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eBook Title
La nouvelle Carthage
Author Language Character Set
Georges Eekhoud French ISO-8859-1


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s'embarrasse dans sa procédure.
Mais le côté baroque de cette scène moderniste ne frappe point
Laurent; il n'envisage et ne suppute que les conséquences de cet
éclat.

La présence de Béjard eût d'ailleurs suffi pour lui ôter toute
envie de rire. Seul, le vilain apôtre semble à son aise. On
croirait même que ce scandale le réjouit. Dans tous les cas, il
est homme à l'avoir fomenté d'abord pour le faire éclater à point
voulu. Qui sait de quelle noire scélératesse il compliquera ce
déplorable esclandre?

Lui seul a pénétré dans la pièce. Il va de la table à la fenêtre,
remue la vaisselle, le couvert, furette dans les coins, montre une
effrayante présence d'esprit, dirige les perquisitions, signale au
commissaire les «pièces à conviction» pousse l'impudence jusqu'à
froisser et fouiller les vêtements éparpillés sur les meubles, et,
sans se soucier de la présence des malheureuses adultères, trouve
même la force de plaisanter:

-- Il y avait six couverts!... Un des oiseaux, non, une des
oiselles, s'est envolée par la fenêtre, en s'aidant d'un rideau,
arraché, comme vous voyez... C'était plus fort qu'une partie
carrée, une partie presque cubique... Quel dommage! J'aurais bien
voulu voir la fugitive. Gageons que c'était la plus jolie!

Il mit dans ces dernières paroles une intention tellement perfide,
il laissa percer dans cette réticence un si diabolique sous-
entendu, qu'un jour sinistre traversa l'esprit de Laurent et que
le jeune homme s'élança vers Béjard en le traitant de lâche.

L'autre se contenta de toiser ce masque mal embouché et poursuivit
aussitôt ses investigations, mais la violente sortie de Paridael
rappela enfin le commissaire à son rôle.

-- Hé! vous, le pierrot?... Qu'on décampe, et presto! Vous n'avez
rien à faire ici! dit-il en prenant Laurent par le bras et en le
poussant dehors; puis se tournant vers Béjard et les deux maris:
«Je crois les faits suffisamment établis, monsieur Béjard, et
superflu de prolonger cette situation délicate. Nous pourrions
donc nous retirer.»

Après avoir toussoté, il ajouta d'un ton contraint, comme si la
pudeur l'eût empêché de s'adresser directement à des coupables si
court vêtus: «Ces dames et ces messieurs auront la bonté de nous,
rejoindre au commissariat pour les petites formalités qu'il nous
reste à remplir!»

Laurent, contre son ordinaire, a jugé inutile de se rebiffer. Il
retrouvera le commissaire! Béjard ne perd rien à attendre!

Pour le moment, un autre soin incombe à Laurent.

Coupable ou non, il faut que Gina soit avertie de ce qui vient de
se passer et de la façon dont Béjard l'a désignée... Laurent se
précipite dans la rue, comme un perdu, hèle un cocher, saute dans
le fiacre:

-- À l'hôtel Béjard!

Il arrache la sonnette, bouscule le concierge, s'introduit pour
ainsi dire avec effraction dans une pièce éclairée.

Gina fait un grand cri en reconnaissant d'abord son pierrot de
l'après-midi, et immédiatement après, sous cet accoutrement
déshonoré, sous un reste de maquillage, son cousin Laurent
Paridael.

Il la prend brutalement par la main: «Un oui ou un non, Gina,
étiez-vous ce soir au restaurant Casti?»

-- Moi! Mais de quel cabanon vous êtes-vous échappé?

Il lui raconte, tout d'une haleine, le scandale auquel il vient
d'assister.

-- Le misérable, s'écrie-t-elle en apprenant le rôle joué par
Béjard dans cette scabreuse aventure. «Je ne suis pas sortie ce
soir. Ma parole ne vous suffit pas? Tenez, les cachets de la poste
sur cette lettre recommandée établissent que celle-ci m'a été
remise' il y a une heure environ. Je finissais d'y répondre,
lorsque vous avez fait irruption ici, et vous accorderez qu'il m'a
bien fallu une heure pour remplir ces quatre pages d'une écriture
aussi serrée que la mienne.»

Pour être édifié, Laurent n'avait pas besoin d'une preuve
irrécusable; tout, dans Gina, proclamait l'innocence; son maintien
reposé, sa toilette d'intérieur, sa coiffure disposée pour la
nuit, le son de sa voix, l'expression honnête de ses yeux,
jusqu'au parfum tiède et calme que dégageait sa personne.

-- Pardonnez-moi, ma cousine, d'avoir douté un instant de vous...
Pardonnez-moi surtout ma conduite de tout à l'heure...

-- J'avais déjà oublié cette bagatelle... Ah! Laurent, c'est
plutôt moi qui devrais te demander pardon! N'étais-je pas cruelle
à l'égard de tout le monde, mais surtout au tien, mon bon
Laurent!... Sois-moi pitoyable. J'ai bien besoin, à présent, qu'on
m'épargne. J'expie durement ma coquetterie...

«Depuis longtemps tu détestes Béjard, n'est-ce pas? Tu ne le
haïras jamais assez. C'est notre ennemi à tous, c'est la bête
malfaisante par excellence... Tu sais, le naufrage de la Gina. Eh
bien, c'est horrible à dire, mais j'ai la conviction que le
misérable prévoyait ce désastre, que celui-ci entrait même dans
ses spéculations. Oui, il savait le navire incapable de tenir plus
longtemps la mer...»

-- Non! Oh, non! Ne dis pas cela. Béjard était un ange! il y a
deux secondes! Béjard était bon comme Jésus!... Il savait cela, il
voulait cette noyade! Dieu! Dieu! Dieu! Oh non!... hurlait Laurent
en se prenant la tête à deux mains, en se bouchant les oreilles.

-- Oui, je jurerais sur mon âme qu'il le savait. Il se méfie de
moi. Il sent que je le devine, il me craint. Il a peur que je ne
parle. Je sais aussi qu'il a voulu, avec le vieux Saint-Fardier,
te faire enfermer comme fou. Sans mon père, on te colloquait. Fou!
On le deviendrait au milieu d'un pareil monde. C'est miracle que
j'aie conservé la raison. Je jurerais que le complot de ce soir a
été tramé par lui, avec Vera-Pinto, le Chilien que tu as remarqué
cet après-midi dans la rue et revu chez Casti.

Et Gina raconta à Paridael que, depuis son arrivée à Anvers, cet
exotique la poursuivait de ses assiduités. Plusieurs fois elle
l'avait éconduit, mais il revenait toujours à la charge,
encouragé, aussi incroyable que cela parût, par Béjard même auprès
de qui il avait remplacé Dupoissy. Il avait, certes, l'âme encore
plus basse et plus noire que le Sedanais, et Gina n'augurait rien
de bon de ce que les deux associés tripotaient ensemble sous
prétexte de commerce.

Béjard entendait reconquérir sa liberté pour épouser une autre
héritière. Depuis qu'il l'avait ruinée, Gina ne représentait plus
qu'un obstacle à sa fortune. N'osant se débarrasser de sa seconde
femme comme il avait du le faire, là-bas, de la première, il avait
tenté, par persuasion, de faire consentir Gina au divorce.
L'intérêt de son enfant, et aussi le souci de sa réputation,
avaient empêché Gina de se rendre à ses instances, autrement elle
eût été la première à souhaiter la rupture de cette abominable
union. En présence de ce refus, Béjard avait eu recours à la
menace, puis, comme sa femme ne cédait toujours pas à sa volonté,
il l'avait battue, oui, battue, sans pitié. Toutefois un jour,
qu'il levait de nouveau la main sur elle, Gina s'arma d'un couteau
et menaça de le lui plonger dans le ventre. Aussi lâche que
méchant, il se l'était tenu pour dit. Mais, pour briser la
résistance de son épouse, il devait mettre en oeuvre des moyens
autrement abominables. Il avait essayé de la pousser dans les bras
du Chilien. Elle déconcerta ces embûches et le rasta en fut pour
ses frais de galanterie. Enfin, en désespoir de cause, ne
parvenant pas à induire sa femme en adultère, Béjard avait résolu
de la faire condamner et flétrir comme si elle était coupable. De
connivence, toujours, avec Vera-Pinto, il n'avait pas hésité, pour
l'atteindre, à frapper les petites Saint-Fardier.

Voici, présumait Gina, quelle était la trame du complot:

-- Après avoir averti Béjard de la partie galante liée pour la
soirée, le Chilien s'y était rendu avec l'une ou l'autre de ses
conquêtes.

«Il n'en manque pas, je l'avoue, même dans ce qu'on appelle la
bonne société, disait Mme Béjard, car mes égales ne partagent pas
toutes mon aversion pour cet équivoque métis. Inutile de les
nommer. Plus heureuse qu'Angèle et Cora, la troisième dame mêlée à
cette aventure aura pu, du moins, s'enfuir à temps. Cette personne
ne se doute pas qu'elle doit précisément son salut à la haine que
me vouent Béjard et son âme damnée. Il importait à ceux-ci de la
faire disparaître avant l'arrivée de la police pour m'impliquer
moi-même dans cette affaire. Ne m'avait-on pas vue l'après-midi en
compagnie de mes malheureuses cousines? Et von Frans, Ditmayr et
Vera-Pinto ne sont-ils pas demeurés tout le temps plantés sous
noire balcon? La scène chez Casti représente l'épilogue d'une
intrigue nouée à l'Hôtel Saint-Antoine, et, demain, dans Anvers,
il ne se trouvera personne, sauf mon père et vous, qui ne soit
persuadé de mes relations avec ce Chilien! Ah! Laurent! Dire que
Bergmans lui-même croira les calomniateurs! Quand c'est dans son
souvenir que je puisais la force de rester vertueuse!

C'est lui que j'aimais, c'est lui que je devais épouser! Je le
décourageai par ma vanité, et lorsqu'il se retira, mon amour-
propre l'emportant encore sur mon amour, je consentis au plus
funeste des mariages. Pour piquer celui que j'aimais, je me suis
rendue éternellement malheureuse!»

En vain Paridael avait-il tenté d'user sa passion, de la rendre de
plus en plus absurde en multipliant à l'envi, de propos délibéré,
les obstacles et les barrières qui le séparaient de sa cousine; en
vain était-il descendu si bas que jamais plus elle ne pourrait le
relever jusqu'à elle.

Il se croyait guéri, il n'avait fait que recuire son mal. On sait
comment avait tourné, quelques heures auparavant, son animosité
contre la jeune femme.

Les accidents, les liaisons, les promiscuités de sa vie vagabonde,
son commerce avec les réfractaires et les irréguliers, gaillards
peu vergogneux de leur nature, initiés à n'importe quelle
turpitude, l'avaient aussi dépouillé de tout préjugé et rendu plus
entreprenant et plus expéditif.

Pendant qu'elle lui dénonçait les brutalités de Béjard, Paridael
se dédoublait étrangement; une partie de son moi compatissait du
plus profond de l'âme à tant d'infortune et s'insurgeait contre si
monstrueuse vilenie, et l'autre partie brûlait de sauter sur la
femme éplorée, de la battre à son tour, de la traiter avec plus de
barbarie que tout à l'heure sur le «cours», Jamais les extrêmes de
sa nature ne s'étaient ainsi contredits. Ses sentiments
s'entrechoquaient comme les fluides contraires pendant un orage.

La nudité des deux blondes adultères, surprises au restaurant
Casti, frémissait encore devant son regard et lui incendiait le
sang.

«Que ne déshabilles-tu prestement cette femme pantelante? Seras tu
moins crâne que le petit violateur de Pouderlée?» lui suggérait le
côté matériel de son individu. «Je trouverai assez de grandeur
d'âme pour l'aimer mieux que Bergmans lui-même!» se promettait
l'autre partie de sa nature. Et il ne caressait pas idée moins
généreuse, moins extravagante, que celle de se sacrifier pour
faire le bonheur de la chère femme en la débarrassant, et Anvers
avec elle, de ce spoliateur exécré.

Ce fut sous l'influence de cette pensée à la Don Quichotte qu'il
dit à Gina, après un long silence, en gardant ses mains dans les
siennes:

-- Tu aimes donc encore Bergmans?

L'accent de sa voix décelait tant de tristesse et d'affection que
Gina le regarda. Mais elle fut tout étonnée de lui trouver ces
yeux noyés et bizarres qu'elle lui avait vus déjà, un jour
d'alerte, dans l'orangerie, et comme il lui serrait les mains de
plus en plus fort:

-- Laurent! fit-elle... Laurent! en essayant de le repousser et
sans répondre à sa question.

Lui, cependant, continuait de sa voix infléchie et mourante:

-- Ne crains rien de moi, Gina... Pense tout ce que tu voudras sur
mon compte; accable-moi de mépris, maïs dis-toi bien qu'il n'est
rien que je ne tente pour ton bonheur...

Telle était l'expression sincère de ses sentiments, mais pourquoi,
tout en tenant à Gina ces propos respectueux, la pression trop
rude de ses doigts et la flamme fauve de ses prunelles
démentaient-elles ce discours?

-- S'il venait à disparaître, ce Béjard, c'est Bergmans que tu
épouserais...

Sa voix semblait venir de l'autre monde comme celle de ceux qui
rêvent tout haut.

-- Veux-tu que je le tue, dis, ton mari? Tu n'as qu'à parler pour
cela!... Voyons, parle!... Parle, te dis-je!

Le regard d'assassin ne menaçait pas seulement celui qui en avait
défini de cette façon l'intensité troublante et le feu concentré.
Gina venait d'y lire autre chose qu'une furie meurtrière, une
postulation plus directe, une menace imminente...

-- Avant que j'assure à jamais ton bonheur et celui de Bergmans,
sois bonne un seul instant pour moi, Gina... l'instant que dure le
baiser d'une soeur... Après, je partirai pour accomplir ma
mission... Et plus jamais tu ne me reverras... Vite, ce baiser...
ce baiser d'adieu, ma Régina...

Sa voix s'altérait, se faisait rauque et menaçante, son
imploration sonnait faux; il attirait de force la jeune femme
contre sa poitrine en lui meurtrissant les poignets.

-- Laurent! Finissez! Vous me faites mal...

Au lieu d'obéir, il lui patinait le charnu des bras; il portait
même les mains à son corsage et, au frisson des soins, sous
l'étoile mince du peignoir, il appuya goulûment ses lèvres contre
les siennes. Presque renversée, sur le point de lui appartenir,
elle parvint à se dégager et bondit de l'autre côté de la table:

-- Tous mes compliments, maître fourbe. Et dire que j'accusais
Vera-Pinto! C'est toi le suppôt de Béjard! J'y suis à présent.
Après l'avoir payé pour me maltraiter cette après-midi, il
comptait me surprendre avec toi, vilain pitre! Ta laideur et ta
saleté eussent encore corsé l'énormité de ma faute.»

Flagellé par cette apostrophe virulente, aussi aveuglé que si elle
lui avait flaqué du vitriol au visage, Laurent ne tenta pas même
de se justifier. Les apparences l'accablaient; ce qu'il avait de
mieux à faire était de détaler au plus vite. L'arrivée de Béjard
eût converti la calomnieuse hypothèse en réalité.

Laurent s'enfuit, non sans trébucher plusieurs fois, prêt à
tomber.

Gina, sa bien-aimée Gina! le croire capable, d'une pareille
félonie! Jamais Laurent ne s'en relèverait. Il aurait le droit
désormais de se rouler dans toutes les fanges, d'accumuler
ignominies sur ignominies: ses pires forfaits paraîtraient des
bonnes oeuvres à côté de celui dont elle l'avait incriminé, et les
arrêts les plus draconiens, les expiations les plus infernales,
que lui vaudraient une liste d'iniquités inimaginables, lui
seraient douces et clémentes comparées à la rigueur et à la
cruauté de cette accusation.

Gina même ne pourrait revenir sur son erreur et réparer son
injustice. Celle-ci était indélébile. N'importe quelle
réhabilitation ou quelle amnistie arriverait trop tard.


VII. LA CARTOUCHERIE

Ce jour de mai, les brouillards d'un hiver exceptionnellement
tenace s'étaient dissipés pour ne laisser flotter dans l'air
qu'une évaporation diaphane à travers laquelle l'azur offrait une
intéressante pâleur de convalescence et qui s'irisait, à la
radieuse lumière, comme un pulvérin de perles fines.

Après une longue maladie contractée le lendemain de son orageux
Mardi gras, Laurent, aussi convalescent que la saison, faisait sa
première sortie de l'hôpital où les praticiens l'avaient sauvé
malgré lui et moins, sans doute, par intérêt pour sa personne que
pour triompher d'un des cas de typhus les plus opiniâtres et les
plus compliqués qui se fussent rencontrés dans l'établissement.

Remis sur pied, rendu à la vie du dehors, il semblait revenir d'un
long et périlleux voyage, comme amnistié d'un exil qui aurait duré
des années. Aussi jamais, même le jour de sa rentrée à Anvers, la
métropole ne lui était apparue sous cet aspect de puissance, de
splendeur et de sérénité. Au port, l'activité se ressentait de la
température printanière. La famine récente causée par le blocus de
l'Escaut n'avait pas persisté après la débâcle des glaces. Plus
que jamais la rade et les docks regorgeaient de navires et une
recrudescence formidable succédait à la longue accalmie du trafic.

Les ouvriers travaillaient sans souffrance, heureux de dépenser
leurs forces, considérant aujourd'hui la corvée, si souvent
pénible, comme une gymnastique rendant l'élasticité a leurs
membres longtemps engourdis.

Même les émigrants, stationnant aux portes des consulats,
semblaient à Paridael moins pitoyables, plus résignés que de
coutume.

Passant devant le Coin des Paresseux, il constata que tous les
habitués en étaient absents.

Leur roi, chômeur permanent, ne travaillant pas quand les
paresseux les plus fieffés se laissaient embaucher, dérogeait
exceptionnellement à sa fainéantise. Cette constatation humilia
quelque peu Laurent Paridael. Il demeurait l'unique bourdon de la
ruche en pleine activité. Il lui tardait de se régénérer par le
travail.

À cette fin il aborda plusieurs brigades de débardeurs et demanda
de l'emploi, n'importe lequel, à leur baes, mais celui-ci, après
l'avoir dévisagé, peu soucieux de s'empêtrer d'une main-d'oeuvre
aussi dérisoire que celle d'un particulier rongé par deux mois de
fièvres, l'engageait à repasser le lendemain, alléguant que la
journée était déjà trop avancée.

Charriant les fardiers, passaient, d'une allure majestueuse et
lente, les grands chevaux des «Nations». À leurs larges colliers
des clous dorés dessinaient le nom ou le monogramme de la
corporation propriétaire. Les voituriers de ces chars n'emploient
pour toutes rênes qu'une longue corde de chanvre passée dans un
des anneaux du collier. Soit qu'ils trônent debout sur leurs
chariots lèges à la façon des cochers antiques, ou qu'ils
marchent, placides et apparemment distraits, à côté du véhicule
charge, leur adresse, leur coup d'oeil et aussi l'intelligence de
leurs chevaux sont tels, que les attelages se croisent, se
frôlent, sans jamais s'accrocher.

Laurent ne se lassait pas de s'extasier devant ces rudes chevaux
et ces magnifiques conducteurs, il s'immobilisait même sur leur
passage et à tout instant il se fût fait écraser, si un impératif
claquement de fouet ou une gutturale onomatopée ne l'eût averti de
se garer.

Ivre de renouveau, il pataugeait avec volupté dans cette boue
grasse, sueur noire et permanente d'un pavé continuellement foulé
par le pesant roulage; il enjambait des rails et des excentriques
de voies ferrées; des amarres le faisaient trébucher, des ballots
jetés à la volée, de mains en mains, comme de simples muscades par
des jongleurs herculéens, menaçaient de le renverser, et l'équipe
dont il contrariait la manoeuvre rythmique et cadencée, le
houspillait dans un patois énorme et croustilleux comme leurs
personnages.

Rien n'altérait, aujourd'hui, la belle humeur de Laurent; il
prenait plaisir à se sentir rudoyé par le monde de ses
préférences, jouissait de l'extrême familiarité que lui
témoignaient ces débardeurs aussi robustes que placides.

Il longea le grand bassin du Kattendyk. Son coeur battit plus fort
à la vue des compagnons de l'Amérique, la «Nation» dont il avait
fait partie, en train de décharger des grains. Les sacs agrippés à
fond de cale par les crocs de la grue étaient guindés à hauteur
des mats et de la cheminée, puis le formidable levier, décrivant
un horizontal quart de cercle, entraînait sa portée jusqu'au-
dessus du camion attendant sur le quai.

Debout sur le camion, nu-tête et bras nus, un grand gaillard, les
reins sanglés comme un lutteur, une sorte de serpe à la main,
accrochait au passage les sacs surplombant sa tête, les
débarrassait de leurs élingues et, du même coup, rendait la
liberté de son mouvement à la machine qui virait pour continuer
ses fouilles.

À la file, d'autres compagnons, coiffés, ceux-ci, du capuchon,
s'approchaient à point nommé pour transborder sur un second camion
la charge que l'homme nu-tête soulevait d'un tour de main et
assujettissait contre leur échine. Alentour, les balayeuses
rassemblaient en tas le grain qui se répandait à chaque voyage de
la machine par les fissures des sacs accrochés et mordus.

En s'approchant, Laurent reconnut dans le principal acteur de
cette scène, dont lui seul, peut-être, parmi ses contemporains,
ressentait jusqu'aux moelles la souveraine beauté et qui eût
sollicité Michel-Ange et transporté de lyrisme Benvenuto Cellini,
le débardeur secouru par lui dans le galetas et s'estima
récompensé au delà de toute perspective terrestre ou divine par
l'émotion dont l'emplissait la vue do cette noble créature
restituée à la vie et à son décor. Un instant Laurent songea à
héler le personnage, mais il n'en fit rien; le brave gars eût pu
croire, tant son bienfaiteur avait l'air minable et vanné, que
celui-ci faisait brutalement appel à sa reconnaissance. Paridael
se hâta même de poursuivre son chemin, craignant d'être reconnu,
se félicitant d'avoir eu ce scrupule, mais non sans envoyer du
fond de l'âme à son obligé l'effluve le plus chaud de son fluide
affectif.

Il dépassa les cales sèches, traversa force ponts et passerelles,
atteignit les entrepôts de matières inflammables, les magasins de
naphte immergés dans des bas-fonds marécageux, les tanks à
pétrole, cuves immenses comme des gazomètres, tous objets
d'apparence topique contribuant à la démarcation de ce paysage
commercial.

Ici s'arrêtait, lors de ses dernières vagations, l'industrie
accapareuse et vorace de la métropole.

Aussi ne fut-il pas peu surpris en constatant que, passé les
réservoirs à pétrole, vers le hameau d'Austruweel -- piteux coin
de village cruellement séparé de son clocher par les nécessités
stratégiques, et réuni de force à la région urbaine -- s'élevait
un agglomérat de constructions sommaires et hâtives comme un
baraquement, d'un aspect si trouble, si rebutant, édifiées
tellement à la diable, que Laurent n'était pas loin de leur
attribuer, en effet, une origine diabolique. Aucun nom, aucune
enseigne ne les revêtait, comme si le propriétaire eût été honteux
de revendiquer sa propriété ou comme s'il e exercé une profession
inavouable. Ces masures avaient dû pousser là comme les
champignons germent en une nuit dans les endroits humides,
propices aussi à l'éclosion de crapauds.

L'ensemble tenait à la fois du lazaret, du dispensaire, du
chantier d'équarrissage, d'un entrepôt de contrebande, d'une
brûlerie clandestine reléguée hors la zone des industries
normales. Choqué désagréablement, Laurent Paridael s'arrêta malgré
lui devant ces pourpris interlopes, consistant en cinq corps de
bâtiments sans étages, faits d'épaves, de torchis, de gravats, de
matériaux agglutinés comme une chose provisoire à laquelle on ne
demanderait qu'une consistance éphémère.

Entouré d'un méchant palis, garde fous vermoulu, l'ensemble jetait
une note discordante dans l'harmonie grandiose et loyale, dans
l'impression de probe aloi produite aujourd'hui par le panorama
d'Anvers. Ces bicoques sans destination apparente intriguaient
Paridael plus qu'il ne l'aurait voulu.

Il fut distrait de sa critique par une dizaine d'apprentis,
garçons et jeunes filles, qui, bâtant le pas et devisant
joyeusement, allaient précisément s'engager dans ces chantiers
équivoques.

Il les aborda avec l'angoisse d'un sauveteur qui saute à l'eau ou
au mors de chevaux emballés, pour secourir le prochain en
détresse, et leur demanda ce que représentait ces installations
suspectes.

-- Ça? mais c'est la Cartoucherie Béjard lui dirent-ils en le
regardant comme s'il tombait de la lune.

À cette réponse il dut avoir l'air encore plus ahuri. Comment
n'avait-il pas prévu cette corrélation? Établissement de mine si
repoussante et de dehors si maléfique ne pouvait évidemment servir
qu'à Béjard.

Laurent Paridael se rappela qu'on lui avait parlé de la dernière
opération de l'ancien esclavagiste. Sans se réconcilier avec
Bergmans, il avait applaudi à la campagne véhémente conduite par
le tribun contre les menaçantes oeuvres du marchand de viande
humaine, et s'il ne s'était pas mêlé plus activement à cette
opposition, c'est qu'il croyait le Magistrat incapable de tolérer
pareilles manipulations à l'intérieur de la ville. Et voilà que
Paridael trouvait ses prévisions démenties et le salut public mis
en péril malgré les philippiques, les adjurations et les cris
d'alarme de Bergmans!

Béjard, le méchant alchimiste, était parvenu à établir son
laboratoire où bon lui semblait.

C'était dans ces ateliers précaires, presque ouverts à tous les
vents, plutôt aménagés pour séduire les chauve-souris que pour
abriter des êtres humains, que se pratiquaient ces opérations
redoutables!

C'était dans le proche voisinage des matières les plus
combustibles qu'on tolérait la présence des plus foudroyants
producteurs du feu! Non seulement on installait une soute aux
poudres à côté des entrepôts de naphte et d'huile, mais on se
livrait sur cette poudre à une trituration des plus propres à la
faire éclater.

C'était des gamins, des bambines fatalement volages et étourdis,
appartenant par essence à la classe la plus turbulente et la plus
téméraire des prolétaires anversois, que l'on chargeait d'un
travail pour lequel on n'aurait jamais requis manipulateurs trop
sages et trop rassis!

Et pour que rien ne manquât à cette gageure, pour que le défi
criât mieux vengeance au ciel, pour tenter plus sûrement Dieu ou
plutôt l'Enfer, on outillait d'engins grossiers et rudimentaires
ces menottes novices et maladroites.

Enfin, provocation suprême, on logeait une machine à vapeur et son
foyer à proximité de la poudrière, on traitait littéralement la
poudre par le feu!

Ne considérant que le peu de difficulté, comportée par la tâche
même, simple travail de mazettes, «un véritable jeu d'enfant!»
disait en ricanant l'âpre capitaliste, celui-ci avait tout
bonnement rabattu deux cents de ces tout jeunes voyous et
maraudeurs, pullulant dans le quartier dos Bateliers et de la
Minque, graine de ribaudes, de colporteuses, de pilotins, de
smugglers et de runners, truandaille à faibles prétentions qu'il
salariait à raison de quelques liards par jour. Béjard s'occupait
aussi peu de la sécurité de ces pauvrets que de celle des
émigrants. Cette cartoucherie était le digne pendant du navire
avarié. Laurent s'imagina même reconnaître dans ces planches
moussues et goudronnées, des épaves de la Gina, et par plus de
recul encore il songeait aux navires qu'avaient aidé à construire
du temps de Béjard père, les apprentis suppliciés pour amuser
Béjard fils.

L'aîné des gamins, auxquels Laurent venait de s'adresser, ne
courait que sa seizième année et il apprit de lui que la plupart
de ses compagnons n'atteignaient pas cet âge.

En les interrogeant, Paridael prenait à leur sort un intérêt
encore inéprouvé, leur portait d'emblée une impérieuse et presque
cuisante sollicitude, la plus intense, la plus jalouse qu'être
humain eût éveillée en ses moelles, s'ingéniait à prolonger la
conversation pour les retenir, là, auprès de lui, et retarder de
minute en minute leur rentrée dans l'usine.

Il se creusait la tête afin de les détourner de leur travail, de
licencier cet atelier délétère. Jamais il n'avait nourri pareille
envie de disputer à une usine son peuple de servants; de
débaucher, de libérer, d'affranchir les apprentis attelés aux
métiers homicides. Toutes ses amours passées revivaient, se
condensaient en cet attachement suprême.

-- Dans ce bâtiment-là, devant votre nez, est l'atelier où les
garçons vident les cartouches. Derrière la remise, la douane... Au
milieu, cette espèce de fort entouré de terre battue vous
représente la poudrière dans laquelle nous mettons en caisse la
poudre provenant des cartouches démontées... De l'autre côté de la
poudrière: l'atelier des filles... C'est là que s'applique ma
bonne amie, la rousseaude, qui se cache derrière cette autre
pisseuse... Comme autrefois à l'école, on sépare les culottes des
jupons. Je ne dis pas qu'on ait tout à fait tort... d'autant plus
que nous nous dédommageons à la sortie, n'est-ce pas, la Carotte?
Enfin, ce hangar-là contient le four en maçonnerie où l'on fond
séparément en lingots le cuivre et le plomb...

«Le même auvent protège la machine à vapeur servant à écraser les
douilles vidées et brûlées. Moi, je travaille au four. C'est moi,
Frans Vervvinkel, qui fais partir le fulminate des amorces après
avoir vidé les douilles. Il faudrait me voir à l'oeuvre! C'est
très amusant et pas plus difficile que de planter une taloche à
celui-ci. Vlan! je fais ainsi. Et le tour est joué! Ne te fâche
pas, Pitiet, c'était pour expliquer le truc à monsieur!»

À mesure que l'aîné lui donnait sans récriminer, même sur un ton
de forfanterie, fortement imprégné du savoureux bagout local, ces
détails et d'autres encore sur les lieux, le matériel et les
travailleurs, les affinités de Laurent pour cette traînée de
lurons et de luronnes se corsaient au paroxysme de la
commisération.

Ils avaient la charnure bien modelée, la mine saine quoiqu'un peu
déveloutée, le museau éveillé, les allures balancées et
dégourdies, les vives prunelles, les lèvres mobiles, ce teint un
peu hâlé, ces pommettes briquetées, cette complexion brune des
riverains du port, ce type local tellement prisé par Laurent qu'il
lui rendait sympathiques jusqu'aux runners et autres requins de
terre.

En les dévisageant, comment se fit-il soudain la réflexion que les
premières victimes de Béjard et de ses charpentiers de navires,
que les petits crucifiés du chantier Fulton devaient avoir eu leur
âge, leur galbe, leur gentillesse, leur crânerie? C'était bien là
les congénères de ces fiers bonshommes qu'au dire des gazettes du
temps on avait pu brimer et martyriser à l'envi sans les pousser à
la délation, sans seulement en tirer une plainte.

-- Et vous ne vous faites point mal? On ne vous fait point de mal
là-dedans? Bien sûr? Cet homme, Béjard, ne prend-il point plaisir
à voir couler votre sang? Oh, dites, n'ayez point peur!... N'est-
ce pas que vous vous prêtez à ses amusements féroces, qu'il vous
brûle et vous charcute, le bourreau!... Ne dites pas non! Je le
connais... Prenez garde!

Ils se regardaient en pouffant, ne comprenant rien aux divagations
de ce carême-prenant.

Le pressentiment d'occultes dangers qui les menaçaient, angoissait
atrocement Paridael, attristait, pour employer la parole sublime
du Sauveur, son âme jusqu'à la mort. Un attirail de supplices et
de questions guettait cette chair adolescente. Il aurait voulu
racheter ces pauvrets au prix de son propre sang, il ne savait à
quels vivisecteurs.

Un moment il crut avoir trouvé le moyen de conjurer leur fortune.

Après avoir calculé mentalement ce qu'il possédait encore, il
proposa de but en blanc à toute la flopée de la conduire à la
campagne, au-delà d'Austruweel où il les aurait régalés de riz au
safran, «de pain de corinthes» et de café sucré, tout comme Jésus
traite ses élus au Paradis.

Mais, en même temps qu'il fouillait ses poches pour en retirer son
dernier argent, il se tâtait, en quête de bandelettes, de charpie
et d'onguent. Ses hardes s'en étaient-elles imprégnées à
l'hôpital, mais, simultanément, une abominable odeur de phénol, de
laudanum, de chair cautérisée, outragea ses narines.

Ficelé dans un de ces accoutrements picaresques à la composition
desquels il apportait un véritable dandysme, les joues creusées,
la mine ravagée par la maladie et rendue plus hagarde, plus
décomposée encore par l'angoisse présente, des propos saugrenus et
incohérents brochant sur la dégaine défavorable du personnage,
Laurent Paridael était si peu le particulier de qui on eût pu
attendre largesse, qu'en lui entendant proposer cette mirifique
régalade à la campagne, les gamins se crurent positivement en
présence d'un fou, d'un fumiste ou d'un ivrogne incapable de tenir
ce qu'il leur offrait et se mirent à l'étourdir par un tas de
propositions burlesques:

-- Dis, Jan Slim, as-tu fini de couïonner ton monde? Apprends-nous
plutôt l'adresse de ton tailleur. -- Eh! l'oiseau rare, puisque tu
es en veine de prêche, si tu nous récitais les dix commandements
de Dieu! -- Certes qu'on t'accompagnera, mon petit père, et tout
de suite encore, mais pourrais-tu nous mener dîner à l'Hôtel
Saint-Antoine ou chez. Casti? -- Soit dit sans te blesser, mais tu
nous fais l'effet d'un échappé de la rue des Béguines ou d'un
pèlerin de Merxplas. -- C'est-il avec l'argent volé que tu nous
gaveras la panse?

Loin de se formaliser de ces brocards, Laurent regrettait
profondément de ne plus disposer du moindre billet de cent francs
pour les partager entre ces garnements et payer leur rançon à la
fatalité. Lui-même était à bout de ressources, et à moins qu'il ne
trouvât demain à louer ses bras affaiblis, il lui faudrait, en
effet, se rendre en pèlerinage à Merxplas, à l'hospitalier dépôt
des musards et des las d'aller, où il aurait retrouvé Karel le
Forgeron et tant d'autres dignes anathèmes.

Averti d'une détresse de plus en plus imminente, Laurent insista
pour entraîner les jeunes ouvriers loin de cet endroit; les
supplia presque avec des larmes d'aller s'embaucher ailleurs comme
goujats, terrassiers, trieuses de café, harengères, ou tout au
moins de chômer aujourd'hui, un seul après-midi, de faire l'usine
buissonnière durant le restant du jour.

Mais jugeant que cette mystification tournait à la scie, leur
chef, un polisson aux grands yeux couleur de châtaigne mûre, à la
moue gouailleuse, au menton carré et volontaire marqué d'une
délicieuse fossette, un espiègle difficile à prendre sans vert, le
même Frans Verwinkel qui se disait chargé de «faire partir le
fulminate» tira respectueusement sa casquette à Paridael et,
inclinant sa caboche noire et frisée, le harangua à ces termes:

-- Ce n'est pus, mon vieux frère, que ta compagnie nous soit
particulièrement désagréable ou que ta conversation manque de
ragoût, mais si tu m'en crois, tu prendras les devants et iras
nous attendre à Wilmarsdonck... Voilà au moins une heure que la
cloche a sonné et, sans être tout à fait le croquemitaine que tu
    
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