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La faneuse d`amour
Author Language Character Set
Georges Eekhoud French ISO-8859-1


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solidarité patriale, se mit à la tête des simples porteblaudes révoltés
contre les démagogues.

Le 21 octobre 1798, accompagné de quelques gars résolus, Jean
d'Adembrode, arrière-grand-père de Warner, s'était présenté sur le
marché de Massenhoven, où se tenait ce jour-là une foire aux chevaux,
assemblant les blousiers du pays. Là il avait arraché aux sans-culottes
et jeté dans le feu la cocarde tricolore, puis, monté sur l'estrade d'un
marchand de complaintes, tandis que ses compagnons, déjà renforcés par
la bouillante jeunesse de l'endroit, faisaient bonne garde autour de
lui, il avait excité avec une éloquence de capitaine et de poète les
habitants du canton à secouer le joug des envahisseurs. A sa voix,
Massenhoven et toutes les communes limitrophes, Viersel, Santhoven,
Ranst, Broechem, Emblehem, Halle, Wommelghem, Grobbendonck, Schilde se
soulevèrent en masse. Ceux de ces paroisses qui avaient entendu le comte
Jean, allaient donner, enthousiasmés, chez eux le signal de la
résistance aux Jacobins. Le soir même de l'appel aux armes à Santhoven,
les soulevés, pour la plupart des conscrits réfractaires, brisaient à
deux reprises les carreaux de vitres de l'agent municipal. Partout on
arrachait des parvis le fallacieux arbre de la liberté planté par les
oppresseurs. Le mouvement rayonna à des lieues comme une conflagration;
un tocsin furieux volait de clocher en clocher et la nuit des feux
s'allumaient dans la bruyère; bivouacs et signaux de partisans ou fermes
incendiées par les républicains. Ceux-ci, d'abord surpris par cette
explosion de chouannerie flamande, lancèrent sur elle leurs troupes
disciplinées et nombreuses. Le comte Jean d'Adembrode tint quelque temps
ces forces en échec dans son canton de Santhoven, puis il dut s'enfoncer
plus avant dans les landes campinoises; les troupes du Directoire l'y
poursuivirent. Avec sa guérilla traquée, acculée, décimée, le comte
rallia à grand'peine à Diest le gros des patriotes. Il prit part aux
suprêmes et héroïques efforts de l'insurrection et périt comme ses féaux
dans le massacre de Hasselt.

Sa femme et ses tout jeunes enfants, passés à l'étranger dès l'invasion,
prolongèrent leur exil jusqu'à l'avènement de l'empire. Napoléon,
voulant se concilier cette influente famille, leur restitua les biens
confisqués par la Terreur.

Vers les 185... la dernière comtesse d'Adembrode resta veuve avec ses
deux fils, Ferrand et Warner. Ses préférences allèrent à l'aîné,
physiquement bâti en digne descendant des preux. Ce rejeton semblait
avoir épuisé la dernière sève du vieil arbre de Rohingus. Le second
était né aussi chétif qu'un poussin éclos avant terme. La comtesse
accueillit comme une calamité la venue de cet héritier et ne pardonna
jamais à cet avorton de nécessiter la division d'une fortune ébréchée à
la fois par les tentatives libératrices du comte Jean et les spoliations
jacobines.

Warner, souffreteux, rachitique, toujours un pied dans la tombe,
entretint longtemps chez l'orgueilleuse douairière le vague espoir que
son fils de prédilection demeurerait bientôt unique descendant de
Rohingus. Cependant la frêle complexion du cadet se trouva d'une
ténacité imprévue; le bambin, malingre, cramponné à la vie, poussa,
devint un garçon blême, déjeté, sec comme un échalas. Repoussé par sa
mère, que semblait narguer son être piteux mais viable, les heures où il
ne servait pas de jouet à son frère on le reléguait parmi la
domesticité.

Warner réunissait, à défaut des avantages physiques de ses ancêtres,
leur intelligence éveillée et leur grand coeur chevaleresque jusqu'au
sacrifice; aussi devina-t-il l'aversion des siens et flattant les
spéculations de la comtesse, manifesta-t-il de bonne heure un
entraînement pour l'état ecclésiastique. Une fois dans les ordres, il se
contenterait d'une simple rente servie par son aîné. La comtesse se
garda bien de le contrarier dans cette vocation. Si elle devina à son
tour l'abnégation de son enfant, elle ne l'en aima pas davantage. Elle
lui en voulut même de l'humiliation qu'il y avait pour elle dans cette
générosité.

Sortis d'un collège de jésuites spécialement réservé aux nobles, Ferrand
entrait à l'École militaire de Bruxelles et Warner au séminaire de
Malines.

Depuis ce jour, le cadet des d'Adembrode, celui que l'on appelait le
chevalier ou le jonker, ne parut plus qu'à de rares intervalles à
Santhoven ou à l'hôtel de la rue Kipdorp, à Anvers, depuis des siècles
la résidence urbaine des d'Adembrode.

Servi par ses protections, le comte Ferrand, le cancre le plus encrassé,
subit pour la forme un examen d'admission. Après les deux ans
réglementaires à Bruxelles et son stage à l'école de cavalerie d'Ypres,
il passa avec la même facilité sous-lieutenant des guides.

Il se lança, tête en avant, dans la vie turbulente de la plupart des
fils de famille. La roulette et le tir au pigeon, l'écarté et le turf,
le cheval et la lorette se partagèrent son temps et sa bourse. Il se fit
une réputation de casse-cou et d'homme à bonnes fortunes. Une orpheline
pauvre, d'excellente maison, rencontrée à la Cour où l'appelait son
service de fille d'honneur de la reine, crut aux déclarations du fêtard
se compromit pour lui, et renvoyée à sa famille, devint folle d'amour et
de honte. C'en fut assez avec un duel où il eut l'avantage pour poser
définitivement Ferrand en lion de son régiment. Entre temps il
s'endettait jusqu'au cou. La douairière dut intervenir plusieurs fois,
mais c'était avec la part de Warner, et du consentement de ce stoïque
enfant, qu'elle «arrosait» les créanciers du dissipateur.

Mère aveugle, elle se résignait aux extravagances du bourreau d'argent,
l'amour-propre peut-être chatouillé par ce tapage et cet éclat entourant
le nom des d'Adembrode. Ces frasques cadraient dans son optique
maternelle avec la belle mine, la superbe prestance, le sang vivace du
bretailleur. Pour Mme d'Adembrode, ce piaffeur, sentant l'écurie et
le cigare, valait tous les d'Adembrode du passé; elle assimilait les
ruineuses victoires du sportsman sur le turf aux batailles où se
distinguaient les ancêtres, à la fin sublime de sire Rombaut le Martyr,
à la vaillance de François d'Adembrode dont le portrait en pied figurait
au-dessus de la cheminée dans la salle d'honneur du château, et même à
l'héroïsme du bisaïeul Jean, ce La Rochejacquelin campinois, oublié de
ses pairs, mais dont les campagnards du pays ne prononçaient le nom
qu'en se découvrant.

Elle réservait à ce traîneur de sabre bravache une alliance magnifique;
sa bru serait une de Mérode, une d'Arenberg, pour le moins; elle se
prenait à chérir d'avance les petits enfants de son Ferrand.

A l'époque où la douairière caressait ces radieuses perspectives, on
ramenait un soir, à l'hôtel de la rue Kipdorp, le jeune comte, le crâne
escarbouillé par un coup de sabot d'un étalon vicieux qu'il s'était
promis de dompter à la suite d'une gageure et après un déjeuner trop
copieusement arrosé.

La comtesse survécut à cette épreuve épouvantable, mais en fut pour
jamais ébranlée.

Elle ne quitta plus ses larges vêtements de deuil, et s'enferma dans
son oratoire converti en une perpétuelle chambre ardente; affaissée
devant une manière de cénotaphe recouvert du dernier uniforme, du sabre,
des éperons et de la cravache que portait le défunt cette fatale
après-midi. Elle se complaisait dans l'obscurité que piquaient seulement
les langues des cierges jaunes et ses heures se passaient dans les
prières et dans les larmes. Trois jours suffirent pour vieillir de vingt
ans, pour voûter cette femme hautaine, droite comme le donjon d'Alava.

On avait averti Warner en toute hâte; le lendemain de cette tragédie, il
eût été voué au Seigneur. Maintenant il lui faudrait vivre pour le
monde, renoncer à la tonsure, empêcher l'extinction du nom.




XIV


La première entrevue de la châtelaine et du fils unique à présent, fut
crispante. La comtesse, non encore corrigée par ce malheur ressemblant à
un châtiment du ciel, comparait ce gringalet gauche, au mince et osseux
profil, à la voix mal assurée, avec le cavalier fringant dont les
éperons sonnaient si joyeusement dans les grands corridors et dont les
jurons partaient avec tant de belle humeur que les saints devaient en
sourire au lieu de s'en offenser.

Non, la répulsion vainquait sa conscience et sa volonté. Jamais elle ne
s'habituerait à cette face exsangue et glabre, tout l'opposé du visage
épanoui de son aîné. Elle n'essaya pas plus qu'auparavant de cacher son
aversion à Warner. Elle oublia que cet enfant honni s'était sacrifié
une première fois en entrant au séminaire; elle ne voulut pas s'arrêter
davantage à la pensée qu'il s'immolait peut-être plus cruellement
aujourd'hui en rentrant dans le monde au simple appel de la mère qui
voulait d'abord l'en étranger.

Au milieu d'une crise d'égoïstes larmes, elle ne cessait de répéter:
«Mon pauvre Ferrand! Et vous Warner, vous, pour lui succéder!» Et
toujours un voeu impie lui montait aux lèvres: «Pourquoi la mort
n'avait-elle pas enlevé celui-ci qui ne prétendait à rien ici-bas, au
lieu de l'autre, à qui tout réussissait; cet avorton probablement
impuissant, contrefait et déjeté dès le berceau, en place de ce
vigoureux garçon digne de faire souche?»

Warner respecta la désolation outrée de sa mère. Nature évangélique, il
ne se rebuta pas devant l'humeur, les califourchons et les injustices de
la monomane; il essaya, par son stoïcisme, de se faire pardonner le
crime de survivre à Ferrand.

Il passait à Santhoven, qu'elle ne quittait plus, la plus grande partie
de l'année. Leurs rapports journaliers devenaient un supplice pour le
jeune homme, et cependant elle seule s'en plaignait. Lui, serait
demeuré continuellement auprès d'elle, par déférence filiale, quoique en
butte à ses tracasseries, mais elle l'éloignait en invoquant malignement
les devoirs imposés à quiconque représentait le grand nom d'Adembrode.
C'était une soirée dans laquelle il devait paraître; un mariage ou un
enterrement auquel on le priait; une félicitation à recevoir au jour de
l'an. Tantôt le réclamait un office religieux, tantôt le convoquait un
comité de politiques, ou, sur l'ordre capricieux de la douairière, il
donnait un grand dîner d'apparat dans leur hôtel de la rue Kipdorp.

Elle se désintéressait des convenances sociales, mais n'entendait pas
que son fils partageât son renoncement et s'abstînt de se rendre aux
nobles assises. Elle ne recevait Warner qu'une fois par jour et cela
dans cette pièce lugubre où elle vivait comme une chouette, s'obstinant
à s'y faire servir ses repas afin de ne plus rencontrer l'ex-séminariste
à table. Elle n'avait pas même consenti à présenter au monde patricien
d'Anvers le nouveau comte d'Adembrode, car elle redoutait de lire, sous
la physionomie obséquieuse et sous les compliments obligés, la piètre
impression que produisait le frère du brillant officier.

Chez elle, la femme de qualité souffrait peut-être autant que la mère en
songeant que le nom des uniques descendants de Rohingus et des princes
de Ryen allait s'éteindre. Elle affectait parfois de parler mariage au
dernier comte et s'informait de ses succès dans le monde sur un ton
rappelant les plaisanteries «braques» et soldatesques de Ferrand.

Trompé dans ses affections naturelles, habitué, dès l'enfance, à ne
compter pour rien, Warner avait reporté toute son ardeur sur l'étude.
Lorsque la comtesse mourut, deux ans après Ferrand, il put reprendre sa
vie de bénédictin et se renfermer à l'envi dans sa bibliothèque et son
laboratoire. Religieux jusqu'au fanatisme, mais convaincu de la solidité
de sa foi, il affronta la lecture des historiens, des philosophes et des
naturalistes de ce siècle. Ainsi, il s'initia aux travaux ou aux
découvertes des Darwin, des Carl Vogt, des Claude Bernard et du docteur
Lucas. Le savant trouvait dans les révélations désolantes que ces
physiologistes lui apportaient sur son individu, une mortification
nouvelle que le croyant offrait en pénitence à son Dieu.

Il éprouvait une joie amère et cuisante à rechercher lui-même les
diagnostics de ses maux, les sources de ses infirmités, à se disséquer,
à sonder toute l'insuffisance de son être corporel.

L'Eglise recommandant de tenir son corps en mépris, les pratiques du
comte Warner demeuraient de la plus orthodoxe nature.

Pourtant des scrupules s'insinuèrent en lui. Si le chrétien absolvait le
savant, ce fut au gentilhomme à regimber. Avait-il le droit de se
réjouir avec un amer et poignant soulas de la dégénérescence du sang des
d'Adembrode? Avait-il quitté l'autel pour se livrer à ce lent suicide?
Dans la paix mélancolique goûtée depuis quelques mois surgirent
brusquement les ombres irritées de Ferrand et de la comtesse douairière.
Ces fantômes hantèrent ses rêves pour lui reprocher sa résignation à la
déchéance. Non, il ne pouvait pas se prêter à l'extinction de la race
des princes de Ryen; il devait continuer l'illustre lignée. Même les
intérêts de l'Eglise exigeaient qu'il y eût toujours en Flandre des
représentants de cette très catholique famille.

Ces considérations auraient peut-être brouillé Warner avec la science,
s'il n'avait pas envisagé celle-ci comme une aide pour remplir le
devoir que lui rappelaient les voix impérieuses des aïeux. Une idée fixe
se logeait maintenant dans sa cervelle: conjurer la fin de la race des
d'Adembrode, ravifier cette branche antique. Sur ces entrefaites il lui
tomba sous les yeux un passage de _Charles Demailly_, l'admirable roman
des frères de Goncourt, celui où le médecin de Charles théorise à propos
de l'anémie:

«L'anémie, disait le docteur, l'anémie nous gagne, voilà le fait
positif. Il y a dégénérescence du type humain. C'est, étendu des
familles à l'espèce, le dépérissement des races royales à la fin des
dynasties.... Vous avez vu au Louvre ces rois d'Espagne.... Quelle
fatigue d'un vieux sang! Peut-être cela a-t-il été la maladie de
l'empire romain dont certains empereurs nous montrent une face dont les
traits même dans le bronze semblent avoir coulé... Mais alors, il y
avait de la ressource, quand une société était perdue, épuisée, au point
de vue physiologique, il lui arrivait une invasion de Barbares, qui lui
transfusait le jeune sang d'Hercule. Qui sauvera le monde de l'anémie du
dix-neuvième siècle? Sera-ce dans quelques centaines d'années une
invasion d'ouvriers dans la société?»

Ce redoutable point d'interrogation se dressait constamment devant
Warner. Au fait, tous les savants inclinaient à une réponse affirmative.
Si l'orgueil de caste protestait chez le comte, ses études lui
arrachaient la reconnaissance de l'inéluctable vérité.

Bourrelé par le désolant problème, lorsqu'il eut extrait la quintessence
des ouvrages spéciaux des bibliothèques du pays, il voyagea, battit les
cabinets de lecture et les collections universitaires de l'étranger,
s'aboucha avec les lumières de la science.

A Londres, où il passa plus d'un hiver, il s'accostait au British
Musoeum d'un jeune médecin français et la communauté des études
rapprochait les deux voyageurs du moins sur le terrain de la physiologie
pure, car le docteur Girard était fortement imbu des théories
philosophiques de Büchner et d'Auguste Comte.

Warner s'ouvrait à sa nouvelle connaissance sur le miracle
espéré.--Aide-toi de la science, le Ciel t'aidera! avait-il pris coutume
de dire.

Le docteur Girard l'écoutait avec sollicitude; il paraissait d'abord
assez embarrassé de conseiller, dans une matière aussi délicate, un
homme du caractère et des opinions de M. d'Adembrode, mais pressé,
supplié par son ami, à la fin, il prononçait son arrêt définitif.

Pour assurer la survivance des d'Adembrode, il ne restait plus qu'un
moyen, l'infusion d'un sang riche, de préférence un sang plébéien dans
les veines appauvries de l'antique rameau; une mésalliance qui
deviendrait une sélection.

L'apparition de Clara Mortsel, de cette admirable fille que la
Providence même semblait envoyer à Warner, vainquit les dernières
hésitations du comte. L'énormité de la forfaiture prêchée par le docteur
Girard diminuait en présence de la perfection plastique de cette enfant
de marauds.

Clara Mortsel serait l'adjuvant du renouveau de la race d'Adembrode.




XV


Deux mois après la visite de Warner à l'entrepreneur, visite suivie
d'une excursion de la famille Mortsel au château d'Alava, l'aristocratie
anversoise criait au scandale à la nouvelle du mariage du comte
d'Adembrode de Rohingue avec la fille d'un gâcheur de plâtre enrichi. En
leur for intérieur, les indignés se réjouissaient de cette mésalliance,
la plus monstrueuse qu'eût imaginée un conseil héraldique; elle les
vengeait des dédains et de la supériorité de ces d'Adembrode, se
targuant d'un sang plus pur que celui des sept familles fondatrices du
patriciat d'Anvers.

Ainsi, les plus acharnés à flétrir la fougasse du jeune misanthrope,
étaient les nobles de fraîche date, des gentilshommes cosmopolites
ajoutant une annexe étrangère et hybride à leur nom patronymique
flamand: les van Pulderbosch de la Poulainerie, les van den Berg y
Castelar; c'étaient les armateurs ou banquiers anoblis par des princes
du dehors, c'étaient des comtes du Saint-Empire, des acheteurs de titres
de noblesse, précisément ceux que la hautaine douairière, ce fat de
Ferrand et même ce timide Warner tenaient à distance.

Le mariage se célébra sans le moindre apparat, à l'aube, dans la
chapelle du château d'Alava.

Aucun proche, aucun ami de l'un ou de l'autre des conjoints n'y
assistait.

Après la bénédiction nuptiale et les formalités civiles, on congédia les
témoins--de simples salariés comme ceux qu'utilisent les notaires pour
leurs actes--et les portes du château se refermèrent sur les deux époux.

Les Mortsel, ces incorrigibles parvenus, parents très aimants et d'une
abnégation touchante, n'avaient été que trop heureux de souscrire aux
conditions humiliantes imposées par leur gendre; ils ne pourraient voir
leur enfant que sur l'invitation du comte, et Clara oublierait le chemin
de l'hôtel de l'avenue du Commerce.

Clara essaya de se rebeller, sa réelle affection filiale répugnant à ce
pacte, mais cette fois le père Mortsel s'était montré intraitable:

Jamais pareille alliance ne se retrouverait. On lui arrachait sa fille
et on l'en séparait comme indigne. La belle affaire! Du jour où Clara
devenait comtesse, elle changeait d'essence et ses auteurs pouvaient
être écartés comme des parents nourriciers ou des gouverneurs qu'on
remercie après le sevrage du poupon et l'éducation du pupille.

Clara céda. Mais après quels combats et quels déchirements! Dès le
premier jour le comte lui avait inspiré une aversion indicible. Cet
homme anguleux et séreux, aux allures trop correctes, portant dans sa
longue redingote noire quelque chose du remeugle des sacristies et de
l'ammoniaque des laboratoires, représentait l'antithèse la plus absolue
de l'idéal de Clara. Ce n'était pas même ce prince charmant et
troubadouresque des contes bleus et des romans parisiens. Le comte
d'Adembrode était laid, d'une laideur minable.

Le bizarre, c'est que l'excès même de l'antipathie de Clara pour ce pâle
gentilhomme, la décida à l'épouser. Elle avait couru d'inquiétantes
aventures, des sollicitations répréhensibles continuaient de la
chatouiller. Sa raison et sa volonté triomphaient jusqu'à présent, mais
pourraient-elles la garantir toujours contre les impulsions désordonnées
de son tempérament? Elle se dit que le mariage seul la détournerait de
l'abîme où l'entraînait le vertige de ses sens.

Mais elle finit par se persuader, la naïve et passionnée Clara, que la
laideur et la fragilité même du mari, autant que les obligations
prévues, le commerce matrimonial régulier, émousseraient ses envies et
ses curiosités illicites et disperseraient les vols de monstrueuses
chimères qui la frôlaient de leurs ailes enflammées.... Elle essayerait
de chérir son époux, un galant homme et un homme instruit, certes digne
d'amitié et de confiance, et lui demanderait protection contre
elle-même.

Elle attendait, en outre, la guérison ou la défaite de ses sens, de la
campagne, du plein air, des longues courses, des exercices du corps; de
tout un régime de saines fatigues qu'elle s'imposerait à Santhoven; à
Santhoven qu'ils ne quitteraient plus, car le comte mettait en location
l'hôtel du Kipdorp, indiquant clairement, par là, l'intention de ne
jamais reparaître dans la société de ses pairs.

La première nuit de noces suffit pour ébranler les fermes résolutions de
Clara et montrer à l'effervescente créature l'inanité des efforts
entrepris. Chez le comte, le mâle sortait diminué de cette première
épreuve. Il y avait eu entre les deux époux un de ces malentendus de
l'épiderme qui décident souvent de tout l'avenir d'une union. Le
lendemain Clara n'était plus vierge et cependant elle n'avait pas frémi
dans ses fibres intimes. Les instincts de la mariée lui révélaient des
sensations furieuses par lesquelles tant d'hommes auraient pu la faire
passer.

Elle dévora cette déception. Son visage revêtit un caractère plus calme,
plus pudique que jamais. Elle cachait ses fièvres derrière une immuable
sérénité. Elle se montra douce, aimable, complaisante; à tel point que
Warner, qui l'adorait maladroitement mais qui l'adorait, put se croire
payé de retour. Il fut d'autant plus facile à Clara de tromper son mari
que celui-ci, n'ayant pas vécu, ne connaissant point de femme avant le
mariage, ignorait les subtilités, les mirages et les félonies de
l'amour.




XVI


Si Clara s'était fait illusion sur l'effet apaisant du mariage, elle se
méprit encore davantage sur la campagne.

Elle n'avait appris de la vie aux champs que ce qu'en révélaient
quelques livres fades de la bibliothèque de la pension: les pastorales
de Mme Deshouillères, de Racan et le _Télémaque_.

Ce qu'elle en savait de plus tangible s'embrouillait dans les souvenirs
de son berceau de Niel avec les exhalaisons de salpêtre et de chlore,
les végétations et les cultures corrodées autour des fours à briques.
Encore, ne se remémorait-elle pas la campagne proprement dite en se
rappelant les rives industrielles et quasi-faubouriennes du Rupel.

Depuis leur installation à la ville, comme c'est généralement le cas
chez les transfuges du village, ses parents avaient rompu pour jamais
avec la banlieue, nourrissant même un mépris féroce à l'endroit des
blouses, des hautes casquettes, des coiffes et des cottes villageoises,
de l'éternel vert et bleu de la campagne; et une des seules objections
du père Mortsel au mariage de sa fille avec le comte d'Adembrode avait
été cet exil à perpétuité dans une crétine bourgade--c'était son mot--de
la Campine.

Clara boudait la campagne pour d'autres motifs. Elle se la représentait
retentissant de bêlements d'agnelets à faveurs roses, pullulant de
bergers classiques et mélomanes, d'Estelles et de Némorins, tapissée de
myosotis, saturée de poésie laiteuse et édulcorée; et parce qu'une
campagne ainsi imaginée l'ennuierait à mort, elle en avait attendu une
sorte d'apaisement.

Or, voilà que cette atrophie de ses sens, les champs la lui refusaient.
Elle ne dut pas séjourner longtemps à Santhoven pour revenir de son
illusion et ranger la prétendue simplicité de moeurs du paysan et
l'idyllique innocence des hameaux parmi les ingénieuses fictions
destinées aux sentimentalistes et aux observateurs passagers.

Habituée dès l'enfance à tout pénétrer, à ne pas se fier aux apparences,
Clara découvrit bientôt les oscillations et les courants sous la surface
impassible.

Comme elle, la Nature n'était qu'une hypocrite, luttant en sourdine,
secouée par des spasmes intérieurs. Les convulsions printanières,
l'ascension des sèves, les rivalités des racines pompant aux mêmes
sources, les papillonnements du pollen n'altéraient pas l'apparence
majestueuse de la grande Matrice.

Une torpeur lascive s'emparait de la chair brune et veloutée de la glèbe
aussi bien que de l'argile épaisse de ses laboureurs. Les pubertés
accumulaient leurs trésors jusqu'au moment de les répandre copieusement.
Continence spéculative! Car plus la constriction est longue et taquine,
plus, au jour de la rencontre d'appétences réciproques exaspérées par
l'attente, la collision sera formidable et paroxyste la jouissance.

Oui, ce sont les passions latentes, les amours ajournées, les ruts tenus
en bride, les humeurs accumulées qui oppressent les détenteurs
perversement chastes, et donnent aux êtres et aux choses de la campagne
une apparence rassise et émoussée.

Plus tard seulement, on découvre sous cette prétendue apathie la rage et
la révolte. Ce n'est pas de l'impuissance mais de la pléthore.

Cybèle secrète trop de forces. De là son accablement et sa torpeur. Ces
réplétions exigeraient des débondes prolifiques: on n'offre à la déesse
que des soulagements dérisoires.

C'est surtout vers le Nord et en pays flamand qu'elle revêt des formes
déroutantes pour le profane, mais prestigieuses pour ses vrais
adorateurs.

Aussi la comtesse d'Adembrode, prédestinée, s'éprit de ces cieux plombés
et pesants, de ces horizons presque toujours guillochés d'averses sous
lesquels même les scènes du bonheur provoquent de l'angoisse et comme
une appréhension de mirage.




XVII


Les d'Adembrode défrichaient depuis plusieurs siècles arpent sur arpent
des sablons campinois et étaient parvenus, tout en arrondissant leur
domaine, à doter le communal d'une centaine d'hectares d'excellente
terre, en plein rapport, digne de rivaliser avec les alluvions des
Polders. Mais ces prés et ces cultures se noyaient dans l'immensité des
garigues et des bois d'alentour.

Clara Mortsel était arrivée à Santhoven, en août, lorsque les bruyères
fleuries roulent à perte de vue les vagues d'une mer rose. De distance
en distance des sapinières et des chênaies tranchent par leur feuillage
sombre et velouté sur cette floraison adorable, et l'arôme de ces arbres
à essence forte se combine avec les parfums sauvages des brandes.

Quand approche l'automne, en septembre, par un temps pluvieux, lorsque
le soleil s'efforce péniblement de sourire à la nature et que ses
baisers la mouillent de larmes au moment de leur séparation, cette
atmosphère vous grise et vous remue. Plus tard, vers le soir, des
monceaux d'essarts, torchères pâles et fumeuses, cassolettes d'un
farouche encens s'allument dans les landes aux mains hiératiques des
bergers et ces brûlis auxquels ils réchauffent leurs doigts gourds,
glacent, là-bas, le coeur du rare passant.

L'habitant de ces régions correspond au caractère grave du décor. La
sève circule sous l'écorce des rouvres et affleure à la pulpe des
hommes.

Ce peuple d'un terroir qui passe à juste titre pour celui où le sang
anversois se sélectionne, impressionna plus profondément la comtesse,
par ses mystérieux dessous et son feu intérieur, que l'ouvrier urbain
par son débraillé et son vice bravache.

Ces Campinois sont aussi plus robustes, de chair mieux tassée, mieux
pétrie, moins veules que les balourds des Polders riverains de
l'Escaut.

Elle se complut à les observer de près, comme elle épiait autrefois les
maçons et frôlait les lazzaroni du port d'Anvers:

Les soirs d'été, principalement les lundis, la besogne terminée, les
gars de la paroisse se réunissent au carrefour près du cimetière.

Accroupis en rond, quelques-uns couchés à plat-ventre, d'autres adossés
au mur, c'est à qui racontera ses aventures du dimanche, ses libations
et ses amours. Ils s'expriment avec gravité, d'une voix cuivrée et
traînarde. Empêtrés dans leur récit, ils suppléent à leur élocution
pâteuse par des gestes coloriés et lents, illustrent leurs dires de
postures évocatives jusqu'à la licence; des postures qui griffaient pour
des mois la rétine de Clara.

A mesure que la nuit tombe, leurs accès de rire brefs et saccadés comme
des hennissements de poulains, se font rares. Par-dessus la clôture du
champ des morts, les croix deviennent moins distinctes et, pour cette
raison même, plus inquiétantes. Elles tracent un geste impératif. Le
narrateur lance en pure perte ses dernières saillies.

Graduellement s'éteignent les pipes, se clairsème l'assemblée.

Au dernier coup de neuf heures il n'y a plus un vivant près de l'église.
Le calme règne complet.

Obéies, les croix sont rentrées dans les ténèbres.




XVIII


A Santhoven, sans produire le même scandale qu'à Anvers, le mariage de
Warner répandit d'abord une sourde consternation parmi les paysans.
Presque tous fermiers du domaine d'Alava, ils s'enorgueillissaient de la
race de leurs maîtres comme d'un patrimoine commun. Ce nom d'Adembrode
couvrait le pays de son prestige. L'héroïsme belliqueux de cette famille
dans le passé défrayait les longues veillées, et les cultivateurs ne
savaient lesquels admirer davantage des soldats de jadis ou des
agronomes d'à présent.

Dans la conviction de ces simples, Dieu ne permettait pas plus à un
gentilhomme d'épouser une roturière qu'à ses anges de s'unir aux filles
des hommes. Et dire que cette loi avait été violée par un d'Adembrode,
leur seigneur à eux, le plus noble de tous les seigneurs! Les braves
gens en demeurèrent ébaubis. «Notre jeune comte a fauté! se
répétaient-ils, que Dieu _nous_ ait en grâce!» Le jour du mariage un
grand nombre appréhendèrent un écroulement des tours d'Alava et,
tremblants sous leurs chaumes, ils craignirent longtemps de s'aventurer
au delà des sauts de loups qui bornaient le domaine. Plus tard, rassurés
mais non point réconciliés, aux premières rencontres de la nouvelle
comtesse au bras de Warner, un triste reproche perçait dans leur façon
de saluer le comte et un accent légèrement rogue dans leur bonjour à sa
femme. Mais la beauté de la jeune châtelaine, sa grâce et surtout sa
bienfaisance dissipèrent ces derniers scrupules.

--Après tout, le Saint-Esprit épousa bien la Vierge Marie! disaient-ils,
pour justifier leur indulgence.

D'ailleurs, ces pacants ne pouvaient garder longtemps rancune à leur
seigneur, leur favori de longue date. Feu la comtesse douairière, la
Wallonne--comme l'appelaient ceux de Santhoven, parce qu'elle parlait à
contre coeur le flamand,--n'était rien moins que leur idole; ils
affectionnèrent médiocrement aussi le comte Ferrand, ce hâbleur qui les
scandalisait durant ses rares apparitions au château par ses allures de
casseur d'assiettes, et surtout par une ostentation à n'entendre que le
français.

Aussi avaient-ils à peine dissimulé leur joie de l'avénement inopiné de
Warner. Ils nourrissaient pour le chevalier cette compassion que les
paysans flamands prodiguent aux malades, aux innocents, aux infirmes, à
tous les pauvres hères. La conduite dénaturée de la comtesse, de
Ferrand, contribuait à leur impopularité. Warner grandissant, la pitié
des villageois devint de l'admiration et de l'enthousiasme pour son
caractère. «Si leur jeune seigneur était un peu maltraité au physique et
rappelait sans les flatter les portraits de ses pères, des Goliaths
sanguins et tout d'une pièce, au moins valait-il le meilleur de ces
preux du côté du coeur et de la tête.» Le bouillant seigneur Jean
d'Adembrode, lui-même, troué par les balles des bleus dans les fossés de
Hasselt, n'aurait pas renié ce doux séminariste, fidèle à sa terre et à
ses terriens.

Quelques mois après l'arrivée de Clara, les gens de Santhoven se
seraient fait hacher comme paille pour leur nouvelle comtesse. Elle
visitait non seulement les fermes du domaine, mais les burons des
pauvres gens et s'occupait avec ses femmes de la vêture des petits. Le
comte approuvait ces oeuvres de piété, heureux de voir le populaire
ratifier par des bénédictions le mariage que réprouvait le monde.

Cependant, spéculative et curieuse, Clara épelait et débrouillait l'âme
complexe du Campinois, elle s'appliquait à la dépouiller de sa gangue;
lorsqu'elle se fut assimilée ces rustauds, elle apprécia leur foi
ardente et leur fond de merveillosité. Elle connut leurs affres de
conscience aux approches de Pâques, leurs terreurs macabres durant
l'Octave des âmes; elle se fit raconter ou chanter avec une curiosité de
catéchumène ces légendes composées par des pâtres rapsodes,
mélancoliques poèmes de la garigue et du brouillard, suggestifs comme le
pâle incarnat des bruyères, les regrets sonnés aux clochers lointains,
la chute des feuilles et les derniers rayons du jour.

L'attachement des Campinois à leurs prêtres la toucha si intimement,
qu'elle partagea leur ferveur. Pour l'amour des ouailles, elle se prit à
vénérer le pasteur.

Peu à peu, elle répudia ses dernières attaches urbaines, épousa la
haine instinctive de ces primitifs contre les raffinés des villes, et
confondit dans cette réprobation les idées que la ville évoque: le
progrès, le monde banal, les journaux, les modes, les bureaux, les
prisons, les casernes, les écoles, les hospices, les rues rectilignes,
les impostures de la civilisation.

La guerre des paysans dans la Campine et le Hageland, et surtout les
gestes de Jean d'Adembrode, bisaïeul de son mari et chef de partisans,
défrayèrent de fréquentes causeries entre Clara et Warner. Si le comte
lui répugnait en tant qu'époux, elle l'aimait d'une amitié raisonnable,
à peu près les sentiments d'estime d'un élève pour un professeur
d'élite, elle se plaisait à sa conversation, un peu doctorale mais
instructive, et ne pouvait s'empêcher de rendre hommage à sa générosité
d'âme, à ses solides convictions patriales et chrétiennes.

Leur communion d'idées devint de plus en plus étroite. Mais ils se
séparaient à partir de la manifestation de ces idées, car alors que
Warner trouvait dans la foi une source de sérénité et de paix, Clara n'y
puisait que de nouveaux aliments d'agitation.

Elle s'exalta jusqu'au fanatisme, regretta les temps abolis, les
époques de Croisades et de Jacqueries, les villes prises d'assaut, les
pacants efflanquant les bourgeoises et les auto-da-fé consumant les
philosophes désillusionnistes.

Elle rêvait le retour des chouanneries, le triomphe des campagnes sur
les villes. Les pastoureaux flamands broyaient sous leurs sabots et
éventraient à coups de fourche les civilisés voltairiens maîtres des
cités flamandes.

Ces rustres qu'elle aimait d'une passion fatalement inassouvie, elle
aurait voulu les réunir sans cesse autour d'elle, en belliqueuses et
puissantes coteries. Elle se prenait à envier la destinée des voyantes
guerrières, la gloire archangélique d'une Jeanne d'Arc. Elles
méritaient, ces amazones chrétiennes, de vivre en hommes avec les
hommes, en les conduisant de victoire en victoire.

Elles au moins avaient pu s'étourdir et se fatiguer dans des besognes
héroïques, jusqu'au jour où le bûcher anglais dévorait leur chair chaste
et intrépide.




XIX


Les labeurs des champs et des fermes la requirent avec plus de séduction
qu'anciennement les manoeuvres des maçons. Pendant ses courses, à
l'approche de l'hiver, elle s'attardait à l'intérieur des chaumes,
feignait de s'intéresser aux confidences monotones et dolentes des
femmes affenant le bétail ou tirant les vaches accroupies dans la
litière. Clara s'extasiait devant les bêtes, faisait causer les
vachères, mais était plus préoccupée de l'aire voisine que le rythme des
fléaux mettait en trépidation.

La fermière lui offrait de se rendre de ce côté. Les larges mouvements
    
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