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LA FANEUSE D'AMOUR
Georges EEKHOUD
--_Roman_--
DEUXIÈME ÉDITION
PARIS
SOCIÉTÉ DU MERCURE DE FRANCE
XV, RUE DE L'ÉCHAUDÉ-SAINT GERMAIN, XV
MCM
I
Lorsque, devenue comtesse d'Adembrode, Clara Mortsel s'éprit de la
nature campinoise, parfois le décor oublié de sa première enfance,
écoulée dans une autre région rurale, revenait à sa pensée.
La famille de Clara était originaire du canton de Boom, de ces polders
gras et argileux qu'alluvionnent le Rupel et l'Escaut. Sa mère,
orpheline élevée par charité, sortit de l'ouvroir vers les dix-huit ans,
avec quelques connaissances manuelles, outre la lecture, l'écriture et
les quatre règles, et se mit, sur la recommandation des religieuses, au
service d'une dame de qualité retirée à la campagne près d'Hemixem,
après que, ravies de l'intelligence et de la gentillesse de la petite,
les soeurs eussent vainement essayé de la coiffer du béguin. Une
piquante brunette, la camériste de la douairière de Dhose! On vantait
surtout ses yeux qu'elle avait très noirs et régulièrement fendus et sa
chevelure indisciplinée. Elle savait ses avantages, aimait à se les
entendre énumérer. Aucun ne les lui détaillait aussi complaisamment que
Nikkel Mortsel, le briquetier, un courtaud membru, âgé de vingt ans. Il
avait la joue plutôt cotonneuse que barbue, la parole facile et l'oeil
polisson. Nikkel Mortsel, s'était bientôt accointé de cette éventée de
Rikka, toujours à la rue, du côté des briqueteries, le panier au bras
par contenance. Ses tabliers et ses bonnets très blancs alléchaient, dès
qu'elle se montrait, le manoeuvre le plus absorbé. La coquette résista
aux cajoleries de Nikkel, crut le maintenir parmi ses soupirants
ordinaires; le luron ne l'entendait pas ainsi. Il commença par l'amuser,
il finit par l'émouvoir. Ce falot mal nippé, à la dégaine de casseur,
trouva pour la séduire d'irrésistibles suppliques de gestes et de
regards. Un soir de kermesse qu'il l'avait énervée et pétrie à point aux
spirales érotiques de la valse, il l'entraîna dans les fours à briques,
en partie éteints et déserts les dimanches, et posséda goulûment cette
femme déjà rendue et pâmée.
Cinq mois après, Mme de Dhose, prude et rigoriste, pas mal prévenue
contre les airs évaporés et les toilettes claires de la pupille des
bonnes soeurs, constatait son embonpoint anormal et la chassait
ignominieusement. La maladroite ne songea pas un instant à retourner
chez ses premières protectrices. Par bonheur Nikkel Mortsel restait
absolument féru de sa conquête. Le coureur de guilledou se doublait chez
lui d'un esprit pratique, il devinait en Rikka des qualités de ménagère
qui le déterminèrent à l'épouser. La pauvresse ne s'estima que trop
heureuse de s'unir chrétiennement à ce gaillard dégourdi qu'elle avait
cru leurrer sans jamais faire la culbute.
Elle le suivit à Niel où naquît la petite Clara.
II
L'enfant poussa, sans raccroc, musclée et sanguine comme son père, avec
la taille élancée, l'impressionnabilité nerveuse, les traits réguliers
et les insondables yeux noirs de sa mère. De bonne heure elle se montra
timide et concentrée. Elle écoutait beaucoup, mais le sens des mots la
préoccupait moins que la musique des voix.
Des parents plus désoeuvrés que les siens eussent certainement remarqué
sa sensibilité extrême à l'action de la couleur, du parfum et du son;
ils auraient même été alarmés plus d'une fois par la bizarrerie de ses
affinités et de ses répugnances sensorielles. Le claquement d'un fouet
de charretier, la corne d'un garde-barrière, la ritournelle mélopique
des haleurs, le glougloutement des gouttières, le bruit de la pluie aux
les feuilles, toutes les rumeurs de l'eau, les moisissures de l'automne
les odeurs de brasseries, voire l'âcre puantant du ton, la plongeaient
dans des extases et provoquaient ses délectations; en revanche, elle
dédaignait le parfum des roses, bâillait devant les murs fraîchement
peints, tachait ou déchirait ses vêtements neufs et pleurait à chaudes
larmes lorsqu'on jetait au rebut ses hardes usées. Toutes ses
prédilections allèrent aux choses maussades, farouches, incomprises.
Ses plus grandes félicités lui venaient de la rivière. Boudant la
villette aux rues basses et bien lavées, avec des façades luisantes,
elle s'isolait des heures au bord du Rupel huileux se traînant
péniblement, enflé et inerte dans son lit de limon. Elle courait sur la
jetée à la rencontre des bateliers et s'accrochait, avec des avidités
caressantes de jeune chienne en mal de dentition, à leurs bottes
ruisselantes. Le bleu marin de leurs tricots et de leurs grègues devint
une de ses couleurs préférées, celle qu'elle choisit plus tard pour ses
jerseys. Ce fut même, avec l'indigo foncé et luisant du sarrau des
rustres, le seul bleu qu'elle affectionnât.
Des chalands chargeaient au pied des bermes où s'entassaient des blocs
de briques et de tuiles. L'enfant amorcée assistait à la manoeuvre,
admirait ces ouvriers poudreux ou gâcheux suivant la temps. Qu'elle se
désagrégeât en boue ou en poussière, la marchandise de ces tâcherons les
passait toujours à la même teinte rougeâtre. Les talus et les chantiers
en étaient enduits. Rouges aussi les fours et les hangars au fil de
l'eau en contrebas de la digue, rouges encore les cheminées cylindriques
dépassant les bâtiments qui s'agglomèrent alentour. Des façons de
vallées creusées par le travail des hommes pour l'extraction de l'argile
s'élargissaient, pénétrant toujours plus avant dans l'intérieur des
terres et disputant la glèbe aux cultures. La végétation était reléguée
aux confins, constamment reculés, de cette zone industrielle.
Briqueteries et tuileries brunâtres par les temps gris, rutilaient sous
le ciel bleu. Une chaleur délétère; des vapeurs azotées, âpres, lourdes
et violâtres, montaient des fournaises répandant une fade odeur de terre
cuite et renchérissaient sur la radiation d'un implacable soleil. Dans
cette géhenne, les hommes travaillaient nus jusqu'à la ceinture. Et l'on
ne savait, par moments, ce qui fumait et grésillait le plus de leur
encolure tannée ou de leurs pains de briques.
Clara bayait à ces labeurs; terrifiée mais vaguement chatouillée dans
ses transes. Impressions à la fois rudes et émollientes comme un massage
de la pensée.
L'hiver, régnaient l'humidité et la fièvre. Des miasmes paludéens
planaient au-dessus, des prairies lointaines, converties en baissières
par les eaux extravasées du Rupel.
Le paysage gris s'alourdissait, s'embrumait davantage. Les flots
glauques et flaves reflétaient les nuages de sépia au ventre violacé.
Les brouillards s'accrochaient aux drèves dépouillées, dans les
arrière-plans. Et les bâtiments industriels saignaient sur ce fond
sombre, un sang brunâtre, coagulé, alors que sur l'azur estival ils
paraissaient flamber. Ce glorieux rouge pourrissant jusqu'à ne plus
représenter que du brun, jetait comme des, rappels tragiques dans la
trame de l'atmosphère endeuillie.
Et Clara se sentait plus touchée, le coeur plus gros, devant ces
dégradations morbides que devant des couleurs franches.
III
Vers les 186..., Nikkel Mortsel apprit que la main-d'oeuvre manquait à
Anvers. On entreprenait la démolition des anciens remparts de la ville.
Des fossés se comblaient, des quartiers neufs s'élevaient sur les forts
de l'enceinte depuis longtemps débordés par la cité comme une jaque
d'enfant que fait craquer le torse d'une fille nubile. Le génie
militaire prenait mesure à la forte pucelle d'une nouvelle ceinture
crénelée.
Alléchés par un salaire plus sérieux, nombre de journaliers des
campagnes s'embauchaient chez les entrepreneurs urbains. Le ménage des
Mortsel émigra des premiers sous les toits d'une bicoque du quartier
Saint-André, dans la ruelle du Sureau. Maintenant, au lieu de cuire les
briques, Nikkel dut se familiariser avec leur emploi. Apprentissage
probablement onéreux, car Nikkel n'avait plus douze ans. La chance
intervint en faveur de l'aspirant plâtrier. Débarqué d'un jour dans la
grande ville, il rencontra un de ses pays, devenu compagnon maçon, qui
se l'attacha d'emblée, comme manoeuvre. Cette protection et aussi l'âge
et la bonne volonté du postulant, lui épargnèrent les vexatoires
épreuves de l'initiation. On l'accueillit même en camarade dès son
apparition.
Au début un seul l'asticotait et rôdait autour de lui pour l'essayer,
mais au premier attouchement Nikkel prit à bras le corps
l'expérimentateur, un échalas olivâtre et noueux, le démolit d'un maître
coup de rein et le vautra dans la boue, prouvant sans esbroufe à toute
la coterie qu'il en cuirait aux malveillants.
Intelligent, d'humeur amène, madré au fond il conquit rapidement ses
grades. Après un an, il n'aidait plus ses anciens, mais chargeait ses
propres outils et s'essayait à la construction. Il apprenait à lever des
murs entre deux lignes, plantait ses broches, prenait ses aplombs.
L'oeil juste, il recourait à peine au _chas_ et il n'eut bientôt pas
son pareil pour hourder, plâtrer, gobeter, et enfin pour tailler la
pierre.
Le matin, il emportait du café dans une gourde de fer blanc et deux
grosses tartines roulées dans une gazette. A midi, si la distance du
chantier au logis empêchait son homme de rentrer, Rikka, accompagnée de
la petite Clara, trimbalait jusqu'à la bâtisse la gamelle de fricot
enveloppée d'une serviette appétissante. Et toutes deux s'amusaient,
assises sur une pierre ou sur une brouette, à lui voir engouler la
portion fumante, le plein air et le turbin aiguisant ses fringales.
Plus grande, Clara apporta seule le dîner au maçon.
L'enfant écarquillait les yeux, prenait plaisir, après le travail des
terrassiers, à voir sortir les fondations du sol, puis s'élever chaque
jour au-dessus du rez-de-chaussée. Elle reconnaissait tous ces hommes
bistres qui la saluaient rondement, la hélaient dès son approche et,
après la bâfrée, jonglaient avec la mioche comme avec une poupée. Clara
souriait d'un petit air sérieux à leurs tours; juchée sur leur épaule ou
sur leur poing tendu, frileusement accrochée à leur cou, criait:
«Encore! Encore!» lorsqu'on la remettait à terre, et son ravissement se
marquait par une rougeur presque fébrile à ses pommettes.
Il lui arriva d'oublier l'heure et d'être oubliée par son père; alors
elle assistait à la reprise du travail. Les tombereaux cahotants
charriaient les matériaux; le conducteur enlevait la planche de
l'arrière-train, dételait à moitié le cheval, la charrette trébuchait,
la charge de briques chavirait et s'écroulait avec fracas, soulevant
cette poussière rouilleuse des quais de Niel et de Boom.
Le charretier, aux tons de terre-cuite friandement modelée, rajustait la
planche à l'arrière-train du tombereau, sautait à la place des briques,
démarrait et s'éloignait à hue, à dia, la longe à la main, sifflant et
claquant du fouet....
Cependant reprenait l'argentine musique des truelles raclant la pierre
et étendant le mortier, le grincement des ripes, le floc-floc des rabots
dans le bassin de sable, le pschitt de l'eau noyant la chaux vive.
La requéraient à présent l'installation des échafaudages, la manoeuvre
des poulies, des moufles et des chèvres. Il s'agissait de guinder un de
ces énormes monolythes en pierre de taille, et ce n'était par trop
d'une équipe de huit hommes pour desservir l'appareil.
Des compagnons, les uns espacés, fixaient les haubans à des points
voisins, puis les autres, ahanant, faisaient virer le treuil. Cordages
et poulies grinçaient. Suspendus, un pied sur l'échelon, les rudes gars
s'exhortaient et s'interpellaient, pesaient sur les leviers, dans des
poses de génies de la force; leurs biceps aussi tendus que les cordes;
clamant, avant de donner à la fois, le coup de collier, de traînantes
onomatopées: Otayo! ha-li-hue! Hi-ma-ho!
Et à chaque effort de leurs musculatures réunies, la pierre ne s'élevait
que de très peu. Oscillant avec lenteur au bout du câble, contrariant de
toute son inertie sournoise l'impulsion intelligente de ces turbineurs,
elle tirait sur la poulie comme pour la briser et les réduire en
bouillie. Mais la lourde pierre est calée, et Clara s'absorbe à présent
dans la contemplation, des gâcheurs et goujats en train de préparer le
mortier: ils ont creusé le bassin pour l'éteignage de la chaux, épierré
le plâtre en le passant à travers le sas, et maintenant ils arrosent
graduellement le mélange du contenu de leurs seaux d'eau. A chaque
aspersion, une vapeur monte de l'aire et enveloppe de gaze les
manoeuvres déjà blancs comme des pierrots.
Lorsque se dissipe cette vapeur sifflante, Clara les voit corroyer la
mixture en se balançant sur un pied, et ces mouvements cadencés
d'apprentis imberbes, poupards et râblus, la bercent, la fascinent, la
grisent presque et suspendent les battements de son coeur.
Il est temps que s'effectue la combinaison de la chaux et du sable. Les
maîtres accroupis sur les massifs attendent leur augée, et, en
grommelant, talonnent les gamins.
Gâcheurs de se hâter, mais il faut que les parcelles de chaux laiteuse
et le sable de la Campine, jaune comme les fleurs des genêts, se soient
totalement amalgamés.
Alors le goujat gave son «oiseau» de ce mortier gras, monte à l'échelle
et va ravitailler son compagnon.
D'autres adolescents tassent des briques dans un panier ou les dressent
sur une planchette horizontale fixée, à hauteur de l'épaule, sur deux
montants. Le faix étant complet, le jeune atlante se place entre les
deux poteaux, s'arc-boute, se cambre, et l'assied sur l'épaule.
Vaguement angoissée, Clara accompagnait dans leur ascension ces petits
hommes, courageux enfants, à peine plus âgés qu'elle. Equilibristes
irréprochables, presque coquets, ils traversaient des appontements dont
leurs pieds déchaussés couvraient la largeur, narguant les vertiges ils
passaient entre les gîtages du même pas sûr et mesuré, escaladaient des
rangées de poutres, séparées par de larges vides. Et tous, sous leur
apparence de mastoc, sous leur apathie d'oursons mal dégrossis, malgré
leur dégaine un tantinet balourde, possédaient une adresse et un
sang-froid de matelots et de funambules.
La fillette s'inquiétait lorsqu'un trumeau lui masquait durant quelques
secondes le hardi grimpeur; mais ses nerfs se détendaient lorsqu'il
réapparaissait toujours d'aplomb, toujours sauf, aussi ferme qu'un
somnambule, dans la baie d'une fenêtre ou sur le faîte d'un pignon.
IV
Le métier battant, Nikkel passait maître-compagnon et gagnait de fortes
semaines. La femme ramait dur de son côté, réalisait des économies sans
apparente lésine. Tout dans leur logement révélait une propreté de ferme
hollandaise. Rikka entretenait ses nippes et celles de son enfant au
point de les faire paraître neuves et bourgeoises. Leur nid formait
oasis dans l'affreuse maisonnée au milieu des prolifiques tribus de
logeurs rongés de vermine et de crasse. Dans le galetas de huit mètres
sur quatre, avec ses deux lits de bois peint jouant l'acajou, sa huche,
son poêle, sa batterie sommaire, une table et deux chaises, il leur
fallait cuisiner et dormir, repaître et s'astiquer. Tous les efforts de
Rikka, tendaient à expulser de leur logis cette odeur d'échauffé, de
graillon, de loques imprégnées de sueur, ces miasmes de buanderie,
s'impatronisant par le trou de la serrure et les joints de la porte.
Clara se remémora toujours ce fumet du pauvre, mais plutôt comme une
chose mélancolique sollicitant la commisération. Elle garda pour jamais
dans les oreilles, avec plus de complaisance que de rancune, les
disputes des voisins de carreau, les dégringolades au petit jour des
chambrelans ensabotés, dans l'escalier noir, auquel servait de rampe une
corde poisseuse comme le ligneul, et surtout les titubements des
ivrognes les soirs de la Sainte-Touche et de la Saint-Lundi, ruineuses
féries; les expectorations de jurons lardées de gravelures, le fracas
des portes, les criailleries des femmes, le fausset des enfants, les
carambolages des masses humaines contre les parois et la trépidation des
planchers.
Le soir, couchée avant le retour du père, ces hourvaris empêchaient la
fillette de s'endormir. Silencieuse elle dissimulait son insomnie, et
scrutait sa mère qui ravaudait devant le pâle quinquet ou qui
surveillait le miroton de Nikkel. La figure avenante et apaisée de
Rikka, la décence de sa toilette, la symétrie du mobilier, au lieu de
flatter Clara, l'irritaient presque par leur implacable régularité, leur
égoïste quiétude.
Rikka, la folle soubrette, se ressentait aujourd'hui de l'éducation du
couvent. Depuis longtemps elle avait rajusté son bonnet; sa robe
présentait des cassures de soutane et la ménagère avait des sourires
vagues, en coulisse de fille repentie. Clara suspectait chez sa mère un
désintéressement raisonné du prochain, une étroite conscience de dévote,
des mépris de bonne ménagère pour les irréguliers; et Clara l'en aimait
moins, instinctivement. Un jour que Rikka l'embrassait: "Tu sens trop le
savon et pas assez la viande!" faisait la petite en se dégageant. Ces
soirs-là, que le pas de Nikkel résonnât sur le palier, vite la mâtine de
simuler le sommeil et de fermer les yeux. Et ce petit corps potelé
frissonnait d'aise lorsque le plâtrier, humide et poudreux, oint de
glaise ou tavelé de gravats, la dénichait un moment, la palpait de ses
mains calleuses, appliquait son visage râpeux à ces joues en fleur et
l'égratignait pour la caresser.
V
Clara avait pris tout particulièrement en sympathie un manoeuvre
arrivant chaque jour du village de Duffel par ces matineux trains de
banlieue qui drainent la main-d'oeuvre rurale.
Il avait quatorze ans, soit cinq ans de plus que la petite Mortsel, un
teint rosé de contadin, légèrement briqueté par places, des cheveux de
filasse, de bonnes joues pleines, de grosses lèvres, de grands yeux
bleuâtres, humides, ahuris et comme douillets, la physionomie
débonnaire, des membres potelés, une carre robuste, l'encolure et les
reins d'un goussaut, la démarche passive d'un athlète embarrassé de sa
force.
C'était l'aîné de petits cultivateurs, mieux partagés sous le rapport de
la progéniture que sous celui des écus. Ses parents le tenaient pour
«innocent» ou «faible d'esprit» mais comme il était le plus grand, en
attendant la croissance de ses frères ils l'envoyaient à la ville,
malgré sa fêlure, gagner quelques centimes par jour.
Si la cervelle lui manquait pour devenir jamais un ouvrier passable, du
moins serait-il apte au charriage des matériaux et rendrait-il les
services mécaniques d'une chèvre et d'un ascenseur.
Maîtres et compagnons l'eurent bientôt jaugé et se mirent à exploiter à
outrance cette force brute et candide incapable de rancune, de colère ou
même de volonté.
Flup Barend, Flupi comme ils l'appelaient, servit de bardot non
seulement aux ouvriers, mais encore aux apprentis de son âge. Taillé en
lutteur, il se laissait berner comme le plus malingre des enfants de
peine.
A six heures du matin, été comme hiver, par le froid, la pluie et les
ténèbres, les tapées de travailleurs ruraux guettent le passage du train
en battant de leurs sabots les dalles du quai. Un coup de sifflet
prolongé annonce le convoi. Le fanal blanc, au ventre de la locomotive,
grandit, s'écarquillé comme une prunelle de cyclope. Le frein grince;
las de se morfondre, le contingent de Duffel saute sur le marchepied
avant que le train n'ait stoppé; s'accroche par grappes aux portières
et, les uns poussant les autres, s'enfourne dans les wagons de troisième
classe déjà occupés par des cohortes plus lointaines.
Flup Barend a toujours peine à se caser. Ses compagnons, après l'avoir
appelé dans leur caisse se serrent de mauvaise grâce, souvent les rudes
espiègles le contraignent à rester debout et le repoussent à tour de
rôle. Les plus avisés des gars, désireux de prolonger jusqu'à la ville
leur somme interrompu, se sont emparés des bons coins, et s'allongent
genou à genou. Les turlupins envoient malicieusement Flup Barend
s'empêtrer dans les jambes des dormeurs. Alors empêchés de fermer
l'oeil, ceux-ci sortent de leur torpeur pour dauber furieusement le
manoeuvre. Ou si, par exception, il parvient à s'asseoir et qu'il essaie
aussi de rabattre les paupières, ses voisins lui broient les côtes, le
tirent par le nez et les cheveux, pincent ses cuisses, et ses vis-à-vis
lui insufflent dans les narines l'âcre bouffée de leur première
bouffarde. Ces voyages fournissent le plus fréquent sujet des
conversations entre Clara et Flup, à la trêve de midi, lorsqu'elle
entraîne le bénin garçon loin de ses persécuteurs et se réfugie avec lui
sur le pas d'une porte. Car elle s'est éprise du souffre-douleur attiré,
de son côté, par les mines apitoyées de la fillette. Pour savoir les
tribulations du trop placide Flup, son amie doit l'interroger; il ne se
plaindrait pas du moment qu'elle l'a rejoint; sa large face rayonne et
il la mange de ses yeux de chien fidèle. Clara pochette toujours, pour
ce tête à tête du midi, une pomme, un sucre d'orge, un caramel au sirop
ou une autre de ces friandises du pauvre qu'elle partage avec Flup en se
servant de ses doigts et même, ce qu'il préfère, de ses dents. Au jeu
d'osselets succédant à ces amoureuses dînettes, elle le bat sans
vergogne. Mais être vaincu par elle c'est de la jouissance. "Bon Flup,
pauvre Flupi!" ces mots reviennent sans cesse sur les lèvres de la
petite, le bras passé autour de l'encolure de cette excellente pâte de
garçon. D'autres fois indignée de sa mansuétude elle le pousse à la
révolte: "Fi le polton! Pâtir avec des bras pareils!"
Flup promet de regimber, mais la première taloche le trouve aussi
passif qu'auparavant.
Cependant Clara prend tellement à coeur la cause de son protégé qu'elle
se brouille avec plusieurs maçons de ses amis, et refuse désormais de
jouer avec eux. Son enfantine toquade pour le Mouton (c'est un des
surnoms de Flup) amuse beaucoup l'équipe, rien moins que sentimentale,
et ils punissent la gamine de ses bouderies et de ses infidélités en
exerçant de nouvelles brimades sur son favori.
A présent, elle passe la plus grande partie du jour au pied de la
bâtisse où s'éreinte le bonasse apprenti. Trompant à tout instant la
surveillance de Rikka, elle s'esquive par un entrebâillement de la
porte. Elle halète après la présence de son ami, elle n'a plus
d'attention que pour Flup et les gestes de Flup: Elle l'attend dès le
matin sur le chantier, à l'heure du débarquement des coteries rurales.
Le soir, au moment ou celles-ci détalent pour regagner leurs clochers,
son coeur gonfle en voyant le blondin passer la blouse bleue, par-dessus
sa cotte de velours fauve et mettre en bandoulière la gourde de fer
blanc.
Ces enfants prolongeaient leurs adieux comme s'ils ne devaient plus se
revoir! Flup a'attardait, les yeux rivés aux prunelles humides de sa mie
et ses mains calleuses froissaient les menottes moins gercées de la
bambine.
Les journaliers de Duffel réclamaient Flupi, l'arrachaient même à ces
caressantes étreintes, car ils n'entendaient point se priver de leur
principale amusoire: «Allez hop le Mouton! Assez de tendresse. Il en
faut pour demain, Marche!»
Clara brûlait de lui baiser ces bonnes grosses lèvres de bigarreau, mais
elle se retenait sous les regards narquois des autres, de crainte que
cette caresse balsamique ne rapportât de nouvelles bourrades au
bien-aimé, et elle se contentait de le tâter le long du corps et de
s'enfiévrer à la tiédeur particulière que sa jeunesse entretenait dans
ses grossiers vêtements de velours côtelé.
Il se dérobait à grand'peine à ces douces privautés, puis se mettait à
courir pour rattraper les compagnons et s'insinuait dans leur rang,
emboîtait leur pas accéléré.
Une fois deux plâtriers décoiffèrent Flup et jetant et rattrapant sa
casquette sur leurs spatules, ils finirent par plonger celle-ci dans la
chaux vive.
En repêchant sa coiffure, le bardot faillit piquer une tête dans la
matière corrosive, pour le plus grand déduit des regardants.
Clara, que cette scène exaspérait depuis des minutes, n'y tenant plus,
vola comme une guêpe sur l'un de ces tourmenteurs, précisément ce grand
échalas de Bastyns que son père avait si bien châtié autrefois, et
l'agrippant aux jambes, se mit à le griffer, à le mordre, menaçant de
lui crever les yeux.
L'autre paraît ces attaques en ricanant, n'osant molester la gamine de
ce vigoureux Nikkel Mortsel. Celui-ci accourut et fit lâcher prise à
l'enfant. Mais pour éviter le retour de ces accès et mettre fin à cette
ridicule amourette, Rikka conduisit dès le lendemain la fantasque
petiote à l'école gardienne.
Ce fut le plus dur des châtiments. Clara supplia, promit d'être très
sage: "Je serai gentille avec tous les compagnons; je ne parlerai plus
jamais à Flupi, surtout qu'ils sont devenus mauvais pour lui à cause de
moi; je resterai tranquillement assise sur le trottoir et regarderai
sans bouger."
Les parents se montrèrent inexorables. Tous les jours Clara fut écrouée
dans la classe des mioches où, pour empêcher toute école buissonnière,
Rikka la conduisait et venait la prendre.
Des mois passèrent.
L'enfant dolente n'entretenait qu'une préoccupation: "A quoi pense mon
Flupi? Ne m'a-t-il pas oubliée? Souffre-t-il autant que moi?"
VI
Le souper fumait sur la nappe proprette. Nikkel venait de rentrer, l'air
soucieux, l'oeil se dérobant aux muettes interrogations de sa femme.
Contre son habitude, il n'embrassa pas même sa fillette, profondément
endormie et s'attabla sans un mot.
Comme Rikka le questionnait directement:
--Oui, fit-il en repoussant son assiettée, je me sens tout drôle et les
morceaux ne passent pas. Je bus un coup puis un autre, pour remettre le
coeur à sa place. Genièvre perdu. C'est qu'on transporta cette
après-midi un des nôtres à l'hôpital où les carabins sont sans doute en
train d'étriper et de charcuter sa carcasse. Voilà le quatrième accident
depuis mon embauchage. Pas gaies ces culbutes. Elles finiraient par
vous dégoûter du métier.... La bâtisse du boulevard Léopold était sous
toit. Suivant la coutume, on la pavoise du haut en bas, on plante un mai
à chaque étage. Arrivent l'entrepreneur et le propriétaire qui,
inspection faite, finissent par se déclarer satisfaits et nous remettent
de quoi baptiser largement la cambuse. Le "vitriol" de couler par
litres. On soiffe ferme, les manoeuvres aussi bien que les compagnons
et, ceux-ci excitant ceux-là, par bravade les gamins en sifflent bientôt
plus qu'ils ne peuvent cuver.
Il fallait encore une fois cette arsouille de Bastyns, ce grand lendore
à la figure de pain d'épice, pour s'amuser à soûler les petits hommes si
bien qu'à la reprise du travail plusieurs de ces galopins flageolaient
sur leurs quilles.
Le premier gamin qui nous apporte des briques, a failli dégringoler de
l'échelle. Bastyns se tient les côtes de rire. Le goujat lui, se met à
braire et déclare qu'il ne regrimpera plus. Les autres manoeuvres se
défient également du jeu. Les plus raisonnables des nôtres écoutent ma
proposition de suspendre le travail. On ne fera pourtant plus rien qui
vaille. Le Bastyns et deux ou trois massacres de sa trempe s'acharnent
à la besogne, pour la première fois de leur vie; ils entendent ne pas
perdre une heure de salaire et réclament, en sacrant de plus en plus
fort, le mortier et les briques. Tous les petits, nonobstant, refusent
le service. Il y a jusqu'à cet innocent de Duffel, le gars à tout faire,
tu sais le grand camarade de notre petite, qui rechigne à la dangereuse
corvée. Cette grève ne fait pas le compte des mauvais farceurs, Bastyns
à leur tête. «Mouton, vocifère ce braillard, holà vilain boudeur, vas-tu
bientôt te décider à faire ton service ou me faut-il descendre pour te
montrer le chemin à coups de sabots?» Les autres aides pour gagner du
temps et détourner d'eux-mêmes l'attention des tourmenteurs, harcèlent
et aiguillonnent, de leur côté, le pauvre diable. «Rien qu'une montée!
Plus qu'une charge de briques! La dernière!» Le voilà qui se dévoue, qui
se laisse faire et qui, riant déjà--ah l'ingénu!--entre ses larmes
d'effroi, épaule le panier abandonné par son camarade prudent. «Non,
non! intervenons-nous, assez de bêtises, n'y vas pas Flupi!» Il était
déjà parti. Il se guinde tant bien que mal jusqu'au deuxième étage. Il
va monter aux combles où nous achevons les souches de la cheminée. Nous
ne le voyons pas, mais nous l'entendons souffler. «Haâruh fainéant!»
hurle ce vilain Bastyns.
Ah misère! Comment le pauvre garçon s'y est-il pris? On ne nous le dira
jamais. Tout ce que je sais, c'est qu'au moment où il approchait du
toit, j'entends un fracas, comme un craquement, patatras; puis un autre
plus sourd... pardouf! Tous nous jetons là nos outils et nous nous
portons au bord de l'échafaudage, interrogeant le sol, là, sous nous.
Ah! quelle bordée de jurons s'échappe de nos gorges! Ah oui il est temps
de jurer et de s'arracher les cheveux à présent! Tâchez de le rattraper,
le Mouton! Il ne traîne plus, hé Bastyns? Fini! Capot! Il y a longtemps
qu'il est en bas. Des passants l'on vu cogner d'abord l'arrête du toit
de l'écurie voisine. Ç'a été le premier coup. Il a été touché dans le
dos, sous la nuque, et il a dû se briser la colonne comme je casserais
cette latte sur mon genou. Puis il dévala la pente et s'abattit sur le
pavé à côté de l'aire à chaux. Quand je fus en bas--je me jetais de
l'échelle plutôt que je n'en descendais--Flupi remuait encore les bras
et les jambes. Ainsi, les moineaux lapidés battent une dernière fois des
ailes. Ses yeux roulaient déplorablement; peu à peu ils se sont
éteints. Il a ouvert et fermé la bouche comme un poisson retiré de
l'eau. Puis cette bouche est restée béante, tout à fait la gueule du
crapaud des dix-mille au jeu de tonneau.... Un médecin s'est
approché--ils ne sont jamais loin des morgues, ces corbeaux.--La main
sur le coeur du pauvret, il comptait les battements. Il a hoché la tête:
on comprenait. Nous n'avions plus qu'à charger la trop bonne pièce sur
la civière. En aidant à le ramasser, le camarade,--ah quelle bouillie
rose et blanche, de la brique pilée dans du mortier!--j'ai cru qu'il
m'en resterait des morceaux dans les mains: c'étaient ses vêtements qui
maintenaient encore ensemble la carcasse et les membres!--La tête
ballottait comme celle d'une poupée mal bourrée de son; elle montrait,
vers la nuque, un trou assez large pour y loger mon poing, par où
s'échappait la cervelle. Qui lui en refusait de la cervelle, à ce
simple? Nous plongions dans le sang et la moelle. Ah! chienne de vie!
Canailles de vivants! C'est égal, je ne voudrais pas avoir cette mort
sur la conscience comme ce lâche Bastyns. Ils étaient aussi blêmes, les
farceurs, que la cendre de leur pipe. A qui le tour à présent? Pauvre
Flupi, pauvre Mouton! Une fichue commission que ceux de Duffel portèrent
ce soir aux parents!»
Les époux sursautèrent. Rikka empoignait son époux par le bras et lui
montrait Clara réveillée, assise dans son lit, un indicible martyre
tiraillant son visage de petite exaltée sanguine! De grosses larmes lui
coulaient des joues.
«Flupi! mon Flupi!»
Et tout à coup, elle fit un long cri et tomba dans des convulsions si
violentes que les Mortsel pensèrent, toute la nuit, la voir passer entre
leurs bras.
VII
Après trois ans de labeur, et en vivant de ménage, les Mortsel
possédaient un millier de francs placés en lots de ville. Une de leurs
obligations sortit avec une prime de vingt-cinq mille francs. Pour des
gens de leur trempe, pleins de bonne volonté et d'adresse, c'était
l'avenir assuré. Rikka, la plus ambitieuse des deux, engagea son homme à
s'établir. D'abord, il eut peur. Excellent maçon, outil de choix, il
redoutait les côtés théoriques du métier, les calculs, les écritures. La
partie lui semblait risquée. Mais l'industrieuse élève des Bonnes-Soeurs
serait là pour lui servir de comptable. Il finit par entendre raison.
En gens prudents ils avaient eu le soin de taire leur aubaine. Leur
établissement fut diplomatique: ils exprimèrent des craintes,
feignirent des hésitations, invoquèrent les risques et aux plus discrets
ils donnaient seulement à deviner qu'un capitaliste leur avançait juste
les premiers fonds pour attaquer l'entreprise.
Ils réussirent au delà des espérances de Rikka.
C'était l'époque des grandes constructions, des assainissements, du luxe
extérieur, de la toilette et de l'apparat des rues. Les patriciens
agrandissaient leurs hôtels, les nouveaux riches se faisaient construire
des demeures plus somptueuses encore; les pignons et les jardins du
négociant en denrées coloniales empêchaient le moindre épicier de
dormir. Rikka, douée d'un flair israéliste, doublait, quadruplait,
décuplait leur avoir. Des spéculations en terrains portaient leur
fortune à un demi-million.
Nikkel, gros bourgeois, président du Conseil de prud'hommes, s'était
bâti une prétentieuse maison sur une des avenues couvrant les anciens
fossés de la forteresse. La façade, où s'enchevêtraient les styles
renaissance, gothique, jésuite et rococo, superposait deux étages à
quatre fenêtres encorbellées, garnies de balustres. Les poignées de
cuivre de la porte de chêne sculpté sortaient de la bouche de mascarons
joufflus. A l'angle des deux façades, celui du boulevard et d'une rue
nouvellement tracée, une rotonde s'élevait, à quelques mètres au-dessus
du toit, en une tourelle à poivrière surmontée de l'immanquable
girouette dorée. Il y avait aux fenêtres des rideaux rouges et sur les
consoles des cache-pots plantés de jacinthes et de tulipes: une des
passions de Rikka.
Au fond de l'allée cochère s'ouvrait une échappée spacieuse bornée à
droite par les écuries et les remises, à gauche par les ateliers et les
magasins. Derrière verdoyaient, encloses de quatre murs chaperonnés de
tuiles rouges, les pelouses d'un jardin anglais qu'une grille à
claire-voie protégeait contre les incursions des ouvriers.
L'intérieur accumulait la dose de faste et de confort qu'un millionnaire
s'improvise. Plafonds, et lambris, portaient la signature d'un
décorateur venu de Bruxelles. Les poufs, les causeuses, les cabinets de
laque, les guéridons de Boule, les chinoiseries, les bronzes, les tapis
et les tentures d'Orient, les glaces biseautées, les dressoirs chargés
d'émaux et de nielles, de cristaux et de vaisselle aveuglante: aucun des
accessoires obligés d'un mobilier de nabab ne manquait à ces salons
sans cachet et sans plus d'intimité que les cabines de première classe
des grands steamers.
VIII
Dès leur montée à la fortune, les Mortsel avaient mis leur fille en
pension. Elle y resta trois ans, subissant cette vie de prisonnière avec
de sourdes révoltes; camarade farouche, pupille quinteuse, au demeurant
bonne écolière. La maîtresse de littérature lisait comme des modèles ses
devoirs révélant une imagination riche mais un peu excentrique, une
sensibilité que les sentiments ordinaires semblaient émousser et que
piquaient les causes les plus inattendues. Elle avait des intermittences
de belle humeur et de mutisme. Elle s'attachait difficilement. «Son
grand coeur _en_ demandait trop», écrivaient naïvement les bonnes
institutrices dans leur bulletin mensuel. Elles remarquèrent que,
lorsque Clara se prit d'amitié sérieuse, ce qui ne lui arriva que deux
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