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méchancetés et rudesses... Tu es mon maître et mon amour. Fais de
moi ce que tu veux... Tes lèvres!...
V
Quelques jours après cette alerte dans les jardins, Blandine se
présenta à Kehlmark en train d'écrire, seul dans son atelier.
Longtemps elle avait hésité avant de se résoudre à une démarche
qu'elle croyait indispensable, mais dont elle ne se dissimulait
point la gravité.
Toutefois, quoiqu'elle souffrît mille morts, elle ne songeait qu'à
mettre Kehlmark sur ses gardes, qu'à le prémunir contre les
conséquences de sa trop exclusive entente avec ce méchant petit
vagabond. Elle se refusait encore à en croire ses oreilles sur
l'excès même de cette passion; elle s'obstinait à n'y voir qu'une
toquade un peu inconsidérée, surtout qu'elle connaissait
l'exaltation du Dykgrave, la curiosité, l'emportement, la fougue
qu'il mettait dans toutes ses entreprises, dans ses moindres
actions, lui l'impulsif par excellence.
Lorsqu'elle entra, sa pâleur et son visage décomposé surprirent le
comte de Kehlmark.
Aussitôt qu'il l'eut fait asseoir et se fut informé de l'objet de
sa visite, elle commença résolument, sans précautions oratoires,
mais la gorge nouée:
-- J'ai cru de mon devoir de vous avertir, monsieur le comte,
qu'on commence à s'occuper dans la contrée de la présence
continuelle du fils Govaertz, ici, à l'Escal-Vigor. Passe encore
qu'il vienne au château, mais je crains, Henry, que vous
n'affichiez vraiment une prédilection outrée pour ce petit rustre
devant ses pareils, au dehors...
-- Blandine! fit Kehlmark repoussant ses papiers, jetant sa plume
et se mettant debout, confondu par l'audace de ce préambule.
-- Oh pardonnez-moi, monsieur Henry, reprit-elle, je sais bien que
vos actes ne les regardent pas. Mais c'est égal, les gens sont si
bavards! Voir toujours ce jeune paysan accroché à vos talons, fait
travailler les imaginations et les médisances...
-- Voilà bien de quoi m'inquiéter! se récria le comte avec un rire
forcé. Que voulez-vous que cela me fasse? En vérité, Blandine,
vous m'étonnez en vous préoccupant des clabauderies du vulgaire...
C'est vraiment témoigner beaucoup de condescendance à l'égard de
misérables envieux...
-- Tout de même, monsieur Henry, poursuivit-elle avec un peu moins
d'assurance, je vous avouerai bien humblement que je tiens
l'étonnement des villageois pour assez fondé. Franchement, malgré
ses qualités, ce petit Guidon n'est pas une société pour vous...
Convenez-en!... Vous ne voyez plus que lui, ou vous courez la
prétentaine avec ces vagabonds de Klaarvatsch, à l'autre bout de
l'île... De vos anciens amis, personne n'est plus invité à
l'Escal-Vigor... Tout cela n'est pas naturel et prête à bien des
commérages... D'autres que des patauds malveillants et ombrageux
auraient le droit de s'en étonner...
-- Blandine! interrompit le Dykgrave, d'un ton glacial et hautain.
Depuis quand vous avisez-vous de contrôler mes actes, et
d'intervenir dans mes fréquentations?
-- Oh! ne vous fâchez pas, monsieur Henry, fit-elle, toute
meurtrie par ce ton dur et ce regard de proscription; je ne suis,
je le sais, que votre humble servante, mais je vous aime toujours,
poursuivait-elle en pleurant, je vous suis toute dévouée. Je ne
voudrais vous contrarier en rien... mais votre réputation, votre
nom illustre, me sont plus chers et sacrés que ma propre
conscience... C'est mon grand amour seul qui me dicte mes paroles.
Ah Henry, si vous saviez!...
Et les sanglots l'empêchèrent de continuer.
-- Blandine, dit avec plus de douceur le Dykgrave, compatissant à
cette douleur, que vous prend-il? Encore une fois, je ne vous
comprends point... Expliquez-vous, enfin...
-- Eh bien, monsieur le comte, non seulement les gens du village
se moquent de votre étrange affection pour ce petit pâtre, mais
d'aucuns vont jusqu'à prétendre que vous le détournez de ses
devoirs envers les siens... Et que n'invente-t-on encore! Bref,
tout le monde voit d'un mauvais oeil que vous choyiez ainsi un
misérable petit vacher...
-- Et vous-même, n'avez-vous point gardé les vaches! Que vous
voilà fière! dit cruellement le Dykgrave.
-- Je suis fière de vous appartenir, monsieur le comte; puis, la
comtesse...
Blandine hésita.
-- Ma grand'mère? interrogea le comte.
-- Votre sainte aïeule, ma protectrice, m'a élevée jusqu'à vous,
mais elle m'apprit surtout à vous aimer! ajouta-t-elle avec une
déchirante flexion de voix qui fit se contracter le coeur de
Kehlmark.
-- Eh oui, je le sais bien, ma pauvre Blandine! moi aussi, je
t'affectionne et je me fie complètement à toi!... C'est pourquoi
je suis étonné de te voir pactiser avec les envieux et les
malveillants...
Je n'ai rien à me reprocher sache-le bien. La protection que mon
aïeule t'accorda, j'en fais profiter aujourd'hui ce jeune paysan.
Et c'est toi qui viendras à présent incriminer le bien que je veux
à cet enfant méconnu et déshérité? Ah Blandine, je ne te reconnais
plus... Guidon est un garçon admirablement doué, d'une nature
exceptionnelle... Il m'intéressa dès le jour où je le vis pour la
première fois...
-- Ce soir maudit de la sérénade!
Le comte fit semblant de n'avoir pas entendu cette parole amère et
poursuivit:
-- Je me suis plu à l'élever, à l'instruire, à en faire le fils de
ma pensée, à partager tout mon savoir avec lui. Qu'y a-t-il de
répréhensible à cela? Je l'aime...
-- Vous l'aimez trop!
-- Je l'aime comme il me plaît de l'aimer...
-- Oh Henry! des frères jumeaux ne tiennent pas l'un à l'autre,
comme vous semblez chérir cet obscur petit pâtre... Non, écoutez-
moi, ne vous fâchez pas de ce que je vais vous dire; mais je ne
crois pas que vous ayez jamais aimé une femme autant que ce
méchant galopin... Tenez, vous saurez tout... L'autre soir, je
m'étais glissée dans les taillis derrière le banc où vous étiez
assis tous deux. J'ouïs les brûlantes et terribles choses que vous
lui débitiez d'une voix... ah d'une voix qui m'eût arraché les
entrailles!... J'étais encore là, quand vous l'avez embrassé
longuement sur la bouche et quand, après vous être traîné à ses
genoux, il s'est pâmé frileusement sur votre coeur...
-- Ah, fit rageusement Kehlmark, vous êtes descendue si bas,
Blandine!... De l'espionnage! Toutes mes félicitations!
Et, craignant de s'abandonner à sa colère, après l'avoir accablée
d'un regard hostile il s'apprêtait à quitter la chambre.
Mais elle se cramponnait à ses genoux et lui prenait les mains:
-- Pardonnez-moi, Henry; mais je n'en pouvais plus; je voulais
savoir!... D'abord je refusai d'en croire mes yeux et mes
oreilles... Oh, pitié!... Pitié pour vous, monsieur le comte! Vous
avez des ennemis. Le dominé Bomberg vous guette et brûle de vous
perdre! N'attendez pas qu'une imprudence lui donne l'éveil. Cessez
de vous compromettre. D'autres que moi auraient pu vous épier
l'autre soir. Répudiez cet enfant de malheur; renvoyez-le à sa
bouse et à son étable! Il en est temps encore... Craignez le
scandale. Débarrassez-vous de ce polisson avant qu'on ait raconté
tout haut ce que beaucoup, sans doute, commencent à penser et à
murmurer tout bas...
-- Jamais! s'écria Kehlmark avec une énergie presque sauvage.
Jamais, entendez-vous?
Encore une fois, je n'ai rien fait de mal, au contraire je ne veux
que le bien de cet enfant. Aussi, rien ne me détachera de lui!
-- Eh bien, alors, c'est moi qui partirai, dit-elle en se
relevant. Si ce funeste petit pastoureau remet encore le pied à
l'Escal-Vigor, je vous quitte!
-- À votre aise! Je ne vous retiens pas!
-- Oh Henry, supplia-t-elle encore, se peut-il? Vous n'aurez donc
plus la moindre bonté pour moi! Il me chasse! Oh Dieu!
-- Non je ne vous chasse pas, mais je n'entends point qu'on me
mette le marché à la main. Si ceux qui prétendent m'aimer ne
consentent point à faire bon ménage et se jalousent entre eux, je
me sépare de celle qui a proféré des menaces et conspiré
envieusement contre un autre être qui m'est cher. Voilà tout. J'ai
vécu et je vivrai toujours libre de mes sympathies et de mes
inclinations! D'ailleurs, continua-t-il en la prenant par la main
et en la regardant avec une indicible expression d'orgueil et de
défi, rappelez-vous que je vous ai prévenue avant de m'exiler ici.
Je voulais me séparer de vous. Avez-vous oublié votre promesse:
«Je ne serai plus que votre fidèle intendante et ne vous
importunerai en rien.» Je cédai à vos supplications, mais non sans
prévoir que vous vous repentiriez de ne pas m'avoir abandonné à
mon destin... Ce qui arrive me donne raison. Cette expérience
suffit, je crois... Allons, sans rancune, Blandine, cette fois le
moment est venu de nous quitter pour jamais...
Que lut-elle de si poignant, de si critique dans le regard du
Dykgrave?
-- Non, non, je ne veux pas, s'écria-t-elle. Je réitère ma
promesse d'autrefois. Tu verras, Henry. Je tiendrai parole... Oh!
ne m'arrache pas tout à fait de ta présence et de ton coeur!
-- Soit! consentit Kehlmark, essayons encore, mais tu t'accorderas
avec Guidon Govaertz. C'est l'être que je chéris le plus au monde;
il m'est indispensable comme l'air que je respire; lui seul m'a
réconcilié avec la vie... Et surtout jamais une allusion devant
lui à ce qui vient de se passer entre nous. Garde-toi de témoigner
la moindre rancune, de faire le plus minime reproche à cet enfant.
S'il lui arrivait malheur, si je le perdais, s'il m'était ravi
d'une façon ou l'autre, ce serait le suicide pour moi. M'as-tu
compris?
Elle inclina la tête en signe de soumission, décidée à endurer les
pires tortures, mais de ses mains, et sous ses yeux.
VI
En apparence, les conditions de la vie à l'Escal-Vigor, les
rapports entre Kehlmark, Blandine, le jeune Govaertz et Landrillon
ne subirent aucune modification.
Le valet, ignorant l'explication que Blandine avait eue avec le
comte, la croyait tout acquise à ses projets et ne cessait de
présenter sous un jour scabreux les rapports entre le Dykgrave et
son protégé. Elle était forcée d'entendre ses odieuses
plaisanteries et devait pousser la dissimulation jusqu'à faire
chorus avec le misérable. De plus, Landrillon la pressait de se
donner à lui. Devant les refus de Blandine, il s'impatientait:
«Allons, sois gentille, disait-il, et je m'engage à ne point
troubler son idylle avec le jeune Govaertz, sinon je ne réponds
plus de rien!»
Blandine s'efforçait de l'amuser, de gagner du temps. Elle alla
même jusqu'à lui promettre le mariage à condition qu'il se
tairait. «Je tiens le marché, acceptait-il, mais il faut que tu
paies comptant! -- Bah! Rien ne presse, objectait Blandine,
demeurons encore quelque temps ici pour arrondir notre magot!»
Cette femme honnête, s'il en fut, se fit donc passer pour une
coquine aux yeux de ce drôle, qui ne l'en admira que davantage,
n'ayant jamais rencontré hypocrisie et dissimulation pareilles.
Cette duplicité le ravit non sans l'effrayer un peu. La gaillarde
ne serait-elle pas trop rouée pour lui? Par malheur pour Blandine,
il en devenait de plus en plus charnellement amoureux. Il aurait
tant voulu prendre un pain sur la fournée! disait-il. Blandine ne
se défendait plus qu'à moitié, elle éludait la consommation du
sacrifice, mais ne pourrait plus longtemps s'y soustraire.
Landrillon redoublait de privautés.
À la vérité, jamais Blandine n'avait tant aimé Henry de Kehlmark.
Aussi qu'on se représente son martyre: d'une part, exposée aux
entreprises d'un homme exécré, forcée de flatter sa rancune contre
le Dykgrave; d'autre part, obligée d'assister à l'intimité, à la
communion étroite de Kehlmark et du jeune Govaertz.
Atroces tiraillements! Certains jours, la nature et l'instinct
reprenaient leurs droits. Elle était sur le point de dénoncer le
domestique à son maître, mais Landrillon, chassé, se fût vengé de
Kehlmark en révélant ce qu'il appelait ses turpitudes. D'autres
fois, Blandine à bout de forces, placée dans cette crispante
alternative de se livrer à Landrillon ou de perdre Kehlmark, était
résolue à fuir, à abandonner la partie; elle aspirait même à la
mort, songeait à se jeter dans la mer; mais son amour pour le
comte l'empêchait de mettre ce projet à exécution. Elle ne pouvait
l'abandonner aux embûches de ses ennemis; elle tenait à le
protéger, à lui servir d'égide contre lui-même.
Comme elle devait se faire une violence terrible pour ne pas
montrer trop de froideur au jeune Govaertz, elle évitait de se
trouver sur son passage et s'abstenait autant que possible de
venir à table. Elle mettait ces éclipses sur le compte de la
migraine.
-- Qu'a donc madame Blandine? demandait le petit Guidon à son ami.
Je lui trouve si étrange mine...
-- Une légère indisposition, un rien. Cela passera. Ne t'inquiète
pas.
Souvent la pauvre femme allait et venait dans la maison comme une
agitée, battant les portes, dérangeant les meubles à grand fracas,
avec des envies de briser quelque chose, de crier son intolérable
souffrance, mais si elle se croisait alors avec Kehlmark, celui-ci
la matait, la domptait d'un regard.
Un jour que Landrillon l'avait particulièrement énervée, en la
menaçant de ne plus épargner Kehlmark si elle ne se donnait à lui,
elle se déroba encore à cette odieuse extrémité, et la tête un peu
partie, fit une brusque intrusion dans l'atelier où le comte se
trouvait avec son disciple. Ce fut plus fort qu'elle. Elle ne put
s'empêcher de lancer au petit paysan un regard de réprobation. Les
deux amis étaient en train de lire. Aucun des trois ne dit un mot.
Mais jamais silence ne fut plus chargé de menace. Elle sortit
aussitôt, alarmée des suites de cette incartade.
-- Blandine, vous oubliez nos conventions! lui dit Kehlmark, la
première fois qu'il se trouva seul avec elle.
-- Pardonnez-moi, Henry, je n'en puis plus. J'ai trop présumé de
mes forces. Vous n'aimez plus que lui. Le reste du monde a cessé
d'exister pour vous. C'est à peine si vous m'accordez encore un
regard ou une parole...
-- Eh bien, oui, dit-il avec résolution, avec une certaine
solennité, mais avec ce courage du stoïque qui exposait le poing
aux flammes d'un brasier -- oui, je l'aime par-dessus toute chose.
En dehors de lui, je ne vois plus de salut pour moi...
-- Aime une autre femme; oui, si tu es fatigué de moi, prends
cette Claudie qui te convoite de toute l'effervescence de sa
chair, mais...
-- Quand je te jure que cet enfant me suffit...
-- Oh, ce n'est pas possible!
-- Je n'aime, je n'aimerai plus que lui!
Kehlmark savait qu'il portait un coup terrible à sa compagne, mais
lui-même était excédé; l'arme dont il la frappait, il la
retournait dans sa propre blessure; il avait passé, faut-il
croire, par de telles tortures, qu'il se trouvait dans la
situation du damné, avide de faire partager son supplice.
-- Ah, reprit-il, tu veux me séparer de cet enfant! Tant pis pour
toi! Tu vas voir comme je me détacherai de lui. Et pour commencer,
voici ma réponse à tes sommations. Désormais, Guidon ne me
quittera plus. Il logera au château...
-- Prenez garde... Je souffre tellement que je pourrais vous faire
du mal sans le vouloir. Il y a des moments où je me sens devenir
folle, où je ne réponds plus de moi!
-- Et moi donc! ricana le Dykgrave. Je suis à bout de patience. Tu
l'as voulu, tu m'as forcé d'en venir à ces extrémités. Je
t'épargnais, je me bornais à souffrir seul; pour ne pas
t'affliger, je te cachais ma plaie, mon secret. Malheureuse
Blandine, je te ménageais, persuadé que toi-même tu te refuserais
à me comprendre et que tu me renierais... Tu as voulu savoir, tu
sauras tout. Sois tranquille, je ne te cèlerai plus rien. Vois, je
ne te prie même plus de partir. Désormais, inutile de me
moucharder. Ta jalousie ne te trompait point: c'est bien d'amour,
d'amour le plus absolu que j'aime le petit Guidon... Je l'adore.
Elle jeta un cri d'horreur. L'amante et la chrétienne étaient
atteintes également.
-- Oh Henry pitié! tu mens, tu n'as pu te dégrader...
-- Me dégrader! Je m'enorgueillis au contraire.
Il y eut entre eux des scènes de plus en plus violentes. Blandine
cédait, se soumettait, partagée entre une épouvante et une
compassion infinies, qui réunies devenaient une des formes les
plus corrosives de l'amour.
À présent, Guidon dormait au château. Blandine l'évitait, mais
elle se montrait parfois à Kehlmark, et telle était l'expression
de son visage qu'à sa vue le comte éclatait en objurgations:
-- Prenez garde, Blandine! lui disait-il un autre jour, vous jouez
un jeu dangereux. Sans vous aimer d'amour, je vous avais voué une
sorte de culte fondé sur une profonde reconnaissance. Je vous
vénérais comme je n'ai plus vénéré de femme depuis mon aïeule.
Mais je finirai par vous exécrer. En vous plaçant toujours comme
un obstacle en travers de mes postulations, vous me deviendrez
aussi odieuse qu'un bourreau qui s'aviserait de vouloir me priver
de sommeil et de nourriture! Ah, vous faites là de jolie et bien
charitable besogne, la sainte, l'honnête, l'angélique femme!
Avec tes mines et tes muets reproches, ta figure d'une Notre-Dame
des sept Douleurs, si je meurs fou tu pourras te vanter d'avoir
été la principale éteigneuse de mon intelligence...
Voilà près d'un an que tu m'espionnes, que tu me contraries, que
tu m'obsèdes et que tu me brûles le coeur à petit feu, sous
prétexte de m'aimer...
-- Pourquoi m'avez-vous séduite? lui demanda-t-elle.
-- Te séduire? Tu n'étais pas vierge! eut-il la méchanceté de lui
répondre.
-- Fi, monsieur! En me parlant ainsi, vous êtes plus brutal que le
pauvre hère qui abusa de moi. Vous êtes plus coupable que lui, car
vous m'avez possédée sans joie et sans bonté!
-- Oh pourquoi?
-- Je voulais me changer, me vaincre, avoir raison de mes
répugnances invétérées... Tu es même la seule femme que j'aie
possédée; la seule qui ait presque parlé à ma chair.
VII
À la suite de ces scènes, Kehlmark s'irritait souvent contre lui-
même. «Jamais on ne m'aimera de coeur comme cette femme» se
disait-il en se raisonnant. Et il se rappelait leur première
intimité chez l'aïeule. Toujours il avait été son oracle, son
dieu. Elle le servait auprès de la douairière, palliait ses
fredaines, lui obtenait l'argent dont il avait besoin. Où
rencontrer fidélité et dévouement pareils? N'allait-elle point à
présent jusqu'à tolérer sa passion pour le jeune Govaertz?
Puis, au plus fort de ses bonnes dispositions, se produisait un
revirement. Sur un mot, sur une intonation de voix, sur un regard,
sur ce qu'il croyait lire de sévère et de scandalisé dans la
physionomie de Blandine, il se reprenait à douter d'elle, même à
la détester, ne voyant dans son dévouement qu'une curiosité
inquisitoriale et malsaine, qu'un raffinement de vengeance et de
mépris. Elle s'ingéniait, s'imaginait-il, à le confondre, à
l'accabler par son abnégation. Cet ange ne lui représentait qu'une
tortionnaire subtile.
Et à la première occasion, le malheureux se répandait contre elle
en invectives de plus en plus atroces.
À cette période, la beauté de Blandine reflétait l'évangélisme
surhumain de ses sentiments; cette beauté confinait même à la
majesté de la mort. Mais un repos, un apaisement bien autrement
absolu que celui du tombeau allait se faire en son coeur.
Harcelée par Landrillon, elle avait fini par se donner à lui. Elle
avait offert sa pauvre chair en holocauste pour sauver l'âme de
celui qu'elle croyait sacrilège et criminel; chrétienne, sans
doute pria-t-elle pour lui afin de l'arracher à la damnation,
s'éleva-t-elle de tout son coeur vers l'ingrat au moment même où
elle s'immolait entre les bras de l'odieux «chanteur».
Le sacrifice se renouvela après chaque exigence du drôle. Blandine
respirait. Landrillon n'entreprendrait rien contre la réputation
du comte. Elle comptait aussi sur un miracle. Kehlmark reviendrait
de son erreur. Le ciel exaucerait le voeu de la sainte.
Des semaines s'écoulèrent. «Voilà longtemps que nous prenons du
plaisir, ma fille, dit Landrillon, mais il ne s'agit pas seulement
de la bagatelle; il nous faut songer aux affaires sérieuses. Et
pour commencer, nous allons nous marier.
-- Bah! Est-ce bien nécessaire? fit-elle avec un rire forcé.
-- Cette question! Si c'est nécessaire? Te voilà ma maîtresse et
tu refuserais d'être ma femme!
-- À quoi bon, puisque tu m'as eue...
-- Comment, à quoi bon? Je tiens à devenir ton époux. Ah çà,
qu'espères-tu encore en restant ici?
-- Rien!
-- Alors, quoi! décampons. Assez de grappillages. C'est le moment
de réunir nos petites économies en passant devant le notaire, puis
devant le curé. Et bonsoir, Monsieur le comte de Kehlmark.
-- Jamais! fit-elle avec une énergie farouche, songeant aux deux
autres, le regard fixe, loin de son interlocuteur.
-- Ah çà! qu'est-ce qui te prend? Et notre pacte, qu'en fais-tu?
Je te veux pour légitime. Tu as des sous. Il me les faut. Ou
préfères-tu que je dévoile à Balthus Bomberg et à Claudie Govaertz
les chastes mystères de l'Escal-Vigor?
-- Tu n'en feras rien, Landrillon.
-- C'est ce que nous verrons!
-- Une proposition, dit-elle, je te donnerai l'argent; je te
donnerai tout ce que je possède, mais laisse-moi vivre ici et
cherche une autre femme.
-- L'aimerais-tu donc encore, ton bougre? s'exclama le drôle. Tant
pis. Il faut te résoudre à le quitter et à devenir madame
Landrillon. Pas de bêtises. Tu as deux mois pour réfléchir et
marcher...
Abandonner l'Escal-Vigor! Ne plus voir Kehlmark!
La fatalité voulut qu'au comble de l'angoisse, la malheureuse
rencontrât Henry de Kehlmark et que celui-ci, provoqué par son
visage bouleversé, la prît de nouveau à partie:
-- Bon, encore ta figure macabre! C'est entendu. Je suis le plus
monstrueux des hommes! Mais alors, Blandine, n'es-tu pas toi-même
un monstre de t'attacher à un être tel que moi!
Et qui sait, ricana le malheureux avec un sardonisme de supplicié,
si ce n'est pas mon exception, ma prétendue anomalie qui flatte
tes imaginations! Qui me garantira que dans ton dévouement n'entre
pas un peu de perversion génésique, comme disent les savantasses;
un peu de cette volupté de souffrance qu'ils ont appelée de ce
joli nom: masochisme! Dans ce cas, ta belle abnégation ne
représenterait que folie et maladie pour les uns, que crime et
turpitude pour les autres! Ô la vertu! Ô la santé! Où êtes-vous?
Jamais encore il ne l'avait entreprise avec un pareil acharnement.
-- Hélas! songeait-elle, dire que c'est moi qui le désespère
ainsi! Moi qui ne sais plus quoi donner pour lui; moi qui ai
consenti, pour acheter son repos, à vivre, et de quelle vie,
Seigneur!
-- Henry, mon Henry, le supplia-t-elle, tais-toi, mon Dieu, tais-
toi! Dis, que veux-tu que je fasse? Je ne suis que ta servante,
ton esclave. Qu'as-tu encore à me reprocher?
-- Ton mépris, tes grimaces, tes airs de sainte Pars, quitte-moi.
Abandonne ce pestiféré. Je ne veux plus de ton insultante
compassion... Ah, tu es mon remords, mon vivant reproche! Quoi que
tu fasses, tu es un miroir dans lequel je me vois constamment
attaché au pilori, sous le fer rouge du bourreau...
Et il la saisissait par les poignets au risque de les lui
meurtrir; il lui criait dans le visage:
-- Ô femme normale, modèle, irréprochable, je te hais, entends-tu
bien, je te hais!
Va, j'en ai assez. Toute extrémité plutôt que cet enfer. Livre-
moi, madame Judas. Ameute nos vertueux voisins et l'île entière.
Cours chez le dominé. Dis-leur qui je suis! Ah! Eh bien, cela
m'est égal...
Ce perpétuel mensonge, cette dissimulation de tous les instants
m'étouffe et me pèse. Tout est préférable à ce supplice. Si tu ne
parles pas, je parlerai, moi! Je leur dirai tout!... Ah, je te
parais infâme; mais alors toi, Blandine, tu es bien plus infâme
que moi d'avoir vécu aux crochets de celui que tu méprises; de
t'être fait nourrir, entretenir par ce réprouvé, d'avoir toléré si
longtemps ses vices parce qu'il te payait largement!...
-- Henry, mon bien-aimé! Vraiment, tu crois cela. Oh comme tu t'en
voudrais, comme tu te ferais horreur si tu savais la vérité!
Ah oui, qu'il était injuste. L'injustice dont lui-même se croyait
victime, le rendait frénétique et aveugle, cruel comme la
fatalité.
Il assimilait à la foule, à la masse malveillante et conforme,
cette femme admirable, cette amante magnanime, parfois maladroite
ou impuissante, présumant trop de ses forces pourtant héroïques,
poussée, elle aussi, à bout, mais repuisant dans son amour un
nouveau pouvoir d'exalter, de plus en plus, ce dieu qui l'exilait
de son ciel.
-- Oui, je crois cela, vraiment! insista le malheureux égaré. Tu
m'épargnes, tu me ménages parce que tu mènes ici une existence de
châtelaine et parce que tu te crois indispensable à ce prodigue, à
ce gaspilleur qui n'a jamais su compter. Tu te figures que je ne
puis me passer de toi. Tu t'imposes. Va-t'en. Laisse-moi me ruiner
de corps, de bien et d'honneur. Tu es assez riche. Débarrasse-moi
de ta présence!... Je te donnerai même de l'argent! Mais pour
l'amour du ciel, éloigne-toi au plus vite! Quelque chose
d'irréparable s'est passé entre nous. Désormais nous nous ferons
mutuellement horreur.
-- Oh! mon Henry, sanglotait la pauvre femme...
Elle allait parler, mais elle l'aurait confondu, humilié; et elle
se retira pour ne point être tentée de lui dire la vérité.
VIII
Demeuré seul, pour la première fois l'idée vint à Kehlmark de
parcourir ses livres de comptes; de s'édifier par lui-même sur
l'état de ses affaires. Il avait donné sa procuration à Blandine.
C'est elle qui gérait sa fortune. Il savait dans quel meuble elle
serrait les pièces relatives à la comptabilité. La clef n'était
point sur le tiroir. Sans hésiter il fit sauter la serrure. Et le
voilà furetant parmi les paperasses; parcourant des colonnes de
chiffres, des actes notariés... Avant qu'il soit arrivé au bout de
ses vérifications, il a vu clair: il est aussi bien que ruiné.
L'Escal-Vigor est à peu près la seule de ses terres qui ne soit
hypothéquée. Mais alors d'où vient l'argent par lequel on subvient
à son faste, à ses largesses, à son train de vie princier? Quel
banquier généreux lui avance des sommes considérables sans
garantie, sans la moindre chance d'être jamais remboursé?
Soudain, il comprit.
Blandine! Blandine qu'il venait d'insulter si grossièrement. Les
rôles étaient renversés. C'était lui l'entretenu! Au lieu de le
calmer, dans les dispositions d'esprit où il se trouvait, cette
découverte l'exaspéra.
Au diapason où il était monté, rien ne pouvait balancer
l'injustice dont il avait à se plaindre.
Il relança la jeune femme:
-- De mieux en mieux, fit-il. je sais tout. Tu m'achètes, tu
m'entretiens; je ne possède plus un sou vaillant. L'Escal-Vigor
devrait t'appartenir. C'est à peine s'il représente la valeur des
sommes que tu m'as données. Mais, ma chère, vous avez fait un faux
calcul en vous flattant ainsi de me lier à vous, de me rendre
votre chose lige... Non, non, je ne suis pas à vendre. Je sortirai
d'ici. Je vous laisse le château. Je ne veux rien de vous...
Puis, reprit-il, atrocement persifleur, comme s'il se mutilait
lui-même, après ce que je t'en ai avoué, tu eusses fait une piètre
acquisition en ma personne! Ah! Ah! Ah!
Notre situation mutuelle est encore plus extravagante que je le
croyais... Tu n'es vraiment pas dégoûtée. Mais, petite sotte, avec
l'argent que te laissait mon aïeule, tu aurais pu te procurer un
mâle, un solide amateur de femmes. Tiens, j'y pense, tu ne devais
même pas chercher bien loin... Ce Landrillon...
Malheureux Kehlmark!
Dans son besoin de révolte et de représailles, il venait de porter
à Blandine la pire des blessures. Ah, le misérable! Il ne se
doutait pas encore du plus grand des sacrifices qu'elle lui avait
faits! L'abandon de sa fortune n'était rien comparé à cet autre
holocauste! Quel démon venait de mettre sur les lèvres
imprécatoires du Dykgrave le dernier nom qu'il eût dû prononcer.
Kehlmark ne devait jamais connaître jusqu'à quel point il s'était
montré abominable en ce moment, mais à peine le nom de Landrillon
fut-il sorti de sa bouche qu'une détente se produisit en lui: le
blanc visage, les yeux implorateurs de Blandine lui révélèrent une
partie du coup qu'il venait de lui porter.
Il reçut la femme défaillante dans ses bras:
-- Ce n'est pas moi qui viens de parler, ma chérie. Pardonne-moi.
C'est un passé de douleur inouïe et de secret opprobre; ce sont
mes sens exaspérés qui se vengent.
Et pour obtenir son pardon, il lui fit une confession générale, ou
mieux un tableau complet de sa vie intérieure.
En se rappelant ses heures sombres il redevenait cruel et agressif
comme tout à l'heure, puis il se reprenait à la caresser, et son
exaltation sardonique confinait par moments à la folie:
-- Ah, Blandine! Blandine! Ce que j'ai souffert, ce que je souffre
encore, on ne le saura jamais que si on a passé par les mêmes
affres!
Pauvre chérie, tu as cru que je t'en voulais et que je me plaisais
à te faire du mal...
Voyons, sois raisonnable. Tu observes quelqu'un attaché au bûcher
et brûlant à petit feu; et c'est toi qui lui reproches le
spectacle atroce que son supplice inflige aux âmes sensibles!...
Ah! un spectacle qu'il t'offrit bien malgré lui!
Et c'est cette victime martyrisée, ce patient endolori dont tout
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