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XXIII
Le lendemain, à jour ouvrant, la main nouée dans la lanière de son
gourdin de néflier, son bâton de marchand de bétail, Sussel longeait
d'un bon pas la chaussée de Lierre à Oostmalle, qui traverse Santhoven
et Zoersel. Bon marcheur, il brûla tout d'une trotte, en moins d'une
heure, les quelques kilomètres séparant ces deux villages et entra au
_Pigeon-Blanc_, l'estaminet principal de Zoersel. La femme de Verhulst
se présenta pour prendre sa commande et comme Sussel demandait le
patron, elle cria: «Hé, mon homme! il y a un garçon de Santhoven qui
voudrait vous parler.»
Piet Verhulst, un paysan d'âge, voûté, l'oeil clignant, comme une
veilleuse prête à s'éteindre, dans une large face citrouillante, la
lippe narquoise, le menton en galoche, rappelant celui de Jan Klaes, le
guignol flamand, arriva en sautillant du fond du jardin.
Il trouva Sussel en train d'examiner la grande affiche du concert
accrochée parmi les annonces notarielles.
--Tiens, qui voilà? Bonjour Sussel, mon garçon.... Quel bon vent vous
amène? Un mauvais, devrais-je dire pour ma part, car je sens à mon pied
tricoté par la goutte, qu'il va pleuvoir demain. Aïe! Aïe! Mais les
jeunes gens se moquent bien de la goutte. Vous tout le premier avec
votre mine de pomme mûre. Ma parole, la santé risque de faire crever
votre peau rose. Et comment se portent les autres âmes sous le toit de
vos parents?... Vous avez eu bon temps pour la dernière récolte.... Ah!
vous regardez l'affiche... Comme on le sait déjà sans doute à Santhoven,
ce sont des bleus qui nous régalent d'un petit spectacle....
Sussel se tourna sans répondre du côté du cabaretier et ne prit pas la
main que celui-ci lui tendait.
--Là là! Il ne faut pas me regarder d'un si drôle d'air Sussel
Waarloos.... Chaque homme est libre dans son commerce, n'est-ce pas!
Puis les temps sont durs. J'ai du liquide à transvaser de mes tonnes
dans le goulot de la gent soiffarde. Cette race de bleus attirera
beaucoup de monde dans mon estaminet. Voilà ce que je me suis dit.... Et
si le jeu se gâtait, si on se crossait, où serait le mal?... Je vous
promets de ne pas réclamer la moindre indemnité pour les demi-litres
qu'on leur casserait sur la tête!... Tenez, au lieu de rouler vos grands
yeux de café noir, vous devriez plutôt me remercier d'avoir attiré ces
tapageurs dans ces parages.... Vous êtes un garçon que j'estime et comme
votre mine d'enterrement me peine, je vous dirai tout.... Sans moi, ces
beaux messieurs se rendaient à Turnhout et d'autres que nous auraient eu
le plaisir de les étriller.... Comprenez-vous à présent?
Sussel commençait à se dérider:
--Vrai, tel a été votre plan! Dans ce cas, vous êtes un frère, na!
Donnez-moi la main, tope-là! Et trinquons comme deux bons chrétiens....
Les deux hommes s'assirent en face l'un de l'autre et Sussel s'attarda,
les coudes appuyés sur la table, pipe en bouche, et le menton dans les
mains, à écouter le malin aubergiste qui parlait à voix basse et que
faisait sursauter le grincement des chaînettes de la vieille horloge au
moment de sonner l'heure.
Parti de Santhoven dans l'intention de chercher querelle au vieux
Verhulst ou du moins à un répondant digne de se mesurer avec un gaillard
comme lui, le rude Sussel, le jeune Xavérien s'émerveillait à présent
devant le génie de ce cabaretier, comme un louveteau naïf initié à la
malice du renard.
--A votre place, disait Verhulst, loin de bouder la fête, je manderais
ici mes compagnons de Santhoven.... Il en viendra d'ailleurs de tout le
canton.... Moi, j'attire les souris dans la trappe; le reste vous
regarde.... Le soir on dansera, nous aurons du plaisir comme à la
kermesse, surtout si nous cassons la gueule à quelques citadins.
--Je me charge de les accommoder à la paysanne. Laissez-nous, comme vous
dites, ce soin, à moi et à mes hommes. Il tarde aux Xavériens de
Santhoven de faire leurs preuves. Tâchez qu'il n'y en ait point d'autres
de la partie que les nôtres et, comme de juste, ceux de Zoersel. Ce sont
nos seigneurs qui se réjouiront! Je crois la comtesse d'Adembrode
capable de se mettre à notre tête.... Il aurait fallu la voir et
l'entendre hier, quand je lui annonçai la visite de ces réprouvés...
--Chut! Gardez-vous de parler de vos projets au comte ou à la comtesse.
Nous les savons de coeur avec nous; cela suffit. Inutile de les
découvrir et de les signaler aux vengeances des bleus. Croyez-moi, ne
consultons même pas nos pasteurs. Ceux de la ville prétendraient que
nous avions été soudoyés par les curés et les nobles, et ils
commenceraient par s'en prendre à nos chefs.
Or, c'est ce qu'il faut éviter à tout prix, n'est-ce pas? Entre nous
soit dit, pour dérouter jusqu'aux gens du village, le curé de Zoersel
affecte de m'en vouloir à cause de l'hospitalité que j'ai offerte aux
citadins. Au fond nous sommes d'accord et il n'a pas de paroissien plus
fidèle que moi. Comprenez-vous? Nous cousinons fort bien ensemble, mais
il faut, pour la bonne marche des affaires, que le village nous croie
brouillés.... Je vous avouerai que je comptais beaucoup sur l'appoint de
Santhoven. Ici, le curé prêche le calme, et engage nos gens à ne pas se
montrer à la fête.... Beaucoup de nos gars pourraient prendre ces
conseils à la lettre et s'en tenir à protester par l'abstention contre
la visite des bleus. Ceux-ci échapperaient à trop bon compte...
--Soyez tranquille, ceux de Santhoven suffiraient au besoin; Je les
trierai comme du bon grain sur le van.... Il est entendu, ajouta Sussel
en riant et en allongeant une amicale bourrade au rusé cabaretier, qu'on
ne démolira rien chez vous...
XXIV
Quand arriva le fameux dimanche du métingue, Zoersel déborda de monde.
Tous les blousiers du canton accoururent pour s'assurer par les yeux et
les oreilles de la possibilité d'une chose aussi anormale que cette
conférence athée en pleine glèbe de croyants.
Le matin, l'église fut trop petite pour contenir la cohue des fidèles.
Après la messe, entendue avec plus de ferveur que jamais par ces
ouailles inquiètes, les hommes se répandirent dans les cabarets. Là on
discuta s'il fallait garder l'attitude calme recommandée encore une fois
par le curé du haut de la chaire. Les têtes les plus chaudes parlaient
de tout casser chez ce renégat de Verhulst. Mais les quelques chefs,
que le trigaud avait mis comme Sussel dans sa confidence, calmaient ces
zélateurs. En général il régnait dans cette multitude plus de
consternation que de fureur. Çà et là, on s'échauffa aux coups du
genièvre et l'on faillit, en discutant l'avis du curé, s'empoigner entre
amis, histoire de se faire la main pour l'après-midi, mais la plupart
des porte-sarrau étaient taciturnes, expectants; si bien que l'agitation
causée par cet afflux inusité de garçons de ferme et de vachers dans un
village perdu et peu vaste, ne se manifestait que par un bourdonnement
sourd.
Ce fourmillement de sarraux et de casquettes récelait le calme
fallacieux des approches de l'orage, le malaise et la sournoiserie des
fulminantes et formidables colères accumulées dans les poitrines.
Ils bouffaient, mais se tenaient cois.
La majorité des Campinois, ruminants de longues pensées, ne connaissent
pas les entretiens animés; en conversant ils se recueillent et
entrecoupent le dialogue de fréquents intervalles de rêverie. Ce
jour-là, ces grands taiseux paraissaient encore plus renfermés que
jamais et, sur les visages roses ou hâlés, au fond des prunelles
appelantes comme le miroir des mares immobiles, au fond de ces grands
yeux contemplatifs, mouillés comme le velours des mousses à l'aube,
s'accumulait encore plus d'énigme et d'ombre que de coutume.
Il en était venu de tous les coins de la région, de tous ces villages
aux noms sonores et farouches que des lieues séparent et que ne relient
pas toujours des routes.
Les paroissiens des villages de la chaussée d'Anvers avaient accourci
par la Grande-Bruyère des Vanneaux, les riverains du chemin d'Herenthals
par les landes de Vorsselær et le bois du Seigneur.
Ils arrivaient des quatre côtés du vent: d'Eysterlé, de Gierlé, de
Pouderlé, de Drengel, de Wyneghem, voire de Grobbendonck. On remarquait,
venus de Pulle, des scieurs de long aux fortes carrures, crépus et
basanés comme des moricauds; des pandours de Wechelderzande, nerveux et
bien découplés, les plus habiles tireurs à la perche de la province; des
bûcherons de Pulderbosch qu'aveuglent les larges visières de leurs
casquettes mais qui manoeuvrent du gourdin aussi bien que les farauds de
Plink jouent de leur eustache d'un sou; les compagnons des deux Malle,
l'Oost et la West, toujours en rivalité dans les bals de kermesses,
dressés sur leurs ergots comme des coqs de combat et à qui la présence
des gendarmes impose à peine plus de réserve que celle des Trappistes de
l'abbaye voisine. Ranst avait envoyé ses sabotiers solides comme leurs
encoches; Gravenwezel, ses lieurs de balais, aussi futés que des mulots;
Viersel, ses vachers amènes et décoratifs, portant beau comme des
princes déguisés et parlant le flamand le plus musical de toute la
contrée, citée cependant pour son langage harmonieux; Ranst ses
voituriers au service des marchands de bois de sapin, de lestes
compères, le mollet guêtré de cuir, experts dans les luttes corps à
corps.
On se montrait encore une coterie venue de Broechem, renommé par ses
filles sapides comme Santhoven vante ses fermes garçons, si bien qu'on
dit proverbialement dans le canton: «Avec taurelet de Santhoven il faut
apparier taure de Broechem.»
Si pour la circonstance, les batailleurs d'Oost et de Westmalle se
coudoyaient amicalement, les cadets de Halle se rencontraient sans
hostilité avec les drilles de Saint-Antoine. Le sol est si pauvre à
Halle qu'on a surnommé ce village Magerhalle ou Halle-la-Maigre. Ceux de
Saint-Antoine, des gausseurs impitoyables, prétendent qu'il n'y existe
sur toute l'étendue du territoire de leurs voisins qu'un seul ver de
terre. Encore celui-ci serait-il enchaîné dans le jardin du presbytère
de crainte qu'il ne s'échappe et n'émigre vers une glèbe moins aride.
Aux marchés annuels des deux paroisses, les joyeux bougres de
Saint-Antoine attachent un ver de terre au bout de leurs triques et
passent cet ironique symbole sous le nez des Hallois faméliques, jusqu'à
ce que ceux-ci voient rouge et que des batteries s'ensuivent entre gras
et maigres.
Le contingent le plus nombreux était celui des Xavériens de Santhoven,
menés par le jeune Waarloos, descendant du réfractaire de 1798.
Ils s'étaient dispersés et, mêlés aux compagnons des autres bourgades,
ils déambulaient par les rues, les mains dans les poches de leurs
culottes, lorgnant les filles curieuses, la casquette glorieusement
échafaudée, et lorsqu'ils se rencontraient ils croisaient un regard
d'intelligence et se saluaient d'un mystérieux sourire.
De temps en temps on voyait Sussel se faufiler dans un rassemblement,
aborder le péroreur qui excitait les écoutants; quelques paroles coulées
à l'oreille de l'exalté le faisaient taire, soumis et radieux; les deux
initiés se séparaient en se tapant dans la main, et le groupe se
dispersait. Les Xavériens de Santhoven tenaient entre les lèvres une
fleur rouge: rose trémière ou brindille de bruyère. On sut plus tard que
celle-ci était un signe de ralliement.
Le bourgmestre avait requis les gendarmes de Santhoven et d'Oostmalle,
qui se promenaient dans la foule, la carabine en bandoulière.
Vers les midi un landau traversa la commune; les paysans reconnurent le
comte et la comtesse d'Adembrode revenant d'une promenade à la Trappe de
Westmalle. Il n'y eut pas un cri, mais tous se découvrirent.
Clara avait entrevu Sussel Waarloos, dans un attroupement. Elle eut
depuis ce moment l'intuition que quelque complot se tramait. Pour cela
il lui avait suffi de traverser ce fourmillement expirant des effluves
d'ozone. Le fluide de ces marauds se communiqua du coup à la femme
nerveuse. Elle en fut comme suffoquée, interdite, et elle se mit à
chercher un prétexte pour retenir le comte à Zoersel, un moyen de
déconcerter le complot. Mais déjà les chevaux, bons trotteurs, stimulés
par l'heure du picotin, laissaient loin derrière eux le foyer de cette
effervescence.
La façon dont l'avait regardée le porte-drapeau des Xavériens, ce
sourire faraud et de fausse bonhomie lui rappelait l'air de jactance des
batailleurs retroussant leurs manches pour une rixe et Clara, qui
souhaitait le massacre des bleus, eut peur à présent et se reprocha de
ne pas avoir repoussé avec assez d'énergie les projets belliqueux de
Waarloos.
A mesure que la journée avançait, la foule des blousiers s'écrasait aux
abords du _Pigeon-Blanc_. Un grand drapeau tricolore, loué à la ville
pour la circonstance, claquait au-dessus de l'enseigne. Le spectacle
était gratuit, à condition que l'amateur retirât sa carte d'entrée au
comptoir de l'estaminet. Verhulst, la mine paterne, distribuait ces
billets à tous les consommateurs, et ceux-ci de défiler sans cesse, leur
curiosité égalant pour le moins leur haine. Beaucoup en oublièrent le
manger, mais se rattrapèrent sur le boire.
XXV
La conférence commencerait à trois heures, moment des vêpres.
A deux heures, le petit Malsec et d'autres gamins éparpillés en
éclaireurs le long du chemin de Zoersel jusqu'à la chaussée de Turnhout,
se rabattirent essoufflés sur le coeur de la paroisse, un nuage de
poussière du côté de Saint-Antoine leur ayant révélé l'approche des
Anversois.
Quelques minutes après, un omnibus de grand modèle tournait le cimetière
et le luxuriant tilleul faisant face à l'église, et arrêtait devant le
_Pigeon-Blanc_.
Il en sortit d'abord un grand gaillard blond, rappelant, avec sa
barbiche en virgule, sa moustache en crocs, son gros nez busqué, sa mine
fleurie, son oeil d'émerillon, certains portraits de bourgeois de Franz
Hals et de Rembrandt.
Pour compléter la ressemblance il portait un de ces tapabors de feutre
mou, dont le Van Ryn coiffe ses arquebusiers et ses syndics bons
vivants. C'était M. Vlamodder, un des plus zélés commis-voyageurs de la
libre pensée, un Gambetta flamand ainsi que le saluaient les gazettes,
orateur de métingues houleux, grande voix, le favori des masses séduites
par son beau creux, sa prestance, ses allures à la bonne franquette, et
son vocabulaire local. Il présidait la _Société Marnix de
Sainte-Aldegonde_, fondée pour «émanciper les campagnes».
Vlamodder aida galamment Mme Blommært, la cantatrice, et Mlle
Dejans, la pianiste, annoncées sur l'affiche de la «solennité», à
s'élancer du marche-pied. La première, une brune majestueuse, au masque
de lionne, en robe de soie noire rehaussée d'agréments ponceau, très
opulente dans les régions du corsage; la seconde une petite
pensionnaire, blonde, bistrée, fade et gracile, minaudante, les cheveux
nattés, enrubannés de bleu, jouant les ingénues dans sa robe blanche à
la ceinture myosotis.
Puis dévala M. Lindeblom, l'apôtre ordinaire des campagnes, car
l'éloquence de son ami Vlamodder était trop pétroleuse pour ces
populations timorées. Vlamodder ne gardait aucun ménagement, mangeait du
prêtre à tout propos, s'empiffrait d'«ultramontains» au point d'en
devenir apoplectique. L'autre présentait le thème de l'opportunisme, du
catholique-libéral; citait des exemples de prêtres modèles, inventait
des Jocelyns campinois; établissait une distinction entre la politique
et la religion, les «devoirs civiques» et les «devoirs du chrétien»;
plus fin, moins hâbleur, moins tonitruant, il élevait à peine la voix,
pesait ses mots, procédait par insinuation. Au physique, un maigrichon
bilieux, sucre et citron, poisseux, les cheveux collant sur les tempes,
portant lunettes, engainé comme un hermès dans sa défroque noire; l'air
aussi cafard que l'autre avait l'air fracasse.
Derrière venait un personnage hirsute et flambant comme un archange,
noir de chevelure et de prunelles, basané comme Zampa, fatal,
romantique. Ce Manfred s'appelait Van Cuytard et on le citait parmi les
cinq ou six poètes officiels d'Anvers; il devait sa popularité et, mieux
encore, une grasse sinécure--la direction d'un hospice de
sourds-muets--à une chanson politique dans laquelle il comparait les
capucins à des stercoraires; une chanson beuglée par la ville les soirs
de scrutin électoral.
Après ce trio de célébrités dégringolèrent de l'échelette une quinzaine
de personnages de moindre importance, figurants et gardes du corps; le
mari de Mme Blommært, le père de Mlle Dejans et même M. Mestback,
un reporter de journal, à qui la campagne arrachait depuis les
fortifications ce mot: «Épatant! Épatant!» rapporté, avec la manière de
s'en servir et de le moduler, d'un séjour à Paris et surtout d'une
soirée aux Folies-Bergère.
Les gendarmes écartaient à grand'peine la cohue pour ménager le passage
aux excursionnistes. Tous les ruraux prétendaient pénétrer dans la
salle. Pas un cri de bienvenue, pas un bonjour. L'omnibus s'était vidé à
peu près de la façon dont se déballent des accessoires de théâtre
renfermés dans une caisse.
Le populaire Vlamodder avait essayé de séduire les rustres par la
rondeur et la familiarité; en vain les appela-t-il ses meilleurs amis,
ses frères préférés, les villageois ne lui en surent aucun gré.
«Épatantes ces têtes!» avait déclaré le journaleux, un peu inquiet
devant ces mines renfermées de sphinx. Van Cuytard remarquant Sussel, le
compara au _Conscrit_ d'Henri Conscience, un roman qui se passe à
Zoersel.
Les paysans se piétaient, écarquillaient les yeux, impénétrables et
équivoques.
Au passage de la belle Mme Blommært, le visage de quelques pitauds
exprima avec une certaine convoitise une vague moquerie. Ils se
remémoraient la façon dont le curé avait qualifié le matin les
émancipées et les femmes fortes de la ville. Ils ricanèrent, mais,
malgré eux, des bouffées chaudes leur coulaient de la nuque jusqu'au
fond des reins, et leurs prunelles dilatées s'allumaient d'un feu
canaille. Pierlo claqua de la langue, donna un revers de sa main à sa
casquette, qu'il poussa par là sur son oreille, et cogna du coude son
voisin Kartouss.
D'autres Xavériens, comme Malcorpus et Maris Valk, mornes, impassibles
en apparence, le gosier subitement sec, un tremblement dans les doigts
gourds, les jambes lâches, songeaient, sans trop savoir pourquoi, à la
complainte du ménétrier Jak Corepain, racontant le viol et l'assassinat
de Malines, et rêvaient, rien qu'une seconde, d'une flaque de sang où
les baisers râleraient comme le coassement des grenouilles.
Deux ou trois remarques grasses partirent d'un groupe de valets de
charrue, campés au premier rang. Vlamodder, le paladin, ayant entendu et
avisé les coupables, eut un mouvement pour les châtier. Une bagarre s'en
serait suivie. Mais il ne fit que se cabrer; l'attitude résolue des
maroufles lui imposait et il supputait les chances d'un conflit; le
sourire protecteur et vaniteux, l'air de bêtise importante et
satisfaite, se restéréotypa sur son masque d'orateur faubourien, et il
entraîna au plus vite, à l'intérieur, l'affriolante cantatrice.
Un éclat de rire énorme, sinistre comme une huée, rompait le grand
silence des badauds. Piqués au jeu, les loustics, pipe aux dents,
casquette renversée, la main à l'enfourchure, allaient en lâcher de plus
fortes à la vue de la Dejans, sautillant au bras de Mestback, vêtu comme
un calicot endimanché, mais Sussel Waarloos s'approcha du groupe
facétieux et son intervention sympathique réussit encore à mater la
verve des plaisantins.
Sur le seuil de l'auberge, Piet Verhulst, obséquieux, recevait les
citadins et les conduisait dans une pièce mal éclairée et sentant le
remeugle, où les attendait la collation commandée.
Pendant qu'avec un entrain affecté ils se rassasiaient de l'invariable
omelette au jambon, le brouhaha des spectateurs accumulés depuis des
heures dans la salle de concert, une salle où l'on sabotait en temps de
kermesse, leur arrivait, à travers la cloison, comme le fracas d'une
marée montante et les vagissements de la bise dans les cheminées.
Le reporter commençait à regretter d'être venu; il ne mangeait que du
bout des dents et les morceaux ne passaient pas. Van Cuytard lui
allongeait de grandes tapes dans le dos, à la paysanne, pour flatter
l'atmosphère ambiante, et lui parlait virilité, apostolat et éternels
principes.
Les paysans s'étaient casés pêle-mêle sur des bancs disposés en gradins
ainsi que dans les cirques forains. Le gros de l'auditoire se composait
de ruraux étrangers à Zoersel; la plupart de ceux de ce village ayant
tiré leurs verrous et bâclé leurs fenêtres afin de se conformer aux
instructions du curé.
Quelques fanatiques s'étaient concertés le matin pour écharper Verhulst
et faire chanter le coq rouge sur son toit, c'est-à-dire bouter le feu à
sa maison, mais Waarloos les avait pris à part et édifiés sur la
tactique du cabaretier. Certains que les bleus ne perdraient rien à
attendre, les conjurés se mêlaient aux simples spectateurs et
patientaient, narquois, avec une apparente belle humeur.
Enfin la séance commença. Mlle Dejans, la fillette blanche, conduite
par le superbe Vlamodder, parut, un rouleau de musique à la main, avec
des minauderies de perruche chiffonnée, toussota et s'assit devant le
piano de louage envoyé la veille. Elle joua «comme une fée»,--disait le
surlendemain Mestback dans son compte rendu--un de ces pots-pourris
lamentables sur des opéras prédestinés à ce traitement.
Les paysans s'extasiaient à voir ses doigts osseux torturer le clavier
de la discorde guimbarde; le bruit macabre que produisait cette
gymnastique digitale, les ébaubissait beaucoup moins. Warrè Pensgat, le
tueur de cochons, indiquait à sa promise les pédales piétinées avec
rage.
Cependant les variations ne discontinuaient pas; les mains couraient
toujours, agrémentant les accorda de l'instrument du cliquetis de leurs
ongles, les pieds s'obstinaient dans leur jeu de bascule; la blanchette
devenait importune; lorsqu'elle se décida à se lever on applaudit
mollement.
A présent au tour de la grosse dondon! proclama Jef Malsec, le petit
vacher des Waarloos, juché au fond de la salle, sur les épaules d'un
polisson de son âge et de son emploi, en voyant s'avancer Mme
Blommært, menée par «notre illustre barde» Van Cuytard. Et toute la
chambrée de s'ébaudir, de se trémousser au point de faire craquer les
coutures des sarraux empesés et des culottes de drap bridant les
cuisses.
Pour cacher sa confusion, l'opulente matrone affecta de donner quelques
indications à la Dejans, chargée de l'accompagnement.
Après le prélude et la ritournelle, Mme Blommært entonna à pleins
poumons une romance flamande sur des paroles de «notre illustre barde».
La voix belle, étoffée, savante sans artifice, subjuguait ces simples.
Ils auraient oublié, sous l'impression de cette musique et pour l'amour
de la cantatrice, leur animosité et leur rancune contre les citadins.
Ils ne comprenaient même pas les paroles de Van Cuytard, trop
didactiques et trop ampoulées pour ces esprits primitifs. Mais la
musique trahissait un accent de sincérité primesautière et Mme
Blommært, l'interprétait en artiste. Non seulement elle donnait la note,
mais elle la passionnait.
Les rustres écoutaient bouche bée, le front apaisé. Une influence
émolliente agissait sur leur coeur, d'aucuns riaient de peur de pleurer,
et les mains calleuses ne tourmentaient plus si rageusement la paume des
lourds gourdins. Les drilles grivois de tout à l'heure subissaient
eux-mêmes le charme de la bonne femme et mettaient une sourdine à leurs
gravelures.
Pourquoi les citadins ne se retirèrent-ils pas après ce succès?
L'apparition du déplaisant conférencier réveilla le mauvais gré,
passagèrement engourdi. Malgré ses réticences, ses finesses, son
onction, ses cajoleries à l'adresse des ruraux, sa profession de foi
catholique, M. Lindeblom ne trompa aucun de ses auditeurs. Ce bloc
enfariné répugnait d'instinct à ces croyants. Plusieurs fois, furieux de
l'insuccès de ces précautions oratoires, il se démasqua; aussitôt des
murmures menaçants montaient et, vite, le faux apôtre de se replonger
dans sa farine.
A la fin d'un discours pénible, étayé de tous les lieux communs de la
polémique de journaux, il se fit huer pour avoir dit que les curés ne
devaient pas sortir de leur église.
--Et que les bleus restent à la ville! clama le petit Jef Malsec.
--Seriez-vous des chiens qui léchez les pieds de ceux qui vous chargent
d'entraves? tonitrua Vlamodder, écoeuré par les feintes de son
compagnon. Mais alors se déchaîna un si formidable hourvari, que
Vlamodder renonça à «repêcher» le Lindeblom, et crut urgent, lui-même,
de lever la séance.
XXVI
Le chemin qui part de Zoersel pour déboucher au village de Saint-Antoine
sur la chaussée d'Anvers à Turhout, passe d'abord entre des tènements de
maisonnettes et des fermes de plus en plus éparpillées, puis traverse
des sapinières, alternant avec des rouvraies bordées de ronces. Dans ces
bois, à hauteur d'un petit viaduc jeté sur un maigre ruisseau irriguant
ces bruyères désertes, mais ne représentant en cette saison qu'un ravin
desséché, attendaient, depuis la brume, une vingtaine de gars
déterminés. Selon le voeu de Sussel Waarloos, les Xavériens de Santhoven
figuraient dans cette guérilla avec le plus fort appoint, et leur
porte-drapeau commandait en chef.
C'était aussi Waarloos qui leur avait donné rendez-vous en cet endroit,
par où devait repasser la voiture des bleus.
Le lieu était sinistre et mal famé. Les halliers dont les ramifications
venaient se perdre de ce côté, avaient servi, au commencement de ce
siècle, de quartier général à des bandits d'une espèce particulière,
connus sous le nom de grille-pieds. Disséminés dans toutes les paroisses
de la région, rien ne les distinguait ostensiblement des autres
villageois. Mariés, pères de famille, ils travaillaient aux champs ou
exerçaient un métier. Certaines nuits, ces chauffeurs, déguisés, le
visage et les mains noircis, se rendaient à l'endroit où un mystérieux
avis les avait convoqués. Le coup fait et le butin partagé, la bande se
dispersait, et chacun rentrait chez soi, pour reprendre la charrue ou
l'outil. Longtemps ils pillèrent et «chauffèrent» à leur aise,
déconcertant et dépistant les limiers de justice; ceux-ci n'étaient pas
loin de croire, avec les paysans terrorisés, à des exploits de l'enfer.
Une circonstance fortuite trahit un de ces boute-feu qui obtint la vie
sauve en livrant ses compagnons. Sa femme avait payé le loyer de leur
ferme avec de très anciennes monnaies. Comme elle en ignorait la
provenance, on interrogea le mari qui en savait plus long. Ces pièces
avaient été volées chez un vieil avare qui les reconnut. La malfaisante
tribu finit sur l'échafaud à Anvers. Mais ces crimes et surtout la
longue impunité des grille-pieds avaient frappé violemment l'imagination
des gens de la contrée. Ils prêtèrent à ces larrons hypocrites et
féroces une essence surnaturelle et la forêt de Zoersel, où ils avaient
tenu leurs assises générales de leur vivant, servit encore de théâtre à
leurs conventicules de damnés. Les larves des guillotinés se promenaient
la tête dans leurs mains ou bien ces têtes grimaçantes, soutenues par
des ailes de vampire, voletaient d'arbre en arbre et ces oiseaux
diaboliques poussaient des hurlements si affreux que même les tristes
hiboux et les funèbres chouettes prenaient peur et s'éloignaient de ce
repaire.
Les charretiers revenant de la ville, baissaient la voix et cessaient de
siffler au moment de s'engager entre ces sapinières et, désireux de
retrouver au plus tôt la rase campagne, pressaient d'un coup de fouet
l'allure de leurs chevaux. Après le coucher du soleil les laboureurs
attardés aimaient mieux faire un long circuit que de se risquer dans
cette zone maudite. Il est même probable que pas un des gars embusqués
ce soir entre les arbres fées ne se serait soucié de demeurer seul une
heure dans ces parages.
C'est précisément à cause de l'isolement et de la désolation de cet
endroit que Sussel l'avait choisi.
Sortis l'un après l'autre de la salle du _Pigeon-Blanc_, les Xavériens
avaient pris chacun une direction différente.
D'aucuns feignaient de se dire adieu à la bifurcation des routes afin de
donner le change aux gendarmes. D'autres rentrèrent chez leurs parents
pour s'armer de fourches et de faux, mais la plupart avaient emprunté le
nécessaire à leurs amis de Zoersel.
Vers huit heures du soir, au moment où la campagne se noyait dans les
ténèbres, leur troupe étant au complet, ils se cachèrent des deux côtés
de la route, les uns couchés à plat ventre, les autres adossés aux
arbres, d'autres encore accroupis dans le ravin.
Aucun ne bougeait. Sussel leur avait défendu de fumer, de peur que le
rougeoîment de leurs pipes n'avertît l'ennemi. Dans le contingent de
Santhoven on remarquait Pierlo, Morgel, Polvliet, Malcorpus, Kartouss
et Bastini, autant d'enragés ayant tous été mêlés à la bagarre d'Anvers
et ajoutant, comme Sussel, une rancune personnelle à l'aversion native
du paysan pour les gens de la ville et pour les esprits forts.
Il faisait une humide soirée de la fin de septembre. Des troupeaux de
nuages noirs chassaient dans le ciel sous le fouet du vent d'ouest, et
offusquaient une lune rougeâtre.
Le passant aurait pu cheminer entre ces fourrés sombres sans se douter
de la présence d'êtres humains. Cependant, lorsqu'à de rares intervalles
la lune se dégageait, il aurait eu la vision d'une scène du passé. Les
blanches traînées de rayons montraient des visages contractés et
résolus, des bouches ouvertes, des mâchoires serrées; ici, un grand
blousier, la fourche plantée en terre et appuyé sur le manche; là deux
prunelles plus luisantes que le tranchant de la faux qu'ils reflétaient;
là, un couple étendu, tête bêche, le menton dans leur main, interrogeant
de leurs yeux de braconniers les deux directions de la route; plus loin
une silhouette s'effaçant en partie derrière un tronc d'arbre mais
avançant une tête futée, attentive. A voix basse ils s'encourageaient
au carnage attendu:
--Nous les enfourcherons comme des dizeaux! disait l'un.
--Nous leur crèverons la paillasse!
--Il se moucheront de travers et loucheront des deux yeux!
--Ils verront une pluie d'étoiles!
Chaque fois que la lune se démasquait, leur chef, circonspect, leur
imposait silence et les engageait à s'enfoncer plus profondément dans
les taillis. Les murmures s'apaisaient de nouveau, on n'entendait plus
que le passage du vent dans les aiguilles de sapin, ou un chien de ferme
hognant au loin. Le fils Waarloos, qui prêtait l'oreille à toutes les
rumeurs, perçut les modulations mélancoliques d'un orgue de barbarie.
--Voici un signal, dit-il. Le bal commence chez Verhulst, les bleus ont
quitté l'estaminet. Dans dix minutes ils seront ici.
Il s'était aventuré sur la chaussée et, étendu ventre à terre, il
collait l'oreille au pavé:
--Attention, les voilà! fit-il en se redressant et en rentrant dans le
bois.
Quelques instants après, on entendait les battues des chevaux lancés au
trot et les cahots des roues.
--Quatre hommes à la tête des chevaux! commanda Sussel.
--Malcorpus, Broeks, Polvliet et moi! dit Pierlo.
--Quatre hommes encore de chaque côté de la voiture.
--Morgel, Goulus, Wellens et moi Maris, à gauche.
--Et moi à droite avec Malsec, Tybaert et Bastini! cria Waarloos.
--Et moi? demanda Kartouss.
--Avec les autres tu barricaderas les portières et empêcheras le monde
de sortir.
--C'est entendu.
Les têtes se penchaient et, prêts à s'élancer, une jambe en avant et un
peu ployée, en arrêt, ils tenaient leurs fourches comme des fusils à
baïonnette.
On distingua deux points rouges dans le lointain: les lanternes de
l'omnibus; puis, l'avant-main des chevaux s'élargit; puis se dessinèrent
les contours de la caisse et les silhouettes de deux individus sur le
siège. Maintenant qu'ils tournaient le dos à Zoersel, les bleus
paraissaient enchantés de leur excursion. Les paysans entendaient des
rires et des refrains de fin de banquet.
Van Cuytard, séduit par la fraîcheur de la nuit septembrale, était
grimpé à côté du cocher. Au moment d'entrer dans le bois, le conducteur
ayant fouetté ses chevaux, le poète protesta contre cette accélération
de vitesse en objectant que le site méritait d'être admiré à l'aise; le
cocher, non sans rechigner, retint un peu ses bêtes.
C'était au moment où l'omnibus allait atteindre l'embuscade.
--En avant! cria Sussel.
Pierlo et trois hommes se jetèrent à la tête des chevaux, tandis qu'avec
des huées les autres se ruaient aux portières.
--A bas les Bleus!... Tue!... Tue!...
Les chevaux se cabrèrent, maintenus par le nerveux Pierlo qui avait
dompté plus d'un étalon vicieux. Le cocher perdit la tête et n'osa jouer
du fouet. Les vitres volèrent en éclats. Les fourches plongèrent à
l'intérieur. Des cris de femmes stridèrent. Les assiégés à peu près
aussi embarrassés dans leurs mouvements que les ruraux lors du
guet-apens d'Anvers, faisaient des efforts désespérés pour ouvrir la
portière devant laquelle se tenaient Kartouss et ses hommes. Le grand
Vlamodder parvint cependant à forcer le passage et à mettre pied à
terre. D'autres sortirent après lui, qui cherchèrent surtout à disputer
aux assaillants l'accès de la voiture. Un coup de fourche avait atteint
Mme Blommært à la main et elle soutenait, défaillante elle-même, la
Dejans, tombée en syncope. Le reporter demeurait affalé sur les
coussins, sous prétexte de mieux protéger ces dames. Le mari de la
plantureuse cantatrice et le père de la pianiste chlorotique ne
cessaient de réclamer les gendarmes et même les sergents de ville.
Lindeblom n'était pas loin de se convertir pour de bon à la religion des
plus forts et il se rappelait son acte de contrition.
Sur la route, on se mêlait avec rage. Vlamodder dessinait de terribles
moulinets avec sa canne, et toucha plusieurs fois Sussel qui
s'acharnait, naturellement, après l'adversaire le plus sérieux. A un
moment la canne se brisa sur la fourche du Xavérien. Sussel poussa un
hourrah de triomphe. Vlamodder se crut perdu:
--En avant! cria le géant au cocher. Passez sur leurs corps, nom de
Dieu.... Sauvez les femmes.
Deux bleus accoururent à la rescousse de leur chef et en vinrent aux
prises avec Waarloos.
Les chevaux refusaient toujours d'avancer. Ils galopaient sur place. Van
Cuytard, debout sur le siège, avait pris le fouet des mains du cocher
affolé et il en brida plusieurs fois le visage du blond Pierlo. Un
cordon de sang festonna la joue du jeune homme depuis la tempe jusqu'à
la mâchoire. Mais Frans, un poing au mors de chaque cheval, semblait
leur donner du caveçon, et, calé comme une statue de bronze, ne
bronchait point d'une semelle. Il se fût laissé écarteler plutôt que de
lâcher prise.
Chez Valk, Basteni et Morgel, qui donnaient l'assaut aux occupants de la
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