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Smaragdis, ajoutant comme un brouillard cuivreux aux affres rouges
du ciel agonisant. Et des voix humaines plus stridentes, plus
paroxystes encore, reprirent le signal furieux des fanfares et
l'aggravèrent au risque d'incendier les ténèbres...
Kehlmark n'y tint plus. Profitant d'un moment où Blandine vaquait
aux préparatifs du souper, il se jeta dans le parc. Tout à coup
une note aiguë et déchirante, un cri plus lancinant encore que les
appels du bugle de Guidon, sous l'ormaie, le soir de leur première
confrontation, domina le fracas métallique.
Kehlmark surprit la voix de son ami.
-- C'est lui qu'on massacre!
Projeté en avant par cette épouvantable certitude, il courut
éperdu dans la nuit, s'orientant sur les clameurs et les
lamentations.
Comme il touchait à la lisière du parc, prêt à déboucher dans
l'avenue même où se perpétuait l'attentat, il y eut une
recrudescence de huées, de vociférations, et il entendit le nom du
bien-aimé mêlé à ce tollé homicide.
L'instant d'après, il se ruait dans la cohue, les forces
décuplées, bousculant les sinistres badauds, dispersant, assommant
les cannibales.
Avec un cri de tigresse s'abattant sur le corps de son petit, il
dégagea Guidon privé de connaissance, meurtri et déguenillé,
pollué de stupre, le baisa, le souleva dans ses bras.
Sa stature paraissait agrandie.
Armé d'une canne, il décrivait de terribles moulinets. Autour de
lui le cercle s'élargissait, et lentement, face aux forcenés et
aux furies, il rétrogradait vers le parc. Mais Landrillon et
Claudie sommèrent les autres, passagèrement atterrés par cette
intervention majestueuse.
Il y eut un redoublement d'insultes. La réprobation se détournait
du jeune Govaertz pour foudroyer le Dykgrave. Personne ne se
mettait de son côté. Ses partisans les plus débridés, les gueux de
Klaarvatsch, ayant appris l'accusation qui pesait sur lui, se
taisaient, penauds, contristés, s'abstenant, ne prenant point fait
et cause.
Landrillon lui jeta la première pierre. On lança vers le Dykgrave
tout ce qui se trouvait sous la main. Des archers, venus pour
conquérir le prix des tirs à la perche et au berceau, visèrent
sans vergogne le si prodigue roi de leur confrérie. Une flèche
l'atteignit à l'aisselle; une autre troua la gorge de Guidon et
fit gicler le sang sur le visage d'Henry. Kehlmark, sans souci de
sa propre blessure, ne cessait de boire et de caresser des yeux le
corps outragé de son ami. Mais percé, une seconde fois, vers le
coeur, il tomba avec sa précieuse charge.
Comme ils bondissaient pour l'achever, une femme en blanc se mit
devant eux, les bras en croix, offrant sa poitrine à leurs coups.
Et sa majesté, sa douleur étaient telles, tels surtout le calme
héroïsme, le renoncement divin répandu sur son visage, que tous
s'écartèrent et que Claudie repoussa pour toujours, loin d'elle,
Landrillon qui l'entraînait réclamant le prix convenu, -- pour se
jeter, à jamais folle, dans les bras de son père d'où elle éclata
de rire au nez du sordide Bomberg...
Blandine ne prononça point une parole, n'eut ni une larme, ni un
cri.
Mais sa présence retrempait les bonnes âmes: les cinq pauvres, les
préférés de Kehlmark, vainquirent leur lâche obéissance au voeu
public, et enlevèrent sur leurs épaules Kehlmark et Guidon enlacés
dans une commune agonie. Les rudes hommes pleurèrent, convertis...
Blandine les précéda au château.
Pour ne point porter les blessés jusqu'à l'étage, on leur dressa
un lit sur le billard. Les amis reprirent connaissance, presque
simultanément. En ouvrant les yeux, ils les arrêtèrent sur
_Conradin et Frédéric de Bade, _puis ils se regardèrent, se
sourirent, se rappelèrent la tuerie, s'embrassèrent étroitement,
et, leurs lèvres ne se détachant plus, ils attendirent le moment
de leurs derniers souffles.
-- Et moi, murmura Blandine, ne me diras-tu point un mot d'adieu,
Henry! Songe combien je t'aimais!
Kehlmark se tourna vers elle:
-- Oh, murmura-t-il, pouvoir t'aimer dans l'éternité comme tu
méritais d'être aimée sur la terre, femme sublime!
-- Mais, ajouta-t-il, en reprenant la main de Guidon, je voudrais
t'aimer, ma Blandine, en continuant aussi à chérir celui-ci, cet
enfant de délices!... Oui, rester moi-même, Blandine! Ne pas
changer!... Demeurer fidèle jusqu'au bout à ma nature juste,
légitime!... Si j'avais à revivre, c'est ainsi que je voudrais
aimer, dussé-je souffrir autant et même plus que je n'ai souffert;
oui, Blandine, ma soeur, ma seule amie, dussé-je même te faire
souffrir encore comme je te fis souffrir!... Et bénie notre mort à
tous trois, Blandine, car nous ne te précéderons que de bien peu
hors de ce monde, béni notre martyre qui rachètera, affranchira,
exaltera enfin toutes les amours!
Et ses lèvres ayant repris les lèvres de l'enfant, éperdument
offertes aux siennes, Guidon et Henry confondirent leurs haleines
dans un suprême baiser.
Blandine leur ferma les yeux, à tous deux; puis, stoïque, à la
fois païenne et sainte, elle adressa des prières précursoriales à
la Révélation nouvelle; n'ayant plus conscience de rien de
terrestre et de contemporain, sauf d'un vide infini, dans le
coeur, un vide que nulle image humaine ne pourrait désormais
combler.
Le dieu l'appellerait-il enfin dans son ciel?
[1] Voir _Climatérie_ dans _Mes Communions._
[2] _Dominé,_ pasteur protestant.
[3] Voir, dans les _Nouvelles Kermesses : La Fête
des SS. Pierre et Paul._
[4] _Drossard_, magistrat, justicier, dans le duché
de Brabant, au moyen âge.
[5] Voir, dans _Mes Communions : Climatérie._
END OF BOOK
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