|
|
Kehlmark dépensait sans compter. On aurait dit qu'il voulait
s'acheter par des libéralités souvent excessives et des bonnes
oeuvres inconsidérées son droit à un mystérieux et exigeant
bonheur; qu'il voulût en quelque sorte payer la rançon d'une
jalouse et fragile félicité.
Ces folles largesses contribuaient sans doute au souci de
Blandine; toutefois elle ne risquait aucune remontrance, et
avisait au moyen de faire face à ces dépenses intempestives.
Naturellement, il entrait dans la popularité du Dykgrave une
grande part de courtisanerie, de lucre et de cupidité; mais, si la
plupart des rustres l'aimaient grossièrement, du moins l'aimaient-
ils à leur façon. Les pauvres diables de Klaarvatsch, notamment se
seraient fait hacher pour leur jeune seigneur.
En fait d'ennemi déclaré, le comte ne se connaissait que le dominé
Balthus Bomberg et quelques pudibondes bigotes. Chaque dimanche,
le ministre tonnait contre l'impiété et le dévergondage du
Dykgrave et menaçait de l'enfer les ouailles qui s'attachaient à
ce libertin, à ce loup ravisseur; il se lamentait surtout sur les
visiteurs téméraires qui hantaient l'Escal-Vigor, ce château
diabolique peuplé de scandaleuses nudités...
Quoique brouillé à mort avec le bourgmestre, dans son zèle
fanatique, ce petit homme bilieux, rageur, étroitement sectaire,
se décida à se rendre aux Pèlerins pour signaler au père le risque
qu'il courait en confiant l'éducation du jeune Guidon à ce mauvais
riche scandalisant la communauté par son concubinage et son
impiété. Comme tous les calvinistes invétérés, Balthus se doublait
d'un iconoclaste. S'il n'avait redouté la furie des paysans, assez
attachés à cette vieille relique qui leur rappelait
l'intransigeance de leurs ancêtres, il eût même fait gratter la
fresque du _Martyre de saint Olfgar._
Kehlmark lui était doublement odieux, et comme païen, et comme
artiste. Pour intimider le bourgmestre, Balthus le somma
d'arracher son fils au corrupteur, sous peine de faire déshériter
aussi Claudie et Guidon par leurs deux vénérables tantes. Michel
et Claudie, de plus en plus entichés de leur Dykgrave, renvoyèrent
le fâcheux à son église avec force sarcasmes et moqueries. Guidon,
qu'il aborda un jour aux environs du parc de l'Escal-Vigor, ne
voulut même pas l'entendre et lui tourna le dos en haussant les
épaules, en esquissant même un geste plus libre encore.
Cependant les affaires de Claudie ne semblaient point avancer
sensiblement. «Voyons, tu ne me racontes rien, dormeur, disait-
elle à celui qu'elle s'imaginait être le trait d'union entre elle
et Kehlmark. Le comte, ne t'a-t-il point chargé d'une commission,
d'un mot spécial pour moi?» Guidon inventait quelque bourde, mais
souvent, pris au dépourvu, il se coupait ou demeurait le bec clos.
La maritorne s'emportait alors contre la stupidité de leur
intermédiaire et il lui démangeait même de le houspiller et de le
brutaliser comme autrefois.
Par tactique, le Dykgrave continuait à visiter assidûment les
Pèlerins et à faire l'aimable auprès de la jeune fermière. Elle
l'eût souhaité plus entreprenant. Il mettait bien du temps à se
décider et à faire sa demande. C'est à peine s'il se fût risqué à
la lutiner du bout des doigts et jamais il ne lui avait pris un
baiser.
Dès qu'elle entendait le trot du cheval et les jappements de son
escorte de setters, Claudie accourait sur le seuil de la ferme,
prenant presque plaisir à afficher son amour, tant elle était
certaine du succès. Aussi commençait-on à parler beaucoup, aux
veillées, des assiduités du Dykgrave.
Quoiqu'il fût acquis presque exclusivement au petit Guidon, le
Dykgrave s'ingéniait à se faire bien voir de chacun. Il poussait
même la magnanimité jusqu'à la coquetterie. En réponse aux
diatribes et aux anathèmes du virulent pasteur, il répandait les
aumônes, se ruinait en dons de vêtements et de vivres pour les
pauvres soutenus directement par la cure. Le dominé distribuait
l'argent et les autres aumônes, mais ne désarmait point pour cela.
Plus d'une fois les amis d'Henry, les pêcheurs de crevettes et les
coureurs de grèves de Klaarvatsch s'offrirent à mettre le dominé à
la raison; cinq d'entre eux notamment employés en permanence au
château, sorte de gardes du corps de Kehlmark. Petits fils de
naufrageurs, diguiers intermittents, pillards d'épaves, le peintre
les faisait souvent poser, s'amusait de leurs luttes et de leur
escrime au couteau moucheté, ou bien il les confessait et, avec
Guidon, il savourait leur rude langage, le truculent récit de
leurs exploits. Ces gars irréguliers, rôdeurs incorrigibles qui
n'avaient su s'acclimater nulle part et s'étaient fait renvoyer de
partout, ces magnifiques pousses humaines, les premiers maîtres du
petit Guidon, ne juraient plus que par Henry et l'Escal-Vigor.
«Dites un mot, proposait tantôt l'un, tantôt l'autre à Kehlmark,
voulez-vous que nous saccagions le presbytère; que nous pendions
haut et court ce marmotteur de psaumes; ou mieux, faut-il que nous
lui enlevions la peau comme ceux de Smaragdis le firent autrefois
à l'apôtre Olfgar, cet autre trouble-fête?»
Et ils l'eussent fait comme ils disaient, sur un geste, sur un oui
de leur maître, et, avec eux, tous se fussent déchaînés sur
l'importun prêcheur.
Plusieurs fois, en passant devant la cure, les musiciens de la
ghilde Sainte-Cécile poussèrent des huées. Un soir de libations,
on alla même jusqu'à casser les vitres. À la Saint-Sylvestre, on
déposa contre la porte du dominé un affreux mannequin de paille à
tête de pain bis, représentant sa digne compagne et son âme
damnée, et, comme, à la suite de cette injure, il s'était répandu
en de nouveaux anathèmes contre le Dykgrave et Blandine, les
polissons de Klaarvatsch barbouillèrent d'excréments la façade
nouvellement repeinte du presbytère.
Jaune de dépit et de rancune, le pasteur semblait se trouver seul
contre toute la paroisse et même contre toute l'île.
-- Comment, se demandait Balthus Bomberg, réduire cet orgueilleux
Kehlmark? Comment entamer son prestige, détacher de lui ces brutes
égarées et aveuglées, les insurger contre leur idole, leur faire
brûler ce qu'elles adorent!
Loin de l'écouter, on désertait son église. Il finit par ne plus
prêcher que devant des bancs vides. Une douzaine de vieilles
cagotes, dont sa femme et les deux soeurs du bourgmestre, furent
seules à le soutenir.
Dans l'engouement idolâtre que le jeune Dykgrave avait suscité,
entrait un peu du culte exalté du peuple de Rome pour Néron, son
indulgent et prodigue pourvoyeur de pain et de spectacles.
III
En prodiguant les attentions à son entourage et à la communauté,
Kehlmark redoublait de prévenances à l'égard de Landrillon. Il le
traitait avec plus de bonhomie que jamais, affectant de prendre un
regain de plaisir à ses charges de corps de garde.
Mais le coquin n'était point dupe de cette ostentation de
bienveillance. Sans rien en montrer, il n'avait point tardé à
prendre ombrage de l'influence du petit Guidon Govaertz sur Henry
de Kehlmark, et peut-être surprit-il une vague lueur -- rien ne
rend plus perspicace que l'envie -- de l'étendue de l'affection
que se portaient ces deux êtres. Qu'on s'imagine le sentiment de
basse compétition d'un pitre qui voit le succès et la vogue
l'abandonner pour aller à un comédien plus grave et d'un genre
plus relevé, et on se représentera le mauvais gré sourd et recuit
que le cocher devait entretenir contre ce petit paysan.
Kehlmark prenait presque toujours Guidon avec lui dans ses
promenades en voiture, et c'était Landrillon qui les conduisait.
Lors d'une excursion qu'ils firent à Upperzyde, pour visiter les
musées et revoir le Frans Hals, le jeune Govaertz partagea
l'appartement du maître, tandis que Landrillon fut relégué dans
les galetas sous le toit. Bien plus, le domestique était forcé de
servir à table ce va-nu-pieds, ce polisson, autrefois la risée et
le souffre-douleurs des manouvriers de Smaragdis et à présent,
bouffi d'importance, dorloté, choyé, devenu l'inséparable de
monsieur. Dire que ce grand seigneur semblait ne plus pouvoir se
passer de la compagnie de ce méchant galopin qui lui gaspillait de
beau papier, de coûteuse toile et de bonnes couleurs!
Si le larbin n'avait rêvé de devenir l'époux de Blandine, peut-
être eût-il été plus indisposé encore contre ce maudit pastoureau.
Jusqu'à un certain point, le domestique n'était-il même pas fâché
de l'importance exclusive que le jeune Govaertz prenait dans la
vie du comte. Landrillon se promettait bien d'exploiter au moment
opportun cette intimité des deux hommes pour détacher Blandine de
son maître. Négligée et même délaissée par Kehlmark, la pauvre
femme ne se montrerait que plus disposée à écouter un nouveau
galant.
Profitant d'un moment où Blandine était descendue à la cuisine
pour y vaquer à quelque besogne ménagère, Landrillon se hasarda un
jour à lui faire sa déclaration:
-- J'ai quelques petites économies, proféra-t-il, et s'il est vrai
que la vieille vous ait laissé une part de son magot, nous ferions
un gentil couple, dites, qu'en pensez-vous, mamzelle Blandine?...
Car si vous êtes jolie à croquer, convenez qu'il en est de plus
mal tournés que moi. Pas mal de gaillardes de votre sexe se sont
d'ailleurs ingéniées à me le persuader! ajouta le séducteur en se
tortillant la moustache.
Très ennuyée par cette déclaration, Blandine déclina froidement et
avec dignité l'honneur qu'il voulait lui faire en se dispensant
même de lui donner le moindre motif de ce refus.
-- Ouais, mamzelle! Ce n'est point là votre dernier mot. Vous
réfléchirez. Sans me vanter, des épouseurs de mon poil, des
galants pour le bon motif ne se rencontrent pas tous les jours.
-- N'insistez pas, monsieur Landrillon. je n'ai qu'une parole.
-- C'est donc que vous avez des vues sur un autre?
-- Non, je ne me marierai jamais.
-- Tout au moins en aimez-vous un autre?
-- C'est là mon secret et affaire entre ma conscience et moi-même.
Un peu allumé, car il avait bu quelques verres de genièvre pour
s'enhardir, il s'avisa de la prendre par la taille, de
l'étreindre, et il voulut même lui dérober un baiser. Mais elle le
repoussa et, comme il recommençait, elle le souffleta, menaçant de
se plaindre au comte. Pour l'instant, il se le tint pour dit.
Cette scène se passait dans les premiers jours de leur
installation à l'Escal-Vigor.
Mais Landrillon ne se donna point pour battu. Il revint à la
charge, profitant des moments où il se trouvait seul avec elle
pour l'obséder de gravelures et de privautés.
Chaque fois qu'il avait bu, elle courait un sérieux danger. Tandis
que le comte s'était retiré dans son atelier avec Guidon ou qu'ils
étaient allés se promener, Landrillon en profitait pour harceler
la jeune femme. Il la poursuivait d'une pièce dans l'autre et,
pour échapper à ses entreprises, elle devait s'enfermer dans sa
chambre. Encore menaçait-il d'enfoncer la porte.
Comme à la ville, du temps de la douairière, Henry n'avait pour le
servir à demeure que Blandine et Landrillon. Les cinq gars de
Klaarvatsch attachés à sa personne ne logeaient pas au château. De
sorte que bien souvent la pauvre économe se trouvait abandonnée
presque à la merci de ce drôle.
La vie devint insupportable à la jeune femme. Si elle s'abstint de
se plaindre à Kehlmark, ce fut parce qu'elle croyait encore ce
plaisantin trivial, ce loustic de bas étage, indispensable à
l'amusement d'Henry. Tel était son dévouement au Dykgrave que la
noble enfant se fût fait scrupule de le priver du moindre objet
capable de le distraire de sa mélancolie et de son abattement.
Ainsi voyait-elle avec stoïcisme et renoncement l'influence que le
petit Govaertz prenait sur l'esprit de son maître et s'efforçait-
elle même de sourire et de plaire au favori de son amant.
Elle supporta donc les importunités et les taquineries du satyre
en se bornant à se dérober de son mieux à ses violences.
La résistance, le mépris de Blandine ne faisaient qu'exaspérer le
désir du ruffian. Il fut même un jour sur le point de lui imposer
son odieuse passion, lorsqu'elle s'arma d'un couteau de cuisine
oublié sur la table et menaça de le lui plonger dans le ventre.
Puis, comme il reculait, éplorée, elle courut vers l'escalier,
décidée à monter à la chambre du comte et à lui dénoncer l'indigne
conduite du drôle.
-- À ton aise! ricana Landrillon blême de rage et de
concupiscence, résolu, lui aussi, à recourir aux extrémités. Mais
à ta place je n'en ferais rien. Je ne crois pas que tu sois la
bienvenue, là-haut. Il t'en voudra au contraire de l'avoir
dérangé. Car si tu en tiens toujours pour lui, il se moque bien de
toi, ton ancien amoureux!
-- Que voulez-vous dire? protesta la jeune femme en s'arrêtant sur
la première marche.
-- Inutile de faire la sainte nitouche... On sait ce qu'on sait,
pardine!... Tu as été sa maîtresse, ne t'en défends point.
-- Landrillon!
-- Eh, c'est la fable de Zoudbertinge et même de tout Smaragdis.
Le révérend Balthus Bomberg ne cesse de tonner contre la catin du
Dykgrave.
Renonçant à gravir l'escalier, elle revint sur ses pas, se laissa
choir sur une chaise, défaillante, presque morte de douleur et
d'opprobre.
Un prélude de piano troubla le silence qu'ils gardaient tous deux.
Guidon entonnait, là-haut, de sa voix agreste, fraîchement muée,
et encore un peu fruste, mais au timbre singulièrement magnétique,
une ballade de naufrageur que Kehlmark accompagnait au piano.
Le corps secoué par des sanglots, Blandine marquait
douloureusement le rythme de cette chanson. On eût dit que la voix
du jeune gars achevait de la navrer.
En écoutant le petit paysan, un sourire équivoque parut sur les
lèvres du valet et il couva d'un regard non moins ironique la
malheureuse Blandine:
-- Voyons, dit-il d'un ton patelin, en lui touchant l'épaule, ne
nous fâchons point, la belle. Écoutez-moi plutôt. On vous veut du
bien, que diable! Vous auriez bien tort d'aimer encore cet
oublieux et dédaigneux aristo. Quelle duperie! Ne voyez-vous pas
qu'il a cessé de vous chérir...
Et comme elle relevait la tête, il lui fit signe, un doigt sur la
bouche, d'écouter la chanson étrangement passionnée que le
disciple chantait à son maître et, après un nouveau silence,
durant lequel tous deux prêtaient l'oreille:
-- Tenez, poursuivit-il à mi-voix, il s'occupe bien plus de ce
petit rustre que de vous et moi, notre maître. Aussi, à votre
place, je le planterais là et le laisserais s'adonner aux
flatteries de ce polisson et de ces autres brutes de paysans...
Ici, Blandine, vous vous consumerez de chagrin, vous sécherez de
dépit. Votre beauté se fanera sans aucun profit pour la moindre
créature du bon Dieu!... Si vous m'en croyez, ma chère, nous
retournerons tous deux à la ville. J'en ai assez de la
villégiature à Smaragdis. C'est à n'y pas croire, mais depuis que
ce jeune sournois est entré au château, il n'y en a plus que pour
lui! Vous et moi, nous passons à l'arrière-plan. Quel assotement
subit! Deux doigts de la même main ne sont pas plus inséparables!
-- Eh bien, qu'avez-vous à reprendre à cet attachement? fit
Blandine en cherchant encore une fois à dominer ses préventions.
Ce Guidon Govaertz est un gentil garçon, méconnu des siens, bien
supérieur, tout nous l'a prouvé, par l'intelligence et les
sentiments, à la masse de ces grossiers insulaires... Le comte a
bien raison de faire un tel cas de ce pauvre enfant qui se rend
d'ailleurs de plus en plus digne de ces bontés...
-- Oui, d'accord; mais monsieur exagère son patronage. Il
n'observe pas assez les distances; il témoigne vraiment trop de
tendresse à ce morveux. Un comte de Kehlmark ne s'affiche point,
que diable! avec un ancien gardeur de vaches et de porcs...
-- Encore une fois, que voulez-vous dire?
Pour toute réponse, Landrillon plongea ses mains dans ses poches
et se mit à siffloter, en regardant en l'air, comme une parodie de
la chanson du petit pâtre.
Puis il sortit, estimant qu'il en avait dit assez pour le quart
d'heure.
Blandine, demeurée seule, se reprit à pleurer. Sans penser à mal,
quoi qu'elle fît pour s'en remontrer à elle-même, elle
s'affligeait du commerce assidu du comte et de son protégé. Elle
avait beau se raisonner et vouloir se réjouir de la métamorphose
de Kehlmark, de son activité, de sa joie de vivre, elle regrettait
que cette guérison morale ne fût pas son oeuvre à elle, mais un
miracle opéré par ce petit intrus.
-- Eh bien, dit, quelques jours après, Landrillon à la jeune
femme, il est prop' not' monsieur, mamzelle Blandine!... Ah c'est
qu'ils s'entendent de mieux en mieux, nos artisses!... Hier, ils
se becquetaient à bouche que veux-tu!
-- Tu racontes des bêtises, Landrillon, fit-elle en riant avec
effort. Encore une fois, le comte est attaché à ce petit rustre
parce que celui-ci fait honneur à ses leçons... Où est le mal? Je
te l'ai déjà dit, il affectionne ce jeune Govaertz comme un frère
cadet, comme un élève intelligent dont il a ouvert et cultivé la
raison...
-- Turlutaine! fredonna Landrillon avec une vilaine grimace grosse
de sous-entendus.
Vicieux jusqu'aux moelles, ayant passé par les pires promiscuités
des chambrées, il y avait en lui du mouchard de moeurs, du
prostitué et du maître-chanteur. Incapable d'apprécier ce qu'il y
a de noble et de profond dans les affections ordinaires, encore
moins lui eût-il été possible de saisir et d'admettre l'absolue
élévation d'un grand amour d'homme à homme.
Comme Blandine se taisait, ne comprenant rien à ces insinuations:
«On a son idée, mamzelle, poursuivit le drôle. M'est avis à moi
qu'il n'accorde plus beaucoup d'attention aux jupons, not' maître,
en supposant qu'il s'en soit jamais préoccupé... Vous devez en
savoir quelque chose, dites?... Aurait-il déjà dételé? Lui, un
homme jeune, pourtant.
-- Landrillon! protesta Blandine, abstenez-vous je vous prie de ce
genre de réflexions... Vous n'avez pas à juger monsieur le comte.
Ce qu'il fait est bien fait, entendez-vous?
-- Faites excuse, mademoiselle, on se taira, on se taira...
N'empêche qu'il est bien mystérieux, notre seigneur! Il mène une
drôle de vie!... Toujours avec ses paysans, et surtout avec ce
petit enjôleur... Nous ne comptons pas plus à ses yeux que son
cheval et ses chiens... Vrai, j'admire votre indulgence pour ses
fredaines!... Vous savez mieux que moi qu'il vous a complètement
lâchée! Si c'est le changement qu'il lui faut -- dam! j'aime aussi
goûter de différents fruits! -- il n'aurait qu'à regarder autour
de lui et à vouloir. Les plus belles filles de Smaragdis, de
Zoudbertinge à Klaarvatsch, seraient à sa disposition. J'en
connais une (et il dit ces paroles non sans dépit, car il avait
déjà tâté le terrain pour son compte, de ce côté) qui brûle
jusqu'au sang et aux moelles de le voir -- comment dirai-je? -- en
son particulier... Tenez, c'est précisément la grande Claudie, la
soeur même de ce damoiseau... Quoiqu'il se rende plusieurs fois
par semaine aux Pèlerins, on ne m'ôtera jamais de l'idée que le
galant en pince plus sérieusement pour les culottes du petit drôle
que pour les cottes de sa soeur!
-- Encore une fois, taisez-vous! fit Blandine le coeur crispé à
l'idée de l'amour que la virago éprouvait pour Kehlmark et qui se
savait détestée par la pataude au point que celle-ci ne la saluait
pas quand elles se rencontraient par les routes. Quant à
l'affection de Kehlmark pour Guidon Govaertz, si elle en souffrait
malgré sa volonté, elle persistait à n'y rien suspecter d'anormal
et d'incompatible.
-- Qui vivra verra, mamzelle Blandine. L'occasion se présentera
bientôt de vous édifier sur la couleur de la liaison de ces deux
peintres! ricana Thibaut, enchanté de sa plaisanterie.
-- Assez! Plus un mot! s'écria Blandine... Je ne sais ce qui me
retient de faire part sur-le-champ à monsieur le comte de vos
abominables imputations... ou plutôt, je le sais trop, je mourrais
de honte avant d'oser répéter devant lui ce que vous venez de me
dire!
IV
Un soir, assis sur un banc de la Digue dominant le pays, Henry de
Kehlmark et Guidon Govaertz, les mains enlacées, prolongeaient une
de leurs ineffables causeries interrompues par des silences aussi
éloquents et fervents que leurs paroles...
C'était pendant une de ces arrière-saisons favorables à
l'évocation des légendes, dans un cadre de bruyère fleurie et de
cieux aux chevauchantes nuées. Au loin, vers Klaarvatsch, par-
dessus les futaies du parc, nos amis embrassaient un immense tapis
lie de vin, sur lequel le soleil couchant mettait un lustre de
plus. Des monceaux d'essarts crépitaient çà et là; un parfum de
brûlis flottait dans l'air humide. Il faisait extrêmement doux, et
le soir exhalait comme de la langueur; la brise rappelait la
respiration d'un travailleur qui halète ou d'un amant que le désir
oppresse.
À la vue d'un nuage rougeâtre et de forme fantastique, les amis
s'étaient rappelé le «Berger de Feu» célèbre dans toutes les
plaines du Nord. Kehlmark garda quelque temps le silence; il
paraissait ruminer quelque pensée grave associée à ces croyances
terrifiantes. Depuis qu'il le connaissait, le jeune Govaertz ne
lui avait pas encore vu cet air douloureux, contracté.
-- Vous souffrez, maître? dit-il.
-- Non, cher..., un rien de mauvais souvenir... cela passera.
Peut-être cette vesprée extrêmement capiteuse... Ne trouves-tu
pas?... Connais-tu l'histoire véritable du Berger de Feu dont tu
parlais tout à l'heure... J'ai tout lieu de croire qu'on la
raconte mal... Je devine et me suggère une version plus exacte...
J'ai confessé les paysages hantés, par des soirs analogues à
celui-ci, de préférence ces coins de bruyère, où la tristesse
régnait encore plus navrante qu'ailleurs, où la plaine et
l'horizon quintessenciaient leur mélancolie lourde et leur
ombrageux sommeil. Certains détails du paysage contractent, tu
l'auras remarqué en gardant tes moutons, une signification
poignante, presque fatidique. La nature paraît souffrir de
remords. Les nuées arrêtent et accumulent leurs funèbres cortèges
au-dessus d'une mare prédestinée à une noyade, à un théâtre de
crime et de suicide...
Cher petit, que de bonnes résolutions ont chaviré par des temps
pareils... Mieux vaut alors conjurer son propre danger en songeant
aux catastrophes d'autrui... J'ai fini par compatir au sort du
damné frère de Caïn. C'est lui que je plains et non plus ses
victimes... Je le trouve superbe et attirant quoique sinistre...
Mais je te raconte des bêtises, et te narre des histoires à faire
peur, comme les bonnes femmes à la veillée...
-- Non, non; continuez; vous contez si bien et vous mettez tant de
choses dans des paroles ordinaires; souvent votre langage me tire
des larmes et du sang.
-- Soit. L'heure est propice... Et puisque nous sommes si bien
ici, il me tarde de te dire à quel point je participe à la
détresse du pâtre ardent. Depuis longtemps il hante jusqu'à
l'obsession la bruyère violette et nocturne de mon âme... Je me
surprends à rôder en esprit à ses côtés, parmi ses ouailles
sulfureuses, sous les gestes de sa houlette rougie par la géhenne,
mordu aux talons par son chien noir et rouge comme un tison à
moitié consumé, un tison de la fournaise éternelle; le chien qui
partage le sort de son maître et dont la moitié du corps
recommence à flamber quand l'autre a repris une apparence de
vie...
Voici ce que m'ont confié ces fantômes:
Il y a bien, bien longtemps, Gérard était le berger d'un couple de
paysans vieux et avares, isolés dans un pays perdu de Brabant,
fait de garigues et de steppes comme là-bas à Klaarvatsch. On ne
savait d'où il était venu. Quand on le découvrit pour la première
fois, il pouvait avoir quinze ans; il courait à peine vêtu; ses
allures étaient celles d'un jeune fauve et il fallut lui apprendre
à parler comme à un enfant. À tout hasard, les vieux avares le
firent baptiser et, l'ayant pris à leur service, le dressèrent à
paître leurs ouailles. Il ne leur coûtait que sa pitance, pis que
frugale, et en le recueillant, ils eurent l'air de faire une bonne
action.
Sans doute la mère nature chérissait ce libre garçon, car,
engendré on ne sait par quelles créatures sylvestres, répudié par
les hommes, il semblait ne point vieillir et devenait de plus en
plus robuste et beau. C'était un grand garçon si chevelu que des
boucles fauves lui retombaient constamment sur le front et sur ses
yeux divins où semblaient se condenser l'infini et l'éternité.
On eut beau le catéchiser, il n'attacha jamais grande importance à
nos momeries et à nos rites étroits. La simple nature demeura son
modèle et sa conseillère. En d'autres termes, il n'écouta que ses
instincts.
Cependant, sur le tard, bien âgés déjà, ses maîtres eurent un
enfant, un tout chétif garçonnet auquel ils donnèrent le nom
d'Étienne. Comme les parents étaient trop vieux pour le choyer, ce
fut Gérard qui l'éleva en commençant par lui choisir pour
nourrices deux de ses brebis favorites. Tiennet poussa, devint un
enfant potelé, rose, joli comme un chérubin. Gérard continuait à
lui réserver le meilleur lait de ses ouailles, les fruits
aromatiques, les oeufs des ramiers et des faisans. Il l'adorait
comme aucun être humain n'en adora un autre, son pauvre coeur de
sauvage n'ayant jamais pu dépenser les trésors d'affection qu'il
accumulait. Tiennet gazouillait comme un oiseau; il était aussi
blond que l'autre était brun; et le petiot commandait au grand
garçon farouche. Les vieux égoïstes et maniaques les laissèrent
vaguer et vivre ensemble.
Lorsqu'ils se baignaient dans le Démer, Gérard admirait ce jeune
corps svelte et gracieux; et il ne connaissait point plaisir
comparable à celui d'enlacer ce corps souple et tiède, de
l'emporter dans ses bras, très longtemps et très loin, jusqu'au
fond des bois où ils finissaient par rouler parmi les fougères et
les mousses. Gérard chatouillait Tiennet en promenant ses lèvres
sur sa peau rose. Et l'enfant riait, essayait de se dérober, ruait
de ses petons et allongeait des tapes sur les flancs robustes du
grand qui acceptait des coups pour des caresses...
Cette idylle dura jusqu'au jour où les parents de Tiennet reçurent
la visite de deux cousins accompagnés de Wanna, une fillette
blonde, de l'âge de Tiennet, guillerette et piquante comme une
aube de claire gelée, appétissante comme une fraise des bois. Les
vieux, de part et d'autre, convinrent de marier les enfants qui
s'étaient plu d'emblée.
Dès l'arrivée de la petite Wanna, le grand Gérard était devenu
tout triste à cause de l'attention que son petit Tiennet
témoignait à sa gentille cousine. Tiennet, enfant gâté, n'aimait
Gérard que comme il eût aimé un chien fidèle et docile,
complaisant partenaire de ses jeux, prêt à passer par tous ses
caprices. Gérard regardait Wanna avec des yeux sombres, des yeux
homicides, mais la blondine se moquait du sauvage et pour le
contrarier, espiègle et fine, elle enlevait le plus souvent
Tiennet, ou courait se cacher pour qu'il la rejoignît loin du
jaloux.
Gérard, à bout de patience, adjura son ami de ne pas se marier.
Tiennet lui rit au nez. Es-tu fou, mon grand chéri? C'est la loi
de la nature. Vois les bêtes de notre ferme, vois les fauves des
bois!...
-- Oh pitié! je ne sais ce que j'éprouve, mais je te veux pour moi
seul, sans partage... Pourquoi imiter les bêtes, et faire comme
les autres? Ne nous suffisons-nous point? Penses-tu être jamais
aimé comme par ton Gérard? Suspendons, en ce qui nous concerne, la
création prolifique. Ne naît-il point assez de créatures? Vivons
pour nous deux, pour nous seuls. Tiennet, pitié; c'est toi que je
veux, tout à moi, toi seul. J'ignore ce que tu es, si tu es un
homme comme les autres; tu m'es incomparable... Oh! qu'avait-elle
besoin de venir entre nous? Non, je m'explique mal... Tes yeux
étonnés me tuent... Écoute, j'ai mal par tout le corps quand je te
sais avec elle. Une chaleur mauvaise me circule dans le sang. Vos
mains unies fouillent tout doucement sous ma poitrine pour me
lacérer le coeur de leurs ongles. Oh, mon Tiennet, j'expire en
songeant qu'elle t'embrassera sur les lèvres, qu'elle t'enlèvera
loin d'ici et qu'il me faudra te céder pour toujours à cette
voleuse de ma vie...
Tiennet souriait, un peu marri toutefois, s'efforçant de le rendre
raisonnable: «Grand fou, mes sentiments pour toi ne changeront
pas. Vois, ne suis-je pas toujours le même? Nous nous
rapprocherons comme par le passé. Tu me suivras avec elle...»
Mais la raison ne revenait pas au pauvre berger.
À mesure que la date fatale approchait Gérard dépérissait, perdait
l'appétit, boudait tout ce qu'il célébrait autrefois, négligeait
son troupeau, et ses allures devinrent même si inquiétantes que
ses maîtres l'envoyèrent chez le curé. Peut-être lui avait-on jeté
un sort! les bergers sont tous un peu sorciers et exposés, eux-
mêmes, aux maléfices de leurs pareils. Le candide Gérard raconta
simplement sa profonde peine au prêtre. Au premier mot que le
saint homme en entendit: «Va-t'en, maudit, gronda-t-il. Ta
présence empeste... Je ne sais ce qui me retient de te livrer au
drossard[4] de monseigneur le duc de Brabant... et de te faire
brûler sur le Grand Marché comme on fait à ceux de ton espèce...
tu partiras sur-le-champ. Ton crime t'a retranché de la communauté
des fidèles... Nul ne peut t'absoudre que le pape de Rome! Jette-
toi à ses pieds... Tu n'as encore péché qu'en pensée. C'est même
pourquoi je n'appelle point sur ta chair maudite les flammes du
bûcher purificateur!
Gérard retourna auprès de ses maîtres, sans honte mais plus
désespéré que jamais. Il se garda bien de raconter par le menu ce
qui s'était passé entre le ministre de Dieu et lui, mais il se
borna à déclarer qu'il allait entreprendre un long pèlerinage pour
expier un péché trop capital... Cette nuit même il se mettrait en
route, quand tous dormiraient, pour ne point rencontrer
d'indiscrets et de curieux... Comme faveur suprême, il sollicita
de Tiennet qu'il l'accompagnât jusqu'à une certaine distance de
leur chaumière. Wanna voulut retenir son fiancé, mais Tiennet eut
pitié de son ami, et, devant la perspective d'une séparation peut-
être éternelle, il se rappela leur longue et absolue tendresse de
jadis...
-- Frère, quelle est la faute si grave qui t'exile? demanda à
plusieurs reprises Tiennet, en cheminant, à son féal. Mais l'autre
se taisait et se bornait à le regarder longuement et à hocher la
tête.
Ils marchèrent longtemps, le coeur étreint, sans échanger un mot;
mais quand ils atteignirent le carrefour où ils devaient
s'embrasser pour la dernière fois, tout à coup, Gérard tourna les
talons et montra à Tiennet une lueur rouge à l'horizon, du côté
d'où ils étaient partis.
Alors, avec un rire sauvage: «Regarde, dit-il, c'est la maison des
vieux qui flambe, et Wanna, ta Wanna brûle avec eux!... À présent,
tu m'appartiens pour toujours!
Et il étreignit avec frénésie le jeune homme qui se débattait:
-- Gérard! Tu me fais peur! Au secours! Au loup-garou! Il
m'égorge...
-- À moi; c'est moi qui t'ai donné la vie. Je suis plus que ta
mère, entends-tu; donc plus que devrait être n'importe quelle
femme!... Tu demandais la cause secrète de mon départ... Tu vas la
savoir. Leur prêtre m'a maudit. Je suis voué au feu éternel. Eh
bien, je cours me plonger par anticipation dans ce feu, mais après
avoir aspiré jusqu'aux sources de ta vie, après m'être repu des
groseilles de tes lèvres, ce fruit succulent qui me désaltérera
éternellement au sein de la fournaise infernale!... À moi, à
moi!...
Un orage subit se déchaîna, tandis que le misérable criait ainsi
vengeance au ciel.
-- Ah, jubilait-il, feu du châtiment, sois mon feu de joie! Ô
Nature, brûle-moi, consume-moi! Que tu viennes, comme ils disent,
de Dieu, ou que tu émanes du Diable, que m'importe! Viens, réunis-
nous dans la mort!... Lève-toi, bel orage de la délivrance! Je
n'ai plus rien à perdre, les torrents de feu seront ruisseau frais
et limpide sur ma chair, comparés à l'amour qui me dévore et qui
m'a désespéré!... Viens!...
Et le maudit pressa Tiennet contre son coeur, le pressa à
l'étouffer, colla ses lèvres aux siennes, ne les en détacha plus,
jusqu'à ce que le feu du ciel les eût enveloppés tous deux...
En ce point de cette improvisation pathétique, la voix de Kehlmark
s'éteignit en un murmure comparable à un râle.
-- Oh! mon doux enfant, gémit-il, en tombant aux pieds du petit
pâtre, je t'aime éperdument, je t'aime autant que Gérard aimait
Tiennet.
-- Moi, je vous aime aussi, cher maître; et cela de toutes mes
forces répondit Guidon en lui jetant les bras au cou. Je suis à
vous, à vous seul et sans partage... Est-ce seulement d'à présent
que vous le savez? Faites de moi tout ce que vous voudrez!...
-- Je n'eus qu'à te voir, soupira Kehlmark, pour compatir à ta
beauté méconnue et fièrement vierge. Mon amour naquit de cette
compassion.
-- Et moi, mon cher maître, balbutia le petit Govaertz, je n'eus
qu'à vous voir pour vous deviner triste et redoutable, et ma
dévotion s'engendra de mon anxiété!...
-- Le mal prétendu que ton père disait de toi, reprenait le
Dykgrave, décida de ma sympathie, et la moue dédaigneuse de ta
soeur, la malveillance de son regard, t'illuminèrent désormais à
mes yeux d'une permanente lumière de transfiguration!... Je n'osai
me déclarer avant de t'avoir revu et je feignis de l'indifférence
pour dérouter les tiens et ces camarades trop brusques que
j'empêchai le même soir, rien qu'en me rapprochant de leur
turbulent essaim, de te harceler, mon enfant, l'élu de ma vie!...
L'éclair ne les frappa point, mais ils entendirent un cri sourd,
un sanglot, un froissement dans les broussailles derrière eux.
Deux silhouettes indistinctes fuyaient par les ténèbres.
-- On nous écoutait! dit Kehlmark qui s'était mis debout et qui
scrutait l'ombre épaisse.
-- Qu'importe, je suis à vous, murmurait Guidon en l'attirant à
lui et en se blottissant frileusement contre sa poitrine. Vous
êtes tout pour moi, et je ne crois pas au feu du ciel! Avant toi,
personne ne m'avait dit la seule bonne parole... Je n'avais su que
|