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eBook Title
La faneuse d`amour
Author Language Character Set
Georges Eekhoud French ISO-8859-1


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des batteurs, la gymnastique des vanneurs à moitié nus, l'auraient
tenue, haletante, sur place, durant des heures. Dans cette grange où
des activités musculaires se dépensaient depuis le chant du coq, où une
transpiration acharnée imbibait le sol de ses gouttelettes, dans cette
grange toute imprégnée des effluves de la force, il sortait fumante, des
poitrines charnues, des pieds déchaux, de tout ce cuir trempé de sueur,
une fauve et excitante odeur de mâle.

Les travailleurs, un peu confus d'être observés, interrompaient leur
corvée, saluaient, s'épongeaient en riant rouge, et cet embarras
enfantin était exquis chez ces hommes râblés.

L'air de Clara, cet air affable n'ayant rien de protecteur, les
modulations tendres de sa parole flamande, sa préoccupation de leur
bien-être, son souci de leur personne et de leur famille, apprivoisaient
et séduisaient ces tâcherons. Sans jamais soupçonner la violence de son
penchant, à la longue ils se savaient bien voulus. Sa présence, sa voix,
ses regards répandaient autour d'eux une atmosphère à la fois douce et
capiteuse. Telle, une de ces tièdes et longues pluies de printemps, que
tamisent les lilas en fleur et dont les larges gouttes apportent aux
fronts les plus rudes la sensation d'invisibles lèvres.

Souvent au milieu du jour, par un soleil torride, sous l'air pesant de
juin, elle surprenait le travail des botteleurs. En arrêt, elle
dévisageait un instant, avec une jalousie péniblement dissimulée, les
femmes rieuses râtelant les brindilles d'herbe laissées à leurs pieds
par les garçons. Toute son attention appartenait à la besogne compliquée
de ceux-ci. Elle les voyait près des meules, étreignant de leurs genoux
et de leurs bras la masse de foin qu'ils liaient en botte avec cet
accent nerveux et volontaire inséparable d'un pareil labeur.

Un de ces ouvriers portait beau, plus que les autres:

C'était un grand brun de vingt-trois ans, membru, large d'épaules, ferme
des reins, solide sur ses jarrets. Il avait la face ronde et pleine, le
teint vif; sous les sourcils droits et épais et les cils soyeux, des
prunelles brunes passant de la limpidité des hépatites aux luisants
sombres du bronze; le nez droit, les ailes dégagées, de larges narines
vibrantes; la bouche bien meublée et bien fendue légèrement infléchie
aux commissures; la moustache naissante; la mâchoire accusée; le menton
imberbe presque carré; le cou large aux attaches charnues; les oreilles
moyennes, bien dessinées, un peu écartées de la tête; un front énergique
sous un cabasset de cheveux noirs et frisés, comme de l'astrakan,
plantés drus et droits, taillés assez courts. Il travaillait en
chantonnant et Clara se rapprochait assez pour entendre craquer à ses
mouvements de jeune taureau ses bragues de coutil et sa chemise ouverte
sur la poitrine.

Elle fixa pour jamais dans sa pensée la saison, l'heure et le décor,
avec, au premier plan, le personnage principal.

Autour de ces botteleurs en action, la campagne s'étendait mornement
belle et apaisée, comme elle l'est à cette époque des foins où les
herbes des prés se décolorent, se fanent et montrent leurs têtes
gonflées de gramen. Par intervalles le cri de la caille piquait à coups
de bec la trame du lourd silence et, plus rare encore que le bruit, un
souffle d'air mêlait au poivre persistant des foins le bouquet plus
suave, plus calme des sureaux.

La comtesse, qui connaissait les habitants de Santhoven et des clochers
voisins, voyait cette fière graine de paysan pour la première fois. Elle
regrettait de ne pas avoir abordé le jeune travailleur pour s'informer
de son nom et de son toit. Cette action et ce discours eussent semblé
normaux au moissonneur et à ses compagnons; mais l'impression produite
avait été tellement forte que la comtesse redouta de trahir son trouble
non par ses paroles, mais par leur son.




XX


Le dimanche suivant, au milieu du Salut, auquel assistaient les maîtres
du château, le curé invita tous les hommes non mariés de l'assistance à
rester dans l'église après la bénédiction. Le comte et la comtesse
allaient sortir avec le gros des fidèles, mais le pasteur s'approcha du
banc-d'oeuvre et les pria de demeurer. Lorsque la masse se fut écoulée
lentement aux derniers soupirs de l'orgue, le prêtre, entouré du bedeau,
du sacristain et de ses acolytes, fit ranger les gars en demi-cercle,
devant lui, face au tabernacle, toussa, se tamponna la bouche de son
mouchoir, inclina quelques secondes sa tête blanche de septuagénaire
pour se recueillir; puis, se redressant abordant directement son sujet,
il commença d'une voix claire:

«Mes chers garçons, en présence des temps difficiles que notre sainte
religion traverse, j'ai résolu, de concert avec les seigneurs
d'Adembrode,--ici, il se tourna en s'inclinant vers les châtelains
d'Alava, et ceux-ci répondirent de leur stalle par un signe
d'assentiment,--d'établir à Santhoven la «Société de
Saint-François-Xavier.»

Un murmure favorable, un frémissement approbateur courut parmi le groupe
des blouses bleues.

Le prédicant poursuivit son allocution dans une forme familière et
imagée, en racontant quelques épisodes de la vie du grand saint, le
courageux apôtre des Indes et du Japon. Puis il aborda l'éloge de
l'oeuvre: elle constituait une sorte de forteresse élevée contre
l'invasion de l'hérésie dans les campagnes. Les «libéraux»--non plus
calvinistes comme autrefois, mais franchement athées, ce qui est
pire--rôdaient, ainsi que des loups, autour des paroisses fidèles.
Jusqu'à présent ils ne causaient pas de ravages dans les bergeries du
Seigneur, mais un jour ils s'enhardiraient et arracheraient peut-être au
bercail, à force de ruse et de mensonge, quelques ouailles trop peu
défiantes; les loups d'aujourd'hui ne recourant plus à la violence
comme les anciens loups, mois rusant et caponnant à la façon des
renards.

Le prêtre continua en semblant s'adresser aux deux nobles auditeurs:

--«Notre sainte milice ne guerroyera pas uniquement contre d'impies
compatriotes, elle enrayera l'influence de l'étranger, celle des
Français sans Dieu autant que celle des Allemands hérétiques. Voyez
Anvers, la grande ville; c'est à peine si elle appartient encore aux
Anversois de race. Les Allemands y foisonnent. Débarqués sans sou ni
maille sur les bords de l'Escaut, aujourd'hui ils tiennent le haut du
pavé et affament les enfants de la ville. La néfaste influence wallonne,
la «doctrine» comme on l'appelle, avait déjà préparé cette spoliation.
Je vous le dis, la conquête de la grande ville, joyau de ce royaume,
résulte de la coalition des marchands wallons et allemands, avec la
complicité de quelques Anversois, traîtres ou dupes, ceux-ci inspirés
par le mépris de l'autonomie patriale, le lucre égoïste, l'ambition
d'une puissance illusoire, la haine de Dieu et de son Eglise; ceux-là
bernés par de grands mots libérâtres.

«Mes chers frères, mes amis--il reparlait à l'intention de ses auditeurs
ruraux--si je m'occupe des Allemands et des Wallons à Anvers, c'est
parce que, maîtres de cette place convoitée, ils traiteront aussi en
pays conquis les campagnes environnantes. Que diriez-vous le jour où des
Wallons et des Allemands achèteraient les terres de vos aïeux,
deviendraient des propriétaires de vos fermes, et vous opprimeraient,
vous autres libres garçons, vieux chrétiens et Flamands invétérés, comme
ils pressurent déjà le peuple d'Anvers? Que diriez-vous le jour où les
protestants construiraient leur temple et logeraient leur dominé en face
de votre église et du presbytère de votre pasteur? Ne croyez pas que je
veuille vous effrayer. Hérétiques de toutes sectes provignent à Anvers.
Au sud de la ville, plusieurs maisons de plaisance ont déjà été achetées
par des juifs allemands. Vous voyez-vous dominés par ces deïcides?
Imaginez-vous par exemple, un de ces messieurs maître du domaine
d'Alava?...»

Les écoutants dressaient l'oreille à ces inquiétantes hypothèses,
s'agitaient, se regardaient l'un l'autre, se sentaient le coude; déjà
enrôlés, bouillants, prêts à marcher contre l'ennemi que leur
indiquerait leur pasteur. Ses dernières phrases surtout avaient porté.
De sourds grondements sortaient de leurs gorges et leurs yeux
fulguraient, menaçants.

L'orateur calma du geste cette effervescence, intérieurement flatté de
l'effet de sa parole, et reprit:

--«Si j'ai tardé à fonder ici la sainte milice, c'est parce que je la
savais établie de fait par l'accord de tous mes paroissiens. Aujourd'hui
que l'ennemi approche, il s'agit de nous compter, de nombrer nos forces,
et de nous organiser régulièrement afin de nous rattacher au grand
réseau des confréries Xavériennes qui couvrira bientôt le Polder, la
Campine et la Flandre jusqu'à la Mer. Je le constate avec fierté; ma
confiance en votre concours ne se trompa point. Merci d'être venus en
rangs aussi pressés.»

Et s'animant, avec une chaleur attendrie.--«Oui, je reconnais bien à cet
empressement les petits-neveux de ces patriotes en sabots de nos cantons
de Santhoven et Lierre, qui défendaient, sous la Furie Française, leurs
églises, leurs clochers, leurs prêtres et leurs foyers contre les
sans-culottes liberticides. Vous savez, Monsieur le comte, qu'un
«doctrinaire» Gantois osa soutenir, il n'y a pas longtemps, en pleine
Chambre, que notre pays ignora toujours la liberté avant le régime
républicain? Oui, mes amis, vous vous refusez de croire à cette
abomination, un Gantois, un Flamand semblait regretter ce régime-là! Vos
pères la connurent et l'apprécièrent mieux cette «liberté comme en
France»! Quelques anciens de ce clocher pourraient en parler. Ils la
reçurent comme la peste, et ils firent bien. Inutile de vous rappeler la
façon dont ceux d'ici se comportèrent. Ce sont des traditions
impérissables dans notre village.

«Je termine. Jeunes gens, mes chers fils, vous vous ferez tous inscrire
dans notre pieuse confrérie, prêts à vous révolter, comme les héroïques
conscrits de 98 et 99, contre les ennemis de votre berceau, de vos
gloires, de votre race et de votre Dieu. _Amen_.»

Si un mélange de fierté, d'ardeur belliqueuse, d'enthousiasme religieux,
enflammait toute cette jeunesse sanguine à cette harangue, personne dans
l'auditoire ne l'avait écoutée avec une volupté plus immense que la
comtesse Clara d'Adembrode. Il est vrai qu'elle entrait pour moitié dans
cette levée de boucliers. Consultée par son confesseur sur ce projet de
confrérie, elle y adhéra avec passion et elle-même inspira au prêtre
l'esprit et lui dicta les termes de cet appel aux armes, irrésistible
comme un _sursum corda_.

On procéda sur le champ aux enrôlements. Le curé appelait les
volontaires par leurs noms: Frans Pierlo, du charron, un dégourdi,
nerveux et élancé, aux yeux bleus éveillés, aux cheveux blonds comme le
chanvre; Jakke Polvliet, dit le Rosse-Kop, la Tête-Rousse; Tybaert, Nand
Morgel, Gile Goulus, Willem Kartous, le fils du brasseur, appelé le
Merle à cause de son talent de siffleur; Jean Broks, le garçon meunier;
Sus Wellens, le maréchal-ferrant; Stan Malcorpus, le colombophile,
héritier d'un cultivateur renforcé; Sander Basteni; Warré Pensgat, le
tueur de cochons, etc., etc.

Tous, gars de quinze à trente ans, de crânes compères, bras ballants,
grimpaient d'un pas délibéré, mais rougissant sous leur hâle, les
marches du choeur et s'approchaient du sacristain qui les inscrivait sur
un registre neuf, relié en rouge, doré sur tranche, à la suite d'un
règlement dont il leur donnait lecture pour la forme. Lorsque les
miliciens repassaient, Warner assis dans son banc à côté de Clara,
dévisageant avec complaisance ces francs gaillards, arrêtait ceux de sa
connaissance, les félicitait et les exhortait cordialement. Il venait de
taper sur les joues du petit Jef Malsec, un garçonnet de quatorze ans,
le junior de la confrérie, lorsque le curé appela Sussel Waarloos.

Alors un grand brun, le plus fringant et le mieux bâti de ce défilé de
solides cadets, escalada à son tour les degrés du choeur. Aucun ne
portait avec plus de rondeur et d'aisance le sarrau bleu turquin
fraîchement repassé et la culotte de drap noir. Clara reconnut aussitôt
dans ce jeune paysan, malgré le harnois luisant des dimanches, son
botteleur au travail de l'autre jour. Il ne pouvait y avoir à Santhoven
une seconde paire de ces yeux expressifs et fidèles, radieux comme l'or,
et graves comme le bronze. En regagnant le rassemblement de ses
camarades, il salua respectueusement les châtelains d'Alava, mais Warner
l'arrêta par la blouse:

--Un moment, Sussel, un moment, meilleur des camarades.... Enchanté de
vous revoir au pays.... Et on s'est bien comporté au service, m'ont
appris les échos.... Pas une punition de tout le temps, et les galons de
caporal après trois mois.... C'est bien, ça! On voulait vous retenir en
vous nommant sergent, mais vous préfériez votre semoir de cultivateur à
la giberne ou à la sabretache.... Non seulement je comprends ce choix,
mais je l'approuve.... Et aussitôt que vous êtes revenu ici, muni de
votre cartouche libératrice, vous vous êtes mis au travail sans vous
croiser les bras et sans riboter.... A la bonne heure! De mieux en
mieux.... Je vois aussi à votre mine, mon cher garçon, que le régime de
la garnison n'a pas atteint votre belle santé et conclus, avec non moins
de satisfaction, de votre édifiante présence à cette réunion, que la
Ville n'a pas entamé davantage votre conscience de vrai Flamand.... Une
poignée de main, mon garçon! Tope!... Madame,--fit encore le comte en
s'adressant à Clara, qui feignait par moments de se retourner, redoutant
cette confrontation inespérée,--voici le descendant des fermiers les
plus dévoués à notre maison. Le bisaïeul de cette tignasse frisée
accompagnait le mien, ce Jean d'Adembrode à qui vous vous intéressez
tant, dans ses escarmouches contre les brigands à travers la
Campine.... A en croire la fermière actuelle des Trembles, la vieille
Kathelyne, Bout Waarloos avait l'âge de Sussel que voici, et lui
ressemblait comme un jumeau, le jour où il tomba mortellement près des
glacis de Hasselt et en même temps que notre ancêtre. Lorsque ceux de
Santhoven, qui faisaient partie de l'armée du brave général Elen,
ramassèrent les deux cadavres, ils se tenaient enlacés et c'était comme
si, dans la mort, Bout eût voulu faire au comte Jean une barrière de son
corps.... Ne soyez donc pas étonnée du cousinage des d'Adembrode et des
Waarloos.... Nos deux sangs ont mieux fait que se lier par des alliances
ordinaires, ils ont coulé ensemble, et se sont confondus dans un même
holocauste patrial! Quelle proximité du sang vaut celle-là?»

Comme Sussel se retirait un peu gêné par ces éloges, mais ému et radieux
au fond, fier surtout de la poignée de main que, sur l'invitation de son
mari, Clara, plus émue encore, avait donnée au descendant de Bout
Waarloos, le comte ajouta: «La ferme des Trembles qu'ils occupent fut
cédée par mon père aux parents de Sussel lorsqu'ils se marièrent....
Nous nous chargerons aussi, si vous voulez, de l'établissement de ce
vaillant garçon. C'est presque mon frère de lait, nous avons germé côte
à côte.»

Durant cette présentation, tous les assistants s'étaient fait inscrire.

Il restait à élire les chefs de la nouvelle société. A cet effet les
nouveaux Xavériens se rendirent dans la sacristie où ils pouvaient
délibérer sans troubler la majesté du sanctuaire. A l'unanimité, sans
débat, ils désignèrent le comte pour président. Warner refusa en
alléguant sa santé précaire et leur proposa d'appeler au fauteuil Sussel
Waarloos, en accompagnant sa motion des souvenirs qu'il venait de
rappeler à sa femme. «En tant que milice, proclamait-il entre autres, il
faut pour vous conduire un véritable soldat. Or voici un militaire
irréprochable, un caporal que son amour du pays a rappelé parmi nous,
capable mieux que personne d'enseigner la discipline, la marche et la
manoeuvre.» Mais Sussel et les autres protestèrent. Force fut au comte
d'assumer la présidence, car à cette condition seulement le jeune
Waarloos accepta le grade de porte-drapeau; Pierlo fut nommé secrétaire
et Malcorpus trésorier. Après cette élection les gars allaient se
séparer, quand le curé, qui avait échangé quelques mots avec Clara, les
arrêta:

«Une communication encore. Certains d'avance que vous prendriez à coeur
de composer la milice Xavérienne la plus zélée et la plus nombreuse de
ces cantons, le comte d'Adembrode et sa noble épouse en ont accepté le
haut patronage, et pour payer leur bienvenue, ils désirent vous traiter
tous ce soir au château. La noble comtesse prend également l'engagement
de broder de ses mains vos insignes et vos scapulaires, l'écharpe de vos
commissaires, le brassard de votre porte-drapeau et aussi le médaillon à
l'effigie de votre saint patron qui doit figurer au centre d'un superbe
drapeau offert encore, faut-il le dire, à votre confrérie d'élite par
nos très hauts et très aimés seigneurs d'Adembrode.»

Le voisinage du tabernacle empêcha les paysans d'applaudir et de crier
vivat, mais au sortir du cimetière, ils attendirent au passage le comte
et la comtesse et, massés sur le parvis, ils leur firent une ovation en
agitant leurs casquettes.

Le soir, au souper servi dans la grande salle du château, l'enthousiasme
des convives se donna libre carrière. La comtesse resta jusqu'à la fin.

Elle avait placé le curé à sa droite et Sussel à sa gauche. Elle causa
beaucoup avec le prêtre, mais son autre voisin la requérait autrement,
quoiqu'elle ne s'en occupât ostensiblement que pour l'engager à
reprendre d'un plat. Seulement, quelle caresse il y avait dans cette
voix et quel velours dans ce regard! Sussel en oubliait l'appétit et
s'il continuait de jouer des mâchoires, c'était de peur de contrarier la
«bonne dame».

Les fumées du vin généreux provoquaient chez ce petit parleur des
expansions extraordinaires. Il n'aurait su quelle extravagance, quel
coup de tête, quelle prouesse de casse-cou, entreprendre sur-le-champ,
afin de prouver son dévouement aux d'Adembrode. Et lorsque son lyrisme
exceptionnel prenait en défaut son vocabulaire, suspendu aux lèvres et
aux yeux de la comtesse d'Adembrode, de cette femme si supérieure aux
autres mortelles, il éprouvait des envies furieuses de l'assimiler à la
Madone et d'entonner en son honneur les cantiques du mois de mai.




XXI


Huit jours après, la comtesse se présentait à la ferme des Trembles:

--J'apporte à votre fils son brassard de porte-drapeau des Xavériens!
dit-elle à la vieille fermière Kathelyne.

--Depuis midi le garçon charge le regain du côté de Ter Broeck, fit la
paysanne, mais il ne tardera pas à rentrer. Vous plairait-il de vous
asseoir quelques instants?... Oh! que c'est beau! se récria-t-elle,
lorsque Clara, exhibant, déployé, le brassard de velours rouge frangé
d'or où des lettres gothiques retraçaient l'anagramme de la
confrérie.... L'étole de Monsieur le curé pour la messe d'un saint
martyr n'est pas plus éclatante. Jésus! J'en suis toute aveuglée....
Vous le rendrez fier comme un dindon, notre Sussel... Heureusement,
c'est un trésor d'enfant....

Lorsqu'elle abordait le chapitre des qualités de son fils, la bonne
pièce ne déparlait plus. Rien ne pouvait intéresser autant Clara et elle
se garda d'interrompre le bavardage de Kathelyne. Tout en jabotant de ce
ton monotone et dolent des rustres, la paysanne trottait par la grande
pièce, entrait et sortait, épluchait des légumes, pelait des pommes de
terre, courait puiser de l'eau au puits, accrochait la marmite à la
crémaillère sous le profond manteau de la cheminée. Voûtée, ratatinée
comme une pomme blette, presque sexagénaire, encore alerte, et ingambe,
ses yeux injectés pétillaient d'alacrité. Mariée sur le tard, elle avait
eu six enfants dont quatre survivaient:

--Quels gros gaillards lorsqu'ils étaient petits! Arrondis comme des
blaireaux. Sussel montrait à trois ans des jambes comme ça, ma bonne
dame et pesait dix kilos. Je n'exagère pas. Et il n'a pas maigri depuis
lors.... C'est encore ce que nous appelons un garçon du plus riche
modèle.... Et brave! Chose curieuse, Madame, il court sa vingt-quatrième
année et nous n'avons jamais eu à nous plaindre de lui.... Souvent je le
trouvais trop tranquille pour son âge, trop accroché à mes jupes.... Et
il m'arrive même aujourd'hui de devoir le mettre dehors par les
épaules, le dimanche, pour qu'il prenne un peu de bon temps avec les
camarades....

Il m'est revenu de l'armée aussi honnête, aussi affectueux, que lors de
son départ... Jamais il ne boit une pinte de plus que ses jambes et sa
tête ne supportent... et je ne sache pas qu'il ait dansé quatre fois aux
kermesses, ou soit rentré après dix heures. Quant aux filles je
donnerais ma main à couper qu'avant son départ pour la troupe il
ignorait encore comme c'est fait... et--n'allez pas vous moquer de
lui--je ne suis pas éloignée de croire qu'il n'en sait pas davantage
aujourd'hui. De toutes les jupes ce sont les vieilles cottes de sa mère
qu'il chiffonne le plus volontiers.... Oui, il y a de quoi être fière de
ce cadet-là: j'attends que le premier blasphème sorte de sa bouche et il
paraît cependant qu'à la caserne le diable en récolte des jurons. Et des
saletés donc! Nous ne nous plaindrons certes pas de l'innocence et de la
timidité de Sussel, mon homme et moi.... Les gars en savent vite plus
long qu'on ne le souhaiterait... et dès qu'ils ont mordu aux bêtises,
ils y prennent goût... tâchez ensuite de leur tenir la bride courte. Un
matin ils s'envolent sans retour, et mariés ils nous oublient pour leur
nouveau nid. N'est-ce pas vrai, Madame!... Sussel ne menace pas de nous
quitter. Et s'il entretient une amourette, ce dont je doute, pour sûr
elle ne l'assote pas.... Il trouverait plus d'un sabot à son pied, s'il
voulait de cette chaussure... Il me revient d'un coin et de l'autre que
les filles de la paroisse le recherchent particulièrement.

...J'en sais même de jolies, de fort honnêtes et de bien loties, que je
lui recommanderai lorsqu'il sera temps, avec votre consentement Madame
et celui de Monsieur le comte, notre maître... Celles-là affectent de la
discrétion. Mais les mères voient si loin lorsqu'il s'agit de leur
fils... D'autres, des folles, ne se contentent pas de se déclarer; elles
s'imposent.... Il y a même longtemps que les provocations partirent de
ce côté... Et ceci me rappelle une histoire plaisante... Mais je ne sais
vraiment pas si je puis vous la raconter.... Me voilà en train de
jacasser comme une pie et de débiter à Madame des contes dont elle n'a
que faire.... Mon garçon serait le premier à me gronder, s'il
m'entendait...

--Et en cela il aurait bien tort, ma brave Kathelyne. Je prends plaisir,
au contraire, à vous entendre: tout ce qui vous concerne vous et les
vôtres, ne saurait être indifférent à la femme du comte d'Adembrode,
crut devoir protester la comtesse, très heureuse d'entendre parler du
gars vers qui l'entraînaient d'impérieuses prédilections. Et elle
insista, vaguement intriguée, pour connaître cette aventure
extraordinaire où Sussel jouait le principal rôle.

--Vous saurez donc, reprit la commère, qu'il y a des saisons
écoulées,--Sussel pouvait avoir quatorze ans--mon homme s'avisa
d'envoyer ce gamin surveiller les ouvriers moissonnant là-bas dans notre
pièce de Ter-Broeck, à l'autre bout du village.... Nous avions hésité
longtemps à le laisser seul avec cette espèce; des mercenaires et des
vagabonds, rien de mieux; il ne s'en approchait jamais qu'accompagné de
son père.... Non, vous ne vous figurez pas quelle mauvaise race
s'embauche parmi ces aoûterons!... Plus d'un a sa conscience aussi brune
que son cuir.... Dans ces équipes nomades, qui passent comme les
sauterelles d'un champ à l'autre après l'avoir fauché ras, aujourd'hui
en pleine Bruyère, demain de l'autre côté de l'Escaut, les femmes sont,
sauf respect, encore pires que les hommes. Elles se querellent,
criaillent, et provoquent leurs compagnons en plein jour; si
turbulentes qu'elles en ressemblent par moments à des possédées....
Encore une fois, pardonnez-moi mes dires peu chrétiens, mais ce sont de
véritables chiennes en folie!... Toujours à railler, jamais un mot de
raison, pas plus de pudeur et de retenue que la bête! Ce sont elles qui
se déclarent à leurs voisins de travail, et il est arrivé que l'ouvrier,
encore novice et non fait à ces manières, trop peu inflammable aux appas
de l'une d'elles, fut assailli pendant son sommeil par toute la bande
femelle, déshabillé et forcé de se rendre.... Nous connaissions ces
moeurs, et vous comprendrez mes répugnances de mère.... Pourtant ce
matin-là, Waarloos, appelé d'un autre côté, se décida à se faire
remplacer par le gamin.... J'ai dit que Sussel avait quatorze ans cet
été, mais il en paraissait vingt. Il était imberbe comme aujourd'hui,
mais déjà aussi étoffé qu'à présent.--Bah! Ses dehors tiendront ces
chiennes en respect, me dit mon homme pour me rassurer.--A moins qu'ils
ne les excitent! répondis-je, peu crédule... On ne négligea rien
cependant pour se concilier la bande. D'après la coutume, la première
fois que le fils du fermier se présente seul aux tâcherons pour faire
oeuvre de maître, il paye, en guise de bien venue, quelques litres de
boisson aux journaliers qui le félicitent et lui font hommage de la
prime gerbe d'épis fauchée en sa présence sur le clos paternel.

Mais vous devez connaître cet usage ou en avoir entendu parler. Je le
répète: on ne lésina pas.... A midi je leur portai même à manger
d'excellente soupe au lard et au jambon. Moissonneurs et moissonneuses
se moquaient bien entre eux de ce brunet crépu comme le petit Saint-Jean
de la procession de la Fête-Dieu, mais en retournant le soir, notre
Sussel ne nous raconta aucun accident désagréable. Les moissonneurs le
ramenèrent même en triomphe juché sur la dernière charretée d'ablais et
il n'avait pas été invité, comme cela se pratique, à choisir une reine
entre les gaillardes de l'équipe et de l'asseoir près de lui sur son
char.... Nous augurâmes de cette sagesse que certaines de ces gens
valaient mieux que leur renommée. En tout cas, ma bonne soupe avait
acheté leurs égards. C'était la rançon du petit. Aussi laissâmes-nous
Sussel retourner en toute confiance au champ, le lendemain et les deux
jours suivants. Rien d'alarmant ne se passa encore. Le gamin nous
raconta plus tard que les gerbeuses le hélaient par moments pour railler
sa tignasse de taupe, ses prunelles noisette et son maintien sérieux;
que d'autres, se plaignant de la chaleur, élargissaient, au moment où il
passait, l'ouverture de leur corsage de cotonnade rose; mais qu'aucune
n'osa l'attaquer avec moins de modestie.... Or, le cinquième jour, mon
homme s'avise de se promener du côté de Ter Broeck; aux approches de
midi, à l'heure ou le soleil piquait comme une milliasse de guêpes. En
approchant il trouve, ce qui ne l'étonne pas outre mesure, vautrés dans
le chaume parmi les javelles, à côté des serpes et des piquets, derrière
les meules, ici, un garçon, là, une fille, là, un couple, plus loin, une
véritable grappe, plus ou moins vêtus, plus ou moins rapprochés, mais
pas de Sussel dans cette traînée.... Il secoue assez rudement et
réveille deux ou trois de ces dormeurs.... Aucun ne sait, ou mieux,
chacun feint d'ignorer ce que devient le jeune maître. A la fin pourtant
une des lieuses, une rivale sans doute, pouffe de rire et sans déplacer
la tête du botteleur, qui ronfle le nez plongé dans son poitrail de
taure, comme sur un oreiller, elle indique de la main le bois du
Winkbosch.

«Je crois, dit la rôdeuse, lorsque sa gaîté est un peu passée, que la
grande Jô Vitesse,--vous savez, cette sorte qui perdit quatre dents et
gagna un bec de lièvre en sautant bas du train exprès dans la station de
Lierre--en tient pour votre petit et l'a entraîné sous les arbres pour
lui prouver cette tendresse!» Mon mari ne prit pas le temps de fermer la
bouche à cette effrontée, et malgré l'asthme dont il souffre, courut
vers le Winkbosch. L'herbe haute et drue empêchait qu'on l'entendît
approcher.

A peine s'engage-t-il dans les taillis qu'il aperçoit, derrière un
buisson, cette abominable Jô Vitesse, dont les trente ans avaient sonné
depuis longtemps, en train de becqueter cet innocent de Sussel.... Oui,
Madame, il était temps que mon homme intervînt, car l'enfant allait
passer par les pratiques de cette vache....

Mais voilà que Waarloos débuche des ronces qui le cachaient, klits!
klats! baille une maîtresse paire de claques à la mauvaise guenipe,
relève par le collet de sa blouse notre benêt d'héritier et lui allonge
deux fois du pied dans le derrière; si bien que le morveux escampe en
geignant jusqu'à la ferme et me crie, à travers ses sanglots dès qu'il
m'aperçoit sur le pas de la porte et avant de me raconter ces nouvelles:
«Je n'ai rien fait!»--Parbleu! me dit plus tard mon homme, je le crois
fichtre! bien, qu'il n'a rien fait! Cette contrariété coupa court pour
cette année et pour les deux et trois suivantes à l'initiation de notre
gamin comme maître ouvrier... Mais lorsque le petit homme, ayant atteint
ses seize ans, put compter pour un vrai gars, son père lui rappela en
riant l'apprentissage si brusquement interrompu l'autre fois et lui
donna la volée avec cette simple et dernière recommandation: «Garçon,
lorsqu'on se mouche, il faut toujours vérifier la propreté du mouchoir.»

La comtesse écoutait cette histoire grasse avec un sourire forcé,
indifférente, au côté comique de l'aventure, rassurée sur les rapports
de Sussel avec la repoussante Jô Vitesse, mais jalouse des initiatrices
plus jeunes et plus séduisantes que, soldat émancipé, il avait dû
rencontrer à la ville.

Elle ne songeait plus que rarement à l'entreprenant pilotin rencontré un
soir dans les rues amoureuses d'Anvers, mais en ce moment elle se
rappela les tapées de recrues amenées le même soir dans ces antres par
les anciens et jetées, peureuses et novices, entre les bras des
prêtresses blanches, avides grugeuses d'hommes à moelle, entreprenantes
faneuses d'amour.




XXII


--Tiens, voilà notre Sussel! dit la vieille femme en regardant par la
porte charretière, comme la comtesse se levait pour partir.

Le gars, pipe aux dents, la veste et la fourche sur l'épaule, venait de
la grand'route et enfilait le sentier de desserte, menant à la ferme des
Trembles. A côté de lui cahotait un chariot chargé de regain. De temps
en temps il faisait «hiuë!» ou claquait de la langue pour exciter la
bête que contrariait l'ornière. Dans la lumière jaune et aux rayons
horizontaux du couchant, le paysan et le véhicule paraissaient agrandis.
Aux approches du soir, une pulvérulence de moucherons faisait vibrer
l'air, et les tilleuls autour de l'église agitaient doucement leurs
dômes.

Clara d'Adembrode, suivie de la vieille, se rendit dans la cour au
moment où Sussel, aidé d'un valet, se mettait en devoir de déchevêtrer
ses chevaux, et de garer la charrette dans le fenil. Absorbé par cette
besogne, il n'avait pas encore aperçu l'importante visiteuse et sa mère
dut l'appeler. Il vida sa pipe, essuya du revers de sa manche son front
en sueur, et accourut, la casquette à la main. Clara lui montra le
brassard qui l'éblouit et devant lequel il s'extasia avec une envie de
le palper, mais retenu par la crainte de le tacher à ses mains terreuses
qu'il essayait d'un geste gourd et naïf de décrasser au velours
culottant ses cuisses.

--L'occasion se présentera plus tôt que nous le croyions d'inaugurer ce
beau brassard en le trempant dans un rouge plus vif encore!
prononça-t-il ensuite avec une certaine solennité.

--Que voulez-vous dire? firent les deux femmes frappées par l'accent de
résolution farouche qu'il mettait dans cette affirmation.

--Voici. Les libéraux de la ville comptent donner dimanche en quinze à
Zoersel, au _Pigeon-Blanc_, chez Piet Verhulst, un concert et une
conférence. Ne serait-ce pas le moment de leur faire expier notre
déroute du 8 octobre?

Le jeune Xavérien faisait allusion à des émeutes et à un commencement de
guerre civile, qui avaient bouleversé Anvers, quelques années
auparavant. A la suite d'une élection législative, favorable à leur
parti, les «catholiques» de toute la province, s'étaient donné
rendez-vous à la ville pour fêter leur victoire par un défilé monstre de
leur partisans. Or si l'arrondissement d'Anvers assurait une majorité
aux catholiques, la ville même demeurait acquise aux libéraux. Ceux-ci
considérèrent la manifestation de leurs adversaires comme un défi, et,
lorsque ce 8 octobre 188... le cortège triomphal se fut déroulé à
travers les rues comme un immense serpent, des groupes de jeunes
libéraux, embusqués de distance en distance, fondirent, canne levée, sur
les paysans,--non seulement désarmés, mais encore embarrassés de leurs
vêtements de dimanche, de leurs riches bannières de confréries, et de
leurs instruments de musique; firent un épouvantable carnage de grosses
caisses, de cuivres, de cartels et d'étendards chamarrés, bâtonnèrent
d'importance, musiciens, porte-drapeaux et figurants en blouse, tandis
que de la foule des spectateurs massés sur les trottoirs et aux fenêtres
partaient, pour achever de terroriser les cohortes rurales,
d'incessantes et féroces bordées de coups de sifflet. Le serpent qui
allongeait si majestueusement ses anneaux le matin, coupé et recoupé en
cent endroits, ne parvint plus à renouer ses tronçons et à parcourir son
itinéraire. La panique s'était mise d'emblée dans les bandes de ces
villageois, dont beaucoup n'avaient jamais quitté les bruyères natales,
et qu'intimidaient, dès leur arrivée, ces maisons plus hautes que les
clochers de leurs paroisses. Pris à l'improviste, harcelés avant d'avoir
eu seulement le temps de se retourner et de voir d'où partait l'attaque,
ils s'exagéraient le nombre de leurs ennemis. Grâce aussi à une adroite
tactique, quelques centaines d'étudiants, voire d'écoliers, rossèrent
comme plâtre et mirent en fuite une armée de plus de dix mille
campagnards. On guettait les manifestants aux carrefours où la voie
suivie par leurs troupes se rétrécissait, s'engorgeait et les forçait de
doubler leurs rangs. Alors ils passaient trois ou quatre de front entre
une double haie d'ennemis, dont les casse-tête s'abattaient sur leurs
nuques sans qu'il leur fût possible de riposter ou sans que leurs amis
pussent arriver à leur rescousse et les dégager.

Sussel qui venait d'évoquer cette journée, s'anima à ce souvenir et
narra ses impressions personnelles à la comtesse:--J'avais dix-neuf ans
alors et, bombardon dans notre fanfare Coecilia, je précédais avec la
société le contingent de Santhoven. Nous nous avancions, confiants et
résolus, comme de vrais gaillards, embouchant nos cuivres de toute la
force de nos poumons pour étouffer le vacarme du sifflet des _bleus_[4].

[Note 4: Les _bleus_, les libéraux.]

Au milieu du morceau,--c'était, je crois, le numéro cinq du petit cahier
vert,--voilà qu'une bousculade nous fait perdre d'abord la mesure, puis
le reste; mon bombardon cogne le tuba de Polvliet mon voisin; collés
l'un contre l'autre, nous ne parvenons plus à remuer les bras. Nous
sommes serrés comme des dizeaux dans une meule. Aussitôt qu'ils nous
savent matés, incapables de bouger, les lâches abattent leurs gourdins
sur nos têtes et nos épaules. Un coup de trique crève la grosse caisse.
O le bruit désolé et sourd! Le porte-drapeau, attaqué par les meneurs
postés sur le trottoir de droite, incline la bannière à gauche; dix
polissons, lestes comme des singes, l'ont déjà empoignée par le bout,
tirent et pèsent de tous leurs efforts sur la hampe, s'accrochent à
l'étoffe, la mettent en lambeaux, brisent le bois, tordent et rompent le
médaillier, se disputent les médailles qui s'en détachent--tzing!
vlink!--nos médailles de festivals et de jubilés, nos prix, presque cent
ans de souvenirs! culbutent la statuette de sainte Cécile, qu'ils
lancent ironiquement vers un premier étage d'où les excitent et les
applaudissent des femmes grimaçantes. Rien ne reste plus de ce beau
drapeau de velours vert, don du comte d'Adembrode, père de votre mari!
mon coeur en saigne encore! J'écumais, je rugissais; paralysé des bras,
j'essayais de mordre; un de ces diables me frotte la bouche d'un hareng
pourri suspendu par une corde à sa canne, et me crie: «Mords donc, si tu
as faim! Mors donc, tête de pipe!» J'étais si furieux, que je ne sentais
plus les coups de canne pleuvant sur ma tête.... Cela dura jusqu'au
sortir de ce boyau, peut-être deux, peut-être dix minutes... La rue
s'est élargie, je me précipite pour rattraper les orphéons de Santvliet
et de Stabroek qui nous précédaient. Il n'y a plus trace de cortège
devant nous. C'est folie de vouloir rallier nos hommes. Une nouvelle
muraille d'assommeurs nous barre le passage. Éperdu, j'avise une
étroite rue de traverse. Au fond de cette ruelle fuient les débris des
sociétés que nous voulions rejoindre. Nous nous engouffrons, au pas de
charge à la suite de ceux du Polder. Nous courons, bâtonnés ici, hués
plus loin, lapidés à tel coin, arrosés à tel autre, sans regarder
derrière nous, sans nous arrêter, comme des moutons affolés par l'orage.
La terreur finissait par nous enlever tout sentiment. Chacun songeait à
soi seul. Nous nous bousculions pour nous dégager. On piétinait, on
foulait aux pieds ceux qui tombaient par terre. Ployant l'échine,
rentrant la tête entre leurs épaules les plus braves cherchaient à se
préserver derrière le dos du voisin. Il y en avait de pâles comme des
veaux saignés; j'entendais de crânes gaillards glousser à la façon des
poules; d'autres claquaient des dents, d'autres pleuraient de longues
larmes qui lavaient le sang de leurs joues; les plus jeunes criaient:
«Grâce!» et le petit Jef Malsec, notre vacher, un enfant de dix ans, ne
cessait d'appeler sa mère! Mais les bâtonneurs n'entendaient rien,
s'amusaient à taper dans le tas, et tous riaient, riaient à en grimacer
comme des diables. Et après avoir traité ainsi les garçons de
Santhoven, ils se livrèrent aux mêmes exercices sur les bonnes gens de
Halle et de Viersel qui nous suivaient. Je ne sais comment j'arrivai au
fond de Borgerhout, à la _Ville de Tirlemont_, où l'omnibus amenant
notre troupe avait dételé le matin. Lorsque je me tâtai pour me
reconnaître, j'avais une éraflure à la joue, l'oeil droit poché; quatre
bosses au front--deux de moins que mon bombardon--et les mains contuses,
car, convoitant mon instrument, ils voulaient me faire lâcher prise....
Les camarades me rejoignirent l'un après l'autre, après de longs
intervalles. Mais au milieu de la nuit, quand nous nous remîmes en
route, la moitié des nôtres manquait encore.... Quelques-uns ne
rentrèrent au village que le surlendemain! Et dans quel état! Ereintés,
affamés, blessés, couverts de boue et de sang! Ah! kermesse de Satan!...
Je verrai toujours notre doyen, le vieux sonneur de cloches, un
octogénaire, frappé au visage par un marmot à peine plus haut qu'une
borne. Dire que des cadets comme Broeks du meunier, comme Kartouss du
brasseur, comme mon camarade Pierlo du charron, comme Wellens du
maréchal, et comme moi-même, des paroissiens solides à déraciner des
chênes, cédèrent le terrain à des morveux! On assommait nos anciens, on
tapait même sur les femmes qui nous accompagnaient; des marmousets
cueillaient en jouant nos pieuses cocardes rouges à notre boutonnière et
les y remplaçaient par les bleuets libéraux; alors que je n'aurais
demandé à Dieu que de me rendre l'usage d'un doigt, d'un seul, pour
abattre d'une chiquenaude ces gueusillons! De leurs balcons, les gueuses
nous saupoudraient d'indigo! Ah! pour sûr les suppôts de l'Enfer nous
tenaient ensorcelés.»

Et il baissa la voix: «Polvliet n'a-t-il pas raconté que des lutins le
pourchassèrent jusqu'à Wommelghem, et qu'après l'avoir taquiné et
maltraité de toutes façons, ils le jetèrent dans un marais où, sous
forme de feux-follets, ils dansèrent une ronde de sabbat jusqu'à l'aube
autour de sa tête qui sortait seule de la vase. J'appris plus tard que
quelques «rouges» attaqués en des endroits où ils avaient les coudées
franches, rendirent loyalement les coups jusqu'au moment où la police
des «bleus» les arrêta pour les loger à l'amigo sous prétexte qu'ils
avaient commencé... Et quelle honte, quelle humiliation! lorsqu'il nous
fallut raconter cette déroute aux vieux, qui avaient assisté dispos et
guillerets, le matin, à notre départ! Ah çà, les Anversois s'imaginent
que quatre ans suffisent pour nous faire oublier des offenses de cette
sorte.... Et ils se permettront de venir narguer au coeur de nos
paroisses les «têtes de pipe» les «charrues bien pensantes»! Qu'ils se
présentent et, aussi vrai qu'il y a un Dieu, je déviderai comme une
fourche stupide leurs entrailles intelligentes!...

--Chut, Sussel! dit la vieille Kathelyne en se signant, ne mêlez pas le
nom de la divinité à des engagements de haine.

--Laissez! fit la comtesse que grisait et qu'enfiévrait cette histoire
de carnage racontée avec une exaltation contagieuse par le jeune
fanatique... «Sussel a raison et cette haine est légitime!»

Jamais il n'avait parlé si longtemps et lorsqu'il se tut, interrompu par
sa mère, il parut embarrassé de cette débauche de discours. Mais si
quelque chose pouvait le rendre plus sympathique à Clara, c'était cette
belle indignation, cette rancune, cette soif de représailles!

Elle aussi, qui avait pâti dans la chair de ses bien-aimés paysans,
aspirait au jour de la revanche, seulement elle la rêvait complète et
c'est pourquoi elle combattit l'idée de Sussel de s'en prendre à la
poignée de braillards annoncés à Zoersel. Cette maigre vengeance
mettrait les citadins en défiance et écarterait l'occasion d'une
campagne plus sérieuse et plus efficace.

Sussel parut se rendre aux considérations de Mme d'Adembrode.

--C'est égal, dit-il, je ne sais pas comment les bleus oseront se rendre
à Zoersel. Je comprends encore moins que le patron du _Pigeon-Blanc_
prête son local à leurs manoeuvres. Ce Verhulst, que je tenais pour un
vieux chrétien de Campine, serait donc un Judas! Allons, demain je
pousserai jusque-là et j'en aurai le coeur net.... Malheur à lui si le
piéton m'a dit vrai, à lui comme à tous ceux qui appelleront dans nos
campagnes les massacreurs des campagnards...--_Amen_! murmurèrent la
comtesse et Kathelyne.
    
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