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eBook Title
Escal-Vigor
Author Language Character Set
Georges Eekhoud French ISO-8859-1


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s'imagina longtemps avoir été engendré sous l'empire de cette
maternelle rancune. Ce sentiment d'aversion n'avait pas persisté
chez cette femme aimante. Henry en avait eu la preuve. Néanmoins
il demeura persuadé, jusqu'au jour de son complet affranchissement
moral, que l'enfant procréé sous l'influence d'une antipathie
devait fatalement être bouleversé aussi dans ses affinités et
rendre à la femme en général la répugnance que lui avait un moment
témoignée sa mère.

Telle était encore la conviction de Bomberg.

Mais à présent, Henry était revenu au sentiment de sa dignité, de
son autonomie et de sa conscience.

Avec Guidon et Blandine, il se sentait de force à créer la
religion de l'amour absolu, aussi bien homo qu'hétérogénique.

Il s'exaltait comme un confesseur à la veille d'un départ pour une
mission impérieuse, fatale.



II

Dans quelques jours Kehlmark, Blandine et Guidon quitteraient
l'Escal-Vigor sans esprit de retour.

Blandine, avertie par des pressentiments, avançait même les
préparatifs du départ. Elle avait hâte de regagner la grande ville
et la villa où s'était éteinte la douairière de Kehlmark.

Landrillon voyait sa proie lui échapper. Il se flattait d'obtenir
Claudie, mais il tenait peut-être davantage à se venger des gens
du château. Aussi résolut-il de brusquer les événements de part et
d'autre.

C'était la veille de la véhémente kermesse de Smaragdis, la date
sacramentelle des fiançailles. Landrillon se rendit aux Pèlerins
et pressa Claudie de faire un choix entre le comte et lui. La
rustaude lui demanda quelques heures de répit. Elle se proposait
de faire le lendemain matin une suprême démarche auprès du comte.

-- Ah çà, qu'est-ce qu'elles ont donc toutes à s'entorcher de ce
particulier! se récria Landrillon. Non, non, Claudie, il n'y a pas
d'avance à t'entêter à son sujet. Tourne-toi plutôt de mon côté,
maintenant qu'il est ruiné, je vaux mieux que lui sous tous les
rapports. Consens...

-- Pas avant que je lui aie parlé une dernière fois.

-- Peine perdue... Autant te flatter de réchauffer un refroidi, de
faire un homme d'un...

Landrillon se retint et ne lâcha pas encore le mot abominable
qu'il avait sur les lèvres.

-- Il suffit de savoir s'y prendre! observa Claudie.

-- De plus appétissantes que toi y perdraient leurs avances!
Voyons, tu tiens tant que ça à devenir comtesse!

-- En effet.

-- Mais quand je te dis qu'il n'a plus un clou. C'est Blandine qui
l'entretient. Dans quelques jours, ils auront quitté le pays et le
château sera vendu. Si tu voulais, Claudie, nous nous marierions,
nous rachèterions l'Escal-Vigor...

-- Non, Kehlmark sera mon époux. Il faut une comtesse dans un
château. D'ailleurs, il n'aime plus cette Blandine...

-- Mais il ne t'aime pas davantage...

-- Il m'aimera...

-- Jamais...

-- Pourquoi, jamais?

-- Tu verras!

-- Écoute, lui dit-elle, tu sais l'usage établi en cette île.
Demain est le grand jour de la kermesse, la Saint-Olfgar... Or,
malgré les évêques catholiques ou protestants, depuis que les
femmes de Smaragdis déchirèrent l'apôtre qui se refusait à leur
folie, à chaque anniversaire du martyre les jeunes filles ont
coutume de se déclarer au garçon timide ou récalcitrant qu'elles
convoitent pour époux. Je vais user de ce droit. Demain matin, je
me rendrai à l'Escal-Vigor et je me fais fort de revenir du
château avec la promesse du châtelain...

-- Lanlaire!

-- Tu ne crois point? Eh bien j'en suis si sûre, moi, que s'il me
refuse je me donnerai à toi, Landrillon. Je serai ta femme, et
même, dès demain soir, après la danse, je te paierai comptant...

Par cette brutale promesse, l'orgueilleuse fille ne croyait
s'engager à rien.

En ce cas, je cours faire publier nos bans! exulta Landrillon,
sachant, mieux que la pataude, à quoi s'en tenir sur les velléités
matrimoniales de son ancien maître. Saint Olfgar te soit
secourable! ajouta-il en ricanant, comme elle se retirait,
persuadée de sa conquête.


Le Dykgrave reçut Claudie avec beaucoup de dignité et de
déférence. Son air de mélancolie sereine en imposa d'abord à la
visiteuse. Elle finit tout de même par lui dire sans précautions
oratoires l'objet de sa démarche.

Kehlmark ne la rebuta point. Il l'interrompit d'un geste distant
et la remercia avec un sourire qui parut à la grossière paysanne
un défi, une moquerie, incapable qu'elle était d'y scruter un
immense, un tragique renoncement.

-- Vous riez, protesta-t-elle rageuse, mais songez donc, monsieur
le comte, que tout comte que vous êtes, je vous vaux bien... Les
Govaertz, établis depuis aussi longtemps dans Smaragdis que les
Kehlmark, sont presque aussi nobles que leurs seigneurs.

Mais se faisant subitement câline et suppliante:

«Écoutez, monsieur le comte, reprit-elle, prête à se donner à lui
s'il l'y eût encouragée par le moindre signe, je vous aime, oui,
je vous aime... Je me suis même imaginée longtemps que vous
m'aimiez, dit-elle en élevant le ton, exaspérée par cette attitude
sereine dans laquelle elle ne devinait pas une douleur tarie, la
cicatrice d'une plaie longtemps incurable. Autrefois, vous me
témoigniez quelque gentillesse... Je n'eus point l'air de vous
déplaire, il y a trois ans, au début de votre installation ici.
Pourquoi ce jeu? Moi, je vous ai cru et j'ai rêvé devenir votre
femme! Forte de cette conviction, j'ai éconduit les plus riches
prétendants de la contrée, même des notables de la ville...

Comme il ne soufflait mot, après un silence elle se décida à
frapper le coup décisif:

-- Écoutez, reprit-elle, on dit, comme cela, que vous n'êtes plus
très bien dans vos affaires; sauf respect, si vous vouliez il y
aurait peut-être moyen...

Cette fois il pâlit; mais d'un ton mesuré, paterne:

-- Ma bonne fille, les Kehlmark ne se vendent point... Vous
trouverez plus d'un épouseur sortable chez ceux de votre caste.
Toutefois, croyez bien que ce n'est point par orgueil que je
refuse votre offre... Moi, je ne puis vous aimer, entendez-vous?
Je ne le puis... Suivez mon conseil... Acceptez un brave garçon
pour mari... Il n'en manque point dans cette île si prospère. Je
ne suis point le compagnon qui vous conviendrait.

Plus il parlait avec componction, sage et persuasif, plus la
passion de Claudie se mettait à bouillir. Elle était tentée de ne
voir en lui qu'un mystificateur hautain, qu'un fat orgueilleux qui
s'était moqué d'elle.

-- Vous disiez à l'instant qu'un Kehlmark n'était pas à vendre!
dit-elle, haletant de dépit. Peut-être n'y ai-je pas mis le prix!
Mamzelle Blandine, à ce que l'on raconte, vous a tout de même fait
accepter quelque douceur!

-- Ah Claudie! dit-il, d'un ton navré qui ne la désarma pourtant
point. En voilà assez! Rompons cet entretien, mon enfant. Vous
devenez méchante... Mais je ne vous en veux pas!... Adieu!

Son regard froid et fixe, étrangement chaste, où se concentrait on
ne sait quelle foi, quelle résolution, la congédia mieux que tout
geste.

Elle sortit en battant les portes, outrée.

-- Eh bien, fit Landrillon, qui la guettait à l'entrée du parc,
que vous avais-je dit? Il ne t'aime point, il ne t'aimera jamais.

-- Mais qu'est-ce donc que cet homme-là? Ne suis-je point belle,
la plus belle de toutes?... D'où provient tant de froideur!

-- Pardine, c'est facile à t'expliquer... Il ne faut point
chercher bien loin... C'est, comment dirai-je, un type dans le
genre de saint Olfgar... Non, je fais injure au grand saint.

-- Que veux-tu dire?

-- Pour parler plus clairement, ce beau monsieur a eu le mauvais
goût de te préférer ton frère...

Elle lui éclata de rire au nez, malgré sa rage. Était-il assez
farceur, ce Landrillon?

-- Il n'y a pas à rire, c'est comme je te le dis...

-- Tu mens! tu déraisonnes! Comment avancer pareilles bourdes...

-- Mieux que ça. Guidon le paie de retour.

-- Impossible!

-- Mettez donc le gamin à l'épreuve... C'est bien simple. Il a
passé vingt et un ans, je présume, quoiqu'il y paraisse à peine...
Tu viens de recourir à l'une des coutumes du pays. Il en est une
autre qui s'applique à ton frère. Ce soir, tout gars de son âge
n'est-il pas tenu d'aller à la danse et de faire choix d'une
compagne provisoire ou définitive?... Gageons que le damoiseau se
montrera aussi frigide en présence de n'importe quel cotillon que,
tout à l'heure, son protecteur l'était devant vous.

-- Va donc! proféra Claudie d'une voix à la fois sourde et
sifflante. Ah, les hypocrites, les infâmes! Mais malheur à eux!

-- Pardi! Ah, tu vois clair, enfin! Ce n'est pas malheureux! En
faisant l'empressé auprès de toi, le noble sire se flattait de
donner le change sur ses véritables ardeurs...

Et il lui raconta tout ce qu'il avait surpris; inventant,
amplifiant, là où il n'aurait pu invoquer le témoignage de ses
sens.

Elle suffoquait de dépit, mais manifestait surtout un vertueux
dégoût:

-- Écoute, disait-elle à Thibaut; je me donnerai à toi, ce soir
même. C'est juré. Mais d'abord, tu me vengeras de tous, à
commencer par mon frère, ce sournois, ce pourri que je renie!

Avec cette intelligence de la haine, elle était résolue à frapper
Guidon pour mieux atteindre Kehlmark.

-- Pas d'esclandre, surtout! dit Landrillon.

-- Sois tranquille. Le moment nous favorise. La kermesse excuse
bien des extravagances! murmura-t-elle avec un sourire affreux.

Pour l'honneur du nom de Govaertz, elle ne divulguerait point ce
qu'elle savait de la situation de son frère auprès du Dykgrave.
Elle se contenterait de mettre Guidon en posture humiliante et
désagréable. Elle le mettrait aux prises avec quelques gaillardes,
au préalable suffisamment préparées à une agression par les
liqueurs et les bières. Mais, comme la suite le prouvera, elle
avait trop présumé de son sang-froid et compté sans l'ardeur et le
vertige de sa vengeance.


III

Ce jour-là, passé midi, les femmes de Smaragdis déambulent par
bandes, de baraque en baraque, de taverne en taverne, criardes,
turbulentes, provocantes, et battent ensuite les routes, du soir
jusqu'au fond de la nuit.

De leur côté, les jeunes gens aussi rôdent par coteries, bras
dessus, bras dessous. Les mâles entreprennent les femelles, mais
celles-ci se montrent encore plus agressives.

Au début de la campagne, il ne s'agit que d'escarmouches, d'un
simple assaut de propos graveleux, de parades et de bravades.

Des deux parts on se nargue, on s'échauffe. Mille agaceries. On se
provoque de la parole et même du geste.

Étreintes furtives, bourrades, attouchements, subterfuges et
simulacres: on leurre les postulations, on élude les redditions de
compte.

Les deux camps, les deux sexes ont l'air d'ennemis qui tiraillent,
se tenant sur le qui-vive, gardant leurs positions. On s'observe,
on se hèle, on se déprécie, on marchande, on maquignonne. Défense
aux amoureux de se joindre avant le soir. Dans les guinguettes,
les hommes fringuent et toupillent entre eux, de même les femmes.
Saltations baroques et cyniques. Sauteurs massifs et lascifs...

Si pendant la journée une bande de femmes rencontre une colonne de
gars, c'est un feu croisé, une canonnade de propos obscènes,
énormes. Les corps à corps se prolongent, le temps de prendre ou
de se laisser dérober un baiser, parmi les poussées, les
pinceries, et autres bagatelles de la porte. Vareuses et corsages,
jupes et culottes, de se froisser et de se râper sur les
contorsions.

À la tombée de la nuit, après le coucher du soleil, et une sorte
de fanfare furieuse sonnée aux quatre coins de l'île, s'ouvre
l'ère des engagements de conséquence.

Les amoureux rejoignent leurs amies et, aussitôt formés, les
couples de promis ou de partenaires d'une nuit deviennent sacrés
pour les hordes chasseresses, lesquelles continuent à déferler,
clamantes, houleuses, dans la ténèbre complice.

À chaque collision, des défections se produisent de part et
d'autre, des appariements s'opèrent entre transfuges. Aussi
hardies que les hommes, les femmes finissent par se pourvoir.

Les colonnes s'éclaircissent à la suite de ces éliminations
réitérées.

Cela dure jusqu'à ce que toutes ou à peu près aient conquis leurs
danseurs et leurs coucheurs pour le reste de la fête. Les
dernières, naturellement, sont les plus enragées. Parfois la
malice des lurons consiste à esquiver leurs recherches, à se faire
traquer et donner la chasse par ces femelles en folie. Ils
feignent d'abandonner la partie, jouent à cache-cache, semblent
vouloir se dérober à la galante corvée.

Alors excitées par la boisson, la danse, les contacts, les
tortillements, rauques, presque écumantes, elles errent, comme des
louves en rut, de carrefour en carrefour, ou se tiennent repliées
dans les taillis, muettes, à l'affût de la proie.

Au loin, des chants moqueurs répondent à leurs chants tragiques.
Le gibier les nargue, prenant plaisir à dépister, à frustrer les
chasseresses goulues.

Malheur au traînard, à l'isolé: il paie pour les autres.

Malheur même au profane ou à l'étranger qu'elles abordent; il est
sommé de faire son choix ou de suivre, de servir celle à qui le
sort l'adjuge. De sinistres histoires défraient depuis longtemps
le répertoire des chanteurs de complaintes et ce n'est point le
seul Olfgar qui fut victime de la luxure des lices de Smaragdis.

Henry de Kehlmark n'ignorait point ces traditions violentes.
Aussi, quelque friand qu'il fût de déduits originaux, il avait
toujours évité de sortir cette après-midi de kermesse. C'était
même la seule fête publique, la seule tradition locale qu'il
boudât. On lui avait passé jusque-là cette abstention en raison
des excès et de l'énormité même de cette saturnale. Un si haut
personnage ne pouvait décemment se commettre avec ces énergumènes.
Ce jour-là, les filles honnêtes aussi se claquemuraient chez
elles, de même les jeunes époux et les fiancés, partisans
d'effusions moins incendiaires.

La visite de Claudie avait laissé Kehlmark dans un état de
dépression qu'il n'avait plus connu ces derniers temps. Il se
désolait de la haine que lui porterait cette virago. Il se
reprochait même de ne pas lui avoir confessé la vérité. Mais c'eût
été trahir Guidon, le perdre peut-être. Non, ce qu'il avait pu
avouer à une sainte comme Blandine, il ne pouvait s'en ouvrir
auprès d'une créature aussi grossière que Claudie. À plus juste
titre, il se repentait de la comédie amoureuse qu'il avait si
longtemps jouée auprès d'elle.

Guidon, énervé par le malaise de son ami qui crut devoir lui taire
cette démarche de Claudie, avait manifesté l'intention de sortir
et de faire un tour de foire, dans l'espoir que le grand air le
remettrait.

Henry s'efforça de le retenir, de le dissuader de cette sortie.

Mais il semblait au jeune Govaertz qu'on l'appelât impérieusement
là-bas, au village. Des embûches occultes, des fluides maléfiques
les entouraient.

-- Non, laisse-moi, finit-il par dire à Kehlmark, à deux nous
augmenterons encore notre fièvre et l'horripilation inhérente,
faut-il croire, à cet anniversaire. Nous finirions par nous
quereller ou du moins par ne plus si bien nous entendre. Jamais je
ne me suis senti si irritable et si navré. On dirait d'un
urticaire moral. Ces miasmes de folie bestiale saturent jusqu'à
notre retraite. Mieux vaut encore les affronter à l'air du large.
Puis, comme nous partons demain, ce sera ma dernière promenade
dans Smaragdis, mes adieux à l'île natale où je souffris tant,
mais pour aimer, jouir encore davantage, me reconnaître en toi...

Kehlmark tenta donc vainement de le détourner de cette flânerie.
Guidon semblait aimanté par une force occulte qui l'appelait
impérieusement au dehors.

Sans méfiance, le fils Govaertz s'était attardé sur le champ de
foire, à badauder avec d'anciens camarades. L'idée qu'il allait
les quitter pour toujours leur prêtait un nouvel attrait. Il s'en
fut tirer à l'arc, à la perche et au berceau, jouer aux quilles et
au palet; courut lutter nu jusqu'à la ceinture avec ceux de
Klaarvatsch, s'amusant à ces étreintes courtoises et même
cordiales, à ces tièdes corps à corps; il fut «tombé» quelquefois,
il en tomba d'autres, souriant de sa force, de sa grâce souple,
oubliant en ce moment les joies profondes de l'esprit et de l'art.

Guidon ne songeait même pas à cette circonstance, capitale en
cette journée, qu'il venait d'atteindre sa majorité, qu'il avait
l'âge d'une liaison obligatoire avec une fillette du pays. L'usage
et la loi de Smaragdis ne lui étaient plus présents à l'esprit. Sa
rêverie voguait déjà vers l'au-delà.


IV

La fête gonflait, se tendait et s'effrénait...

Le soir tomba, un soir de septembre. Des baraques disposées sur
l'estran montait une odeur de moules cuites mêlée au parfum du
varech et du frai accrochés aux brise-lames. Les chandelles
s'allumaient sur les tréteaux et aux éventaires. Il régnait une
cacophonie de tambours, de cymbales, de _rommelpots_, de pitreries
éraillées; les guinguettes résonnaient d'accordéonies hoquetantes
bafouées d'éclats de fifre; les spectacles du soir commençaient
dans les loges de dompteurs, et de fauves rugissements faisaient
écho à la plainte des vagues et concertaient avec on ne sait
quelle houle humaine, quelle trépidation charnelle, quelle
tourmente de stupre dans les campagnes.

Jamais la mer n'avait été si phosphorescente. Des feux Saint-Elme
s'accrochaient, sous un ciel d'encre, aux mâts des yachts et des
barques pavoisés.

Un moment, au baisser du jour, l'Escal-Vigor fut aperçu violemment
éclairé comme une architecture d'émeraude, puis un voile de sang
s'appliqua, sur la façade tournée du côté de l'Océan.

Des remous d'hommes, d'une part, de femmes de l'autre, se
rencontraient à l'écart des villages. Elles hurlaient leur envie,
ils gesticulaient leur désir...

Guidon avait enfin pris congé de ses camarades, ceux du bourg
miséreux de Klaarvatsch. Bousculé, il pressait le pas pour sortir
de la mêlée foraine qui commençait à l'obséder, et regagner
l'Escal-Vigor. L'idée de son ami lui revint pleine de doux
reproche, de conjuration et de nostalgie.

Au passage, des regards intimidèrent le transfuge. On se le
désignait avec des clins-d'oeil et des chuchotements.

Il s'arrêtait pour respirer loin de la zone des poussées, quand,
prêt à s'engager sous l'ormaie, deux fois centenaire, menant à
l'entrée du parc de l'Escal-Vigor, une bande déboucha d'une allée
latérale, l'interpellant, l'enfermant dans ses lacs.

-- Voyez donc ce grand dadais qu'on rencontre seul par les routes!

-- Ô le joli garçon qui se dérobe!

-- Fi donc! Un jour de kermesse!

-- Par saint Olfgar! Cela vous a le duvet à la lèvre et n'a jamais
touché à une fille. Demandez plutôt à sa propre soeur!

Elles le pressaient, lui tenaient force propos incendiaires avec
volubilité; elles menaçaient de le fouiller, se frottaient à lui
avec des déhanchements, en se renversant, le corsage relâché, la
bouche entr'ouverte comme une corolle de fleur pâmée au soleil.

-- Elles ont raison, frérot! intervint Claudie, en s'avançant,
atrocement pateline. Il y a longtemps que tu es homme. Remplis ton
devoir de galant. Fais ton choix. Que te faut-il pour te décider?
Voici dix rudes compagnes qui t'ont attendu, des plus belles de la
contrée. Elles ne manquaient point d'amateurs. Ne les as-tu pas
entendues bramer tout le jour par la campagne? Mais sur ma
recommandation, elles ont consenti à t'accorder la préférence.
Aucune ne se rendra à une autre sommation avant que tu ne te sois
décidé... Et pourtant, je te le répète, ils abondent ce soir par
les chemins, les solides et les flamboyants coqs qui halètent
après ces poules friandes et qui se régaleront de celles que tu
dédaigneras!... Allons, prononce-toi! À laquelle va ta fantaisie
de nouvel homme? À qui les prémices de ta force?

Le jeune homme devina un sinistre persiflage en ces paroles
flatteuses, les premières qu'elle lui adressât depuis de longs
mois qu'ils étaient brouillés, et, au lieu de répondre à sa soeur,
il se flatta d'amadouer les dix autres femelles, solides
gaillardes du type de Claudie, la gorge abondante et la croupe
élastique.

-- Je le regrette, les jolies filles; je suis pressé, je
reviendrai tout à l'heure; on m'attend au château!

-- Au château! se récrièrent-elles. Au château! On n'y a pas
besoin de toi, aujourd'hui.

-- Le Dykgrave se passera bien de tes services! -- C'est kermesse
et campo pour tout le monde! -- On chôme chez les maîtres comme
chez les valets! -- Le plaisir prime la corvée! -- L'amour passe
avant le devoir! -- Puis, il a de quoi s'occuper avec sa Blandine,
ton Dykgrave! dit Claudie d'un ton qui ouvrait à Guidon les pires
alternatives.

-- Quand je vous assure, mes friandes poulettes, que ma présence
là-bas est indispensable, je ne me suis déjà que trop attardé!

Et il voulut passer outre, presser le pas.

-- Tarare! On t'attendra encore! Tu vas retourner avec nous au
village; tu nous feras danser toutes; et ensuite, pour la
reconduite, tu choisiras l'une de nous, avec qui tu te comporteras
selon la loi des honnêtes gens de Smaragdis...! Montre que tu es
un digne Govaertz!

Il continuait à se défendre; elles le harcelaient, excitées par
Claudie:

-- Oui, oui, il faut qu'il y passe! Il paiera son tribut comme les
autres! À chacun son devoir, à chacune son dû! Sus au
récalcitrant! Ton patron attendra bien. Une heure de plus ou de
moins ne fait rien à l'affaire!...

Il se débattait non sans impatience rageuse, effarouché; mais
elles étaient solides, se piquaient au jeu. Plus il rechignait,
plus elles se torchaient de lui.

-- Hardi, mes filles! À l'assaut mes gaillardes! N'y aura-t-il
personne pour faire danser ce grand nicaise!

Dans le conflit elles flairaient le mâle séveux et cambré, et son
haleine précipitée par ses efforts le leur rendait plus savoureux
et plus appétissant encore. Elles le bafouaient en le caressant;
le tâtaient, l'empoignaient au hasard, qui par un bras, qui par
une jambe; l'une lui faisant une ceinture, l'autre un collier de
ses bras; mais il se débattait ferme à présent; se trémoussait
pour de bon, et aurait même fini par leur échapper malgré leur
acharnement.

Mais cette évasion eût fait encore moins le compte de Claudie que
le leur. La résistance du jeune homme l'édifiait complètement sur
sa froideur à l'égard de la femme. Landrillon n'avait rien
inventé. En elle une jalousie terrible se donnait les apparences
d'un vertueux mépris.

-- Il se rendra! Faut qu'il se rende! hurlait-elle. S'il ne veut
être à l'une de vous, il sera à toutes!

-- À la rescousse, Landrillon! appela-t-elle, car, en prévision
d'une lutte inégale où elles auraient eu à faire à trop forte
partie, elle avait aposté son complice dans les taillis de
l'accotement. Un coup de main, Landrillon!

Il était temps: Guidon échappait à ses persécutrices en leur
laissant entre les mains sa veste et même une partie de son tricot
et de ses grègues.

-- Halte-là, Joseph! gouailla Landrillon en le terrassant au moyen
d'un croc en jambe.

Tenu sous le valet qui l'avait pris à la gorge, Guidon se
défendait de son mieux, battait des pieds et des poings, essayait
même de mordre.

-- Une ficelle! demanda Landrillon. C'est que le petit bougre rue
comme un diable! Attachons-lui les mains et les pieds!

-- Oui, oui!

Faute de ficelle, les gaupes lacérèrent leurs mouchoirs de cou.
Dépoitraillées, la gorge au vent, échevelées, meurtries, du sang
aux ongles, dans l'air opaque et fauve de cette lisière de bois,
elles auraient évoqué les ménades.

-- Lâche! À moi! Au secours! criait la victime.

Deux fois il rompit ses liens. Du sang coulait de ses poignets et
de ses chevilles.

Claudie, plus féroce que les autres, mais mieux avisée, poussa un
cri de triomphe:

-- Tiens! La courroie de cuir qui retient ses culottes!

-- Au fait, elles peuvent tomber à présent! ricana le domestique.

Et elle-même déboucla cette ceinture dont Landrillon garrotta les
jarrets du patient.

Cette fois, Guidon, réduit à l'impuissance, gisait, aux trois
quarts nu, car les furies ne s'étaient pas contentées de lui
rabattre les chausses, elles avaient mis son vêtement en pièces.

Alors, sur l'instigation de Claudie, les serres de ces harpies
violèrent, à tour de rôle, la chair récalcitrante et horrifiée du
malheureux.

Guidon avait fini par se taire; il pleurait, essayait de se
raidir; ses tortillements devenaient des convulsions, il pantelait
malgré lui; son spasme tournait au râle de l'agonie, et au lieu de
sève elles ne tiraient plus que du sang. N'importe. L'attentat
recommença. Elles juraient de tarir ses forces, mais, essoufflées
par leur action, cessaient leurs clabauderies.

Cependant, aux cris poussés d'abord par la victime et ses
persécutrices, d'autres femmes, d'autres villageois étaient
accourus des rôtisseries et des bastringues. Ivres, affriolés, dès
qu'on les eût mis au courant, ils applaudirent, jubilèrent,
trouvant la plaisanterie croustilleuse.

On s'attroupait, on faisait cercle, on jouait des coudes pour
voir. Des couples qui s'étaient écartés interrompirent leurs
intimes ébats pour venir prendre leur part de ces dérisions
érotiques. De tout jeunes gamins, la marmaille de Klaarvatsch, les
porteurs de torches des sérénades, éclairaient, béants, cet atroce
mystère ou en mimaient l'indécence. D'autres s'appelaient comme
des hyènes à la curée et, tandis que les cuivres funambulesques
continuaient de rauquer, ces rires étaient vraiment ceux des
animaux profanateurs. Les jeunes mâles qui avaient langui pour
Claudie la flattaient de leurs trémous lascifs et balourds,
pendant que du geste et de la parole elle continuait à exciter ces
corybantes. Que ne le dépeçaient-elles à vif? Allait-il périr
disséqué sous les ongles?

Les siècles écoulés avaient probablement vu les arrière-aïeules de
ces immolatrices s'acharner ainsi sur des naufragés, danser autour
d'un bûcher d'épaves; et, aux temps fabuleux, saint Olfgar avait
dû voir semblables rictus de cannibales faire la nique à son
agonie.

Landrillon, irrémissiblement compromis, ne gardait plus aucun
ménagement et, volant de l'un à l'autre, racontait à sa façon les
mystères de l'Escal-Vigor, dévoilait à qui voulait l'entendre les
stupres de Guidon et de son protecteur, mettant de cette façon la
religion et les bonnes moeurs dans son jeu: le scélérat obscène
devenait un justicier, le crime un acte de salubrité et de
vindicte publique.

Il avait suffi au misérable de prononcer un seul mot d'accusation
pour que toute l'île fût comme ivre et ne se connût plus.

Pas un qui n'eût donné de son pied dans les reins du coupable.
Quelques-uns s'en tenaient les côtes. D'autres trouvaient qu'il
n'en avait pas encore assez.

-- Quand vous l'aurez achevé, disait Landrillon aux femelles, nous
le jetterons à la mer.

-- Oui, à la mer, l'infâme!

Et ils allaient le transporter vers la grève, à travers la foire,
quand une diversion s'opéra.


V

Depuis le départ de son ami, le comte de Kehlmark n'avait plus eu
de repos. Il ne tenait plus en place. Son agitation augmentait à
mesure que la kermesse lointaine approchait de son plus haut
période de frénésie. Il suffoquait comme dans l'attente d'un orage
lent à éclater.

-- Quelle tourmente de plaisir! disait-il à Blandine, qui
s'efforçait, maternelle et balsamique, de le distraire de son
accablement. Jamais ils n'ont mené pareil sabbat! À entendre ces
clameurs, on dirait qu'ils s'amusent à s'entr'égorger!

Les autres années, la cacophonie, le hourvari forain, pétarades,
sifflets, orgues et pistons, ne lui parvenaient point en rafales
tellement significatives. Aujourd'hui aussi, cette atmosphère
électrique se compliquait de bouffées de sueur, d'ivresse, de
ripailles et de rut. Cette après-midi de saturnale abhorrée ne
finirait donc jamais!

Ce fut bien pis quand se coucha le soleil et que l'hallali
érotique des trompettes se fut répercuté d'un cap à l'autre de
    
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