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Georges Eekhoud
ESCAL-VIGOR
(1899)
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE ALFRED VALLETTE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
DEUXIÈME PARTIE LES SACRIFICES DE BLANDINE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
TROISIÈME PARTIE_ _LA KERMESSE DE LA SAINT-OLFGAR
I
II
III
IV
V
PREMIÈRE PARTIE
ALFRED VALLETTE
I
Ce premier juin, Henry de Kehlmark, le jeune «Dykgrave» ou comte
de la Digue, châtelain de l'Escal-Vigor, traitait une nombreuse
compagnie, en manière de Joyeuse Entrée, pour célébrer son retour
au berceau de ses aïeux, à Smaragdis, l'île la plus riche et la
plus vaste d'une de ces hallucinantes et héroïques mers du Nord,
dont les golfes et les fiords fouillent et découpent
capricieusement les rives en des archipels et des deltas
multiformes.
Smaragdis ou l'île smaragdine dépend du royaume mi-germain et mi-
celtique de Kerlingalande. À l'origine du commerce occidental, une
colonie de marchands hanséates s'y fixa. Les Kehlmark prétendaient
descendre des rois de mer ou vikings danois. Banquiers un peu
mâtinés de pirates, hommes d'action et de savoir, ils suivirent
Frédéric Barberousse dans ses expéditions en Italie, et se
distinguèrent par un attachement inébranlable, la fidélité du
thane pour son roi, à la maison de Hohenstaufen.
Un Kehlmark avait même été le favori de Frédéric II, le sultan de
Lucera, cet empereur voluptueux, le plus artiste de cette
romanesque maison de Souabe, qui vécut les rêves profonds et
virils du Nord dans la radieuse patrie du soleil. Ce Kehlmark
périt à Bénévent avec Manfred, le fils de son ami.
Aujourd'hui encore, un grand panneau de la salle de billard
d'Escal-Vigor représentait Conradin, le dernier des Hohenstaufen,
embrassant Frédéric de Bade avant de monter avec lui sur
l'échafaud.
Au XVe siècle, à Anvers, un Kehlmark florissait, créancier des
rois, comme les Fugger et les Salviati, et il figurait parmi ces
Hanséates fastueux qui se rendaient à la cathédrale ou à la
Bourse, précédés de joueurs de fifres et de violes.
Demeure historique et même légendaire, tenant d'un burg teuton et
d'un palazzo italien, le château d'Escal-Vigor se dresse à
l'extrémité occidentale de l'île, à l'intersection de deux très
hautes digues d'ou il domine tout le pays.
De temps immémorial, les Kehlmark, avaient été considérés comme
les maîtres et les protecteurs de Smaragdis. La garde et
l'entretien des digues monumentales leur incombaient depuis des
siècles. On attribuait même à un ancêtre d'Henry la construction
de ces remparts énormes qui avaient à jamais préservé la contrée
de ces inondations, voire de ces submersions totales dans
lesquelles s'engloutirent plusieurs îles soeurs.
Une seule fois, vers l'an 1400, en une nuit de cataclysme, la mer
était parvenue à rompre une partie de cette chaîne de collines
artificielles et à rouler ses flots furieux jusqu'au coeur de
l'île même; et la tradition voulait que le burg d'Escal-Vigor eût
été assez vaste et assez approvisionné pour servir de refuge et
d'entrepôt à toute la population.
Tant que les eaux couvrirent le pays, le Dykgrave hébergea son
peuple, et lorsqu'elles se furent retirées, non seulement il
répara la digue à ses frais, mais il rebâtit les chaumières de ses
vassaux. Avec le temps, ces digues, près de cinq fois séculaires,
avaient revêtu l'aspect de collines naturelles. Elles étaient
plantées, à leur crête, d'épais rideaux d'arbres un peu penchés
par le vent d'ouest. Le point culminant était celui où les deux
rangées de collines se rejoignaient pour former une sorte de
plateau ou de promontoire, avançant comme un éperon ou une proue
dans la mer. C'était précisément à l'extrémité de ce cap que se
dressait le château. Face à l'Océan, la digue taillée à pic
présentait un mur de granit rappelant ces rocs majestueux du Rhin
dans lesquels semble avoir été découpé le manoir qui les couronne.
À marée haute, les vagues venaient se briser au pied de cette
forteresse érigée contre leurs fureurs. Du côté des terres, les
deux digues dévalaient en pente douce, et, à mesure qu'elles
s'écartaient, leurs branches formaient un vallon allant en
s'élargissant et qui représentait un parc merveilleux avec des
futaies, des étangs, des pâturages. Les arbres, jamais émondés,
ouvraient de larges éventails toujours frémissants d'arpèges
éoliens. Les fuites de daims passaient comme un éclair fauve parmi
les frondaisons compactes, où des vaches broutaient cette herbe
humide et succulente d'un vert presque fluide qui avait valu à
l'île son nom de Smaragdis ou d'Émeraude.
Malgré la popularité des Kehlmark dans le pays, ces derniers vingt
ans le domaine était demeuré inhabité. Les parents du comte
actuel, deux êtres jeunes et beaux, s'y étaient aimés au point de
ne pouvoir survivre l'un à l'autre. Henry y était né quelques mois
avant leur mort. Sa grand'mère paternelle le recueillit, mais ne
voulut plus remettre le pied dans cette contrée, à l'atmosphère et
au climat capiteux de laquelle elle attribuait la fin prématurée
de ses enfants. Kehlmark fut élevé sur le continent, dans la
capitale du royaume de Kerlingalande, puis, sur les conseils des
médecins, on l'avait envoyé étudier dans un pensionnat
international de la Suisse.
Là-bas, à Bodemberg Schloss[1] où s'était écoulée son adolescence,
Henry représenta longtemps un blondin gracile, légèrement menacé
d'anémie et de consomption, la physionomie réfléchie et
concentrée, au large front bombé, aux joues d'un rose mourant, un
feu précoce ardant dans ses grands yeux d'un bleu sombre tirant
sur le violet de l'améthyste et la pourpre des nuées et des vagues
au couchant; la tête trop forte écrasant sous son faix les épaules
tombantes; les membres chétifs, la poitrine sans consistance. La
constitution débile du petit Dykgrave le désignait même aux
brimades de ses condisciples, mais il y avait échappé par le
prestige de son intelligence, prestige qui s'imposait jusqu'aux
professeurs. Tous respectaient son besoin de solitude, de rêverie,
sa propension à fuir les communs délassements, à se promener seul
dans les profondeurs du parc, n'ayant pour compagnon qu'un auteur
favori ou même, le plus souvent, se contentant de sa seule pensée.
Son état maladif augmentait encore sa susceptibilité. Souvent des
migraines, des fièvres intermittentes le clouaient au lit et
l'isolaient durant plusieurs jours. Une fois, comme il venait
d'atteindre sa quinzième année, il pensa se noyer pendant une
promenade sur l'eau, un de ses camarades ayant fait chavirer la
barque. Il fut plusieurs semaines entre la vie et la mort, puis,
par un étrange caprice de l'organisme humain, il se trouva que
l'accident qui avait failli l'enlever détermina la crise
salutaire, la réaction si longtemps souhaitée par son aïeule dont
il était tout l'amour et le dernier espoir. Avec les tuteurs du
jeune comte, elle avait même fait choix de ce pensionnat si
éloigné, parce que celui-ci représentait, en même temps qu'un
collège modèle, un véritable _Kurhaus_ situé dans la partie la
plus salubre de la Suisse. Avant d'être converti en un gymnase
cosmopolite destiné aux jeunes patriciens des deux mondes, le
Bodemberg Schloss avait été un établissement de bains, rendez-vous
des malades élégants de la Suisse et de l'Allemagne du Sud.
L'aïeule d'Henry avait donc compté sur le climat salubre de la
vallée de l'Aar et l'hygiène de cette maison d'éducation, pour
rattacher à la vie, pour régénérer l'unique descendant d'une race
illustre. Ce petit-fils idolâtré, n'était-il pas le seul enfant de
ses enfants morts de trop d'amour?
Kehlmark recouvra non seulement la santé, mais il se trouva
gratifié d'une constitution nouvelle; non seulement une rapide
convalescence lui rendit ses forces anciennes, mais il se surprit
à grandir, à se carrer, à gagner des muscles, des pectoraux, de la
chair et du sang. Avec ce regain d'adolescence, il était venu à
Kehlmark une candeur, une ingénuité dont son âme, trop studieuse
et trop réfléchie jusque-là, ignorait la tiédeur et le baume.
Autrefois contempteur des travaux athlétiques, à présent il se mit
à s'y entraîner et finit par y exceller. Loin de bouder comme
naguère aux péripéties des gageures violentes, il se distinguait
par son intrépidité, son acharnement; et lui qui, pour s'épargner
la fatigue d'une ascension dans le Jura, se cachait souvent dans
les souterrains, au fond des anciennes étuves de la maison de
bains, brillait maintenant parmi les plus infatigables escaladeurs
de montagnes.
Il demeura, en même temps que liseur et homme d'étude, grand
amateur de prouesses physiques et de jeux décoratifs; rappelant
sous ce rapport les hommes accomplis, les harmonieux vivants de la
Renaissance.
À la mort de la douairière qu'il adorait, il était venu s'établir
dans le pays dont, depuis ses années de collège, il entretenait un
souvenir filial et dont les habitants impulsifs et primesautiers
devaient plaire à son âme friande d'exubérance et de franchise.
Les aborigènes de Smaragdis appartenaient à cette race celtique
qui a fait les Bretons et les Irlandais. Au XVIe siècle, des
croisements avec les Espagnols y perpétuèrent, y invétérèrent
encore la prédominance du sang brun sur la lymphe blonde. Kehlmark
savait ces insulaires, tranchant par leur complexion nerveuse et
foncée sur les populations blanches et rosâtres qui les
entouraient -- faire exception aussi, dans le reste du royaume,
par une sourde résistance à la morale chrétienne et surtout
protestante. Lors de la conversion de ces contrées, les barbares
de Smaragdis n'acceptèrent le baptême qu'à la suite d'une guerre
d'extermination que leur firent les chrétiens pour venger l'apôtre
saint Olfgar, martyrisé avec toutes sortes d'inventions
cannibalesques, représentées d'ailleurs méticuleusement et presque
professionnellement en des fresques décorant l'église paroissiale
de Zoutbertinge, par un élève de Thierry Bouts, le peintre des
écorchés vifs. La légende voulait que les femmes de Smaragdis se
fussent particulièrement distinguées dans cette tuerie, au point
même d'ajouter le stupre à la férocité et d'en agir avec Olfgar
comme les bacchantes avec Orphée.
Plusieurs fois, dans le cours des siècles, de sensuelles et
subversives hérésies avaient levé dans ce pays à bouillant
tempérament et d'une autonomie irréductible. Au royaume, devenu
très protestant, de Kerlingalande, où le luthérianisme sévissait
comme religion d'État, l'impiété latente et parfois explosive de
la population de Smaragdis représentait un des soucis du
consistoire.
Aussi l'évêque du diocèse dont l'île dépendait venait-il d'y
envoyer un dominé[2] militant, plein d'astuce, sectaire malingre et
bilieux, nommé Balthus Bomberg, qui brûlait de se distinguer et
qui s'était un peu rendu à Smaragdis comme à une croisade contre
de nouveaux Albigeois.
Sans doute en serait-il pour ses frais de catéchisation. En dépit
de la pression orthodoxe, l'île préservait son fonds originel de
licence et de paganisme. Les hérésies des anversois Tanchelin et
Pierre l'Ardoisier qui, à cinq siècles d'intervalle, avaient agité
les pays voisins de Flandre et de Brabant, avaient poussé de
fortes racines à Smaragdis et consolidé le caractère primordial.
Toutes sortes de traditions et coutumes, en abomination aux autres
provinces, s'y perpétuaient, malgré les anathèmes et les
monitoires. La Kermesse s'y déchaînait en tourmentes charnelles
plus sauvages et plus débridées qu'en Frise et qu'en Zélande,
célèbres cependant par la frénésie de leurs fêtes votives, et il
semblait que les femmes fussent possédées tous les ans, à cette
époque, de cette hystérie sanguinaire qui effréna autrefois les
bourrèles de l'évêque Olfgar.
Par cette loi bizarre des contrastes en vertu de laquelle les
extrêmes se touchent, ces insulaires, aujourd'hui sans religion
définie, demeuraient superstitieux et fanatiques, comme la plupart
des indigènes des autres pays de brumes fantômales et de météores
hallucinants. Leur merveillosité se ressentait des théogonies
reculées, des cultes sombres et fatalistes de Thor et d'Odin; mais
d'âpres appétits se mêlaient à leurs imaginations fantasques, et
celles-ci exaspéraient leurs tendresses aussi bien que leurs
aversions.
II
Henry, nature passionnée et de philosophie audacieuse, s'était
dit, non sans raison, que par ses affinités, il se sentirait chez
lui dans ce milieu bellement barbare et instinctif.
Il inaugurait même son avènement de «Dykgrave» par une innovation
contre laquelle le dominé Balthus Bomberg devait infailliblement
fulminer, du haut de son pupitre pastoral. En effet, pour flatter
le sentiment autochtone, Henry avait invité à sa table non
seulement quelques hobereaux et gros terriens, deux ou trois
artistes de ses amis de la ville, mais il avait convié en masse de
simples fermiers, de petits armateurs, d'infimes patrons de
chalands et de voiliers, le garde-phare, l'éclusier, les chefs
d'équipe de diguiers et jusqu'à de simples laboureurs. Avec ces
indigènes, il avait prié à cette crémaillère leurs femmes et leurs
filles.
Sur sa recommandation expresse, tous et toutes avaient revêtu le
costume national ou d'uniforme. Les hommes se modelaient en des
vestes d'un velours mordoré ou d'un roux aveuglant, ouvrant sur
des tricots brodés des attributs de leur profession: ancres,
instruments aratoires, têtes de taureaux, outils de terrassiers,
tournesols, mouettes, dont le bariolage presque oriental se
détachait savoureusement sur le fond bleu marin, comme des
armoiries sur un écusson. À de larges ceintures rouges brillaient
des boucles en vieil argent d'un travail à la fois sauvage et
touchant; d'autres exhibaient le manche en chêne sculpté de leurs
larges couteaux; les gens de mer paradaient en grandes bottes
goudronnées, des anneaux de métal fin adornaient le lobe de leurs
oreilles aussi rouges que des coquillages; les travailleurs de la
glèbe avaient le râble et les cuisses bridés dans des pantalons de
même velours que celui de leur veste, et ces pantalons, collant du
haut, s'élargissaient depuis les mollets jusqu'au coup de pied.
Leur petit feutre rappelait celui des basochiens au temps de Louis
XI. Les femmes arboraient des coiffes à dentelles sous des
chapeaux coniques à larges brides, des corsages plus historiés,
aux arabesques encore plus fantastiques que les gilets des hommes,
des jupes bouffantes du même velours et du même ton mordoré que
les vestes et les culottes; des jaserans ceignant trois fois leur
gorge, des pendants d'oreille d'un dessin antique quasi byzantin
et des bagues au chaton aussi gros que celui d'un anneau pastoral.
C'étaient pour la plupart de robustes spécimens du type brun, de
cette ardente et pourtant copieuse race de Celtes noirs et
nerveux, aux cheveux crépus et en révolte. Paysans et marins
hâlés, un peu embarrassés au début du repas, avaient vite recouvré
leur assurance. Avec des gestes lourds mais non empruntés, et même
de ligne souvent trouvée, ils se servaient du couteau et de la
fourchette. À mesure que le repas avançait, les langues se
déliaient, des rires, parfois un juron, scandaient leur idiome
guttural, haut en couleur avec, pourtant, des caresses et des
veloutés inattendus.
Logique dans sa dérogation à l'étiquette, violant toute préséance,
l'amphitryon avait eu le bon esprit d'asseoir chaque fois à côté
d'un de ses pairs de l'oligarchie une fermière, une patronne de
chaloupe ou une poissonnière, et, réciproquement, à côté d'une
voisine de château, se calait un jeune nourrisseur de crâne
encolure ou un chaloupier aux biceps noueux.
Les amis de Kehlmark constatèrent que presque tous les convives
étaient dans la fleur ou dans la chaude maturité de l'âge. On
aurait dit une sélection de femmes avenantes et de gars plastiques
et galbeux.
Parmi les invités se trouvait un des principaux cultivateurs du
pays, Michel Govaertz de la ferme des Pèlerins, veuf, père de deux
enfants, Guidon et Claudie.
Après le seigneur de l'Escal-Vigor, le fermier des Pèlerins était
l'homme le plus important de Zoudbertinge, le village sur le
territoire duquel était situé le château des Kehlmark.
Durant la minorité et l'absence du jeune comte, Govaertz l'avait
même remplacé à la tête de la _wateringue_ ou conseil d'entretien
et de préservation des terres d'alluvion, dites polders, conseil
dont le Dykgrave était le chef. Et ce n'était pas sans une
certaine mortification d'amour-propre que, par le retour de
Kehlmark, le fermier des Pèlerins s'était vu relégué au rang d'un
simple membre des comices en question. Mais l'affabilité du jeune
comte avait bientôt fait oublier à Govaertz cette petite
diminution d'autorité. Puis, auparavant, il ne siégeait dans la
wateringue que comme représentant du Dykgrave, tandis que comme
juré il avait droit d'initiative et voix délibérative dans le
chapitre. De plus, n'avait-il point été récemment élu bourgmestre
de la paroisse? Gros paysan, quadragénaire de belle prestance, pas
méchant, mais vaniteux, de caractère nul, il avait été extrêmement
flatté d'être invité au château et d'occuper, avec sa fille, la
tête de la table. Soutenu par ses compères, surtout stylé et
instigué par sa fille, la non moins ambitieuse mais plus
intelligente Claudie, il incarnait les prérogatives et les
immunités civiles et tenait frondeusement tête au pasteur Bomberg.
Un instant, il craignit que le comte de Kehlmarck ne profitât de
son influence pour se faire nommer magistrat du village. Mais
Henry abhorrait la politique, les compétitions qu'elle engendre,
les bassesses, les intrigues, les compromissions qu'elle impose
aux hommes publics. De ce côté, Govaertz n'avait donc rien à
craindre. Aussi résolut-il de se faire un ami et un allié du grand
seigneur, pour réduire le dominé à l'impuissance. Cette attitude
lui avait été recommandée par Claudie dès qu'on apprit l'arrivée
du châtelain d'Escal-Vigor.
Pour honorer le bourgmestre, le comte avait assis Claudie Govaertz
à sa droite.
Claudie, la forte tête de la maison, était une grande et
plantureuse fille, au tempérament d'amazone, aux seins volumineux,
aux bras musclés, à la taille robuste et flexible, aux hanches de
taure, à la voix impérative, type de virago et de walkyrie. Un
opulent chignon de cheveux d'or brun casquait sa tête volontaire
et répandait ses mèches sur un front court, presque jusqu'à ses
yeux hardis et effrontés, bruns et fluides comme une coulée de
bronze, dont un nez droit et évasé, une bouche gourmande, des
dents de chatte, soulignaient la provocation et la rudesse. Toute
en chair et en instincts, un besoin de tyrannie, une ambition
féroce parvenait seule à réfréner ses appétits et à la conserver
chaste et inviolée jusqu'à présent, malgré les ardeurs de sa
nature. Pas l'ombre de sensibilité ou de délicatesse. Une volonté
de fer et aucun scrupule pour arriver à ses fins. Depuis la mort
de sa mère, c'est-à-dire depuis ses dix-sept ans -- aujourd'hui
elle en comptait vingt-deux -- elle gouvernait la ferme, le ménage
et, jusqu'à un certain point, la paroisse. C'est avec elle que
devrait compter le pasteur. Son frère Guidon, un adolescent de
dix-huit ans, et même son père le bourgmestre, tremblaient
lorsqu'elle élevait la voix. Un des plus beaux partis de l'île,
elle avait été très recherchée, mais elle avait éconduit les
prétendants les plus argenteux, car elle rêvait un mariage qui
l'élèverait encore au-dessus des autres femmes du pays. Telle
était même la raison de sa vertu. Magnifique et vibrant morceau de
chair, aussi affriolée qu'affriolante, elle décourageait les
poursuites des mâles sérieusement intentionnés, quoiqu'elle eût
voulu s'abandonner, se pâmer dans leurs bras et leur rendre
étreinte pour étreinte, qui sait, peut-être même les provoquer et,
au besoin, les prendre de force.
Afin de mater et d'étourdir ses postulations, Claudie se
dépensait, la semaine, en corvées, en besognes éreintantes, et,
aux kermesses, elle se livrait à des danses furieuses, provoquait
des algarades, fomentait des hourvaris et des rixes entre ses
galants, mais leurrant le vainqueur, le maîtrisant au besoin,
affectant encore plus de brutalité que lui, allant jusqu'à le
battre et le traiter comme il avait servi ses rivaux, puis
s'esquivant, intacte. Ou s'il lui arriva de rendre furtivement une
caresse, de tolérer quelque privauté anodine, elle se reprenait au
moment critique, rappelée à la sagesse par son rêve d'un glorieux
établissement.
Aussitôt qu'elle eut vu Henry de Kehlmark, elle se jura de devenir
châtelaine de l'Escal-Vigor.
Henry était beau cavalier, célibataire, fabuleusement riche à ce
qu'on prétendait, et aussi noble que le Roi. Coûte que coûte il
épouserait cette altière femelle. Rien de plus facile que de se
faire aimer de lui. N'avait-elle pas fait tourner la tête à tous
les jeunes villageois? À quelles extrémités les plus huppés ne se
seraient-ils pas résolus pour la conquérir? Il ferait beau voir
qu'un homme la refusât si elle consentait à se livrer à lui.
Claudie savait déjà, pour l'avoir entrevue dans le parc ou sur la
plage, que le comte était accompagné d'une jeune femme, sa
gouvernante ou plutôt sa maîtresse. Ce concubinage avait même mis
le comble à la sainte indignation du dominé Bomberg! Mais Claudie
ne s'inquiétait pas outre mesure de la présence de cette personne.
Kehlmark ne devait pas en faire grand cas. À preuve que la
demoiselle ne s'était pas même montrée à table. Claudie se
flattait bien de la faire renvoyer et, s'il le fallait, de la
remplacer en attendant le mariage; assez sûre d'elle-même pour se
donner à Kehlmark et le forcer ensuite à l'épouser. Puis, la
jordaenesque femelle jugeait assez insignifiante cette petite
personne pâle et mièvre, vaguement anémique, maigrichonne, privée
de ces robustes appas si prisés des rustres.
Non, le comte de la Digue n'hésiterait pas longtemps entre cette
mijaurée et la superbe Claudie, la plus éblouissante femelle de
Smaragdis et même de Kerlingalande.
Durant le dîner, elle jaugea l'homme avec des regards et un flair
lascifs de bacchante, en même temps qu'elle estimait le mobilier,
le couvert et la vaisselle avec des yeux de tabellion ou de
commissaire-priseur. Quant à la valeur du domaine, elle lui était
connue depuis longtemps, d'ailleurs comme à tous ceux du village.
Ce vaste vallon triangulaire, limité de deux côtés par les digues,
et du troisième par une grille et de larges fossés, représentait,
avec les cultures et les bois dépendants, près du dixième de l'île
entière. Et la rumeur publique attribuait en outre à Kehlmark des
possessions en Allemagne, aux Pays-Bas et en Italie.
On se racontait aussi que son aïeule, la douairière, lui avait
laissé près de trois millions de florins en titres de rente. Il
n'en fallait pas davantage pour que la positive Claudie jugeât
Kehlmark un épouseur, un mâle très sortable. Peut-être, s'il
n'avait pas été riche et titré, l'eût-elle préféré un peu plus
membru et sanguin. Mais elle ne se lassait pas d'admirer son
élégance, ses traits aristocratiques, ses mains de demoiselle, ses
beaux yeux outre-mer, sa fine moustache, et sa barbiche
soigneusement taillée. Ce que le Dykgrave présentait d'un peu
réservé ou d'un peu timide, de presque langoureux et mélancolique
par moments, n'était pas fait pour déplaire à la pataude. Non
point qu'elle donnât dans le sentimentalisme: rien, au contraire,
n'était plus loin de son caractère extrêmement matériel; mais
parce que ces moments de rêverie chez Kehlmark lui paraissaient
révéler une nature faible, un caractère passif. Elle n'en
régnerait que plus facilement sur sa personne et sur sa fortune.
Oui, ce noble personnage devait être on ne peut plus malléable et
ductile. Comment aurait-il subi, sinon, si longtemps le joug de
cette «espèce», de cette demoiselle, que l'expéditive Claudie
n'était pas loin de considérer comme une intruse? Le raisonnement
auquel se livrait la gaillarde ne manquait pas de logique: «S'il
s'est laissé engluer et dominer par cette pimbêche, combien il
serait plus vite subjugué par une vraie femme!»
Et les façons d'Henry n'étaient point faites pour la décevoir. Il
se montra tout le temps d'une gaîté fébrile, presque la gaîté d'un
penseur trop absorbé qui cherche à s'étourdir; il lutinait et
agaçait sa voisine de table avec une telle persistance, que celle-
ci se crut déjà arrivée à ses fins. Ce laisser-aller de Kehlmark
acheva de scandaliser les quelques hobereaux invités à ces
excentriques agapes, mais ils n'en firent rien paraître, et, tout
en se gaussant intérieurement de cette réunion saugrenue, à
laquelle ils avaient consenti d'assister par égard pour le rang et
la fortune du Dykgrave, en sa présence ils affectèrent de trouver
l'idée de cette crémaillère souverainement esthétique, et se
récrièrent d'admiration. Nous laissons à penser en quels termes
ils racontèrent cette inconvenante mascarade au dominé et à sa
femme, dont, avec deux ou trois bigotes, ces nobilions gourmés et
collet monté formaient les seules ouailles. L'un après l'autre ils
demandèrent leur voiture et se retirèrent furtivement avec leurs
prudes épouses et héritières. On ne s'en amusa que mieux après
leur départ.
Le comte, qui dessinait et peignait comme un artiste de
profession, se plut, au café, à croquer un très pimpant médaillon
de Claudie, qu'il lui offrit après qu'on l'eut fait circuler à la
ronde, pour l'émerveillement des naturels de plus en plus ravis
par la rondeur de leur jeune Dykgrave. Michel Govaertz,
particulièrement, était aux anges, flatté des attentions du comte
pour son enfant préférée. Tout le temps Henry avait trinqué avec
elle, et il ne cessait de la complimenter sur son costume: «Il
vous sied à ravir, disait-il. Combien vous vous imposez plus
naturellement sous ces atours que cette dame, là-bas, qui se fait
habiller à Paris!» Et il lui désignait du regard une baronne très
compassée et fagotée, assise à l'autre bout de la table, et qui,
flanquée de deux désinvoltes loups de mer, ne s'était point
départie, depuis le potage, d'une moue dégoûtée et d'un silence
plein de morgue.
-- Peuh! avait répondu Claudie, vous voulez rire, monsieur le
comte. C'est bien que vous nous ayez prescrit le costume du pays,
sinon je me serais aussi vêtue comme nos dames d'Upperzyde.
-- Je vous en conjure, reprit le comte, gardez-vous de pareil
affublement. Ce serait faire acte de trahison!
Et le voilà qui se lance dans un panégyrique du costume naïvement
approprié aux particularités du terroir, aux différences de
contrées et de races. «Le costume, déclare-t-il, complète le type
humain. Ayons nos vêtements personnels comme nous avons notre
flore et notre faune spéciales!» Ses mots imagés semblent peindre
et modeler de belles formes humaines harmonieusement drapées.
Au plus fort de sa conférence éthologique, il s'aperçoit que la
jeune paysanne l'écoute sans rien comprendre à son enthousiasme.
Pour la distraire, il se mit en devoir de lui montrer les diverses
pièces du château fraîchement restauré, bourré de souvenirs et de
reliques. Claudie prit le bras du comte et, ouvrant la marche, il
invita les autres villageois à les suivre d'enfilade en enfilade.
Les yeux de Claudie, comme deux charbons ardents, dévoraient l'or
des cadres, des lambris et des torchères, les tapisseries
féodales, les panoplies d'armes rares, mais demeuraient
insensibles à l'art, au goût, à l'ordonnance de ces luxueux
accessoires. De nobles nus, peints ou sculptés, entre autres les
copies des jeunes hommes du Buonarotti encadrant les compositions
du plafond de la Sixtine, ne la frappaient que par leur costume
_in naturalibus._ Elle éclatait, en se renversant, d'un rire
polisson, ou bien se couvrait le visage, jouant l'effarouchement,
la gorge houleuse; et Kehlmark la sentait frémir et panteler
contre sa hanche. Michel Govaertz marchait sur leurs pas avec la
bande ahurie et égrillarde. Des loustics commentaient les toiles
de maîtres, s'affriolaient et, devant les nudités mythologiques,
faisaient, de l'oeil et même du geste, leur choix.
À plusieurs reprises, le bourgmestre alla leur recommander plus de
discrétion.
Comme il revenait de les rappeler vainement à la décence:
«Quelqu'un qui n'est pas content de vous voir parmi nous, monsieur
le comte, dit-il, c'est notre dominé, Dom Balthus Bomberg.»
-- Ah bah! fit le Dykgrave. En quoi lui porté-je ombrage? je ne
pratique pas, j'en conviens, mais je crois en savoir aussi long
que lui sur le chapitre des religions, et quant à la véritable,
l'éternelle vertu je m'entendrai bien avec les braves gens de tous
les cultes... Au fait, Dom Balthus a décliné mon invitation
d'aujourd'hui, en donnant à entendre que pareilles promiscuités
répugnent à son caractère... En voilà de l'évangélisme!... Il est
gentil pour ses paroissiens...
-- Savez-vous bien, qu'il a déjà prêché contre vous! dit Claudie.
-- Vraiment? Il me fait beaucoup d'honneur.
-- Il ne vous a pas attaqué directement et s'est bien gardé de
vous nommer, reprit le bourgmestre, mais les assistants ont tout
de même compris qu'il s'agissait de Votre Seigneurie, lorsqu'il
dénonçait tels beaux châtelains venus de la capitale, qui
affichent des idées de mécréants et qui, manquant à tous leurs
devoirs, donnent le mauvais exemple aux humbles paroissiens, en
moquant, par leurs moeurs dissolues, le très saint sacrement du
mariage! Et patati, et patata! Il paraît qu'il en a eu pour un bon
quart d'heure, du moins à ce que nous ont raconté mes dévotes de
soeurs, car ni moi, ni les miens nous ne mettons le pied dans son
église!...
En entendant cette allusion à son faux ménage, le comte avait
légèrement changé de couleur, et ses narines accusèrent même une
nerveuse contraction de colère qui n'échappa point à Claudie.
-- N'aurons-nous pas l'honneur de saluer madame... ou, comment
dirai-je, mademoiselle...? demanda la paysanne en balbutiant avec
affectation.
Une nouvelle expression de furtif mécontentement passa sur la
physionomie de Kehlmark. Ce nuage n'échappa non plus à la futée
villageoise. «Tant mieux, songeait-elle, la mijaurée semble déjà
l'avoir excédé!»
-- Vous voulez parler de mademoiselle Blandine, mon économe, fit
Kehlmark d'un air enjoué! Excusez-la. Elle est très occupée et, de
plus, extrêmement timide... Son grand plaisir consiste à préparer
et à diriger, dans la coulisse, mes petites réceptions... Elle est
quelque chose comme mon maître de cérémonies, le régisseur général
de l'Escal-Vigor...
Il riait, mais Claudie trouva ce rire un peu pincé et étranglé. En
revanche ce fut avec une intonation sincèrement attendrie qu'il
ajouta: «C'est presque une soeur... À deux nous avons fermé les
yeux à mon aïeule!»
Après un silence: «Et vous viendrez nous voir, aux Pèlerins,
monsieur le comte?» demanda Claudie, un peu inquiétée, dans ses
spéculations matrimoniales, par la flexion presque fervente des
dernières paroles d'Henry.
-- Oui, monsieur le comte, vous nous feriez grand honneur par
cette visite, insista le bourgmestre. Sans nous vanter, «les
Pèlerins» n'ont point leur égal dans tout le royaume. Nous ne
possédons que bêtes de choix, sujets primés, les vaches et les
chevaux aussi bien que les porcs et les moutons...
-- Comptez sur moi, fit le jeune homme.
-- Sans doute, monsieur le comte connaît-il tout le pays? demanda
Claudie.
-- Ou à peu près. L'aspect en est assez varié. Upperzyde m'a
laissé le souvenir d'une jolie villette avec des monuments et même
un musée curieux... J'y découvris autrefois un savoureux Frans
Hals... Ah, un joufflu petit joueur de chalumeau; la plus
merveilleuse symphonie de chair, de vêture et d'atmosphère dont
cet exubérant et viril artiste ait jamais enchanté la toile...
Pour ce ravissant petit drôle, je donnerais toutes les Vénus, même
celles de Rubens... Il me faudra retourner à Upperzyde.
Il s'arrêta, songeant qu'il parlait latin à ces braves gens.
-- On m'a entretenu aussi, reprit-il, des dunes et des bruyères de
Klaarvatsch... Attendez donc. N'y a-t-il point par là des
paroissiens bizarres?...
-- Ah, les sauvages! fit le bourgmestre, avec protection et
mépris. Une population de sacripants! Les seuls vagabonds et
indigents du pays!... C'est notre Guidon, mon vaurien de fils, qui
les a pratiqués! Chose triste à dire, il pourrait être des leurs!
-- Je prierai votre garçon de me conduire un jour par là,
bourgmestre! dit Kehlmark en faisant passer ses hôtes dans une
autre pièce. Ses yeux s'étaient allumés, au souvenir du petit
joueur de chalumeau. À présent ils se voilaient et sa voix avait
eu un tremblement, un accent d'une indicible mélancolie, suivi
comme d'un sanglot déguisé en toux. Claudie continuait à regarder
à droite et à gauche, supputant la valeur marchande des bibelots
et des raretés.
Dans la salle de billard, où ils venaient d'entrer, toute une
paroi était prise, comme on sait, par le _Conradin et Frédéric de
Bade, _peinture de Kehlmark lui-même d'après une gravure très
populaire en Allemagne. Le suprême baiser des deux jeunes princes,
victimes de Charles d'Anjou, mettait sur leur visage une
expression d'amour extrême, quasi sacramentel, intensément rendue
par Henry.
-- Ça?... Deux petits princes. Les maîtres d'un de mes très
arrière-aïeux... On va leur couper la tête! expliqua-t-il,
singulièrement gouailleur, à Claudie qui béait devant cette
peinture presque avec des yeux de badaude, habituée des exécutions
capitales.
-- Pauvres enfants! remarqua la grosse fille. Ils s'embrassent
comme des amoureux...
-- Ils s'aimaient bien! murmura Kehlmark comme s'il eût dit
_amen._ Et il entraîna plus loin sa compagne. Comme elle
constatait naïvement la profusion de statues et d'académies
d'hommes parmi les tableaux et les marbres: «En effet, ce sont des
machines comme il s'en trouve à Upperzyde et dans d'autres
musées!... Cela meuble! Faute de modèles je travaille d'après
cela!» répliqua Kehlmark, et cette fois d'un ton indifférent,
contrefaisant, aurait-on dit, les intonations profanes de ceux
qu'il pilotait.
Moquait-il ses invités ou se surveillait-il lui-même?
Selon la mode villageoise, on s'était mis à table à midi.
Il était neuf heures et le soir tombait.
Tout à coup on entendit sonner et ronfler des cuivres.
Des torches se rapprochèrent avec des rythmes de sérénades
foraines et projetèrent, dans la pénombre des salons, un
rougeoiement d'aurore boréale.
III
-- Qu'est cela? une trahison, un guet-apens! se récria Kehlmark en
prenant un air intrigué.
-- Nos jeunes gens de la Ghilde de Sainte-Cécile, notre
«harmonie», qui viennent vous souhaiter la bienvenue, monsieur le
comte! annonça cérémonieusement le fermier des Pèlerins.
Les yeux de Kehlmark brillèrent d'un feu oblique: «Une autre fois,
je vous montrerai mon atelier... Allons les recevoir!» dit-il, en
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