
cette proie.

Vlamodder, désarmé, avait saisi par le dos le petit Jef Malsec, le plus
jeune des Xavériens, et, tandis que les coups pleuvaient autour de lui,
il s'en servit longtemps comme d'un bouclier.

--Lâchez cet enfant! vociféraient les paysans, forcés de mesurer leurs
coups, presque réduits à l'impuissance.

A la fin, cependant, le bras de Vlamodder se raidissait. N'en pouvant
plus, d'un suprême effort le colosse souleva le gamin et le brandissant
ainsi qu'une massue, il en frappa Malcorpus. Malsec et celui-ci
roulèrent par terre à quelques mètres de là.

Mais Sussel, qui avait déjà servi deux satellites de Vlamodder, revint à
la charge, certain cette fois d'ouvrir le ventre au principal champion
des Bleus:

--Un pas encore et vous êtes un homme mort! dit Vlamodder, et, tirant un
revolver de sa poche, il le dirigea vers la poitrine de Sussel.

Celui-ci continuait à avancer, Vlamodder fit feu presque à bout portant.
La fourche s'échappa des mains de Sussel; emporté par l'élan il fit
encore quelques pas, trébucha, pivota sur lui-même et s'effondra. Ses
fidèles, Basteni tout le premier, en train de harceler Mestback et
Lindeblom, accoururent au bruit de la détonation et s'empressèrent
autour de leur chef. Pierlo aussi, rendit la liberté aux chevaux, pour
voler au secours de son inséparable.

Les citadins profitèrent de la diversion produite par ce coup de feu
pour remonter précipitamment en voiture et Van Cuytard put enfin enlever
ses carrossiers qui partirent comme s'ils avaient pris le mors aux
dents.

Quelques enragés s'obstinèrent à escorter l'omnibus. Tybaert et Kartouss
agrippaient le brancard et se firent traîner par les chevaux sur un
parcours de cinquante mètres. Une grappe resta accrochée au marchepied
d'où Vlamodder, debout à la portière, s'efforçait de les culbuter. Un de
ceux-ci, Maris Valk, garçon de ferme à Halle-la-Maigre, éperdument épris
de Mme Blommært, avait juré de la prendre morte ou vive. Son couteau
entre les dents, il ne sentait plus les coups qui lui fracassaient les
doigts.

Quatre détonations retentirent encore. C'était Vlamodder qui achevait de
décharger son revolver. Cette fois aucune balle ne porta. Et Maris Valk
et ses acolytes se seraient acharnés encore et auraient fini par
pénétrer dans la voiture si leurs compagnons, restés en arrière avec
Waarloos, ne leur avaient donné l'alarme:

--Sauve qui peut! Les gendarmes!

A ce cri, les plus forcenés abandonnèrent la partie et se jetèrent dans
les fourrés.

Cette escarmouche avait à peine duré cinq minutes.

Une galopade furieuse ébranlait à présent la route.

D'abord les gendarmes étaient restés au village. Il entrait dans la
tactique des villageois de simuler des rixes qui devaient éclater à la
nuit tombante, entre les paysans des deux partis, car on avait inventé
une seconde faction à cette fin et quelques gars de bonne volonté
consentaient à jouer le rôle de Bleus et à se laisser rosser pour la
frime.

On répandait adroitement le bruit qu'un coup de main serait tenté contre
le «local», où la canaille urbaine s'était fait entendre.

Le bourgmestre, de connivence avec ses hommes, avait demandé que la
brigade de gendarmerie, commandée par un maréchal des logis, restât au
village après le départ des étrangers.

--Nos Campinois en veulent moins aux Bleus de la ville, qu'à ceux des
leurs, suspects de libéralisme! alléguait le bourgmestre. Ce soir ils
attendront, pour s'écharper entre eux, la retraite des citadins!

Les gendarmes demeurèrent donc à Zoersel, tenus en haleine par quelques
chamaillis d'ivrognes et quelques simulacres de bagarre dans les
cabarets. Les paysans s'ameutaient autour de ces hourvaris et riaient
sous cape de ces parades et du zèle des dignes soldats; ils savaient à
présent, les narquois, que la partie sérieuse se jouait à la lisière du
bois. Pour garantir le plus de vraisemblance à la comédie, un semblant
d'abordage s'organisa au moment du départ de l'omnibus, mais les
gendarmes balayèrent les rassemblements avec une facilité ne contribuant
pas peu à mettre les citadins en belle humeur.

--Ma parole! proclamait le grand Vlamodder, ces lourdauds sont aussi
lâches chez eux qu'à la ville et ne valent vraiment pas la peine qu'on
les arrache au joug du curé et du nobilion!

Et au plus fort des huées, il avait mis la tête au dehors et salué
ironiquement les hurleurs.

Les gendarmes sautèrent en selle une demi-heure après le départ de
l'omnibus. Ils chevauchaient tranquillement, botte à botte, en
conversant de la corvée et en fumant enfin à leur aise l'inséparable
bouffarde. Comme ils venaient d'atteindre les dernières maisons du
village, et qu'ils allaient regagner Santhoven par la grand'route, ils
sursautèrent sur leurs étriers au bruit des détonations du revolver de
Vlamodder. Alors seulement ils eurent vent d'une embuscade et, faisant
demi-tour, ils piquèrent des deux, traversant le village au galop. En
passant devant le _Pigeon-Blanc_ ils constatèrent, à leur grande
surprise, qu'au lieu de démolir l'auberge de Verhulst, la jeunesse de
Zoersel s'y rendait pour se trémousser aux sons de l'orgue et s'ébaudir
comme à la kermesse: «Ah ça, que nous chantait ce bourgmestre? Il s'est
foutu de nous, sacré nom de Dieu!» tempêtait le brigadier.

Il n'y avait pas à dire, nos pandores avaient été bernés dans les grands
prix. Les mystificateurs leur revaudraient cela un autre jour, mais pour
le moment les gendarmes n'avaient pas de temps à perdre. Dévorant leur
rage, ils détournèrent à gauche pour enfiler le chemin d'Anvers.

Au lieu de se diviser et de pratiquer des battues à travers les bois,
ils se mirent en devoir de rejoindre la voiture des bleus, qu'ils
aperçurent, après vingt minutes de charge furieuse, fuyant devant eux.
Ils ne l'atteignirent qu'aux approches de la banlieue. Là, ils
perdirent du temps à rédiger le procès-verbal et à «acter» les plaintes
des excursionnistes.

Aucun de ceux-ci n'avait été atteint grièvement.

Vlamodder raconta qu'un des agresseurs était tombé sous la balle de son
revolver. Celui-là se retrouverait facilement. Au besoin il paierait
pour tous. Forts de cette conviction, les gendarmes repartirent pour
Zoersel et Santhoven.

L'orgue du _Pigeon-Blanc_ s'était tu et il n'y avait plus une âme dans
la rue.




XXVII


Sussel Waarloos avait été ramassé en toute hâte par Malcorpus et Pierlo;
le premier le portait par les pieds, l'autre le soutenait sous les
aisselles. Précédés du petit Malsec et de Kartouss, qui servaient
d'éclaireurs, écartaient les ronces et frayaient le passage à travers
les taillis de noisetiers, ils s'engagèrent dans les bois de Zoersel,
qui se développent sur la gauche, avec des intervalles de bruyères et de
garigues jusqu'à Halle, Saint-Antoine et Santhoven.

Ils marchaient d'un pas aussi alerte que le leur permettaient leur
charge, l'obscurité, le sol glissant. Derrière eux, venaient Polvliet,
Morgel, Basteni et le reste du contingent de Santhoven et de Zoersel;
Maris Valk, de Halle; Ariaan Teunis, de Viersel; Sus Modaf, de Ranst;
Nest Malyse, d'Oostmalle; Zander Zillebeck, de Pouderlée; Vard Overpelt,
de Casterlée; Guile Gabriels et Jan Zwartlée, de Grobbendonck; enfin,
Jurg Daniels et Drisse Mabilde, de Wortel.

A dessein, ils ménageaient un intervalle considérable entre la tête et
l'arrière-garde. Rejoints par les gendarmes, les derniers auraient mis
les bonnets à poil sur une fausse piste ou empêché la capture de leur
chef blessé, en provoquant une nouvelle escarmouche.

Pour plus de sûreté, Pierlo, le féal second de Waarloos, engagea la
petite troupe à se fractionner encore; l'escorte de Santhoven étant
assez nombreuse.

Au fur et à mesure que les gars des diverses paroisses rencontraient des
sentes ou des embranchements menant à leurs clochers, ils se rabattaient
à gauche ou à droite, après avoir fait promettre à ceux de Zoersel de
leur mander des nouvelles du chef.

A chaque pas un peu brusque de ses rudes porteurs, la tête du blessé se
renversait en arrière ou retombait sur la poitrine. Ses amis se
demandaient s'il était vivant encore et songeaient, sombres et abattus,
aux scènes que ce retour tragique provoqueraient dans la ferme des
Trembles.

Ils louvoyaient constamment afin d'éviter la rase campagne et ils se
tenaient le plus près possible de la lisière du bois où ils se seraient
rejetés à la première alerte.

De temps en temps, Pierlo commandait halte, pour s'orienter et prendre
haleine.

Pendant un de ces courts repos, le charron examina plus attentivement le
blessé.

--C'est qu'il saigne comme un veau! constata Pierlo. Si cela continue,
il n'arrivera jamais vivant à sa ferme!

Ils déposèrent un moment Sussel sur un talus; ramenèrent sa blouse bleue
en bourrelet sous son menton, défirent ses culottes et, écartant la
chemise, constatèrent que le sang s'échappait d'un trou dans la hanche
gauche.

Justement ils n'étaient pas loin d'un ruisseau. Basteni et le petit
Malsec coururent puiser de l'eau dans leurs casquettes et lavèrent la
blessure avec des feuilles de fougère. Ceux qui avaient des mouchoirs,
Polvliet et Malcorpus entre autres, en firent des compresses;
quelques-uns voulaient mettre leurs sarraux en pièces ou offraient leur
foulard de cou. Drisse Mabilde prononçait des paroles magiques qu'il
avait apprises de la vieille sorcière de Wortel pour préserver les
moutons de la clavelée.

--Pourquoi ce qui soulage les bêtes ne guérirait-il pas les hommes? se
disait le digne Drisse.

Mais Sander Basteni le rabrouait pour son impiété et, s'approchant à son
tour, traçait sept signes de croix sur la hanche blessée en invoquant
Notre-Dame des Sept-Douleurs.

S'aidant de leurs sciences réunies les frustes gaillards, plus aptes à
ouvrir des plaies qu'à les fermer, parvinrent cependant à étancher le
sang.

Tandis qu'ils se pressaient autour de Waarloos, pâle, les yeux fermés,
la bouche entr'ouverte, les membres flasques, beaucoup le croyaient mort
et murmuraient un _De profundis_.

Stan Malcorpus, dont les doigts gourds rajustaient maladroitement les
vêtements du blessé, essayait de plaisanter.

--Hein, si sa bonne amie ou même la grosse dame de tout à l'heure était
ici, il y a longtemps qu'elles l'auraient réveillé en le chatouillant?
Mais nos caresses ne lui disent rien....

Pierlo, impatienté par les lenteurs et les maladresses de Stan, le
repoussa. Le brave Frans, lui, se serait obstiné jusqu'au matin à
trouver un indice de vie chez Waarloos: il approchait l'oreille de son
coeur et lui soufflait dans les narines et dans la bouche, comme il
avait vu faire un jour à un enfant noyé.

Cette scène se passait à l'orée du bois des Grille-Pieds. La lune
éclairait ces figures apitoyées et maculées de sang, ces mouvements
gauches d'infirmiers improvisés.

--Je jurerais qu'il vit! clama soudain Frans Pierlo. Son haleine
revient, sa poitrine se soulève, il a respiré... Nous n'avons pas de
temps à perdre.... A quelques arbaletées d'ici nous débouchons dans la
drève du château d'Alava. Je propose de conduire notre Sussel chez le
forestier.... Sussel sera mieux caché et mieux protégé sur les terres du
comte qu'à la ferme des Trembles.... Vous savez l'amitié que nos
seigneurs lui portent; s'il y a moyen de nous le conserver, c'est eux
qui trouveront ce moyen....

Tous se rallièrent à cet avis. Ils avaient taillé quelques branches et
ils en formèrent une civière sur laquelle ils chargèrent le blessé en
ayant soin de lui faire un oreiller de feuillage. Comme leur troupe se
remettait en marche:

--Camarades, dit encore Pierlo, il s'agit d'arracher notre porte-drapeau
non seulement à la mort, mais aussi aux juges de la ville, capables de
le jeter en prison, tout abîmé et saigné qu'il soit... Écoutez, comme on
va le rechercher, il importe que vous déclariez tous qu'il n'était pas
avec nous et que moi je vous commandais.... Ce sera aussi mon sang qui
aura rougi les buissons...

--C'est brave ça, Frans, approuvèrent les autres. Compte sur nous pour
t'aider.

Afin de faciliter cette généreuse supercherie, le crâne garçon laboura
de ses ongles l'estafilade qui lui traversait le visage et où le sang se
coagulait en poissant ses cheveux. Il se barbouilla les mains de ce sang
qui s'était remis à couler et il en fit pleuvoir les gouttelettes sur
une grande longueur du premier chemin qui se séparait du leur. Puis il
rejoignit ses amis.

Les tourelles en poivrière flanquant le comble du château d'Alava
pointèrent enfin au-dessus des hautes futaies. Les gars ne suivirent pas
la drève d'entrée, mais s'enfoncèrent par une contre-allée dans le parc
et les pépinières. De la lumière brillait aux croisillons de la
chaumière du garde. Pierlo frappa.

Au premier coup, une femme, la comtesse d'Adembrode en personne, leur
ouvrit.

Ses pressentiments du matin ne l'avaient pas trompée. Elle eut la force
de cacher sa terrible émotion et parvint à se roidir. Ce fut d'une voix
relativement calme qu'elle demanda à Pierlo si Waarloos vivait. Et les
yeux du féal lui répondant affirmativement, elle étouffa ses transports
de jubilation, comme elle avait réprimé son cri de désespoir.

Le village venait d'apprendre le résultat du guet-apens par le fils du
garde, qui faisait partie de l'embuscade, et qui avait pris les devants.
C'est à la maison forestière, où elle s'était rendue au moins dix fois
pendant le jour, que la comtesse entendit parler de l'échauffourée.
Quelles ne furent ses affres avant l'arrivée du blessé!

La comtesse fit transporter immédiatement Sussel Waarloos dans un
pavillon du château.

Elle félicita le dévoué Pierlo et le remercia de sa confiance dans les
sentiments des d'Adembrode.

Comme elle s'inquiétait de sa blessure à lui:

--Bah! un simple abreuvoir à mouches! dit Pierlo. Ne l'étanchez pas, car
il me faut encore exhiber du sang ce soir dans le pays à la ronde!

Et, pour se dérober aux marques de gratitude, lorsqu'on avait demandé un
homme de bonne volonté pour aller quérir le médecin de Viersel, l'ami
des d'Adembrode, c'était encore le même Frans Pierlo qui s'était offert.
Sans attendre de réponse le crâne gaillard enfourcha le cheval sellé
pour cette commission et partit à fond de train.

A Viersel, le jeune charron cédait sa monture à l'officier de santé et
regagnait Santhoven à pied. Puis, exécutant jusqu'au bout le plan de
conduite arrêté avec ses compagnons, il entrait dans les cabarets
fréquentés par les gendarmes, feignait l'ivresse, affichait sa sanglade
et se donnait, en tapant du poing sur les tables, pour le chef de la
bagarre. Il manoeuvra si bien, que les gendarmes s'assurèrent de lui et
le conduisirent au poste.

Au château, le docteur opérait prestement l'extraction de la balle, et
ayant abstergé la plaie, constatait qu'aucun organe principal n'était
lésé. Sussel en réchapperait. Après quelques semaines de repos, il
pourrait reprendre son train de vie ordinaire.

Dès qu'il avait été averti de l'accident, le comte d'Adembrode s'était
empressé de se rendre auprès du blessé.

--Connaissant l'affection des d'Adembrode pour les Waarloos, lui dit la
comtesse, j'ai pris sur moi d'introduire ce jeune homme au château, dans
la certitude qu'il serait mieux soigné ici que chez ses parents. Ai-je
bien fait, Warner?

Pour toute réponse, le comte prit la main de sa femme et la baisa
longuement.

--Si vous le permettez, ajouta-t-elle encouragée, je veillerai moi-même
ce pauvre garçon; pour cette nuit, du moins, je serai sa garde-malade et
lui ferai prendre sa potion?

Le comte ne put qu'acquiescer à cet arrangement.

Tout en admirant le zèle et l'enthousiasme religieux de son jeune
fermier, il déplorait cette équipée inutile et même funeste au point de
vue de leur cause.




XXVIII


Dans la chambre, où par une large baie entr'ouverte pénétrait la lourde
atmosphère de la nuit de septembre, chargée des fragrances des acacias
et des ormes, la comtesse était assise au chevet du blessé, étendu sur
un grand lit contemporain de la Renaissance. Le chirurgien avait fait
garder à Sussel ses vêtements de dessous et du bas afin de mieux
maintenir l'appareil sur la blessure.

Aucune clameur ne réveillait plus la campagne quiète, et seules, au
moment de prendre leur vol, les heures vagabondes interrompaient le
silence en battant de leurs talons ailés l'horloge du village. Les
lumières de la façade du château, même les fenêtres de la bibliothèque
où le comte, tourmenté par de fréquentes insomnies, travaillait et
lisait jusqu'à l'aube, n'apparaissaient plus en rectangles de feu à
travers les marmentaux.

Tout devait reposer au château. Sur les instances de son mari, la
comtesse avait d'abord retenu une de ses caméristes pour passer la nuit
avec elle, mais elle venait de la congédier à son tour, certaine de
résister au sommeil et à la fatigue. Il y avait d'ailleurs, à portée de
sa main, un cordon communiquant avec la cloche d'alarme suspendue dans
une des tourelles supérieures du château. La domesticité serait accourue
au premier appel.

Clara avait écarté les épaisses tentures du lit et contemplait
longuement, sans parvenir à s'en rassasier les yeux, le Xavérien plongé
dans un profond sommeil. C'était la première fois, depuis la mort du
«Mouton», qu'elle se sentait le coeur si gros de tendresse. Elle ne
savait pas ce que lui réservait cette nuit de veille, elle n'osait rien
souhaiter en dehors de la minute présente.

Ce qu'elle n'avait jamais osé évoquer comme possible se réalisait: être
seule avec Sussel Waarloos. En ménageant ce tête-à-tête à la comtesse,
la Providence se faisait-elle complice de ses postulations secrètes?

Et ce tête-à-tête ne finirait pas avec la nuit. Clara allait garder chez
elle, au château, des jours entiers, peut-être des semaines, ce blessé
bien voulu; elle pourrait le soigner sans que jamais on songeât à gloser
sur sa vigilance et sa sollicitude. Cette perspective suffisait pour la
béatifier. Elle ne demandait, n'espérait rien de plus. Elle en arrivait
à promener sur son Sussel des regards de soeur, presque de mère. Le sein
gonflé d'une ivresse tiède, elle répandit des larmes de bonheur et se
crut forte et apaisée, et s'imagina de bonne foi que la partie était
gagnée sur ses sens toujours stimulés.

L'hémorragie avait un peu pâli le Xavérien, sans pourtant que sa
carnation fût devenue maladive. Le visage était calme, un souffle
régulier et puissant soulevait sa poitrine. Il dormait sur le dos, la
tête prise entre les mains jointes, ses coudes encadrant le visage, dans
l'attitude des moissonneurs aux heures de sieste, lorsqu'ils ramènent
sur les yeux le large chapeau de paillasson.

Tandis qu'elle le dévisageait, épiant ses mouvements, aspirant son
souffle, prête à l'aider au moindre appel, la physionomie du jeune
paysan parut s'animer. Doucement, ses yeux brun clair s'ouvrirent. Elle
le crut altéré, et elle allait approcher de ses lèvres une timbale d'eau
citronnée, mais au profond émoi de la dame, il rejeta ses couvertures,
se souleva et mit pied à terre. Clara voulut l'arrêter, le maintenir; il
l'écarta presque brutalement et fit quelques pas dans la chambre. Des
sons inarticulés se pressèrent sur ses lèvres; puis il se répandit en un
flux de paroles et se mit à gesticuler avec frénésie.

Clara restait au milieu de la pièce, glacée de terreur, incapable du
moindre mouvement.

Sussel revivait les scènes de la soirée. Cambré dans une attitude de
parade et de défi, les poings fermés, semblant brandir une fourche, il
fonça en avant:

«Du sang! du sang de Bleus! clamait-il. Tuons-les tous. Hardi les
camarades!... Bastini, cours de ce côté de l'omnibus.... Maintiens les
chevaux, mon «meilleur» Pierlo. Tiens bon! Tiens ferme, dis-je....
Bravo! les vitres volent en éclats! Le bal commence. Frappons dans le
tas.... Vlan! A toi le grand criard... Touché, pas vrai?...

La comtesse, terrifiée par les éclats de voix du somnambule, par sa
pantomime, par l'expression terrible de son visage, de ses yeux hagards,
de sa bouche écumante, craignant surtout qu'il se jetât contre la paroi
ou sautât par la fenêtre, courut fermer celle-ci et songea ensuite à
appeler à l'aide.

Elle avait déjà le cordon à la main, mais en cet instant même le blessé
recula, se rassit sur sa couche, se passa à deux reprises la main sur le
front moite comme pour en chasser une idée importune.

Clara crut que l'accès était fini et, rassurée, elle toucha l'épaule du
gars et l'engagea à se recoucher.

Il ne répondit pas, demeura immobile; ses yeux bruns qui la regardaient
exprimaient à présent une douceur, une tendresse ineffables. Tout son
visage se rassérénait, la bouche souriait et comme, de son côté, elle
l'interrogeait des yeux, il fit le geste de lui jeter les bras autour du
cou. Elle recula, épouvantée, d'instinct.

Ce rustre avait-il deviné ce que, messaline spéculative, la grande dame
croyait avoir si bien caché? S'était-elle trahie au point de donner à ce
rude paysan l'audace de se déclarer?

Oui, elle n'en pouvait plus douter, il l'appelait avec la désinvolture
de l'homme du peuple sûr de sa conquête. Le charme, l'aimant de ces
franches avances étaient tels que l'anomalie n'en frappa la comtesse que
bien longtemps après et que, vaincue et subjuguée, elle oublia sa haute
position, l'état du blessé, l'endroit où elle se trouvait et les
événements de la journée. Elle ne voulut plus savoir que ce délice
inespéré: non seulement l'homme aimé, le mâle d'élection, le maître
désiré se trouvait devant elle; mais, lui, la désirait de son côté.

Comme pour suppléer à l'éloquence de l'attitude, du sourire et du
regard, voici qu'au lieu de proférer des menaces et de se démener dans
le simulacre d'une tuerie, Sussel se prenait à balbutier, d'un ton
plaintif, de ces paroles puériles, presque enfantines, que les amants
fortement épris emploient à dessein en se flattant de corriger l'accent
trop chaud de leur voix pour ne pas effaroucher la femme convoitée.

Une circonstance eût frappé dès lors la comtesse, si toute sa raison ne
l'avait quittée devant cette pantomime, c'est que ce rustaud lui parlait
comme à une ancienne amie, comme à une égale.

Il se leva une seconde fois. Elle comprit qu'il venait à elle pour
l'emporter. Elle l'attendait et elle se laisserait emmener. O elle avait
fait du chemin depuis sa rencontre avec le mousse anglais, au Rit-Dyk!

Mais, il arriva cette chose déroutante: Sussel dépassa la comtesse et,
arrêté au milieu de la chambre, parut accoster et saisir par la main une
personne invisible. Il ne regardait même plus Clara.

Celle-ci connut en ce moment la plus atroce torture de sa vie. Elle
venait de tout abdiquer en une seconde et voilà que son sacrifice était
inutile. Ces savoureuses invites et ces mouvements enjôleurs du paysan
s'adressaient à un fantôme.... Un fantôme? Certes pour l'instant; mais
sans doute une réalité dans le passé, voire une réalité dans l'avenir.

La jalousie revint martyriser la comtesse, qui croyait cependant avoir
épuisé toutes les tortures. Clara retombait des altitudes du paradis
dans des profondeurs encore insondées de son enfer. Et comme pour la
narguer, la brûler à petit feu, le rêve amoureux de Sussel continuait.

La jalousie de la comtesse se doublait d'une ardente curiosité.
Maintenant que le blessé ne s'adressait pas à elle, elle aurait du
moins voulu savoir le nom de sa rivale. Sa passion s'invétérait.

Le gars se montrait de plus en plus entreprenant auprès de son invisible
amante. Par instants il se rengorgeait, doucement il poussait son aimée
vers le lit, marchait à petits pas, s'arrêtait pour la persuader, une
main semblant toujours tenir prisonnière celle de l'amoureuse, l'autre
bras arrondi comme passé autour du cou de la belle, le visage penché
vers le sien, la bouche appliquée à son oreille: la pose la plus
irrésistible des galants de la campagne.

--Il l'aime! comme il l'aime! se disait Clara affolée en écoutant les
propos de Sussel:

--Tu sais, c'est la kermesse de Grobbendonck dans huit jours.... Te
rappelles-tu, celle de l'an passé, lorsque nous fîmes connaissance à la
foire.... O les beaux pains d'épice que je hachai en quatre sans accroc,
suivant la règle... Tu étais autour de nous qui nous regardais avec
d'autres filles.... Tes yeux m'excitaient. J'y allai de deux sous, puis
de deux autres. Je m'acharnai au jeu et ne finis qu'après avoir évincé
tous mes concurrents.... O l'air de tous ces farauds quand je rassemblai
mon butin!... Leur air surtout lorsque, t'ayant consultée du coin de
l'oeil et devinant que tu accepterais mon offrande, je laissai choir
dans ton blanc tablier tous les pains d'épice gagnés sur les joueurs
maladroits.... S'il m'avait fallu te disputer à coups de couteau ou
tailler leurs visages rouges avec la même hachette servant à diviser les
gâteaux de miel, j'étais prêt. Ils le comprirent et ne bougèrent
plus.... Et le soir, comme nous avons dansé à la _Ruche_!... Viens,
c'est kermesse encore.... Tu as chaud, bois à mon verre.... Ce n'est pas
dans un verre seulement que je boirais, moi, à ma soif aujourd'hui....
Sortons, veux-tu?... L'air du soir est si bon.... Ne crains rien....
S'il est vrai que tu me vois volontiers, pourquoi t'apeurer?... Je te
nommerai à ma mère et au comte d'Adembrode. Le père de Monsieur Warner
était mon parrain.... Et, lorsque je ne serai plus soldat, je
t'emmènerai chez nous et ferai de toi ma compagne pour toute la vie....
Oh! ne dis pas non, ou je te ferme la bouche... de cette façon.... Fi,
méchante pièce.... Un soufflet à présent! et tu veux t'enfuir? Non
pas.... Pourquoi t'en aller.... Ne sommes-nous pas mieux à deux, ici...
près,... tout près l'un de l'autre?

Et rien, sinon les attitudes dont Sussel les accompagnait, ne pouvait
être à la fois plus crispant, et plus affriolant que ces paroles. Ce
spectacle aurait fait damner une sainte. Un vertige allait jeter Clara
vers lui. Au lieu de sang c'était de la lave, du feu liquide qui coulait
dans les veines de la jeune femme.

Cependant Waarloos ne prononçait pas le nom de sa «bonne amie». Ce nom,
Clara pâmée de désir, suffoquée, elle l'attendait sur les lèvres du
jeune fermier; ce nom, elle le guettait presque avec la même angoisse,
dans des affres aussi effroyables, que celles du supplicié entamé, mais
non occis par le bourreau maladroit, qui implore, en tournant vers lui
sa tête mal décollée, le coup de grâce!

Et l'ardeur du gars semblait croître.... Il enlaçait la paysanne trop
farouche dans ses bras. Sans doute elle se débattait, et avec vaillance,
car il semblait s'essouffler à la maîtriser. Ses yeux prenaient une
expression bestiale, presque mauvaise et ses paroles n'étaient plus
qu'un râle. Tandis qu'il allait et venait, qu'il se trémoussait d'un
bout à l'autre du lit, la comtesse, se représentait la pataude assaillie
par ce mâle, et le talus herbeux d'un fossé théâtre de leur lutte.
Sussel, tantôt ployé, se cambrant, et semblant presser sa conquête
contre sa poitrine, tantôt soulevé pour retenir la proie prête à lui
échapper, évoquait aussi à la comtesse les rameurs du Rupel et de
l'Escaut qu'elle avait vus autrefois à Boom et à Anvers se pencher et se
renverser sur leur banc. Et un sentiment, un seul, germait dans la tête
de Clara, et survivait à sa force d'âme: c'était moins une indicible
pitié physique pour l'oppression de cet homme, qu'un besoin de tromper
ce patient, de prendre la place de la rivale, de se venger d'elle et de
lui, en s'interposant, en s'appropriant les trésors, peut-être les
prémices d'amour qu'il destinait à la paysanne.

Elle se souvint d'étranges scènes de «double vie», d'aventures racontées
afin de prouver les degrés de la lucidité des somnambules. Ainsi elle
avait entendu affirmer par son mari, le savant, la possibilité
d'arracher au noctambule le secret le mieux celé dans son coeur.

Et en réfléchissant rapidement à ces phénomènes une idée monstrueuse
jaillit dans sa cervelle ouverte depuis longtemps aux imaginations
maladives et perverses: elle se dit qu'il y aurait moyen, grâce à l'état
de Sussel Waarloos, de profiter de son illusion en la flattant.

Oui, elle en arrivait là! Mais aussi, cette fois, la tentation avait été
trop forte. S'il la mettait à de pareilles épreuves, Dieu entendait
qu'elle y succombât. Elle serait à jamais perdue, flétrie, criblée de
mépris et de remords; livrée à tous les supplices, exposée à tous les
opprobres que rien ne l'arrêterait dans son dessein. _Elle savait qu'il
n'existerait dans l'avenir de douleur comparable au regret_.

Mais pourquoi se plaindre de Dieu? Le destin prenait plutôt pitié d'elle
et lui offrait le soulagement, le péché commis avec un complice
inconscient, le péché sans personne capable de la trahir et de la
mépriser plus tard.

Ah! qu'elle profiterait avidement de ce premier sourire d'une destinée
contrariante.

De son côté, le jeune paysan, exaspéré par l'érotique mirage, ne
reculait pas à l'idée d'un viol.

Clara ouït ses sommations au fantôme:

--Je te prends ce soir. J'ai bu pour oser. Je m'en voudrai demain de
t'avoir fait mal, mais en attendant tu m'auras appartenu toute
entière....

C'était le dernier stade, la fin imminente des prestiges. Ou bien la
belle invisible allait se rendre ou bien elle serait forcée.

--Prends-moi, alors!

Cette fois, une autre voix répondit à celle du somnambule. Clara venait
de se glisser dans le cercle de ces bras musclés prêts à broyer leur
capture récalcitrante. Elle n'eut point peur d'être étouffée sur cette
poitrine de mâle; au contraire elle passa par une mortelle seconde en
craignant d'être reconnue et repoussée. Il ne la rejeta point. Sa
pression, loin de se relâcher devint encore plus ferme; mais maintenant
qu'on se prêtait à ses caresses, la douceur reparut dans ses prunelles
devenues féroces, un désir moins éperdu cessa de le faire grimacer et
son visage s'illumina d'un béat et soulageant triomphe. Il l'étreignit,
elle pantela et lèvres contre lèvres, enlacés frileusement, ils se
possédèrent sans qu'il fût revenu à la raison ou sorti du sommeil....

Vers l'aube, doucement il ouvrit les bras robustes qui continuaient
d'accoler la comtesse d'Adembrode. La crise était passée, bien passée
cette fois; il dormait sans plus rêver, et sa tête apaisée, presque
souriante, retomba sur l'oreiller.

En se dégageant la comtesse se rappela l'histoire racontée par la
vieille Kathelyne, l'aventure de Sussel, assailli par les faneuses, et
se trouva, elle, la grande dame insoupçonnée, plus vile que l'affreuse
Jô Vitesse.

Elle venait de se ravaler au rôle de ces faneuses dévergondées.

Faneuse comme elles; mais surtout, comme elles, faneuse d'amour!...

Pourtant Clara ne se repentait point. Elle se glorifiait de son geste.
Elle n'aurait pas le regret épouvantable de l'occasion perdue. Et elle
considérait machinalement comme une chose toute normale, un peu de sang
qui avait transpiré de la blessure du Xavérien sur son peignoir blanc.

Depuis longtemps les frusques sanglantes de Flup Barend, le petit maçon,
avaient cessé de draper sa chimère.




XXIX


A son réveil, le blessé manifesta une profonde surprise, et un certain
embarras, en apercevant la dame d'Adembrode, et surtout en apprenant où
il se trouvait. Il ne se rappelait plus rien des incidents de la veille
à partir du moment où ses compagnons l'avaient ramassé.

Un poids énorme débarrassa le coeur de la comtesse. Pourtant Sussel la
remercia, protesta de son dévouement dans des termes si sincères et si
chauds, qu'elle en éprouva quelque honte et quelque remords.

Le médecin fit sa visite, examina la blessure, interrogea Clara sur la
nuit, renouvela l'appareil et déclara que l'état du Xavérien était aussi
satisfaisant que possible. Warner s'assit aussi quelques instants au
chevet de Sussel.

Des jours passèrent sans que la fièvre reprit le malade. L'amélioration
continuait.

Quoiqu'elle en eût, la comtesse avait dû céder à la vieille Kathelyne,
durant les nuits suivantes, sa place au chevet de Sussel. Maintenant que
la guérison n'était qu'une question de temps et de soins, Clara ne
pouvait plus justifier une sollicitude trop ostensible. Mais elle
demeurait auprès de Waarloos la plus grande partie du jour. Souvent ils
étaient seuls et alors ils s'entretenaient avec un certain abandon qui
devint bientôt de l'intimité. Sussel considérait Clara comme une amie
d'une essence supérieure, comme son ange gardien; aussi sa sympathie
côtoyait-elle l'adoration.

Mme d'Adembrode, par contre, souffrait de ce culte qui lui disait
trop l'abîme mesuré par le jeune paysan entre leurs deux natures. Le
pire c'est qu'elle n'osait pas le détromper et lui prouver l'inanité des
préjugés. Pourtant, il y avait des moments où elle regrettait que Sussel
ne se fût pas réveillé pendant cette nuit à la fois si cruelle et tant
ineffable. Le soulagement n'était pas venu depuis ce furtif adultère.
Elle souffrait même plus que jamais en songeant à la mystérieuse
bien-aimée qu'avait appelée le délire de Waarloos.
    
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