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ou trois fois, durant cette période d'études, ce fut pour une compagne
peu jolie, peu coquette, une inférieure sous le rapport de la fortune,
un souffre-douleur comme avait été le «Mouton». Ces amitiés étaient
violentes, concentrées, avec de brusques expansions; elles rappelaient
l'idylle de son enfance ouvrière: «Voyez cette maniaque de Clara,
chuchotaient les pensionnaires, est-elle assez jalouse de ses laiderons?
Qui songe cependant à les lui disputer?» Pour les laiderons elle aurait
arraché les yeux et les cheveux aux plus grandes. Plus d'une de
celles-ci fut traitée comme ce lâche Bastyns. En revanche, elle ne
pardonnait pas la moindre trahison à ses favorites. Elle aurait plutôt
souffert à se briser le coeur de désespoir et de regret que de rendre
apparemment son affection à une ingrate.
Elle se brouilla avec toutes.
Gamine, elle était intéressante. Sa beauté ne s'annonça qu'à dix-huit
ans, au sortir de l'internat; mais alors Clara Mortsel représenta un de
ces types de jeunes filles qui perpétuent à travers les siècles la
réputation du sang d'une ville. Portrait avivé et mieux en chair de
Rikka, elle ajoutait aux attachés fines, à la physionomie régulière de
l'ex-camériste, la robustesse sanguine, la belle santé animale de
l'ancien briquetier.
Les parents s'extasièrent devant cette transfiguration. Nul n'aurait
suspecté dans cette florissante créature la bassesse de son origine. Eux
avaient beau s'observer; chez l'entrepreneur et sa compagne, tout
trahissait la plus infime roture. Clara s'épanouissait, au contraire,
avec la grâce d'une héritière: son geste, son port, sa mise, sa parole,
revêtaient ce naturel suprême que confère seule la longue habitude
d'alentours policés. Ces glorieux dehors donnèrent aux Mortsel tout
apaisement sur la nature de leur enfant.
Les bizarreries de la fillette à Boom, sa passion de gamine pour le
goujat de Duffel ne les avaient jamais inquiétés; les réticences et les
observations formulées dans les bulletins de la directrice de pension ne
les préoccupèrent pas davantage; et aujourd'hui ils ne songèrent pas
plus qu'auparavant à contrôler les rouages de cette nature et à lire
dans le tempérament derrière ses aspects. Ils subirent avec une humilité
naïve et touchante la supériorité de «leur Clara». Loin de songer à la
diriger, ils se laissèrent conduire par elle, sans jamais la
contrarier, heureux de se prêter à ses fantaisies. Ils la trouvèrent
accomplie, irréprochable. Elle flattait leur orgueil de parvenus, elle
démentait leurs commencements plébéiens. C'était la justification de leur
fortune, la raison d'être de leurs millions, leurs vivants titres de
noblesse.
A la vérité, Clara méritait leur affection; seulement, s'ils avaient été
des analystes capables de se rendre compte des ressorts secrets d'un
être, leur amour fut parti d'une profonde pitié plutôt que d'une
admiration idolâtre.
Chez cette adolescente de formes si nobles, en qui, sauf les vertigineux
yeux noirs, rien n'évoquait la petite sauvagesse de jadis, se
développaient les anciens instincts. La société n'eut pas plus raison de
ses penchants que l'internat. Son caractère impressionnable ne se trempa
point et continua de se refuser aux impressions communes; ses
imaginations excessives ne se tempérèrent pas au frottement de la vie;
ses affinités et ses antipathies s'accentuèrent de part et d'autre et se
repoussèrent davantage au lieu de s'équilibrer.
La mansuétude de l'enfant, sa partialité pour les ouvriers, loin d'avoir
été corrigée par l'éducation, croissaient, gonflaient avec l'ardeur
d'une suggestion rare, d'un sentiment incompris. Du jour où, fille de
millionnaire, les convenances adoptées par ses nouveaux pairs la
forcèrent de rougir de son extraction et de mépriser ses anciens égaux,
sa tendresse pour le peuple ne se manifesta plus, mais la dévora d'une
passion intense et inextinguible comme un feu souterrain. Peut-être
eût-elle proclamé ses prédilections malgré le monde et les lois
sociales, si ce besoin de se dévouer, de se ravaler, d'être complaisante
à des gens au-dessous d'elle, de consoler les gueux de leur abjection en
partageant celle-ci, si ces élans de soeur de charité ne s'étaient
compliqués de curiosités physiques, d'aspirations à des voluptés
exceptionnelles, de désirs d'anges épris de simples hommes et anxieux de
choir à n'importe quelle profondeur pour retrouver ces êtres faits
d'argile et d'ouvrir des trésors de caresses et de douceurs aux victimes
de nos conventions, souvent les élus de la Nature, souvent les plus
beaux et les meilleurs d'entre nous.
Elle était attaquée de la nostalgie de la déchéance. Elle construisait
son roman à rebours de celui que rêvaient pour elle ses parents
éblouis: son prince charmant serait un fruste enfant du peuple.
Elle portait à l'humanité laborieuse une sorte de culte panthéiste. Une
plèbe énorme, rousse et farouche comme les fauves, hantait ses rêves.
De bonne heure elle se prêta à l'attirance des foules. En temps de
réjouissances populaires elle entraînait Rikka vers les champs de
kermesses, rien n'étant comparable à la douceur de se perdre dans ce
grouillement.
Pâmée comme un baigneur langoureux qui s'abandonne à l'action des vagues
gaillardes, elle se laissait porter par le remous des flâneurs forains,
dans la tourmente des cymbales et des gongs accompagnant les parades.
Soldats, ouvriers, rôdeurs, badauds de tout poil, entretenaient autour
d'elle un moutonnement de têtes animées. Elle goûtait la pression chaude
des corps, le serrement des poitrines contre les poitrines, l'écrasement
des gorges contre les dos, les jambes entrant l'une dans l'autre, les
jupons des femmes s'éraflant aux pantalons des hommes, les poussées des
drilles facétieux.
Elle n'oublia jamais la cohue d'un soir de feu d'artifice, où sa mère
avait failli la perdre et où elle était restée, sans répondre aux cris
de Rikka, enivrée par la bousculade, pleine d'un vague désir de mourir
sous les souffles de toute cette humanité bruissant au-dessus d'elle. Et
sa mère l'avait ramassée comme elle allait tomber sous les pieds d'une
bande de gars éméchés fendant la cohue à coups de coude et de genoux.
En même temps, surtout depuis sa puberté, s'intensifiaient ses
préférences sensorielles.
Certain timbre de voix lui rendait un personnage à jamais bien voulu;
elle n'eût jamais distingué ce passant sans la nuance et les plis du
vêtement qu'il portait, sans tel débraillé crâne ou cet autre sans telle
façon de se caler sur ses hanches. Ses narines palpitaient devant un ton
fané comme si elles subodoraient une capiteuse essence.
Elle devait garder toute la vie, de sa première idylle, une prédilection
maladive pour les manoeuvres et particulièrement pour les maçons. Et
comme dans le rappel des êtres et des choses elle ne séparait jamais
leur forme de leur couleur et de leur entourage, les teintes vagues des
hardes des goujats la captivèrent entre toutes.
Elle en tint toujours pour le rouge brique tirant sur le brun, les
blancs fatigués et blafards, les indigos brouillés, les amadous
bavochés, les roux éteints.
Aucun ragoût ne lui était comparable aux cassures et à la patine de ces
vestes et de ces grègues de velours, luisantes par places, usées aux
angles et aux protubérances des tâcherons.
Elle savourait les subtiles dégradations de ces frusques rapetassées
qu'on dirait composées de feuilles mortes poudrées à blanc par le givre
et qu'elle s'imaginait, au souvenir tragique et lancinant du doux
manoeuvre, son pitoyable ami, éclaboussées d'une pourpre plus aveuglante
que celle des frondaisons septembrales....
IX
Il y avait dans Clara un être raisonnable et normal qui répudiait les
goûts exceptionnels de sa seconde nature. Tantôt elle souffrait de ne
pas ressembler aux autres jeunes filles, tantôt elle se trouvait presque
heureuse de l'inédit de ses impressions.
Elle devint forcément dissimulée et cacha ses appétences comme on tient
cachées ses pudeurs. Jamais un mot ne la trahit. Pour mieux dérouter ses
auteurs elle fit taire ses répugnances et parut supporter, sinon
rechercher, tout ce que la société invente d'agréments et de
distractions. Elle feignit de sourire dans les sauteries bourgeoises à
de jeunes fats dont la peau satinée et parfumée refluait le fluide
sympathique sous son épiderme; elle écouta en minaudant à propos leurs
uniformes madrigaux.
Ah! combien se fût-elle rendue plus promptement à l'éloquence d'un
rauque juron et d'un geste de barbare!
Elle joua cette comédie à la perfection, trouvant moyen d'éconduire,
sans trop les étonner, les prétendants les plus opiniâtres et les mieux
vus de ses parents. Le père Mortsel, doublement aveuglé par sa gloriole
de parvenu et par son culte pour son enfant, attribuait à des visées
plus hautes que les siennes les dédains et les refus de sa fille. Loin
de s'en délier, il inclinait à trouver cette morgue digne de leur
nouvelle condition. Tant que ne se présenterait pas un gentilhomme
d'authentique lignage, au moins baron, il était bien résolu à ne
recommander personne à sa fille.
La nécessité de donner le change à ses parents et au monde sur ses
réquisitions, prêtait souvent aux allures de Mlle Mortsel quelque
chose de timide, d'effaré ou de distrait dont les physiologistes les
plus clairvoyants n'auraient jamais pu suspecter l'origine et qui
l'embellissait encore aux yeux de ses poursuivants. Ils prenaient pour
de l'ingénuité et de la pudeur aux abois les effets de la contrainte.
Dans la crainte de se trahir, Clara affectait également de traiter avec
plus de superbe que ses parents, les ouvriers de l'entrepreneur qu'elle
rencontrait sur le chantier en descendant au jardin ou qu'elle croisait
sous la porte.
Le digne Nikkel qui se reprochait souvent comme un crime ses rechutes de
familiarité avec ses salariés, se réjouissait des façons altières de sa
Clara vis-à-vis de ces peinards et se la proposait en exemple.
Qui aurait pu détromper l'heureux père et l'édifier sur la vraie nature
de sa fille en lui racontant ce qui se passa souvent dans la chambre
virginale dont les fenêtres s'ouvraient sur les magasins?
Une main fébrile écartait légèrement le rideau de reps bleu,--ah! si peu
que Nikkel, Rikka ou personne ne l'aurait remarqué--et longtemps Clara
épiait le va-et-vient de cette gent infime.
Elle se délectait comme à l'époque de la ruelle du Sureau et plus
passionnément qu'alors aux mouvements brusques de ces francs
travailleurs, à leurs coups de rein et de jarret, à leurs postures de
gymnasiarques. Elle s'immisçait, en esprit, dans leurs chamaillis et,
acceptant comme un soulas la part de gourmades et de taloches que l'un
ou l'autre de ces mâles se vantait de distribuer à sa femelle, elle
éprouvait des rages de se jeter à leur cou, d'être mordue et broyée,
mais finalement possédée.
X
Toujours d'aguets, à proximité des colloques populaires, elle avait
souvent entendu parler d'un quartier où couraient polissonner les
Anversois et se soulager les marins.
Dans ses courses inquisitoriales à travers la ville, elle fut longtemps
sans rencontrer ces parages réputés que son imagination se représentait
sous des couleurs aveuglantes: des rouges exaspérés correspondant, pour
l'ouïe, aux fanfares les plus stridentes et, pour l'odorat, à des
bouquets outrageusement vireux. Flâneuse émancipée dont aucun chaperon
ne contrôlait les pas, libre de ses mouvements comme les jeunes
Anglaises--le père Mortsel ne jurait plus que par les Anglais--Clara
n'osa jamais pourtant s'enquérir de la topographie de ces antres où les
femmes honnêtes ne s'aventurent que durant le carnaval, pilotées par
leurs maris et à la faveur du domino et du loup.
Clara savait le nom bisyllabique, Rit-Dyk, de ces maisons de joie, et ce
nom lui venait machinalement aux lèvres durant ses heures
malconseillères. Elle apprit aussi que cet élysée s'agglomérait avec le
quartier maritime et les vestiges de l'ancienne ville.
Longtemps elle rôda par les rues de la région batelière et faillit
prendre pour ces lupanars les sordides auberges où logent, s'embauchent
et se débauchent les simples matelots. Elle épelait les enseignes: Alla
cita di Genoa--Posada Espanol--In der Stadt Hamburg--In the city of
London--avec des envies de suivre dans un de ces bouges les gaillards de
belle encolure qui y turbulaient.
D'abord elle ne parcourait qu'avec répugnance ces rues étroites et
puantes où grouillait une population cosmopolite, mangeuse de carrelets
et de harengs, les hardes goudronnées comme la carène d'un vieux navire;
mais engagée dans ces parages elle ne les quittait qu'après en avoir
longé tous les méandres. Elle entrait dans la rue Chapelle des Bateliers
par la plaine Falcon, se faufilait entre les camions lèges encombrant
les abords de la Maison Hanséatique. Le matin, les voituriers des
«nations»[1] venaient atteler à ces chars leurs chevaux énormes et les
«bacs»[2] raccoler, au Coin des Paresseux, des compagnons aussi
indolents que robustes. La manutention du port commençait à sept heures,
les lourds véhicules s'ébranlaient avec fracas au milieu d'un concert de
jurons et d'anguillades. Et à midi, les débardeurs fatigués
s'allongeaient sur les montagnes de marchandises ou sur leurs haquets.
Souverainement plastiques les poses de ces forts de corporations.
Charpentés à grands coups, le torse épais, croupés comme leurs chevaux,
ils allaient lentement, en gens sûrs de leur force, avec majesté, ces
coltineurs, aussi décoratifs que les grands navires noirs dont les mâts
quadrillaient l'horizon à perte de vue des Bassins.
[Note 1: _Nations_, les corporations ouvrières du port d'Anvers.]
[Note 2: _Bacs_, patrons des nations.]
Souvent Clara rougissait sous sa voilette lorsque l'oeil scrutateur d'un
gabelou ou la prunelle expressive d'un matelot la dévisageait; elle
redoutait de passer devant le Coin des Paresseux, mais la fascination
physique l'emportait sur la répugnance morale.
Là, demeuraient tout le jour les lazzaroni incorrigibles, la racaille
des pilotins, les travailleurs honoraires, aussi admirablement bâtis que
les bons bouleux, les lions éternellement au repos, se contentant de
représenter, pipant, mains en poches, éborgnés par la visière de leur
casquette raffalée et de travers, adossés à la façade du cabaret,
clignant des yeux, bâillant, se querellant et n'exerçant leurs biceps
que pour se prendre au collet, sous l'influence du genièvre. Ils
invectivaient les passants, raillaient ceux des leurs en train d'ouvrer,
intimidaient les femmes par leurs gravelures.
Après de longues circonvolutions de barque qui louvoie, Clara revenait
invariablement s'exposer à ce rassemblement picaresque. Le coeur lui
battait, son pas se ralentissait et elle côtoyait avec une terreur
délicieuse l'alignement de ces bayeurs. Quel que fût leur cynisme, ces
bougres n'osaient pas interpeller aussi grassement cette dame que les
guenipes de leur caste. La toilette décente de Clara ne rappelait guère
la mise excentrique des gourgandines dont plus d'un de ces copieux
gaillards apaisait les fringales. Elle les intriguait; ils se touchaient
le coude et se la désignaient sans parler; se contentant de braquer sur
la «madame» leurs yeux de félin qui se ramasse prêt à bondir. Mais à
peine avait-elle atteint le bout de la rangée que déjà les turlupins
échangeaient leurs réflexions sur la flâneuse; celle-ci s'éloignait plus
rapidement avec des envies de s'arrêter et d'écouter les hommages de ses
admirateurs mal embouchés.
Elle reprenait sa course, s'arrêtait sans but, machinale, devant des
étalages de victuailliers, d'opticiens, de marchands de casquettes,
étourdie par le roulement du trafic et le bruit des disputes des mégères
que vomissait, par intervalles, comme une gueule béante, l'ouverture
noire d'une impasse. Elle relisait les mêmes noms aux coins des rues,
noms rogues ou croustillants, surtout évocatifs en langue flamande:
Klapdorp, rue de la Culotte Bleue, Leguit, Kraaiwyk, Pensgat,
Pont-Cisterne, Canal des Vieux Lions, rue du Coude Tortu, Schelleken,
Coin-Riche. Nulle part ne luisaient ces syllabes troublantes: Rit Dyk.
Gabariers, «commis de rivières», «capons» des canaux, tenanciers
clandestins, fripiers, rôdeurs de quais, aide-bateliers, mousses en
rupture d'engagement, arrimeurs en ribote, proxénètes des deux sexes,
c'était là le monde qu'elle coudoyait.
Sur les trottoirs se colletait une marmaille de bâtards; des fils de
ribaude blonde comme la blonde Germanie héritaient du teint citronneux
et des sourcils noirs de leur père, le timonier italien échoué une nuit
chez le logeur allemand. Une fillette grasse et potelée descendait du
croisement furtif d'un lamaneur hollandais et de la servante d'un
coupe-gorge espagnol. Enchevêtrés comme des noeuds de vipérions, les
polissons se dégageaient au passage de la jeune bourgeoise, éblouis par
ce bout de jupon blanc qu'elle montrait en se troussant. Elle fixait
dans sa mémoire, pour l'évoquer souvent, comme de taquins fantômes,
l'apparence des plus grands de ces gueusillons: tignasses bretaudées ou
crépues, frimousses jolies mais déveloutées qui l'avisaient avec plus
d'effronterie encore que leurs aînés de tout à l'heure et riaient, et
grimaçaient, et se tortillaient, en dardant sensuellement vers elle,
leurs langues rouges de louveteaux.
Elle prisait fort l'élégance pleine de langueur et de sensualité de
certains adolescents de profession vague, immobiles durant des heures en
face des grandes nappes d'eau fluviales sur lesquelles planent des
vapeurs que le soleil convertit en pulvérin d'argent. La casquette à
large visière plate et à liseré d'or coiffe fièrement les visages de ces
pseudo-aspirants de marine. Se sachant regardés ces éphèbes recouraient
à des postures avantageuses: ils s'étiraient, ployaient et écartaient
les jambes, esquissaient lentement et comme à regret des feintes de
lutteurs, quittes à retomber dans leur cagnardise quand s'éloignait la
belle passante. Et à force de les emplir de la vision lubrifiante de la
rivière et des nuages, il semblait à Clara que l'aimant pervers de l'eau
se fût communiqué aux prunelles de ces contemplatifs.
Puis elle gagnait les canaux ou bassins remplis de bâtiments mouillés
contre à contre. Un pont tournant s'ouvrait pour laisser entrer ou
sortir quelque navire remorqué, et elle faisait halte parmi les piétons
affairés, dans un embarras de voitures et de binards. En attendant que
les bateaux eussent défilé et que le pont fût rendu à la circulation, un
passeur godillait dans son bac les personnes les plus pressées.
Clara, elle, avait toujours le temps et s'oubliait longuement sous les
arbres ombreux le long des quais du fleuve. Avec leurs bâches
goudronnées, les amas de marchandises semblaient d'immenses catafalques
autour desquels on aurait dit que les débardeurs, le coltin drapé comme
une cagoule de pénitent, sûrs et solennels dans leurs manoeuvres,
accomplissaient les rites d'un culte redoutable.
Les brises de l'Escaut rafraîchissaient ses tempes trop battues. Les
chaînes des grues grinçaient, des ballots s'engloutissaient avec un
bruit sourd à fond de cale des transatlantiques; on entendait tinter les
cloches des paquebots et battre les pics des calfats radoubant les
carènes avariées. Les chevaux géants continuaient d'émouvoir les longs
chariots. D'un côté à l'autre des bassins, les navires crachant la
vapeur avaient l'air de vieillards bougons, grommelant quelque invective
à l'adresse du voisin. Au loin, des voiles gonflées figuraient le jabot
d'énormes pigeons blancs et le panache de fumée d'un steamer gagnant la
mer s'élevait là-bas, au-dessus des campagnes, visibles plus longtemps
que le fleuve, qu'une courbe cachait à un quart de lieue de la rade
derrière les polders de Waes. Et des mouettes sautillaient avec de
petits cris aigus sur l'eau blonde frangée d'écume.
Cependant le carillon de la cathédrale égrenait ses notes comme
édulcorées au voisinage de la grande rivière.
Clara songeait à l'heure et, attardée, regagnait l'avenue du Commerce,
en tournant une dernière fois les édifices babyloniens des docks et
entrepôts.
XI
Un soir d'automne qu'elle avait prétexté des emplettes à faire avec une
amie, mais qu'elle cédait surtout à la fantaisie de contempler, sous
leur aspect nocturne, les champs de ses pérégrinations, elle se trouva
derrière le marché au poisson, dans une cour étroite bordée de hautes
murailles d'apparence féodale.
Une sorte de tunnel s'enfonçait sous une manière de pont que surplombait
un grand crucifix paraissant blanc tant les maisons avoisinantes
condensaient de ténèbres dans leurs pignons de bois vermoulu. Où
aboutissait ce tunnel? L'idée du quartier mystérieux que Clara désirait
connaître fit qu'au lieu de tourner les talons elle s'engagea
courageusement sous cette voûte obscure.
Après quelques pas elle déboucha dans une ruelle ressemblant à un étroit
et profond boyau. Des toits en dents de scie et des pignons en escalier
tailladaient le ciel opaque.
Il était à peine huit heures et cependant tout dormait dans ces
habitacles de bois remontant aux Espagnols et dont aujourd'hui les
mareyeurs, les marchands de moules et d'anguilles imprégnaient les
parois des iodures de leurs marchandises. A un tournant de cette ruelle
le passage lui fut barré par un immense édifice, un vieux «steen»[3]
flanqué de tours et de clochetons à chaque angle de ses façades et
soubassé de contreforts comme un manoir féodal.
[Note 3: _Steen_, maison-forte, burg.]
En approchant, Clara constata qu'au bas de ce monument s'ouvrait une
arche analogue à celle qu'elle venait de franchir.
Cependant elle commençait à se repentir de son escapade et allait
rebrousser chemin, lorsqu'elle perçut, dans le silence claustral de
cette région, une musique entraînante, une symphonie de harpes,
d'accordéons et d'archets.
Les sons partaient de l'autre côté de ce nouveau tunnel. Ces accords
précipités, rythmés comme des cinglements de fouet et des coups
d'éperon, vainquirent la peur de la noctambule et elle enfila en courant
ce corridor louche.
A la sortie la voie s'élargissait brusquement et dévalait en pente
douce. Le bruit partait du bas de la rue. Clara continua de marcher à sa
rencontre.
A mesure qu'elle avançait, la rue d'abord morne et noire comme le
quartier qu'elle laissait après elle, se réveillait et se peuplait. Des
groupes de rôdeurs longeaient les hautes maisons aux rez-de-chaussée
illuminés et aux portes ouvertes. Des ombres des deux sexes passaient et
repassaient devant les carreaux mats garnis de rideaux rouges.
Sur presque chaque seuil une femme en toilette blanche, penchée, tête à
l'affût, épiait des deux côtés de la rue l'approche des clients et leur
adressait de pressantes invites.
Matelots ou soldats déambulaient par coteries, bras dessus bras dessous,
déjà éméchés. Parfois ils s'arrêtaient pour se concerter et se cotiser.
Fallait-il entrer? Ils retournaient leurs poches, hésitaient encore
jusqu'à ce que, affriandé par un dernier boniment de la marchande
d'amour, souvent l'un souvent l'autre donnât l'exemple. Le gros de la
bande suivait à la file, les hardis poussant les timorés. Ceux-ci, les
recrues, miliciens de la dernière levée, conscrits campagnards, fiancés
novices et croyants, que le curé avait mis en garde contre les sirènes
de la ville, courbaient l'échine, riaient faux, un peu anxieux, rouges
jusque derrière les oreilles. Ceux-là, esbrouffeurs, durs à cuire,
remplaçants déniaisés, galants assidus de ces belles de nuit, poussaient
résolument la porte du bouge. Et l'escouade s'engloutissait dans le
salon violemment éclairé, retentissant de baisers, de claques et
d'algarades, de graillements, de bourrées de matelots et de refrains de
caserne.
D'autres, courts de quibus sinon de désirs, baguenaudaient et pour se
venger de la dèche se gaussaient des appareilleuses et leur faisaient
des propositions saugrenues.
Clara savait maintenant où était le Rit-Dyk.
Elle se proposait de ne pas en voir davantage, chaque pas en avant
serait le dernier; puis elle se ravisait et poursuivait encore.
La circulation devint plus difficile. Les escouades de drilles se
multipliaient en même temps que se renforçaient les théories des
prêtresses. Outrageusement fardées, vêtues de la liliale tunique des
vierges, les filles complaisantes se balançaient au bras de leurs
seigneurs de hasard. Les sanctuaires d'amour, à droite et à gauche, se
succédaient de plus en plus vastes et luxueux, de mieux en mieux
achalandés; de chapelles il se faisaient temples. Au fronton de l'entrée
de deux bâtiments sans étage, Clara lut en lettres de feu, «Waux-Hall»
et «Frascati». C'étaient des salles de bal. Des couples qui s'y
rendaient, impatients, fringuaient dès la rue.
Une bouffée de vent frais chassa dans cet air chargé d'effluves
érotiques et souleva la voilette de la promeneuse. Inquiète, elle la
rabattit sur son visage. Le fleuve, à marée haute, se lamentait, les
vagues battaient les pilotis des débarcadères et on entendait aussi
glouglouter l'eau envahissant la cale.
A présent, au lieu de longer les quais et de s'éloigner de ces rues mal
famées, Clara fit volte-face, rappelée par une venelle qui débouchait
dans l'artère principale et où l'animation semblait plus furieuse
encore. Elle détourna à gauche et quittant le Fossé-du-Bourg, se trouva
cette fois dans le Rit-Dyk même, au coeur de la paroisse de joie.
Ici, des façades hautes comme des casernes croisaient les feux de leurs
fenêtres. Les vestibules pompéïens dallés de mosaïques, ornés de
fontaines et de canéphores, renommaient les merveilles de l'intérieur.
Et derrière les hautes glaces incrustées de symboles et d'emblèmes, sous
les plafonds polychromes à l'égal des oratoires byzantins où dominaient
les cinabres et les ors affolants, Clara devinait la débauche échevelée,
les longues pâmoisons sur les divans de velours rouge et dans les larges
lits de Boule.
La rue se saturait d'un composé d'odeurs indéfinissables où l'on
retrouvait, à travers les exhalaisons du varech, de la sauvagine et du
goudron, les senteurs du musc et des pommades. Les fenêtres des étages
ouvertes mais grillées comme celles d'un couvent, épanchaient sur la
foule les relents capiteux de l'alcôve.
Et ici, les femmes plus provoquantes que dans la grand'rue entraînaient
presque de force les récalcitrants et les baguenaudiers. Et toujours le
raclement des guitares, les pizzicati des harpes, les bourrées des
musicos et les refrains des bouïs-bouïs, les cliquetis des verres et la
détonation du champagne dominaient la pédale sourde de la foule.
Aux intervalles d'accalmie on entendait pleurer l'Escaut contre ses
berges, et parfois, la sirène d'un grand steamer accoté sifflait
rageusement la saturnale.
La parure sombre, l'allure dépaysée, la réserve de Clara avaient été
remarqués par ce monde attentif, aux sens très aiguisés. Une sarabande
de viveurs mondains qui venaient continuer dans ces régions gaies
l'orgie commencée au restaurant, faillit l'enlever dans ses rets.
Les matrones se hélaient de porte en porte pour se dénoncer cette
intruse. D'horribles reproches la souffletèrent. Des hommes avinés la
regardaient sous le nez et s'acharnaient à ses trousses. Elle gagna peur
et, n'osant plus reculer ou avancer, elle eut envie de se mettre sous la
protection des argousins préposés à la surveillance de ces dédales, en
prétextant d'avoir perdu son chemin.
En ce moment une lourde main s'abattit sur son épaule, un souffle moite
et brûlant courut dans son cou, et une voix rude mais jeune prononça à
son oreille quelques mots d'une langue inconnue. Elle se retourna. Un
mousse anglais, de belle encolure, emplissant bien sa culotte boucanée
et son tricot bleu, la regardait de ses yeux d'enfant, des yeux qui
avaient douze ans comme le corps en avait vingt; et la bouche, non moins
fraîche et enfantine, répéta les mêmes mots d'un ton suppliant et
mouillé. Du bord de son béret, campé en arrière, s'échappaient des
frisons de cheveux blonds qui offusquaient son front.
Comme Clara ne bougeait pas et se taisait, le jeune marin la prit par le
bras et de l'autre main, pour mieux se faire comprendre, il puisait
rageusement dans son gousset, et lui montrait de l'or, tout le salaire
d'une traversée de plusieurs mois. Elle s'avoua la beauté de cet
adolescent et son admiration grandissait si impérieuse, la sympathie la
gagnait à tel point que toute lueur de raison allait s'éteindre. Mais un
dernier éclair traversa sa pensée endormie, hypnotisée par le désir; au
moment où il l'entraînait, elle se vit perdue, salie, maudite par son
père, la risée de la ville hypocrite et méchante, friande de scandales;
et d'un mouvement brusque, elle échappa à l'étreinte de l'entreprenant
blondin, se perdit dans la cohue, et courut comme une dératée sans se
retourner, poursuivie--lui semblait-il--par des rires et des huées, le
sang affluant à ses oreilles, jusqu'à ce qu'elle arriva à la porte du
logis Mortsel.
Là, avant de sonner, elle s'arrêta, comprima les battements de son
coeur, ses genoux se dérobant sous elle, et, moins pressée, elle se
retourna vers les quartiers d'où elle venait de s'enfuir; presque
repentante, à présent, de sa panique, tâchant de scruter les ténèbres,
espérant qu'il l'avait poursuivie, le hardi camarade, qu'il allait la
rejoindre, que la main du dompteur s'abattrait sur son épaule, qu'il
reviendrait s'emparer d'elle et l'emporter quelque part dans un coin où
ils ne seraient qu'à deux.
XII
Les Mortsel achevaient de déjeuner. Après un coup de timbre, le
domestique annonça qu'une voiture de maître venait d'arrêter à la porte,
et qu'un monsieur mince et pâle demandait l'entrepreneur. Nikkel prit à
peine le temps de s'essuyer la bouche et se précipita à la rencontre du
visiteur. En ce moment, celui-ci poussait la porte de la salle à manger:
--Monsieur le comte.... Quel honneur! Excusez-nous.... Vous me voyez
tout confus... Ma femme.... Clara, ma fille unique, Monsieur le
comte.... Monsieur le comte d'Adembrode dont je vous entretiens tous les
jours.... Clara avancez un fauteuil à Monsieur le comte.... Il daignera
s'asseoir un instant à notre table.... Oh! ne nous refuser pas cette
faveur.... Un verre de vin d'Espagne?... Rikka voilà les clefs de la
cave.... Vrai, votre présence nous comble de bonheur.... Et plus je vous
regarde, plus vous me représentez le portrait vivant de feu votre très
noble mère....
Au flux de ces inepties, le compère jouait l'affairement, convaincu que
rien ne flatte autant la vanité des grands que le trouble causé par leur
simple apparition. Le comte, souriant, avait touché la main du parvenu,
et salué la mère et la fille, sans accorder d'attention à l'ameublement
de la pièce. Il était jeune encore, disgracieux, long et blême; vêtu de
noir. Des traits anguleux, le nez trop aquilin, l'exagération de ce
qu'on appelle un profil de race. Après avoir formulé quelques excuses
que ne voulurent point entendre les Mortsel, ses prunelles grises comme
l'acier amati s'arrêtèrent sur Clara et c'est à elle qu'il semblait dire
l'objet de sa visite: quelques réparations à faire à son château d'Alava
près de Santhoven.
Cette grande jeune fille aux saines couleurs, aux yeux expressifs, à la
bouche sensuellement rouge, avait produit sur le gentilhomme une
impression qui n'échappa ni à Nikkel ni à sa compagne. Il s'embrouillait
dans ses explications, comme si le donjon trois fois séculaire que l'art
du père Mortsel devait empêcher de s'écrouler, avait été à autant de
lieues de ses préoccupations que de la chaise, où s'asseyait, en face de
lui, la fille de l'entrepreneur. L'air d'apparente réserve de Clara
renforçait le charme de son appétissante physionomie. Le comte n'avait
cru s'arrêter que quelques instants chez son maçon. Il n'eut pas la
force de refuser le verre de sherry offert par la jeune fille. Il
chercha un compliment, ne trouva qu'une banalité. Nikkel Mortsel et sa
femme jabotaient à l'envi, sans prendre haleine, sans doute pour mettre
leur interlocuteur à l'aise, et se récriaient à l'évocation des moindres
objets touchant de près ou de loin au noble visiteur. Clara parlait
aussi peu que le comte; mais ce n'était pas l'enthousiasme qui lui
embarrassait la langue devant le premier comte vivant, le premier noble
en chair et en os, qu'elle avait l'occasion d'approcher et d'entendre.
Elle comparaît, à part elle, ce godelureau transi à ces preux du
moyen-âge, à ces hommes de fer, figurés sur les tombeaux gothiques, ou
portraicturés dans les vitraux des cathédrales.
Les quelques mots qu'elle prononça achevèrent de griser le jeune homme
moins par leur signification que par leur musique. La voix de Clara,
descendant vers le contralto, présentait un timbre chaud, voilé par
instants, qui s'harmonisait avec le velours de ses noires prunelles, le
moelleux de sa chevelure sombre, la moiteur de ses lèvres vivaces, la
langueur caressante de son geste, les sculpturales ondulations de son
corps, sa riche carnation imperceptiblement duveteuse comme celle d'un
noble fruit septembral.
Warner d'Adembrode se surprit à détailler cette plébéienne avec une
obstination inéprouvée devant les femmes les plus vantées de son monde.
Il remarqua le nez court, plutôt retroussé que busqué, charnu au bout,
les narines très dilatées; le menton grassouillet, rond, marqué d'une
fossette comme d'un coup de pouce, le col fort, cerclé de deux lignes
parallèles fixes comme des fils de soie entre lesquels la chair
capitonne, la pomme d'Adam assez accentuée et un débordement de la nuque
à l'attache du cou.
Elle portait ce jour-là une toilette de soie lie de vin garnie de
velours mordoré, et comme unique bijou un collier de cornalines dont les
reflets pelure d'oignon épandaient un hâle sur sa pulpe savoureuse.
Ainsi, dans certains tableaux de Jordaens, les flammes d'un vin doré
rehaussent en la métallisant la nudité des bacchantes. Une demi-heure
s'écoula. Le comte, cloué sur sa chaise, l'air à la fois distrait et
charmé, oubliait de s'en aller et ne trouvait d'autre moyen pour
prolonger sa visite que de reparler du pignon et de la toiture du manoir
d'Alava, endommagés par le dernier ouragan, seulement, cette fois, dans
l'intention transparente d'être agréable au père de Clara, il résolut
d'ajouter une aile à cette demeure; l'architecte arrêterait aussitôt un
plan que Mortsel exécuterait.
Sur le seuil de la porte, où la famille le reconduisait avec force
révérences, Warner s'attardait et s'obstinait à rester découvert malgré
les protestations de l'entrepreneur.
--Faites mieux que ce que nous avons décidé, finit par dire le comte;
lorsque vous viendrez à Santhoven, emmenez donc ces dames. Je leur
montrerai le château que les notices des archéologues exaltent comme une
des choses les plus curieuses de la contrée.... Chaque salle a sa
légende, souvent une terrible légende... D'ailleurs si ces vieilleries
ne vous intéressaient pas, je crois que la promenade vous plaira. Tout
autour du parc, des bois magnifiques s'étendent jusqu'à Zoersel et
Magerhalle.... Ainsi, c'est convenu; ce jour-là je vous retiens à
dîner.... Ne me remerciez pas; je serai votre obligé...
Et craignant un refus, que les parents n'avaient aucune envie et Clara
aucun courage de formuler, il s'élança dans son coupé, qui détala à fond
de train.
XIII
Warner d'Adembrode de Rohingue sortait d'une ancienne et illustre maison
de cette partie du marquisat d'Anvers connue sous le nom de pays de
Ryen. Sa généalogie remontait même à Rohingue, premier seigneur de cette
contrée, régnant en 725.
Grands batailleurs, dès l'origine des d'Adembrode figuraient parmi les
paladins cités dans les vieilles chansons de geste. On trouvait plus
tard des d'Adembrode mêlés aux guerres engagées par leurs suzerains, les
ducs de Brabant, contre les comtes de Flandre.
Un autre d'Adembrode, sire Rombaut dit le Martyr, accompagnait en 1398
Jean de Bourgogne, alors comte de Nevers, dans sa croisade contre
Bajazet. Prisonnier après le désastre de Nicopolis, l'intercession du
comte de Nevers lui valait d'être compris avec celui-ci parmi les
vingt-cinq hauts barons français que le sultan consentait à épargner
moyennant rançon. Mais sire Rombaut déclina cette grâce, il entendait
partager le sort du commun de ses compagnons, et pendant que les
janissaires massacraient ces chevaliers désarmés, il courut se jeter
sous les cimeterres des égorgeurs et il ajouta son cadavre à cette
hécatombe de chrétiens. C'est après cette guerre funeste qu'on appela
Jean, le Sans Peur. Mais sire Rombaut avait mérité un surnom plus
glorieux encore.
A la bataille de Gravelines, le comte François d'Adembrode chevauchait à
côté de Lamoral d'Egmont; une arquebusade, destinée au général,
l'abattait et, emporté sous sa tente, il expirait pieusement, consolé
d'apprendre la victoire des siens sur les Français.
A l'encontre de la généralité des autres nobles flamands, sous le régime
de la Terreur, le représentant de cette maison historique ne voulut pas
s'exiler en Angleterre ou en Allemagne et, dans un beau mouvement de
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