|
|
l'être est une perpétuelle torture, une crispante lancinance,
c'est ce brûlé vif que tu accuses d'être ton bourreau.
Désormais, ô ma soeur, fais-lui grâce de tes mines dégoûtées, de
ta vertueuse réprobation.
Ah, j'en ai assez! Puisque je t'ai fait du mal inconsciemment, à
toi la meilleure des femmes, je me demande pourquoi je ménagerais
les sentiments de la turbe. Loin de m'humilier, je me redresse...
Tu me jugerais, tu me condamnerais, comme les autres? À ton aise.
Mais je te conteste même le droit de m'absoudre. Je ne suis ni
malade, ni coupable. Je me sens le coeur plus grand et plus large
que leurs apôtres les plus vantés. Aussi ne te montre point
pharisienne à mon égard, ô mon irréprochable Blandine!
Et surtout plus de ces mots insultants et flétrisseurs, n'est-ce
pas, en parlant de mes amours, de mes seules possibles amours!
Ces mots, ô mon ange, te faisaient perdre en une seconde tout le
bénéfice de ton existence entière de bonté et de compréhension.
Assez, de ce dévouement qui vous brûle au fer rouge... Assez de
cautères!
-- Henry, gémissait la pauvre femme, ne revenons point sur le
passé; arrache-moi le coeur mais ne me parle plus ainsi... C'en
est fait. Loin de te blâmer, je fais plus que t'excuser, je
t'approuve. Est-ce là ce que tu veux de moi? Tiens, je me damne
avec toi, je renie le baptême, l'Évangile et Jésus!
Il l'écoutait à peine, se débondait, levait toutes les vannes de
son coeur.
Elle, transfigurée, l'avait assis doucement dans un fauteuil; elle
lui faisait un collier de ses bras et, joue contre joue, ils
mêlaient leurs larmes. Mais elle convenait que le désespoir de
Kehlmark avait la préséance sur le sien et elle consentait à
n'être plus que maternelle.
-- Dis-moi, Blandine, poursuivait-il, à qui m'est-il arrivé de
faire du mal? À toi? Mais sans le vouloir; je n'étais point celui
que tu avais rêvé, ou du moins tel que tu l'eusses voulu. Je n'en
puis rien. Tout le premier j'ai souffert de ta souffrance. Tu
pleures en m'écoutant; tu as raison, Blandine, si tu verses ces
larmes à l'image de mon calvaire, de ma longue Passion... Ta
compassion m'honore et me fait du bien. Mais si c'est de honte
pour moi que tu pleures, ma chérie, si tu me réprouves et me
renies, si tu partages le préjugé de ce monde occidental et
protestant... oh alors, abandonne-moi, rengaine tes larmes, je
n'ai que faire de ta sympathie honteuse.
Oui, à partir d'aujourd'hui je n'aurai plus de respect humain et
de lâche pudeur, Blandine.
Un moment viendra où je proclamerai ma raison d'être à la face de
l'univers entier...
Il en est temps. Mon enfer n'a que trop duré. Il avait commencé
dès ma puberté. Envoyé au collège, mes camaraderies contractèrent
toute la vivacité et la mélancolie du plus tendre des sentiments.
Aux baignades, la nudité frileuse de mes compagnons m'induisait en
de troublantes extases. En dessinant d'après l'antique, je goûtai
les nobles académies masculines; païen de vocation, je ne
découvrais pas de vertu sans la revêtir des harmonieuses formes
d'un athlète, d'un héros adolescent ou d'un jeune dieu, et
j'accordai voluptueusement les rêves et les aspirations de mon âme
à l'hymne de la chair gymnique. En même temps, je trouvai coqs et
faisans plus beaux que leurs poules, tigres et lions plus
prestigieux que lionnes et tigresses! Mais je taisais et
dissimulais mes prédilections. Je tentai même d'en imposer à mes
yeux et à mes autres sens; je me broyai le coeur et la chair, à
les persuader de leurs méprises et de l'aberration de leurs
sympathies. Ainsi, au pensionnat, j'aimai, en désespéré, William
Percy, un jeune lord anglais, celui-là même qui avait failli me
noyer, sans jamais oser lui témoigner que par une ferveur
fraternelle l'ardeur dont je me consumais pour lui[5].
Au sortir de Bodenberg Schloss, quand je te rencontrai, Blandine,
je crus rentrer, par mon amour pour toi, dans l'ordre commun.
Mais, malheureusement pour tous deux, cette rencontre ne fut qu'un
accident dans ma vie sexuelle. Malgré des efforts loyaux et
héroïques, une tyrannique concentration de volonté pour les fixer
sur la meilleure et la plus désirable des femmes, mes postulations
charnelles se détournèrent bientôt de toi et je ne t'aimai plus
que de toute mon âme, ô Blandine! À cette époque, des restes de
scrupules chrétiens, ou plutôt bibliques, me dégoûtaient de moi-
même. Je me faisais horreur et me croyais véritablement maudit,
possédé, désigné aux feux de Sodome!
Puis, l'injustice, l'iniquité de mon destin me réconcilia,
sourdement, avec moi-même. J'en arrivai à n'accepter en mon for
intérieur que le témoignage de ma propre conscience. Fort de mon
honnêteté absolue, je m'insurgeai à part moi contre l'orientation
amoureuse du plus grand nombre. Des lectures achevèrent de
m'édifier sur la raison d'être et la légitimité de mes penchants.
Des artistes, des sages, des héros, des rois, des papes, voire des
dieux justifiaient et exaltaient même par leur exemple le culte de
la beauté mâle. En mes rechutes de doute et de remords, pour me
retremper dans ma foi et ma religion sexuelle, je relisais les
brûlants sonnets de Shakespeare à William Herbert, comte de
Pembroke, ceux, non moins idolâtres, de Michel-Ange, au chevalier
Tommoso di Cavalieri, je me fortifiai en reprenant des passages de
Montaigne, de Tennyson, de Wagner, de Walt Whitmann et de
Carpenter; j'évoquais les jeunes gens du banquet de Platon, les
amants du bataillon sacré de Thèbes, Achille et Patrocle, Damon et
Pythias, Adrien et Antinoüs, Chariton et Mélanippe, Dioclès,
Cléomaque, je communiai en toutes ces généreuses passions viriles
de l'Antiquité et de la Renaissance qu'on nous vante
cuistreusement au collège en nous en taisant le superbe érotisme
inspirateur d'art absolu, de gestes épiques et de suprêmes
civismes.
Cependant ma vie extérieure continuait à être une contrainte, une
dissimulation perpétuelle. J'atteignis, au prix d'une discipline
impie, à la maîtrise du mensonge. Mais ma nature droite et probe
ne cessait de se soulever contre cette imposture. Représente-toi,
ma pauvre amie, l'antagonisme atroce entre mon caractère ouvert et
expansif, et ce masque dénaturant et calomniant mes impulsions et
mes affinités! Ah, je puis bien te l'avouer à présent, plus d'une
fois, mon indifférence charnelle pour la femme menaça de tourner
en une véritable haine. Et toi-même, ma Blandine, tu faillis
m'exaspérer contre ton sexe tout entier, toi, la meilleure des
femmes! Le jour où tu te flattas de me séparer de Guidon Govaertz,
je sentis ma piété presque filiale pour toi se transformer en une
complète exécration. Dans ces conditions, tu comprendras que
souvent, refoulé et isolé, virtuellement anathème, je pensai
perdre la raison!
Plus d'une fois, je roulai sur la pente des aberrations. Puisqu'on
me taxe de monstruosité, me disais-je, puisque je suis déchu,
socialement réprouvé, autant jouir du bénéfice de mon ignominie.
Les forfaits sadiques d'un Gilles de Rais tentaient mon insomnie.
Te rappelles-tu l'enfant que tu arrachas un jour de mes bras?
Rageur, je te frappai d'un couteau, et, cependant, tu n'avais pas
lu dans mon arrière-pensée! Un autre jour, quand nous habitions
encore à la ville, j'accostai un jeune rôdeur du port, déguenillé
comme les petits coureurs des grèves de Klaarvatsch. Aiguillonné
par une perversion abominable, j'allais l'emporter à l'écart,
derrière un monceau de ballots.
Je soulevai le mioche sur mes bras: le garçonnet souriait à
pleines lèvres, il n'avait point peur, quoique je dusse avoir, en
ce moment, la face congestionnée d'un apoplectique strangulé par
l'asphyxie. Le monsieur voulait jouer sans doute et lui donnerait
ensuite la pièce. L'enfant était potelé comme une pêche, aussi
brun que ses haillons de velours, et ses yeux marrons pétillaient
d'espiègle caresse. Tandis que je pressais le pas, la gorge sèche,
il se mit même, câlin, à me tirer la barbiche. Le voile de soufre
et de bitume se déchira devant mes yeux. Je me rappelai mon
enfance, ma grand'mère, toi, Blandine, mon ange! Non, non! Je
déposai le petiot et m'enfuis. Depuis lors je répudiai ces
sinistres suggestions enfantées par la foi catholique. Non, ne
déflore point l'innocence ou du moins épargne la faiblesse, me
disais-je. N'aspire que le parfum qui s'exhale vers toi! N'abuse
de l'enfant qui s'ignore ou du mâle à venir!
Peu de temps après, mon aïeule mourut. Je résolus de me mettre à
la recherche de l'être que je pourrais aimer selon ma nature;
c'est pourquoi je m'exilai en cette île; j'avais le pressentiment
d'y rencontrer mon élu. Guidon n'eut qu'à se montrer pour que mon
coeur se projetât aussitôt vers lui. Je lui reconnus, avec des
aptitudes aux arts que j'aime, des orgueils et des notions de vies
différentes de ceux de la foule domestiquée. Comment, d'ailleurs,
demeurer insensible à la muette et délicate imploration de ses
yeux? Il m'avait deviné aussi bien que je l'avais senti. Lui seul,
le premier, assouvirait mon premier besoin d'être! Si notre chair
a mal fait, la plus totale ferveur morale fut notre complice. Nos
sentiments s'accordèrent avec nos désirs!...
Mais non, la nature ne désavoue, ne répudie rien de ce qui nous
béatifie. Ce sont les religions bibliques qui veulent que la terre
nous ait enfantés pour l'abstinence et la douleur. Imposture!
L'exécrable créateur que celui qui se complairait en la torture de
ses créatures! À ce compte, le pire des sadismes serait celui d'un
prétendu Dieu d'amour! Notre supplice ferait sa volupté!...
Tu t'expliques à présent ma vie, et tu comprends pourquoi je te
parle si orgueilleusement malgré ta splendeur d'âme, ô Blandine!
Tu m'as connu autrefois quelques amis de ma caste, des gens
excellents, une élite capable de toutes les indulgences et de
toutes les compréhensions, des penseurs, des esprits d'avant-
garde, qu'aucune spéculation, fût-elle la plus osée, ne semblait
devoir effaroucher. Tu te rappelles combien ils me recherchaient.
Eh bien, souviens-toi de mes subites tristesses en leur compagnie
pourtant si cordiale; de mes éclipses prolongées, de mes
apparentes bouderies. Quelle en était la cause? Au milieu d'une
conversation enjouée, au plus fort de nos confidences et de nos
épanchements, je me demandais quel accueil me feraient ces mêmes
amis s'ils lisaient dans mon âme, s'ils se doutaient de ma
différence. Et à cette seule idée, je m'insurgeais intérieurement
contre cet opprobre qu'ils n'eussent point manqué de m'infliger,
tout supérieurs et audacieux qu'ils se prétendaient. Les plus
généreux se seraient abstenus de tout blâme, mais m'eussent évité
comme un lépreux. Combien de fois en des milieux moins cultivés,
lorsque j'entendais flétrir, avec des gestes et des sobriquets
horribles, les amants de ma sorte, ne fus-je pas sur le point
d'éclater, de proclamer ma solidarité avec les prétendus
transgresseurs et de cracher au visage de tous ces implacables
honnêtes gens!
Et mes souffrances aussi, quand on mettait la conversation sur la
galanterie et les bonnes fortunes! Forcé de rire, de me mêler à
cet assaut d'historiettes croustilleuses et même de raconter à mon
tour une gaudriole ou une prouesse libertine, je me sentais lever
le coeur et me reprochais ma lâche complaisance.
Le Berger de Feu dont tu m'entendis naguère conter la légende
refusa de se rendre en pèlerinage à Rome pour se jeter aux pieds
du pape et implorer sa miséricorde. Ce pécheur répudiait tout
arbitre entre sa conscience et la foule. Je fus plus humble. Un
jour j'écrivis à un révolutionnaire illustre, à un de ces porteurs
de torches, qui passent pour être en avance sur tout leur siècle
et qui rêvent un monde de fraternité, de bonheur et d'amour. Je le
consultai sur mon état comme s'il s'était agi de celui d'un de mes
amis. L'homme de qui j'attendais la consolation, une parole
rassurante, un signe de tolérance, me répondit par une lettre
d'anathème et d'interdit. Il criait _raca_ sur le transfuge de la
morale amoureuse, se montrant aussi implacable pour les êtres
d'exception que le pape de la légende pour le chevalier
Tannhäuser. Ah! Ah! ce pape de la révolution me voua pour la vie
au Venusberg ou mieux à l'Uranienberg!
Cette excommunication majeure qui aurait dû me désespérer me
rendit au sentiment de ma dignité individuelle, de mes devoirs
envers ma nature. J'ai puisé la force de vivre conformément à ma
conscience, à mes besoins, dans l'iniquité même qui m'était faite
par l'humanité; mais, isolé, je passai par des alternatives de
découragement et de révolte, et tu t'expliqueras à présent, ma
pauvre chérie, mes humeurs bizarres, mes prodigalités, mes excès,
mes exploits de casse-cou. Oui, je cherchais toujours l'oubli, et
plus d'une fois la mort!
-- Tu as souffert plus que moi, lui dit Blandine, comme il
s'arrêtait soulagé, avec une sorte de sérénité, le visage presque
épanoui, illuminé de franchise, -- mais du moins ne souffriras-tu
plus par ma faute!... Je me convertis à ta religion d'amour, je me
dépouille de mes derniers préjugés. Non seulement je t'excuse,
mais je t'admire et t'exalte... je consens à ce que tu voudras...
Sois tranquille, Henry, tu n'entendras plus une plainte, encore
moins un reproche...
Guidon, celui que tu chéris de corps et d'âme, sera mon ami, je
serai sa soeur. Nous quitterons ce pays, si tu veux, Henry, nous
irons vivre ailleurs, à trois, modestement mais désormais apaisés
et réconciliés...
Confondu par tant d'abnégation, le Dykgrave s'écria:
-- Oh, ne pouvoir t'aimer que comme une mère, une mère encore plus
tendre que la meilleure, ma sainte Blandine, mais seulement une
mère!...
Elle lui ferma la bouche par ce cri:
-- Ah! voilà pourquoi quelque chose m'empêcha jadis d'aller
rechercher l'autre dans sa prison!
Il y avait du triomphe, de la jubilation dans ce désespoir de
Blandine. C'était la folie sublime du sacrifice. La femme
s'élevait jusqu'à l'ange.
Elle devait monter plus haut encore, rejeter toute jalousie
charnelle.
Joignant le geste à la promesse, elle demanda à Kehlmark d'appeler
Guidon, et quand le jeune homme se fut présenté, elle lui prit les
mains, elle les mit elle-même dans celles du maître, puis elle
déposa un baiser chaste, mais secourable comme la tombe, sur le
front rougissant du disciple.
TROISIÈME PARTIE_
_LA KERMESSE DE LA SAINT-OLFGAR
I
À la suite de cette explication suprême, le Dykgrave, à qui
Blandine avait révélé une partie des manoeuvres de Landrillon,
celles dont elle n'avait pas été directement victime, mit le
domestique à la porte. Le comte préférait affronter les pires
conséquences de ce renvoi, plutôt que de continuer à respirer le
même air que ce fourbe, et Blandine, entièrement acquise aux vues
de son maître, ne redoutait plus le scandale dont le drôle l'avait
toujours menacée.
Landrillon fut stupéfait de cette exécution inattendue.
Il croyait toucher au but, les tenir tous deux, Blandine et le
comte, à sa merci? Comment osaient-ils bien le chasser?
Vrai, il n'en revenait pas.
Mais, quoique interloqué un moment, quand Kehlmark, l'ayant fait
appeler, lui signifia ce congé à brûle-pourpoint, son effronterie
reprit bientôt le dessus:
-- Ouais, monsieur le comte, gouailla-t-il, vous croyez que nos
relations vont en rester là! Que nenni! Vous n'aurez pas fini de
sitôt avec moi. On sait beaucoup de choses, car on n'a pas eu les
yeux et les oreilles en poche.
-- Canaille! fit Kehlmark en faisant baisser les yeux par un
regard intrépide et loyal au coquin qui se flattait de
l'intimider. Sortez! Je me ris de vos complots! Toutefois,
apprenez qu'à la moindre diffamation qui nous viserait, moi ou les
êtres qui me sont chers, je vous en rendrais responsable et vous
ferais traîner devant les tribunaux...
Et comme le valet contractait les lèvres pour lancer quelque
parole immonde, d'un geste Kehlmark le mit dehors, tête basse, en
lui faisant rentrer l'injure dans la gorge.
Ayant fait ses paquets, Landrillon, blême de rage, ivre de
vengeance, rejoignit Blandine, se flattant de se rabattre sur
celle-ci et de la terroriser pour deux.
-- C'est sérieux. On me déclare donc la guerre? Gare à vous! lui
dit-il.
-- Vous ferez ce que vous voudrez! répondit Blandine, désormais
aussi calme et rassurée que Kehlmark. Nous nous attendons à tout
de votre part!
-- Nous! On s'est donc remis avec le... bougre. Soyons poli! Pas
dégoûtée la petite! Nous allons le partager avec son... gamin.
Pour être poli, toujours! Ménage à trois! Tous mes compliments!...
Ces insinuations ne lui arrachèrent même pas un tressaillement.
Elle se borna à le considérer d'un air de mépris.
Cette impassibilité mit le comble à la stupéfaction du groom.
La coquine lui échappait. N'aurait-il plus aucun pouvoir sur elle?
Pour s'en assurer:
-- Il ne s'agit pas de tout cela, reprit-il. Assez plaisanté! Tu
as souscrit un pacte avec moi. On me chasse; tu me suivras.!
-- Jamais!
-- Comment dis-tu cela? Tu es à moi... As-tu raconté à ton piteux
seigneur que tu t'es poussé du plaisir avec moi? Ou bien veux-tu
que je l'en informe?
-- Il sait tout! dit-elle.
Elle mentait à dessein pour parer toute attaque de la part de
Landrillon. S'il parlait, le comte ne le croirait pas. La noble
femme voulait que Kehlmark ignorât toujours jusqu'à quel point
elle s'était sacrifiée pour son repos; elle ne voulait point
l'humilier, ou plutôt lui causer un éternel chagrin en lui
prouvant combien elle l'avait aimé.
-- Et malgré cela, il te reprend! constata Landrillon. Pouah!
Vraiment vous êtes dignes l'un de l'autre... Ainsi tu l'aimes
encore, ce décati, ce panné?...
-- Tu l'as dit. Et, si possible, plus que jamais...
-- Tu m'appartiens. Je te veux, et sur-le-champ... Ne fût-ce
qu'une dernière fois?
-- Plus jamais; je suis libre et me ris désormais de toutes tes
entreprises!
Landrillon fut tellement pris au dépourvu par cette volte-face et
maté par l'air désespérément résolu des maîtres de l'Escal-Vigor,
qu'au dehors il n'osa donner suite à sa conspiration et divulguer
ce qu'il avait vu ou, tout au moins, parler de ce qu'il
soupçonnait.
Au village, il prétendit avoir quitté l'Escal-Vigor de son propre
gré afin de s'établir, et comme, du château, on ne démentit point
cette version, cet événement inopiné ne donna point lieu à trop de
commérages.
N'osant encore rompre ouvertement en visière à son ancien maître,
il entreprit d'entamer sa popularité.
Ainsi il fit une cour assidue à Claudie, que sa luronnerie
égrillarde avait toujours amusée, et il flatta l'amour-propre du
fermier des Pèlerins. Rebuté par Blandine, il jetait son dévolu
sur la riche héritière de la ferme, mais ce caprice nouveau il le
mettrait au service de la haine inextinguible qu'il portait
désormais à la maîtresse du Dykgrave, une de ces haines qui
représentent l'aberration de l'amour. Car il s'était repris à
désirer follement la femme qui lui échappait et qui l'avait joué.
Elle le frustrait, elle le volait, elle le spoliait.
Landrillon parut aussi aux offices, aux prêches de Dom Balthus. Il
s'insinua dans les grâces de la femme du pasteur et des deux
vieilles filles, les soeurs du fermier des Pèlerins.
L'ancien valet n'osait encore agir ouvertement, mais il
déchaînerait un terrible orage contre Kehlmark, sa concubine et
leur mignon. Leur fierté, leur audace le passaient: «Vrai, ils en
ont de l'aplomb et un toupet! Concilier des moeurs pareilles avec
de la dignité! Il ne leur manque plus que de tirer gloire de leur
ignominie!»
Le gaillard ne se savait point si bon devin. Il se croyait le
droit de mépriser profondément son ancien maître. Les mille
gredineries auxquelles, troupier vendu de corps et d'âme, absolu
prostitué, il s'était livré durant son temps de bagne militaire ne
représentaient que bagatelles ne tirant pas à conséquence. De tout
temps, le vice a condamné l'amour vrai, et les Kehlmark ont été la
réhabilitation des Landrillon. La turbe préférera toujours
Barrabas à Jésus.
Pour commencer, Landrillon s'appliquerait à détacher Michel
Govaertz du châtelain de l'Escal-Vigor, à refroidir le bel
enthousiasme du père et de la fille, à chauffer la rancune de la
virago contre Blandine, puis à incriminer vaguement les rapports
de Guidon et de Kehlmark:
-- À votre place, se hasarda-t-il à dire un jour à Michel et à
Claudie, je ne laisserais pas le jeune Guidon au château. Le faux
ménage du comte et de cette chipie est un mauvais exemple pour un
jeune homme!
À leur sourire étonné, il comprit qu'il faisait fausse route et
n'insista point.
Landrillon n'aurait pu fournir la preuve des scandaleuses
imputations qu'il brûlait de formuler contre le maître de l'Escal-
Vigor. Dire qu'un instant le fourbe s'était flatté de produire
Blandine contre lui!
Prévenu, averti, le comte se tiendrait à quatre, n'aurait garde de
se livrer, de se compromettre, de tomber dans un traquenard. Il
sauvait parfaitement les apparences.
La présence de Guidon au château se justifiait sous tous les
rapports. Loin de s'en séparer, le comte venait de se l'attacher
comme secrétaire.
Un instant, Thibaut songea à suborner des témoins, à corrompre les
manouvriers de Klaarvatsch, les cinq hercules que le comte
employait aux corvées du château et qui posaient dans son atelier.
Mais ces gars simples et rudes étaient fous de leur patron et
eussent assommé l'ennemi dès le premier mot qu'il leur eût touché
de son plan. Il fallait ruser, les prendre, les gagner d'une autre
façon et peu à peu sans brusquer les choses.
Il se borna pour le quart d'heure à circonvenir ceux de
Klaarvatsch qui ne travaillaient pas à demeure au château, les
plastiques marins, les comparses des jeux athlétiques et des
tournois décoratifs, les personnages des sortes de «masques» et
tableaux vivants composés par le Dykgrave.
Landrillon les indisposa graduellement contre les cinq privilégiés
et surtout contre le petit favori, les grands rôles de ces
mascarades, comme les appelait le valet, d'ailleurs rigoureusement
exclu, pour cause de trivialité, de ces intermèdes esthétiques.
Les figurants finissaient par convenir avec Landrillon que
l'ascendant de Guidon Govaertz, ce petit morveux encore imberbe,
sur le Dykgrave était par trop considérable. Indisposés contre le
page, ils ne tarderaient point, calculait ce machiavel du fumier,
à voir de moins bon oeil, le châtelain.
D'autre part, l'ancien domestique, qui avait ouvert une sorte de
tourne-bride entre le parc de l'Escal-Vigor et le village de
Zoudbertinge, attirait l'attention ombrageuse des notables sur le
trop d'intérêt témoigné par Henry aux va-nu-pieds de Klaarvatsch,
au rebut de l'île smaragdine.
Landrillon voyait souvent Balthus Bomberg à présent. Il se bornait
à l'entretenir du faux ménage de Blandine et du comte, mais sans
lui faire entrevoir encore une irrégularité morale autrement
choquante, énorme.
Le dominé, qui se cassait la tête pour renverser et perdre le
Dykgrave, ne se fût jamais arrêté, même en imagination, à une arme
si maléfique que celle dont Landrillon comptait se servir. Ah la
terrible explosion! Si cette mine-là éclatait un jour, les pires
chenapans devraient lâcher l'indigne favori! Pas un homme honnête
dans l'île ne tendrait encore la main au réprouvé.
-- Comment faire, mon cher monsieur Landrillon, demandait, en
attendant, le curé à son nouvel allié, pour exorciser, pour
retourner ces fanatiques, pour les détacher de cet ensorceleur, de
ce corrupteur?...
-- Oui, oui, corrupteur n'est pas trop dur! l'interrompait
Landrillon, avec un rire en dedans qui eût donné à supposer bien
des choses à un autre qu'à ce pasteur rigoriste mais borné.
-- Notez, protestait celui-ci, que je n'en veux pas à ce mauvais
noble, mais que je suis uniquement entraîné par mon zèle pour la
religion, les bonnes moeurs et la cause du bien!...
-- Pour bien faire, mon révérend Monsieur, reprenait Landrillon,
avec sa mine chafouine, il nous faudrait découvrir chez le comte
de Kehlmark une transgression qui heurterait un préjugé terrible
et en quelque sorte indéracinable dans notre ordre social et
chrétien; vous comprenez ce que je veux dire, une abomination qui
crierait non seulement vengeance au ciel, mais aux pécheurs les
moins timorés...
-- Oui, mais qui nous fournira la preuve d'un forfait de ce genre!
soupirait Bomberg.
-- Patience, mon révérend Monsieur, patience! nasillait
cauteleusement le mauvais domestique.
Bomberg tenait ses supérieurs ecclésiastiques au courant de la
tournure plus favorable que prenaient leurs affaires.
Continuellement entreprise par Landrillon, Claudie commençait à
s'impatienter des lenteurs et des temporisations du comte de
Kehlmark. Ce qui contribuait à l'irriter, c'est que dans le pays
les prétendants évincés ne se gênaient point pour se moquer d'elle
et même la chansonner dans les cabarets. Landrillon lui faisait
accroire que Blandine tenait encore le Dykgrave. Aussi la pataude
en voulait-elle de plus en plus à l'intendante, à cette
pimpesouée. Tout aussi réservé qu'avec Bomberg, Landrillon n'avait
garde de mettre déjà la véhémente paysanne sur la véritable piste.
«Ah nous en verrons de drôles le jour où la Claudie saura toute la
vérité! Y en aura-t-il de la casse!» songeait le trigaud en se
frottant les mains et en riant sous cape.
Il jubilait à l'avance, savourait, recuisait sa vengeance,
aiguisait voluptueusement l'arme décisive, la repassant sur la
pierre, ne voulant frapper qu'à coup sûr et en toute sécurité pour
lui.
Claudie, pourtant, ne renonçait point à son grand projet. Elle
conquerrait Kehlmark sur sa pâle rivale.
La voyant toujours si férue du Dykgrave, Landrillon, à qui sa
haine vigilante tenait lieu de vertu divinatoire, commença par lui
révéler la gêne financière du comte, puis il prédit la déconfiture
du grand seigneur et même son prochain départ.
Contre l'attente du valet, Claudie, assez surprise, ne s'en montra
pourtant que plus portée pour le gentilhomme ruiné. Elle se
réjouit presque de cette débâcle, car elle se flattait de prendre
le comte sinon par l'amour, du moins par l'argent. À partir de ce
moment, elle caressa même un petit projet, infaillible à son sens,
dont elle ne souffla mot à personne.
Si Kehlmark était ruiné ou à peu près, Claudie se trouvait assez
riche pour deux. Puis, restaient toujours le titre de comtesse, le
prestige attaché à l'Escal-Vigor! Les Govaertz se sentaient de
taille à pouvoir redorer le blason des Kehlmark.
En attendant, Claudie entrait en apparence dans le mouvement de
désapprobation entretenu et attisé par Landrillon contre le
Dykgrave, et semblait même encourager ostensiblement les
poursuites du larbin.
Dans la paroisse, les lurons ne se gênèrent point pour dire que,
dépitée de ne pouvoir décrocher la couronne comtale, elle s'était
rabattue sur la livrée.
Il entrait dans la tactique personnelle de Claudie, d'isoler
complètement le Dykgrave, de lui mettre tout Smaragdis à dos;
puis, lorsqu'il serait réduit à quia, elle lui apparaîtrait comme
une providence. Elle brouillerait même Kehlmark avec le
bourgmestre, et lui reprendrait le jeune Guidon.
Déjà Kehlmark avait donné sa démission de Dykgrave; il renonçait
aussi aux présidences des confréries et des sociétés d'agrément;
il se désintéressait de la vie collective. Plus de largesses, plus
de fêtes. Il n'en fallut pas plus pour lui faire perdre les deux
tiers de sa popularité.
Claudie s'était réconciliée avec les deux soeurs de son père, à
l'insu de celui-ci. Autorisées, instiguées par leur nièce, elles
forcèrent leur frère à mettre les pouces: «Tu rompras avec le
maître de l'Escal-Vigor, ou tu nous feras déshériter ta chère
Claudie!»
Govaertz se serait peut-être rebiffé, mais il n'avait pas le droit
de compromettre l'avenir de ses enfants. Claudie vint à la
rescousse et déclara ne plus vouloir devenir comtesse. En outre,
elle attaqua son père par la vanité. Depuis que le comte était
revenu au pays, lui, Michel Govaertz, ne comptait plus pour rien.
Il n'était plus bourgmestre que de nom.
Govaertz finit par se jeter dans les bras du dominé.
Ce fut un événement lorsque le père et la fille rentrèrent à
l'église.
Le pasteur tonna avec plus de virulence que jamais contre le
châtelain et sa concubine. Durant l'office, Claudie contemplait,
avec une curiosité avide, les fresques représentant le martyre de
saint Olfgar.
En se rapatriant avec Bomberg, le bourgmestre se brouillait
infailliblement avec Kehlmark. Govaertz, toujours conseillé par sa
fille, accentua cette rupture, en rappelant le jeune Guidon. Mais,
sur ces entrefaites, celui-ci avait atteint sa majorité, et il fit
à son père, l'accueil qu'il avait fait autrefois à la démarche du
dominé.
Cette insubordination du gamin surprit Claudie, mais sans lui
donner autrement à réfléchir.
Quant aux hôtes de l'Escal-Vigor, ils ne vivaient plus que pour
eux-mêmes. Depuis le renvoi de Landrillon, Kehlmark avait cessé
ses visites aux Pèlerins. C'est ce qui avait même déterminé
Claudie à lui faire la guerre.
Kehlmark, de nouveau transfiguré, avait repris tout son courage et
sa belle philosophie.
Durant la période de ses déchirantes explications avec Blandine,
il était retombé dans ses humeurs sombres; à présent il s'était
reconquis, il répudiait ses dernières attaches chrétiennes; il se
croyait, mieux qu'un révolté, un apôtre; c'est lui qui prendrait
l'offensive et qui jugerait ses juges.
En attendant l'occasion d'entrer en scène, il s'armait de
lectures, compilait des documents, réunissait dans l'histoire et
la littérature des exemples illustres et apologétiques.
Certes, le médecin consulté autrefois par Mme de Kehlmark, ne
supposait point à quel genre d'apostolat se serait livré celui
dont il prévoyait le génie et l'exceptionnelle destinée...
À quel moment Landrillon s'avisa-t-il de faire part secrètement à
Bomberg, et seulement à celui-ci, des présomptions majeures à
établir contre la conduite du comte? Probablement le jour où
Claudie lui donna à entendre qu'elle en tenait encore profondément
pour Kehlmark.
Au premier mot que le dominé apprit de l'aberration passionnelle
de son ennemi, il feignit une sorte de douleur scandalisée et de
commisération professionnelle. Au fond il exultait! Mais comment
exploiter ce bienheureux opprobre contre le comte? Il n'y avait
pas de preuves. Et en eût-on tenu, qu'il eût fallu se résoudre à
publier la honte du jeune Govaertz! Les deux alliés convinrent
d'attendre encore une occasion opportune. Qui sait peut-être,
parviendrait-on à retourner un jour le petit dévoyé contre son
exécrable naufrageur?
En attendant, la popularité du Dykgrave continuant à baisser,
Landrillon se remettrait à «travailler», avec quelque espoir de
succès, ces rôdeurs de Klaarvatsch dont le comte avait fait si
longtemps son entourage de prédilection et dont les plus rogues
demeuraient encore à son service.
-- Comment n'ai-je pas deviné tout cela, plus tôt! songea Bomberg
après le départ du délateur, en se frappant la tête. Triple buse
que je suis! Mais tout aurait dû m'avertir, me donner l'intuition
de ces horreurs! Les parents de ce libertin ne s'étaient-ils pas
aimés à un excès qui crie vengeance au ciel! Ne vivant que pour
eux-mêmes, pour eux deux; limitant la raison d'être de l'univers à
leur exclusive dualité corporelle et morale, dans leur monstrueux
égoïsme ils n'avaient même pas voulu avoir d'enfants, tant ils
craignaient de se distraire l'un de l'autre!
Le dominé avait été renseigné sur cette particularité par son
prédécesseur. Henry n'était même né que par hasard, après
plusieurs années de ce mariage dénaturé.
D'ailleurs, à l'époque déjà lointaine où Henry de Kehlmark se
bourrelait la conscience à cause de son inversion, ayant appris
par son aïeule à quel excès ses parents s'étaient adorés, il
attribuait cette anomalie au regret impie que les siens durent
éprouver lors de sa conception.
Sans doute s'en étaient-ils voulu d'avoir mis au monde un être qui
s'introduirait en tiers dans leur tendresse. Le jeune comte
|