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nous disais, le Béjard ne se gênerait pas pour nous coller des
amendes ou nous foutre tous à la porte, certain qu'il est, le
roublard, de piger toujours assez d'artistes de notre force pour
faire marcher sa boutique.
«Et comme, dans ce cas, ce n'est pas encore toi, notre oncle, qui
beurreras nos tartines et nous nicheras dans un poulailler, ou
tendras le cul à notre place pour recevoir une fessée aussi
paternelle que brûlante, nous te souhaitons le bonsoir, l'ami.
Salut et bon vent arrière!»
Laurent tenta de lui barrer le passage, l'arrêta par le bras, lui
retint les mains:
-- Allons hop! l'ami! Bas les pattes! Au large, entends-tu?
Le fringant apprenti se dégagea et Laurent eut beau s'accrocher
désespérément aux blouses et aux jupes, tous passèrent outre, à la
suite de leur chef, non sans molester un tantinet le chanteur de
noires complaintes. Et, avec des huées, dos sifflets, à grand
renfort de gestes cyniques à son adresse, ils s'engouffrèrent dans
la cartoucherie, plus effrontés, plus tapageurs qu'une volée de
moineaux narguant l'épouvantail.
Paridael demeura en cet endroit longtemps après que la porte se
fut refermée sur le dernier des retardataires. Leur rire sonore,
leur voix vibrante claironnait encore à ses oreilles; il voyait
reluire et pétiller les profonds yeux couleur de châtaigne mûre du
plus grand, se remémorait le ragoût de son mouvement, lorsque d'un
revers de main il avait relevé vers le ciel la visière de sa
casquette à la façon d'une mésange querelleuse qui hérisserait sa
huppe.
Le coeur de Paridael saignait de plus en plus douloureusement sous
sa poitrine. Et cela, à propos de galopins qui lui étaient
absolument étrangers!
«Il en gredine des centaines, voire des milliers, du même moule,
du même fion dans les quartiers populaires, depuis Merxem jusqu'à
Kiel!» lui aurait fait observer le judicieux et raisonnable
Marbol.
Eux-mêmes ne venaient-ils pas de reconnaître que Béjard n'eût pas
été embarrassé de lever plus d'une réserve de conscrits de pareil
acabit.
La ville prolifique les jetait sur le pavé, négligemment, les
exposant aux aventures, les abandonnant à leur propre industrie, à
leurs bons ou mauvais instincts, les vouant presque tous à
l'ilotisme, mais les prodiguant pour la plus grande saveur de la
rue et du rivage.
S'ils ne servent pas à la nourriture des poissons, un jour ils
s'allongent sur la dalle des morgues ou contribuent à
l'instruction des carabins. Possédaient-ils bien l'unique, le
suprême cachet que leur prêtait Laurent? Incontestablement. Eût-il
même été seul à les voir sous cette couleur chaude et en si ferme
relief, c'est qu'ils étaient créés, qu'ils existaient ainsi.
Sur le point de relancer les apprentis dans leur atelier afin de
suspendre les malignes pratiques auxquelles on se livrait sur eux
et de les disputer à Béjart lui-même, la même odeur que tout à
l'heure, mais plus véhémente encore, une touffeur d'abattoir mêlée
à des relents d'infirmerie et à des bouffées de roussis fondit à
sa rencontre. Comme si on lui eût fait respirer un violent
anesthésique, il eut un éblouissement, un vertige; les objets
tournoyèrent autour de lui.
La palissade enclavant la cartoucherie fut balayée, la maçonnerie
s'effrita, les murs se lézardèrent et s'entrouvrirent comme des
décors d'opéra, ou comme si se déclaraient de subites voies d'eau
et, dans une verte lumière de bengale ayant la couleur d'une mer
glauque et phosphorescente, d'insolites formes humaines
tourbillonnèrent devant ses yeux, plus rapides, plus fugaces qu'un
banc de poissons lumineux ou que les mille chandelles folletant
sous la paupière d'un apoplectique. Quoique endiablées que fussent
leurs virevousses, Laurent démêla dans ces apparitions des têtes
sans corps, des torses sans membres, des pieds et des mains
amputés, et un qui le consterna surtout, dans ce météore, fut
l'expression conjuratrice, implorante ou terrifiée des yeux
éclairant ces talus exangues, les mêmes beaux yeux d'adolescents
si fripons il y a quelques secondes, et le rictus, la convulsion,
la grimace d'atroce souffrance de ces bouches, les mêmes bouches
tout à l'heure si mutines, si railleuses, et ces minois ouverts et
hardis de bouts d'hommes émancipés ne reculant devant rien, tordus
a présent, convulsés dans il ne savait quel spasme...
Assistait-il à un naufrage ou à un incendie? Il revoyait à la fois
les enfants martyrisés du chantier Fulton et les émigrants qui
avaient sombré avec la Gina. Et un de ces visages, celui du jeune
Frans Verwinkel, ressemblait extraordinairement à celui de son
cher petit Pierket, le frère cadet d'Henriette et l'image de la
jeune fille, mais une version mutine et luronne de cette pensive
image.
Cette fantasmagorie ne dura qu'une mortelle seconde, après
laquelle la lumière verte s'éteignit, les parois se refermèrent,
le palis se releva et la vilaine usine reprit son apparence
revêche, mais normale.
«Ah ça! se dit Paridael, deviendrais-je fou?»
Et rougissant de cet accès morbide qu'il attribuait à une
hyperesthésie causée par sa maladie, à l'action capiteuse de l'air
après une longue claustration, il se décida enfin à tourner le dos
à ces objets hallucinants et se dirigea vers le fleuve.
Deux ou trois fois, cependant, il ramena les regards vers le
chantier, revint un instant sur ses pas comme s'il avait oublié
quelque chose ou si quelqu'un de bien aimé le rappelait pour lui
redire adieu.
Graduellement ce charme cessa d'opérer. L'apparence normale et
rassurante du reste des objets sous la lumière et dans la tiédeur
de ce premier beau jour le lénifia lui-même. Pas un nuage
n'offusquait l'opale azurée du ciel. D'imperceptibles vaguilles
ridant la rivière inondée de soleil faisaient songer à ce frisson
d'aise, a cette petite mort courant au flanc d'une monture flattée
par son cavalier.
Laurent ne distinguait plus les gréements et les cordages des
vaisseaux lointains, de sorte que leurs voiles blanches, plus
blanches que les draps de son lit numéroté à l'hôpital ou que la
bâche des civières, semblaient flotter sans entrave dans l'espace
et suggéraient les ailes d'anges envoyés à la rencontre des âmes
attendues prochainement là-haut!
Parvenu sur la digue, au point même d'où il avait vu décroître le
vaisseau emportant les Tilbak, amoureusement, jalousement,
Paridael embrassa le panorama de sa ville natale. Ses regards
parcoururent les contours et les arêtes des monuments, ils en
firent une délinéation minutieuse et appuyée comme pour une épure,
en même temps que son enthousiasme avivait les teintes,
multipliait, chromatisait à l'infini les nuances de ces
architectures familières. Il inhala avec une avidité d'asphyxié
rappelé à la vie, l'air salin, les arômes du large, les émanations
des épices odoriférantes et même les vireuses matières organiques
chargées sur les flottes marchandes. L'odeur obsédante de
l'hôpital se dissipa dans ce bouquet majeur.
Laurent apercevait les équipes diligentes, surprenait les
manoeuvres d'ensemble sous les grands gestes des élévateurs et des
grues, enregistrait les appels, les signaux et les commandements.
Il confondait dans un immense transport d'affection l'horizon
natal et tous ceux dont cet horizon bornait la vue. Une profonde
et totale béatitude l'envahit, une sorte de nirvana, de
voluptueuse stupeur. Tout en savourant, en dégustant la réalité
ambiante et tangible, il ne se sentait déjà plus faire partie de
la Cité. Celle-ci prenait les proportions et le caractère d'une
sublime oeuvre d'art. Était-ce qu'il ne participait plus en rien à
la création ou bien qu'il s'était fondu et dissous dans les
essences et les principes mêmes qui la constituent?
C'était le premier jour qu'il l'appréciait, qu'il se l'assimilait
ainsi par tous les pores. De quelle vie étrange vivait-il donc? Si
telles délices constituaient le jour sans lendemain, il ne se fût
jamais lassé de leur éternité!
Une saltarelle de carillon préluda au coup de trois heures.
Avant le premier tintement, Paridael éprouva cette sensation de
froid d'un dormeur qui se réveille à la belle étoile; en même
temps, il lui sembla qu'on le tirait fortement par la manche et
que les dernières voix humaines qu'il eût entendues, celles des
jeunes ouvriers de Béjard, le hélaient de très loin. Il se
retourna vers les bâtiments de la cartoucherie. Il n'y avait âme
qui vive entre ces bâtiments et le fleuve, et, ennuyé par ce
rappel, Laurent allait reporter ses regards du côté de la rade.
En même temps que sonnait le premier coup de l'heure, il entendit
partir de la cartoucherie une série de petites détonations de plus
en plus précipitées, et comme il renonçait à les compter, une
commotion lui laboura les jambes, le sol se tendit et se détendit
comme un tremplin sous ses pieds et le fit bondir, d'un élan
involontaire, à quelques mètres en avant.
Un tonnerre, comparable à celui de tous les canons des forts
réunis en une seule batterie, lui brisait le tympan et faisait
jaillir le sang de ses oreilles. Simultanément, une partie de la
cartoucherie -- hélas, les ateliers des enfants! -- oscilla, se
désagrégea comme un simple château de cartes et ramassé, englobé
dans une trombe blanche, monta, fusa vers le ciel.
Cela monta d'un seul jet très vite, ah! trop vite, droite tige
d'une végétation spontanée et au bout de cette tige, blanche et
cotonneuse, qui n'en finissait pas, se forma l'immense masse
bulbeuse d'une tulipe rose et noire s'épanouissant comme la
fabuleuse agave au fracas de la foudre, mais floraison mort-née
effeuillant ses pétales en un funèbre feu d'artifice.
Au deuxième coup de trois heures, durant le millième de seconde
que vécut cette fleur pyrique, Laurent, scrutait ces pétales,
démêla des bras, des jambes, des tronçons, et aussi d'entières
silhouettes humaines, gesticulant horriblement, tels des pantins
trop désarticulés. Il se rappela gestes et contorsions analogues
dans des toiles de peintres hallucinés, évocateurs de sorciers se
rendant au sabbat... Et ces parties de la tulipe rose et noire,
sanguinolentes ou carbonisées, décrivaient dans toutes les
directions de longues trajectoires, et sans cesse pleuvaient,
pleuvaient, pleuvaient d'innombrables débris avec accompagnement
d'intraduisibles clameurs et de la continuelle pétarade. Giries de
brûlés vifs! Pyrotechnie néronienne!
Comme il semblait à Laurent avoir entendu déjà de ces voix,
quelques masses s'abattaient autour de lui en même temps qu'une
grêle de balles, et il eut la vision précipitée d'un tronc auquel
adhérait un corsage, d'un pied d'enfant encore logé dans son petit
sabot, d'une jambe musclée culottée de velours, et du même coup il
se rappelait la cambrure de ce corsage, le pli de ce pantalon, le
bruit guilleret de petits sabots courant à leur besogne et la
belle impudence d'un visage émerillonné sous certaine visière
bravache:
«C'est moi, Frans Verwinkel, qui fais partir le fulminate! Il
faudrait me voir à l'oeuvre. Je n'ai qu'à frapper ainsi, et le
tour est joué!»
Peut-être le pauvret n'avait-il eu qu'à frapper ainsi...
Non, c'était impossible! Laurent n'en pouvait croire ses sens. Le
mirage reprenait de plus belle. Pour se convaincre de son état
d'hallucination, il poussa un immense éclat de rire, mais il
s'entendit rire et le cauchemar persista. Vers l'extrémité de
l'enceinte urbaine, à l'endroit où s'élevait, il y a moins d'une
seconde, un tènement du hameau d'Austruweel, il ne restait debout
des vingt bicoques que l'estaminet In den Spanjaard, contemporain
de la domination espagnole et arborant le millésime 1560. Par la
trouée furieuse on découvrait la campagne, les talus verdissants
des remparts, un rideau d'arbres en bourgeons et le placide
clocher d'Austruweel, au-dessus duquel l'alouette chantait sa
première chanson. La guérite d'une sentinelle gisait au bas du
rempart.
Capricieuse comme la foudre, l'explosion avait ménagé de proches
et précaires masures qu'un souffle aurait dû balayer et préservé
même une partie de la cartoucherie, alors qu'elle avait renversé
et pulvérisé des constructions situées à plusieurs kilomètres de
là, réduit en bouillie des maçonneries à l'épreuve des torpilles,
rompu comme un fétu de paille les madriers et les pilotis des
débarcadères, converti le fer en limaille, ramassé et chiffonné
ainsi qu'une étoffe de soie les toitures en tôle galvanisée des
hangars.
Des ruines penchaient dans un état d'équilibre instable et se
déchiquetaient en profils fabuleux, en architectures inouïes.
Tout cela s'était accompli au deuxième coup de trois heures.
Avant le troisième coup avait surgi, derrière la cartoucherie,
sifflant, hurlant comme un essaim de guivres, un geyser enflammé
dont les ondes déferlèrent -- toujours avant que l'heure n'eût
sonné -- sur une surface de dix hectares: toute la réserve du
pétrole, cinquante mille barils, flambaient comme une simple
allumette.
Et tels étaient le progrès de la déflagration, telle fut la furie
de cette marée incendiaire qu'elle paraissait devoir submerger la
métropole et ne faire qu'une gorgée de son fleuve.
Par un trompe-l'oeil de la perspective, les énormes langues rouges
démesurément allongées, dardées toutes dans la même direction,
léchaient les contreforts de la cathédrale. Malgré le plein jour
la flèche altière reflétait un coucher de soleil. Et les navires
des bassins, alternativement masqués et découverts suivant que
s'écartaient ou se rapprochaient les vagues flamboyantes,
semblaient, jouets de ces flots dévorateurs, tanguer sur un océan
en éruption.
L'apocalyptique splendeur du spectacle finissait par noyer dans
une monstrueuse extase l'horreur et la pitié de Laurent. Mais le
bitume et le soufre ne pleuraient pas de l'empyrée. Jamais si pur,
si doux éther n'avait empli l'espace, jamais ciel si bleu si
paressant n'avait leurré les mortels. Contrairement à la prophétie
les astres ne s'écroulaient pas, le jour printanier continuait de
sourire indifférent, même réjoui, et la fumée épaisse et noire,
déroulant au loin ses volutes pressées, noire écume de cette
tempête de flammes, ne parvenait à voiler ou à troubler l'impavide
et sereine majesté du soleil.
Cependant, après l'inertie et la consternation du premier moment,
un vent d'épouvante balayait la population vers la campagne
méridionale et chassait de leurs foyers, sous une grêle de plâtras
et de vitres cassées, les habitants des quartiers les plus
éloignés de la cartoucherie. Des ouvriers échappés à la mort:
calfats, débardeurs, trieuses, femmes portant des poupons sur les
bras, jeunes filles presque nues, matelots, douaniers, éclusiers,
hagards, horriblement essoufflés, les prunelles plus dilatées que
par la belladone; la bouche fendue, élargie par un cri prolongé,
les cheveux et les habits brûlés, parfois atteints jusqu'à la
chair, torchères vivantes dont la course stimulait l'activité, se
ruaient à l'assaut des berges et allaient même se jeter dans
l'Escaut.
Un de ces fuyards courut sur Laurent qu'il faillit renverser.
Laurent reconnut Béjard et, arraché brusquement à la fascination,
la haine lui restituant toute sa lucidité, persuadé que cette
extermination était l'ouvrage de son ennemi, Le couronnement de
ses iniquités, il le harpa au passage.
En cet instant hypercritique, il récupéra ses forces perdues. Il
allait tenir parole: venger Régina, venger Anvers, venger les
émigrants délibérément jetés aux poissons, venger enfin les
petiots de la cartoucherie.
Ah, c'était donc la les «vues» que le destin avait sur lui!
Béjard se débattit, hurla même «à l'incendiaire!» mais tout
entiers à leur propre détresse, les fugitifs poursuivaient leur
course sans se préoccuper de ce corps à corps.
Laurent matait Béjard, le serrait d'une poigne implacable tenant à
la fois des crocs du bouledogue, des serres du gypaète, des
tentacules de l'araignée, des ventouses de la pieuvre.
Ah! il s'était flatté, l'exacteur, le tortionnaire, le marchand
d'âmes, de survivre à cette hécatombe d'enfants! il touchait au
salut, le fléau semblait, l'amnistier, mais quelqu'un de plus
vigilant et de plus acharné que les flammes se trouvait
heureusement là pour suppléer à leur aveugle clémence et leur
restituer la proie qu'elles laissaient échapper.
Aussi implacable que la mort même, justicier absolu, Laurent
ramenait son patient du côté de la gehenne. Il était le seul, dans
tout Anvers, qui se dirigeât de sang-froid vers ce foyer
d'horreur. Il comptait bien y rester avec son condamné. L'idée du
trépas n'avait rien pour lui répugner. Ne s'était-il pas senti
partir délicieusement, il y a quelques minutes?
Béjard, devinant l'atroce dessein de son bourreau, ruait, mordait,
jouait de tous ses membres, le désespoir décuplant aussi sa
vigueur normale.
Parfois il opposait une telle résistance que Laurent ne parvenait
plus à avancer et qu'ils se crochetaient sur place. Mais
l'avantage restait toujours à Paridael et il poussait
victorieusement sa capture en avant, à travers tout, par-dessus
des amas visqueux, des matières flasques ou carbonisées dans
lesquelles on aurait eu peine à reconnaître des restes humains.
Il foulait même des blessés, l'idée de la vengeance le rendait
sourd à leur râle. Des cartouches partaient constamment sous ses
pieds, des balles sifflaient à ses oreilles, il aurait pu se
croire sur un champ de bataille, au coeur de la fusillade
décisive.
La chaleur devenait intolérable. Le naphte enflammé l'asphyxiait.
En cette extrémité, il n'adressait qu'une prière à Dieu: celle de
ne mourir qu'après avoir tué Béjard.
Dieu l'exauça.
Au moment même où, à bout de forces, Paridael allait lâcher prise,
ce qui restait des cartouches fit masse et détermina une explosion
suprême. Les derniers vestiges de l'usine Béjard sautèrent. Une
autre tulipe rose et noire s'épanouit dans les éclairs.
Deux ombres étroitement enlacées s'abattirent au milieu du lac de
feu.
Pièce justificative
CHAMBRE DES REPRÉSENTANTS DE BELGIQUE
Séance du 23 mai 1889.
Interdiction d'accoster un navire ou de se trouver à bord d'un
navire, sans ordre de l'autorité ou sans autorisation du
capitaine.
Rapport fait, au nom de la section centrale, par M. De Decker
Messieurs,
La section centrale, en présence de la concision extrême de
l'Exposé des motifs, a désiré s'éclairer. Elle a, dans ce but,
posé au Gouvernement une série de questions.
Les réponses à ces questions, en ce qui concerne le métier ou les
métiers des «runners», les excès qu'on leur reproche, ont paru
être empreints de quelque exagération, sinon il ne serait point
compréhensible qu'un Gouvernement comme le nôtre, vigilant et
soucieux du bon ordre, ne se soit ému que si tardivement, n'ait
songé à proposer des mesures de répression que trente ans après
que les premières plaintes s'étaient produites.
Il faut donc faire. Messieurs, la part de l'exagération, comme il
importe aussi de faire la part de la rudesse de moeurs habituelle
chez les marins et chez tous ceux qui sont en contact avec eux.
Le mal, du reste, est général dans toutes les contrées maritimes:
l'Exposé des motifs ainsi que les réponses du Gouvernement aux
questions de la section l'affirment.
Dans d'autres pays, ce mal doit avoir été plus grand qu'en
Belgique, puisque les gouvernements de ces pays ont cru devoir
précéder le nôtre dans la voie de la répression.
Avant de faire rapport de l'examen fait en section centrale du
projet de loi et de dire le système auquel la section centrale
s'est arrêté, il y a lieu de faire connaître les questions posées
et les réponses faites par le Gouvernement.
D. -- Le Gouvernement pourrait-il dire en quoi consiste en réalité
le trafic des «runners» dont parle l'Exposé des motifs?
R. -- Les «runners» représentent une catégorie de trafiquants et
de fournisseurs qui vivent de la clientèle des équipages, tels que
racoleurs et enrôleurs de matelots, logeurs, bouchers, tailleurs,
cordonniers, victuailleurs, etc.
Ceux qui font les métiers de logeur, d'embaucheur et d'enrôleur de
matelots sont d'ordinaire des étrangers, des gens sans aveu ou mal
famés. Il est de notoriété qu'ils exploitent les passions des
marins avec une habileté et une effronterie sans pareilles.
En Angleterre, on les désigne sous le nom significatif de Land
Sharks (requins de terre).
Le marin, surtout celui qui revient d'un long voyage, est une
proie facile pour ces individus. On lui distribue des liqueurs, on
lui fait une avance sur ses gages, et une fois débarqué, il est
entraîné, sous prétexte de logement, dans un bouge quelconque. Là
on le pousse à dépenser sans compter.
Lorsqu'il est complètement dépouillé, le matelot s'en remet aux
enrôleurs du soin de lui trouver un nouvel embarquement pour
lequel ils perçoivent encore une commission onéreuse.
Il arrive parfois aussi que les logeurs font déserter les marins,
les cachent chez eux en ville, ou même à la campagne et les
conduisent clandestinement, la nuit, à bord des navires en
rivière, s'ils ne les expédient pas sur un port voisin.
Les logeurs, racoleurs et enrôleurs sont la lèpre do la marine
marchande.
D. -- Les abus qu'on veut réformer existent-ils depuis longtemps
ou se sont-ils produits récemment?
R. -- De tout temps, les capitaines des navires de commerce,
spécialement ceux arrivant d'un voyage au long cours ont eu à
souffrir des «runners», mais jadis ceux-ci n'accostaient les
navires qu'en rade ou dans les bassins.
C'est depuis 1867 que des plaintes sont venues au jour; à cette
époque, les «runners» ont commencé à se rendre au-devant des
navires dans l'Escaut. Actuellement leur audace ne connaît plus de
bornes; ils vont à la rencontre des bâtiments, jusqu'à Flessingue.
Ils montent à bord malgré les capitaines, insultent et menacent
les officiers, qui veulent leur défendre l'accès du navire; ils
enivrent les équipages dans te but d'obtenir la préférence pour le
logement, la vente d'effets d'habillement, etc.
D. -- Comment le Gouvernement a-t-il pu se convaincre de la
réalité des faits qui ont donné lieu à des plaintes?
R. -- Comme il est dit dans la réponse a la question précédente,
c'est en 1867 que l'attention du Gouvernement a été attirée, pour
la première fois, sur le trafic des «runners», par une plainte
émanant d'une cinquantaine de petits commerçants d'Anvers.
Les pétitionnaires reconnaissaient qu'ils se trouvaient parfois au
nombre de plus de cinquante à bord d'un navire, entravant les
manoeuvres et faisant aux gens de larges distributions d'alcool
dans l'espoir d'avoir leur clientèle. Ils demandaient instamment
que, pour faire cesser cet abus, on défendit de monter à bord
avant l'arrivée du navire à destination.
Des capitaines étrangers, au nombre d'une trentaine, ont appuyé
cette pétition.
Les commerçants établis dans les environs des bassins protestèrent
de leur côté, en 1868, contre les abus résultant de la tolérance
laissée aux «runners» de monter à bord des navires en route. Ils
déclaraient que les bâtiments du commerce étaient parfois
encombrés, avant d'atteindre le port, de plus de cent personnes
étrangères et que dans le nombre se glissaient même des femmes de
moeurs douteuses. Cette pétition fut appuyée par le collège
échevinal.
Mais c'est en 1886 et 1887 que les plaintes sont devenues
particulièrement vives. Un grand nombre de capitaines, à leur
arrivée à Anvers, ont saisi le consul général d'Angleterre de
protestations très énergiques contre les agissements éhontés des
«runners». Il suffira d'en extraire quelques faits, pour montrer
le degré d'impudence où sont arrivés ces trafiquants.
En juin 1880, un navire, en route pour Anvers, est assailli dans
l'Escaut par douze à quinze «runners» qui montent à bord malgré
les menaces du capitaine et qui, à leur arrivée à Anvers, semblent
s'être vantés d'avoir réalisé un bénéfice de 1.500 francs sur le
navire. Le plus malmené fut un vieux marin de soixante ans dont
l'avoir se montait à 800 francs et qui, après dix jours, avait
tout dépensé.
Le 15 mars 1887, une barque est envahie par des «runners» malgré
tous les efforts que fait le capitaine pour les écarter. À peine
sur le pont, les «runners» se battent entre eux à coups de bâton,
de barres de fer, de couteau. La lutte finie, ils se répandent
parmi l'équipage avec les bouteilles de gin dont ils sont munis;
en moins d'une demi-heure, tous les hommes du bord sont ivres
morts; aucun d'eux n'est plus capable du moindre travail; le
capitaine et les officiers sont contraints de se mettre eux-mêmes
à la besogne, ils n'ont plus personne pour les aider.
D. -- Les plaintes dont parle l'Exposé des motifs n'ont-elles pas
donné lieu à une enquête?
Si oui, le Gouvernement ne pourrait-il communiquer à la section
centrale le dossier de cette enquête?
R. -- Les plaintes qu'ont provoquées les «runners» n'ont pas donné
lieu à une enquête proprement dite.
Mais l'administration a tenu à s'assurer, à différentes reprises,
de leur bien-fondé et elle a chargé le commissaire maritime du
port et l'inspecteur du pilotage d'examiner la situation.
En 1880, le commissaire maritime s'exprimait en ces termes:
«Chaque fois qu'un navire arrive à Anvers d'un voyage au long
cours, une quantité considérable de personnes se rendent à bord,
telles que logeurs, tailleurs, enrôleurs, commis de courtiers,
etc., etc., chacun pour recommander son article.
Il arrive souvent qu'une catégorie de ces personnes, telles que
les logeurs, se munissent de liqueurs alcooliques pour régaler
l'équipage et débaucher les matelots et mettent ainsi le capitaine
et le pilote dans l'impossibilité de faire exécuter les manoeuvres
nécessaires. Bien des fois mon concours a été réclamé par les
capitaines à leur arrivée pour faire débarquer cette nuée
d'oiseaux de proie, qui empêchent même la circulation sur le pont,
tellement ils sont nombreux. Le fait s'est présenté ici en rade
qu'un capitaine a dû faire feu pour éloigner de son bord ces
importuns visiteurs.»
En 1886, l'inspecteur du pilotage formulait un rapport dans lequel
on lit ce qui suit:
«L'acharnement que mettent les «runners» de toutes catégories à se
faire la concurrence ne connaît plus de bornes et les pousse à
commettre des abus, parmi lesquels celui qui consiste à enivrer
les équipages est certes un des plus graves. En effet, il a pour
conséquence d'amener les hommes du bord à l'inexécution des ordres
donnés par les pilotes, ce qui peut être une première cause de
collisions ou d'échouements.»
Enfin, dans une lettre récente, le commissaire maritime d'Anvers
expose de nouveau les pratiques auxquelles ont recours les
«runners».
«Ils sont, dit-il, ordinairement pourvus de boissons fortes avec
lesquelles ils enivrent les marins dans le but d'obtenir la
préférence pour le logement, la vente, etc., etc. Le cas se
présente souvent que tout l'équipage est ivre à bord dans le
moment difficile où le capitaine a besoin de ses hommes pour
manoeuvrer, pour accoster le quai ou pour entrer au bassin, ou
pour mouiller en rade.»
D. -- Le capitaine n'est-il pas suffisamment maître à son bord
pour empêcher les abus qui se produisent?
R. -- Quand un navire est assailli par les «runners», il est fort
difficile, sinon impossible au capitaine de conserver assez
d'autorité pour interdire l'accès du bord; les «runners» sont
toujours en nombre, ils s'accrochent avec leurs canots aux flancs
du navire, et assurés qu'ils sont de l'impunité, ne reculent ni
devant les injonctions, ni devant les menaces.
Il ne resterait au capitaine que d'avoir recours aux armes à feu
pour faire respecter son autorité, moyen extrême -- on le
comprendra -- qu'il hésite à employer. D'ailleurs les matelots,
qui n'ignorent pas que ces gens viennent leur apporter des
liqueurs fortes et leur offrir leurs services, n'exécutent que
mollement les ordres, de sorte que le capitaine est impuissant.
Un fait survenu en 1868 montrera à quel point un capitaine est peu
maître à bord de son navire, dès que celui-ci est envahi par les
«runners». À cette époque, le navire Arcilla fit son entrée dans
les bassins d'Anvers. À peine s'y trouvait-il, qu'il fut assailli,
et cela en pleine ville, par quantité de «runners». Le capitaine
voulut les obliger à déguerpir, ils s'y refusèrent et l'un d'eux
frappa même cet officier. Exaspéré, celui-ci prit son revolver et
fit feu sur la foule; un cordonnier fut blessé.
[1] Empoisonnements. Un vénéfice était un
empoisonnement par sorcellerie, historiquement.
[2] Travail qu'un capitaine ou un armateur peut exiger
des matelots d'un autre navire quand ils sont inoccupés, à
titre de corvée et sans rétribution, pour charger ou
décharger des marchandises.
[3] Tablier d'enfant, d'écolier, à manches longues et
boutonné par derrière. Orthographe commune : sarrau.
[4] Apathique, fainéant.
[5] Voir l'Autre Vue
[6] Il convient de faire remarquer ici que ce livre fut
écrit avant l'introduction en Belgique du service militaire
obligatoire et personnel. La même observation s'applique à
d'importants passages de la troisième partie de cet
ouvrage, notamment au chapitre intitulé Contumance. G.E.
[7] La Bourse d'Anvers brûla dans la nuit du 2 août
1858.
[8] Voir les Nouvelles Kermesses : la fête des saints
Pierre et Paul.
[9] Voir, dans Kees Doorik, la troisième partie.
[10] Voir les Fusillés de Malines.
[11] Vennes, meers, étangs et mares de la Campine ;
scaddes, feux de bruyère et de branches de sapins.
[12] Voir la Faneuse d'Amour.
[13] Voir la Faneuse d'Amour.
[14] Voir « le Tribunal au Chauffoir » dans le Cycle
Patibulaire.
[15] Voir dans les Nouvelles Kermesses « Chez les Las
d'Aller ».
[16] Voir l'Autre Vue.
[17] Voir dans les Nouvelles Kermesses « Chez les Las
d'Aller ».
[18] Le Kattendijk-Dok mesurait neuf hectares, le
grand vieux Bassin sept, représentant ensemble une
superficie d'eau de cent soixante mille mètres. Inaugurés
en 1869, deux ans après, ces bassins étaient insuffisants,
car pendant les mois de février et de mars 1871, près de
trois cent cinquante navires furent forcés de rester
échelonnées sur une ligne immense dans la rivière.
[19] Voir dans les Nouvelles Kermesses « Bon pour le
service »
[20] Voir la Faneuse d'amour.
[21] Voir dans le Cycle patibulaire « le Quadrille du
Lancier »
[22] Voir dans les Nouvelles Kermesses « Dimanches
mauvais »
END OF BOOK
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