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de son sang et de sa jeunesse, ils ont conscience de leur rôle de
mortes-payes.
Les Anversois confondent ces soldats du pays neutre avec les
indigents secourus par la bienfaisance publique, avec les
pensionnaires des orphelinats et des hospices[19].
Et, par une étrange anomalie, le préjugé du bourgeois d'Anvers
contre le soldat, aveugle les gens du peuple, ceux-là même qui
risquent de devoir servir ou qui ont servi, les pères dont les
garçons étaient ou deviendront soldats.
Il ne s'agit plus d'une haine de castes, mais d'une véritable
incompatibilité de moeurs, d'une rancune historique dont
l'Anversois hérite comme d'une tradition inhérente à l'air qu'il
respire et au lait qu'il a tété.
Dans les guinguettes, les ouvrières refusent souvent de danser
avec les soldats. Ailleurs, aux yeux des belles, la tenue revêt le
galant d'une crânerie irrésistible; ici elle tare le cavalier le
plus fringant. Lorsqu'ils se sentent en nombre, les soldats
rebutés ne digèrent pas l'affront, mais piqués au vif, élèvent la
voix, prennent l'offensive, mettent le bal sens dessus dessous,
tirent le bancal ou la latte, et se vengent du mépris de leurs
donzelles sur les gindres et les garçons bouchers. Presque chaque
semaine des bagarres éclatent entre pékins et soldats; surtout
dans ces tènements obliques, avoisinant les casernes de Berchem et
de Borgerhout. Cette inimitié entre le civil et le militaire sévit
même hors de l'enceinte fortifiée, dans la campagne des environs
d'Anvers. Malheur au traînard qui regagne seul, le soir, un des
forts avancés. Les ruraux apostés tombent sur lui, le criblent de
coups, l'assomment, le traînent sur le pavé. Ces guets-apens
appellent de terribles représailles. À la suivante sortie les
frères d'armes de la victime descendent en force dans le village
et s'ils ne parviennent pas à mettre la main sur les coupables,
envahissent le premier cabaret venu, brisent le mobilier, cassent
les verres, défoncent le tonneau, écharpent les buveurs, abusent
des femmes. Il arrive que des rues entières de Berchem sont
livrées aux excès de cette soudrille. À leur approche, les
habitants se claquemurent. Ivres de rage et d'alcool, les forcenés
enfoncent leurs sabres à travers portes et volets et ne laissent
plus vitre entière dans les châssis.
Le lendemain le colonel aura beau consigner le régiment dans ses
casernes et interdire ensuite à ses hommes de hanter les
estaminets de la région, après ces camisades la haine continue de
couver, latente et sourde, et à la première rencontre éclatent de
nouvelles et meurtrières conflagrations.
Naturellement Laurent prenait, dans la plupart des cas, le parti
des soldats, poussés à bout, contre leurs antagonistes, les
farauds et les tape-dur du Moulin de pierre.
Il se conciliait surtout les nouveaux venus, les novices, les plus
dépaysées et les plus rebutées des recrues. Car celles-ci
subissaient non seulement les avanies des bourgeois, mais
servaient encore de bardot aux anciens du régiment. Souffre-
douleurs d'autres souffre-douleurs, c'étaient pour la plupart des
terriens poupards et massifs littéralement déracinés de leurs
villages campinois.
Laurent suivait les pauvres claudes dès ces grises après-midi de
tirage au sort et de conseil de milice, où, crottés jusqu'aux
reins, ils gambillaient et beuglaient par la brume et la fange des
rues, la casquette renouée de papillotes et de rubans de feu,
l'air fallacieusement faraud d'aumailles primées aux comices
agricoles, les yeux humides et perdus, bras dessus bras dessous,
outrageusement éméchés, battant de désordonnés «en avant deux» de
quadrilles. Ce spectacle lui retournait l'âme.
Puis il se représentait ces fanfarons d'allégresse, les premiers
jours, à la caserne: Des instructeurs choisis parmi les plus
braques, souvent parmi des remplaçants, injuriaient, brusquaient,
molestaient ces patauds abalourdis au point de ne plus distinguer
leur droite de leur gauche, de ne plus articuler leur nom ou celui
de leur paroisse. Et les brimades atroces et dégoûtantes dans les
chambrées! Puis, les trôleries, à vau-de-rue, dans leur uniforme
neuf; par coteries de pays; frileusement rapprochés comme des
poussins de la même couvée; les haltes béates devant les étalages
et les tréteaux, leur marche dodelinante, leurs enjambées et leurs
déhanchements rustauds, leur mine vaguement inquiète et suppliante
de chien perdu; le puéril travestissement guerrier s'adaptant mal
à ces rudes manieurs d'outils et soulignant le contraste entre
leur membrure terrible et leurs ronds et placides visages.
Peut-être, samaritain renforcé, Laurent préférait-il encore au
troupier soumis et passif, les déserteurs, les réfractaires, et
jusqu'aux dégradés mis au ban de l'armée et affligés de la
cartouche jaune.
En commémoration de la poignante énigme posée entre Beveren et
Calloo, il hébergea et recéla durant plus d'une semaine, le temps
de dépister les gendarmes et de lui recueillir le viatique
nécessaire pour passer à l'étranger, un évadé de la correction, un
pauvre diable de disciplinaire, conscrit inoffensif et ahuri,
condamné, pour une vétille, à croupir, jeune et brave comme il
était, dans les caponnières d'un fort marécageux et à se tordre
sous l'arbitraire d'un officier en disgrâce. À l'heure de la
corvée, le pionnier avait chaviré la brouette, jeté loin la pioche
et pris la fuite sous les yeux du piquet de garde qui le couchait
en joue. Il avoua même à Laurent qu'il comptait moins regagner la
liberté que recevoir le coup de grâce. Et comme tous ces fusils
partirent sans le toucher, le débonnaire crut toujours que la
maladresse des sentinelles, de ses frères les paysans, avait été
de la miséricorde.
V. LES «RUNNERS»
Laurent se rapprocha même de ces écumeurs de rivière, squales
d'eau douce, voyous ou runners que l'honnête Tilbak tenait à
distance, modèles que le peintre Marbol répudiait comme trop
faisandés.
Engeance topique entre toutes, la plupart voient le jour ou ce qui
en tient lieu, dans les ruelles batelières, au fond d'une boutique
de mareyeur ou sous le toit d'une herberge cosmopolite. Impasses,
culs-de-sac où la marmaille grouille et pullule tellement, qu'on
croirait les marchands d'anguilles et de moules aussi prolifiques
que leurs marchandises. Les fièvres paludéennes et les contagions
balaient ces morveux par portées entières, les lourds chariots des
Nations en rouent au moins une couple chaque semaine; le
lendemain, ils foisonnent en rassemblements aussi compacts que la
veille. Toutefois, les unions légitimes des pêcheurs et des
poissonniers ne suffiraient pas à encrasser de ce varech humain le
pavé de ces habitacles. Des amours aussi passagères et aussi
capricieuses que celles des plantes, président à la propagation de
l'espèce. Tels fils de servante blonde, comme la blonde Germanie,
héritèrent du teint citronneux et des sourcils noirs de leur père,
le timonier italien échoué une nuit chez le logeur allemand, baes
de cette Gretchen. Ces boulots de complexion apparemment
septentrionale proviennent du croisement furtif d'un lamaneur
hollandais et de la pensionnaire d'une posada espagnole[20].
L'atmosphère fiévreuse et vénale de la rade émancipe de bonne
heure cette progéniture de matelots et de filles. Ils se vengeront
de leurs trente-six pères en écorchant et en juivant de leur mieux
les pauvres diables de marins.
L'ambigu de leur métier complique l'indéterminé de leur origine.
Leur existence s'écoule au fil des vastes nappes fluviales. À
force de les emplir de visions lubrifiantes, l'eau communique sa
vertu, son aimant pervers, à leurs prunelles. Musculeux et
pourtant dégagés, futés mais intrépides, adroits comme des bravi
florentins, ces métis participent des nixes à la voix insinuante,
aux quenottes voraces, aux griffes affilées. Ils parlent, comme
d'intuition, une dizaine de langues, autant de dialectes, et
chacun avec l'accent local ou plutôt en relevant celui-ci d'une
pointe canaille, d'un timbre parodiste et argotique dont ils
pimentent même leur propre patois et auquel on les reconnaît entre
leurs congénères des autres grands ports.
Mâtinés, échappés de toutes les races, leurs disparates
s'harmonisent, s'amalgament de manière à composer une physionomie
autochtone, très arrêtée, à les marquer d'une estampille sans
analogue, d'un indélébile et vigoureux cachet de terroir.
Laurent prisait fort leur élégance féline, leur indolence
affectée. Cette variété de la plèbe anversoise quintessenciait les
vices et les perfections mêmes de la grande ville.
À la longue, Paridael contractait leurs habitudes de corps, leurs
déhanchements, leur élocution lente et farcie. Le fumet violent de
ces dessous de métropole florissante condimentait sa vie,
longtemps insipide. Il s'adaptait à ses entours. Certains jours il
se culottait, comme les «capons du rivage», de dimittes boucanées
et de pilous rogneux, ouvrait sur la blouse courte du débardeur le
vieux paletot à basques flottantes, se coiffait de la casquette
marine à visière impudente, du piriforme ballon de soie cher aux
blatiers ruraux, d'un pétase picaresque ou même d'une simple natte
à figues croustilleusement pétrie.
Dans cette tenue topique il se débraillait, se dépoitraillait,
roulait des hanches, frétillait de la langue, traînaillait des
savates, entrechoquait les sabots. Adossé au mur d'un hangar, la
joue fluxionnée d'une chique, les bras nus, il se caressait les
biceps avec des coquetteries de tombeur forain ou, la main à la
braguette, rajustait d'un geste cynique ses chausses toujours
tombantes, ou tourmentait le fond de ses poches et, en quête de
gredineries, béait, musait des heures, au va-et-vient des
passants.
Les jeux de mains ne lui répugnaient plus; il se complaisait dans
les ruées sur un camarade en défaut, subissait ou distribuait les
fessées au hasard des turlupinades, provoquait et entretenait les
culbutes, croupes par-dessus têtes, se prêtait aux privautés, aux
apostrophes risquées. Au sortir de ces tournois on l'eût pris pour
le boueux ou le tombelier qu'il venait de vautrer dans la voirie.
Durant le jour runners et louffers déambulaient le plus souvent
chacun de son côté. Allongés sur une pile de ballots, sur un
camion lège, au comble d'un tas de planches, ou encore au fond
d'un bachot, ils ne dormaient que d'un oeil. Vers la brune il y
avait de subits branle-bas, ils convergeaient de flair et
d'instinct aux mêmes stationnements. Tassés à croupetons,
semblables à une tribu de champignons germés en commun par une
nuit humide et ténébreuse, ils tenaient de véritables sabbats,
ruminaient quelque pillerie, liaient des parties de maraude, se
proposaient aussi de brutales gageures, enchérissaient de
turpitudes, épouvantaient par leurs gueulées et leurs
tortillements les guenuches qui louvoyaient dans leurs parages.
Un essaim de mauvaises mouches, de cantharides invisibles semblait
piquer simultanément la tapée licencieuse et c'était alors,
jusqu'au potron-minet, le long du fleuve et des canaux, sous les
hangars, parmi les marchandises amoncelées, des courses de
dératés, des ruses de guérilleros, des randonnées furieuses, des
picorages furtifs, des flibusteries formidables ameutant et
consternant gabelous et policiers.
S'il ne passait pas la nuit au dehors, il gîtait avec les
insubordonnés de tout poil dans les pouilleries du Schelleke, du
Coude Tortu, de l'Impasse du Glaive et de la Montagne d'Or. Encore
lui fallait-il acquitter d'avance les deux sous de la nuitée. Il
tirebouchonnait au gré d'un escalier charbonneux et vermoulu
jusqu'au galetas garni de sordides literies suspendues à la façon
des branles. Les habitués du lieu s'allongeaient au petit bonheur,
le plus souvent tout habillés, sans prendre garde aux coucheurs
voisins, âges et sexes confondus, dos à dos, ventre à ventre,
tête-bêche, grouilleux, incontinents. Cette promiscuité
déterminait des accouplements presque inconscients et
somnambuliques, des méprises amoureuses, parfois aussi des prises
de possession poivrées de carnage, des scènes de jalousie et de
rivalité se prolongeant jusqu'au chant du coq. Et par ces nuits
chargées d'ozone, les désirs crépitaient à fleur de peau comme les
feux-follets sur la tourbière. Laurent entendait bruire et
chuchoter les lèvres haletantes. Des marchés se débattaient autour
de lui, de fatales initiations se consommaient à la faveur des
ténèbres. Où commençait la réalité, où finissait le cauchemar? Les
noctambules se renversaient, battaient des bras et des jambes, se
ramassaient dans des postures de jugement dernier ou de chute des
anges, jusqu'à ce qu'au plus fort de la tourmente générale,
d'inoubliables giries, une clameur plus atroce, plus stridente que
les autres, arrachât, en sursaut, cette chambrée de complices à
leur enfer anticipé[21].
La police patrouillait chaque nuit dans ces cloaques dont
l'atmosphère eût jugulé un cureur d'égouts. De loin en loin elle
opérait une coupe sombre, mais procédait chaque nuit à un émondage
partiel.
Précédé du baes, le policier promenait le rayon de la lanterne
sourde sous le nez des dormeurs. Son choix fait, il secouait le
récidiviste, l'invitait presque cordialement à se lever, à se
vêtir, et ne sortait qu'après lui. L'homme obéissait, morne,
grognonnant avec des allures d'ours muselé. Cette formalité se
renouvelait si souvent que les autres ouvraient à peine un oeil,
ou après avoir salué d'un «bon voyage» gouailleur le camarade et
son acolyte se rendormaient sans accorder d'autre attention à
cette cueillette. Demain arriverait leur tour! Puis il y a des
mortes-saisons pour leur métier comme pour les autres! Et, en
temps de chômage, autant couler ses jours au Dépôt ou rue des
Béguines!...
À la pointe du jour, le logeur se présentait au seuil du dortoir
et après s'être gargarisé d'une toux et d'un crachat, il clamait
d'une voix professionnelle, un peu nasarde de commissaire-priseur
procédant à une adjudication:
«Debout, les garçons!... Un... Deux... Trois!...»
Puis, sans autre sommation, il détendait brusquement les sangles
soutenant les paillasses, et, au risque de défoncer les planches
moisies, la masse des coucheurs s'abattait brutalement sur le
parquet.
Habitué des audiences de la correctionnelle, s'éternisant des
heures parmi les récidivistes et les apprentis larrons,
qu'affriolaient des débats consacrés aux exploits de leurs
copains, se complaisant dans le contact des guenilles imprégnées
de senteurs aventurières, Paridael dut à des miracles de n'être
pas impliqué lui-même dans l'une ou l'autre affaire de ces
détrousseurs terrorisant la banlieue.
Il connaissait plus d'un affilié de ces bandes célèbres établies
dans les hameaux borgnes aux confins des faubourgs populeux: au
Stuivenberg, au Doelhof, au Roggeveld, au Kerkeveld. Les policiers
le ménageaient et le tenaient pour un original, un toqué, un fou
inoffensif. Ils le veillaient plus qu'ils ne le surveillaient
malgré ses éhontés compagnonnages avec la crème des repris de
justice: le Hareng, le Sans-Cul, Fleur d'Égout.
Lui aussi avait été gratifié d'un sobriquet. Ce n'était pas le
premier: autrefois, dans son monde, Béjard, Saint-Fardier,
Félicité et même Régina affectant de ne voir que la carnation trop
montée de son visage l'avaient appelé le «Paysan». La populace
avec laquelle il s'emboîtait à présent, remarqua plutôt la
blancheur et la petitesse de ses mains, la cambrure de ses pieds
de femme, la finesse de ses attaches; et pour les receleuses
mamelues, pour les rogues escarpes, aux larges poignes, aux
pesantes fondations, il fut le Jonker, le Hobereau.
Comment arriva-t-il à se faire chérir par tous ces apaches, alors
qu'on aurait pu s'attendre plutôt à le trouver un matin saigné,
étripé dans une arrière-cour de tapis-franc ou à le voir retirer
de la vase des Bassins, le ventre déjà grouillant d'anguilles?
Il excitait au contraire dans ces bas-fonds une sorte de respect
superstitieux et de déférente sympathie. Ils lui avaient
d'ailleurs tendu des goures dont il sortit à l'honneur de sa
discrétion. L'esprit de contumace rapprochait ce déclassé de ces
hors-la-loi.
Pour flatter et chatouiller leur instinct de combativité, pincer
leur fibre frondeuse, exalter leur muscularité sanguine, aux
heures de cagnardise il leur raconta ses lectures, transposa
Shakespeare à leur intention: Othello, Macbeth, Hamlet, le roi
Lear, mais surtout ceux de la guerre des Deux Roses, Rois et
Reines des périodes expiatoires, fauves tigrés de stupre et
d'héroïsme.
Plus d'une fois au sortir de ces lectures, réveillé par
l'approbation véhémente, le pantellement de ces corps de
gladiateurs, le fluide de ces âmes irresponsables comme la nature
même, il lui semblait que son rêve venait de s'épancher dans la
réalité.
C'est parmi les plus jeunes de ces runners que les colombophiles
recrutaient leurs coureurs les dimanches de concours. Il arriva à
Laurent de faire partie des relais et, serrant entre les dents les
coins de la musette contenant le pigeon victorieux, de s'élancer
pieds nus, les jarrets élastiques comme ceux d'un héros de la
palestre.
Il découvrit le photographe chargé par la justice de perpétuer
l'image des criminels à l'issue de leur procès et se fendit d'une
épreuve de la collection intégrale. Il s'absorbait avec une joie
amère dans la contemplation de cette galerie de trouble-bourgeois
bien patentés et les comparait, sans prévention, au bronze, au
marbre, même à la chair des mortels augustes. À défaut des lettres
d'or illustrant les monuments de la reconnaissance civique, le nom
du condamné éclatait en caractères blancs sur la poitrine de
chaque photographie. Cette inscription semblait pilorier et
tatouer au fer rouge jusqu'à la pauvre effigie du sujet. Au revers
de la carte figuraient le signalement, le sobriquet, le lieu de
naissance, le numéro du dossier et l'objet de la prévention.
Laurent s'amusait des leurres et des trompe-l'oeil des
physionomies. Certains masques de satyres eussent convenu au plus
vénéré des notables et au plus chaste des puceaux.
À la suite du viol d'une demoiselle de rayon par six paysans de la
banlieue, il s'attabla souvent au cabaret banal d'où les
garnements s'étaient rués pour s'assouvir. Il affectionnait la
chaussée de mine délabrée avec ses ravières, ses fourrés galeux,
ses roidillons, sa bordure d'arbres grêles, écorcés et entaillés
sans doute par les mêmes touche-à-tout qui devaient s'acharner à
l'occasion sur une victime moins passive.
Grâce à son album de célébrités patibulaires il reconnut un des
héros de cette équipée, en un goujat de dix-huit ans condamné par
la Cour d'assises, puis libéré en vertu du droit régalien. Si la
photographie très ressemblante de cet échappé de centrale, une de
celles auxquelles Paridael revenait obstinément, l'avait
déconcerté par la candeur presque séraphique des traits, combien
plus inoffensif et plus avenant encore lui apparut le cachotier en
chair et en os! Rien de sinistre ou même de suspect dans
l'enseigne de cette âme. Un petit paysan, rose et propret, charnu,
la taille dégagée, de grands yeux bleus, pâles et limpides, les
joues légèrement duvetées, le nez assez gros, les narines
relevées, la bouche mutine, des cheveux blonds, fins et plats,
régulièrement séparés par une raie sur le côté -- une mèche
rebelle, un épi se hérissant au-dessus de l'oreille; -- habillé
d'une veste et d'une culotte de velvétine roussâtre à côtes, de
sabots de vacher, un foulard rouge, noué comme une corde, autour
du cou: la dégaîne d'un enfant de choeur surpris à voler des
pommes.
Laurent lui payait chope et se faisait raconter les stades du
crime, savourant le contraste entre la scabreuse aventure et l'air
ingénu du ravisseur. Cette voix douce et dolente de pénitent au
confessionnal, lui faisait venir, à certains moments, la chair de
poule. Le curieux bonhomme entrait sans une angoisse, sans un
rétrécissement de la gorge, dans les détails les plus
croustilleux, comme s'il récitait une autre complainte que la
sienne, et concluait ainsi:
«Le plus étrange c'est que la partie étant jouée, nous n'osions
plus nous quitter, les camarades et moi. Et cependant leur voix me
faisait mal... Willeki ayant proposé de retourner, là-bas, achever
la malheureuse pour lui clore à jamais le bec, je m'escampai à
toutes jambes... Un chien hurlait à la mort: «C'est le spits de
Lamme Taplaar» me disais-je à moi-même... Au loin, entre les
arbres, et par-dessus la plaine, le gaz de la ville dessinait un
immense dôme d'église lumineuse dans le ciel noir. Et cette pensée
de la ville trop proche ne suscitait en moi aucune peur des
gendarmes. Il tombait une pluie fine. J'avais la tête en feu, mes
tempes battaient; je gardais dans les narines, dans mes frusques,
j'emportais au bout des doigts une odeur de carne et de boucherie
qui m'écoeurait comme le fumet de la mangeaille après une ventrée.
Je dormis très bien cette nuit, en rêvant de la grande église
blanche dans le ciel...[22]«
Les hasards de la naissance, de l'éducation et du costume autant
que les inconséquences de la nature, offraient à Paridael des
comparaisons de décourageante philosophie.
Devant une bâtisse il s'indignait en voyant de plastiques et
décoratifs adolescents s'éreinter, se déhancher, se déjeter, à
faire office de plâtriers et d'aide-maçons pour ériger un palais à
quelque suffète podagre. Le propriétaire conférait flegmatiquement
avec l'architecte ou l'entrepreneur obséquieux, sans accorder la
moindre attention à ces manoeuvres qui s'arc-boutaient, ahanaient
et tiraient la langue sous la charge. Mais autant le richard suait
la morgue, bête et empotée, se montrait grotesque et vulgaire,
autant ces artisans, même foulés et strapassés, déployaient de
naturel et de vaillance, se moulaient bien dans leurs hardes
grossières et dégageaient de fluide affectif.
Et Laurent se représentait le valet de maçon élevé à la façon des
riches, vêtu en masher ou en swell anglais, entraîné aux saines et
eurythmiques fatigues du sport; et la supériorité du rustaud ainsi
transformé sur les jeunes Saint-Fardier et les gringalets de leur
anémique et friable entourage. Souvent la fantaisie lui prit de
vider sa bourse entre les mains d'un apprenti et de lui dire:
«Imbécile, vis, ménage tes forces, entretiens ta jeunesse,
préserve ta belle mine, paresse, rêve, aime, abandonne-toi!»
Dès son enfance, chez les Dobouziez, il réprouvait les arts
insalubres, les travaux trop durs et trop exclusifs, les
manoeuvres ne mettant en action qu'un seul côté du corps, les
opérations exigeant un invariable coup de rein ou d'épaule,
l'effort implacablement réclamé des mêmes agents musculaires. Il
maudissait les ateliers créateurs de monstres, usines, hauts--
fourneaux, charbonnages, où se déflorent, s'effeuillent et se
dégradent les jeunes pousses humaines. Et il entretenait des
utopies, rêvait un renouveau franchement païen où refleurirait,
libre et absolu, le culte du nu, l'adoration des formes ressenties
et des chairs dévoilées. Que ne pouvait-il s'entourer d'affranchis
du travail, d'une cour de plastiques figures humaines! Au lieu de
statues et de tableaux il eût collectionné ou plutôt sélectionné
des chefs-d'oeuvre vivants. Et dans son enthousiasme pour la
beauté physique il blasphémait cette parole de la Genèse: «Tu
gagneras ton pain à la sueur de ton front». Ladrerie morale et
difformité corporelle n'avaient pas d'autre origine. La loi de
Darwin confirmait celle de Jéhovah.
Puis, par une étrange contradiction, il convenait du charme
impérieux et tragique de ce temps. Les contemporains offraient une
beauté caractériste et psychique, sinon aussi régulière infiniment
plus pittoresque et même plus sculpturale que celle des
générations révolues. Il conciliait alors les deux genres de
beautés, associait le nu du passé et le costume du présent,
modernisait l'antique, créait des Antinoüs en tricot de
chaloupier, des Vénus nippées comme des cigarières, des Bacchantes
en trieuses de café et en balayeuses, des Hercule en garçons
bouchers et en forts de la minque. Mercure s'incarnait dans un
runner aux reins cambrés et aux mollets fuselés comme ceux du
bronze de Jean de Bologne; Apollon endossait l'uniforme du
cavalier; Bacchus tireur de vin se doublait d'un incorrigible
buffeteur. Une équipe de terrassiers évoluant parmi les
étrésillons, une coterie de paveurs, coudés et rebondis, au-dessus
d'une bordure de route, lui rappelaient des théories de discoboles
s'exerçant dans la palestre, et depuis son retour aux rives de
l'Escaut, il ne se figurait point bas-relief d'une orchestique
supérieure au mouvement d'une brigade des «Nations».
Dimanches et lundis Paridael dansait, jusqu'à l'aube, dans les
bastringues des faubourgs dramatisés par les frottées entre
blouses et uniformes, ou dans les musicos du quartier des
bateliers où se trémoussaient les runners et gens de mer.
Et quelles danses alors! Quelles loures, quelles bourrées, quels
hornpipes vertigineux accompagnés d'un triangle, d'une clarinette
et d'un accordéon! La crapule éjouie de ces égrillards aux
contorsions figurées, aux soubresauts trides, aux déhanchements
balourds, aux énervants et galvaniques tricotages des jarrets et
des talons.
Une crevasse dans le soufflet de l'accordéon détermine une
lamentable fuite de mélodie et, à chaque appel de la note
perforée, le son s'échappe avec un couac de moribond...
À la pause, entre deux reprises, tandis que les couples se
promènent et acquittent, dans la main du «tenancier», leur
redevance pour ces toupillements, l'arrosoir d'un garçon de salle
abat la poussière en dessinant des festons humides sur le
plancher.
Puis les clarinettes repartent, les danseurs appellent du pied, et
souliers et sabots se remettent à trépigner.
Des barboteuses cinquantenaires, les pommettes allumées, daignent
fringuer avec des apprentis-calfats luisants de courée et de
galipot, la culotte enfoncée dans leurs bas, qui se frottent
goulûment à ces opulentes matrones décolletées et vêtues de
percaline et de satin d'Écosse.
Dans la galerie du pourtour, les marsouins en belle humeur, les
mousses émerillonnés, les pêcheurs fleurant le brome et le fiel de
poisson, s'attablent, pintent, et font boire à leur verre les
femmes qui circulent, et les attirent à eux, et les calent sur
leurs cuisses, despotiquement.
Les gens de mer se rencontrent avec les bateliers, les patrons de
beurts et leurs «garçons de cahute», moins basanés, moins gercés,
plus roses, plus poupards, les oreilles écartées de la tête et
percées de bélières d'argent.
Dans le tourbillon de la poussière, des halenées, des sueurs et
des tabacs âcres et noirs comme la tourbe, les formes des danseurs
sombrent ou émergent par fragments. Casquettes, bérets, suroîts ou
zuidwesters goudronnés, chignons à boucles, affleurent à la
surface du lourd nuage. À la faveur d'une éclaircie, lorsque
l'entrée ou la sortie d'un couple ventile momentanément la place,
on perçoit aussi les jerseys bleus bridant comme des maillots, des
vareuses à large collet, des tailles décolletées et mamelues, des
culottes collantes, un moutonnement de croupes et de fesses, un
ballonnement de jupes courtes, de grandes bottes de pêche, des bas
bien tendus montrant entre les mailles assez lâches le rosé d'un
mollet plus ou moins ferme. C'est un carambolage de têtes
rapprochées; les lèvres claquent, appétées; les yeux s'amorcent de
câlines irradiations; il y a des sourires de langueur, des rires
chatouillés, des accolades initiales, de magnétiques flexions de
genoux, des spasmes mal réprimés...
Le lendemain de ces sauteries féroces, Paridael, avide d'air
respirable, rejoignait au Doel la tribu de ses camarades, les
écumeurs de rivière.
La quarantaine fonctionne au Doel. Le canot du service accoste
tous les navires remontant l'Escaut, le docteur prend connaissance
des papiers du bord et des lettres de santé, et les bâtiments
arrivant d'Orient ou d'Espagne, où le choléra règne à la façon
d'un roi du Dahomey, sont forcés de larguer et de s'arrêter ici
durant huit jours, à hauteur de l'ancien fort Frédéric.
Déjà cinq vapeurs stationnent immobiles, comme de mornes
Léviathans, les feux éteints, la vapeur renversée, la cheminée
dépouillée de son long panache de fumée. Ils arborent le sinistre
pavillon jaune, qui les retranche provisoirement du monde social,
et le seul qui tienne à distance jusqu'aux runners, si difficiles
à épouvanter pourtant.
Mais ce n'est que partie remise, et il suffira que les navires
infectés ou seulement en observation purgent la quarantaine et
ramènent le drapeau soufré pour que la nuée des sinjoors qui les
guette avidement, comme un chat guigne, de loin, un oiselet auquel
il ne peut mettre la patte, et rendus encore plus âpres à la curée
par ce long ajournement, s'abattent sur eux, avec l'inéluctable
arbitraire d'un nouveau fléau.
D'ici là, pour se tenir en haleine les runners jetteront leur
dévolu sur le Dolphin, un grand trois-mâts australien arrivant des
Indes hollandaises et de l'Indo-Chine. Un bateau-pilote profitant
de la marée haute, le remorque depuis Flessingue vers Anvers et il
passera devant le Doel à trois heures de l'après-midi.
En attendant que les mâts du vaisseau promis pointent, du côté de
Bats, par-dessus les Polders, nos ruffians se répandent sur la
digue herbeuse derrière laquelle se tasse en contre-bas, le
placide village qu'ils terrorisent pareils à une descente de
Normands en l'an mille.
Leur présence au Doel prête un charme malsain de plus à
l'atmosphère de lazaret planant depuis un mois autour de ce nid de
crânes bateliers à l'épreuve de toute épidémie. Ô le cimetière de
pêcheurs et de naufragés où l'on enfouit récemment quatre
cholériques!
Les doyens de la rapace confrérie, les routiers, des gaillards
pileux, terribles, aquilins, se mêlent à leurs dignes apprentis.
Sous la large visière de leur casquette ceux-ci représentent des
têtes bretaudées, ou crépues, polissonnes, étrangement avenantes
mais vicieuses, déflorées par les coups de garcette et la crapule.
Transfuges de marins, pseudo-navigateurs, quelques-uns mal remis
des excès d'une nuit blanche, roupillent, croupe en l'air, les
mains jointes dans la nuque. D'autres couchés sur le ventre,
redressés à mi-corps sur les coudes, le menton dans les paumes:
position de sphinx aposté ou de vigie malfaisante.
Cillant et clignant de l'oeil, ils conjurent l'horizon et semblent
fasciner jusqu'à les immobiliser les steamers pavoisés de jaune.
Parfois, pour tromper leur impatience, les runners se remettent
sur leurs pieds, bâillent, s'étirent, ploient et écartent les
jambes, esquissent lentement et comme à regret des feintes de
lutteur, traînent quelques pas, puis se rafalent et retombent peu
à peu dans leur immobilité expectante.
Il y en a de remuants et de turbulents, qui, semblables aux
guêpes, taquinent et assaillent les dormeurs, ou qui barbotent,
pieds nus, dans la vase et en sortent chaussés d'un noir cothurne.
Mais l'une des vedettes signale le voilier! Trêve de paresse et de
baguenaude! À la vue de leur proie, ne songeant plus qu'à la
curée, ils enjambent les dormeurs, dévalent vers la petite crique
où sont garées leurs pirogues, embarquent leurs appeaux et leurs
provisions, ramassent les avirons et se mettent en devoir de
démarrer. Opération critique, car la passe est étroite, les
embarcations se touchent et dans son égoïsme ombrageux chacun
voudrait partir avant les autres. Tous s'ébranlent, se démènent à
la fois, aucun ne prétend céder le pas à son voisin, au
concurrent.
De là des criailleries, des invectives et des bousculades. Pour
arriver beau premier le runner coulerait sans vergogne non
seulement le canot du camarade, mais le camarade lui-même.
D'ailleurs, il n'y a plus de camaraderie qui tienne, l'instinct du
lucre reprend le dessus; et les complices qui piquaient tout à
l'heure au même plat et buvaient à la même bouteille, se
dévisagent à présent d'un air torve, prêts à s'entre-déchiqueter.
Mais, profitant de ce chamaillis qui menace de tourner en un
engagement naval, voilà qu'un canot, puis un second, puis un autre
encore, montés par des gaillards plus avisés, se sont doucement
coulés entre les antagonistes et, narquois, boutent allègrement au
large.
À cette vue, les querelleurs suspendent les hostilités et le gros
de la flottille se détache de la rive.
Les retardataires nagent à toutes rames, silencieux, remplis
d'angoisse, dévorant leur haine envieuse, résolus à l'emporter
coûte que coûte sur leurs compétiteurs, ruminant chape-chute et
coups de Jarnac. Ils manoeuvrent si bien qu'ils rejoignent leurs
avant-coureurs.
Et à présent ils marchent de conserve, une force égale, une même
énergie, semble les animer; aucune équipe ne gagnera notablement
sur la masse. Leur respiration haletante s'accorde avec le rythme
de leur nage; ils se penchent et se renversent spasmodiquement,
les tolets gémissent à chaque coup d'aviron, et l'eau dégouttant
des palettes promène à travers la nappe glauque un ruissellement
d'escarboucles.
Du bâtiment, point de mire de cette passionnante régate, on a vu
s'avancer leur flottille, qui semblait de loin, tant elle se tient
compacte et serrée, un banc de poissons migrateurs. Le monde se
presse sur le pont. Le capitaine et son équipage suspectent et
flairent en ces rameurs endiablés les émissaires des mercantis et
des pourvoyeurs du port.
Le chef, qui n'en est pas à sa première rencontre avec ces
landsharks, ces requins d'eau douce, change de couleur et se met à
sacrer comme un diable. Les matelots, eux, quoique ayant ample
sujet de rancune contre cette race, affectent bien quelque humeur,
mais ne grommellent que du bout des lèvres; ils rient plutôt sous
cape et s'émoustillent à l'idée des plaisirs usurairement payés
mais si copieux et si intenses que leur procureront ces
entremetteurs.
À une encablure du vaisseau, les canotiers de la tête hèlent le
capitaine, un Anglais congestionné qui accueille leurs ouvertures
par une recrudescence d'imprécations et les menace même, s'ils ne
décampent au plus vite, de les canarder comme une compagnie de
halbrans. Mais les runners, incomparables louvoyeurs, possèdent
leur code maritime. Ils en tournent aussi adroitement les
pénalités qu'ils esquivent les rapides et les hauts-fonds de
l'Escaut. Pures rodomontades que les sommations de l'Anglais! Il
se garderait bien de s'attirer une vilaine affaire. Aucune loi
belge ne l'arme contre l'investissement de son navire par les
commis de victuaillers.
Aussi, forts de la connivence légale, les sacripants affectent
d'autant plus de pateline conciliation, que le rageur leur lance,
à défaut d'autre mitraille, les plus gros projectiles de son
arsenal de gueulées. Les damned son of a whore! alternent avec les
bloody son of a bitch!
Sur ces entrefaites, les autres équipes, lâchant les rames pour se
servir de harpons, s'accrochent à l'arrière, grimpent le long des
oeuvres mortes, jouent des pieds et des mains, et foulent le pont
avant que le capitaine ne soit arrivé à bout de son chapelet
d'imprécations.
L'équipage n'exécute plus ou n'écoute que mollement les voix. À
dire vrai les matelots pactisent avec les envahisseurs. L'approche
du port amollit ces grands gaillards, la discipline se relâche;
ils sont puérils et distraits comme des collégiens à la veille des
vacances. Depuis les bouches de l'Escaut, dans le vent moins âpre
qui souffle de la terre, ces internés hument le bouquet des
libertés prochaines et reniflent bruyamment, les effluves des
haras hospitaliers.
Loin d'en vouloir à ces nautoniers cauteleux qui ne se jettent à
leur cou que pour les écorcher de nouveau en exploitant leurs
fringales et leurs pléthores, ces bonnes pâtes les accueillent
comme les annonciateurs des prochaines bâfrées et des imminentes
débondes.
Pas moins de trente canots, chacun monté par deux ou trois
runners, adhèrent à la carcasse du Dolphin avec l'inéluctable
opiniâtreté des pieuvres. Tandis que les matelots organisant un
simulacre de résistance, refoulent mollement l'invasion à bâbord,
on les déborde à tribord. Repoussés de la poupe, les pendards se
jettent à la proue ou, se portant à la fois sur un seul point, ils
se font la courte échelle. L'un grimpe sur les épaules ou s'assied
sur la tête d'un gaillard qui pèse de tout son poids sur les
omoplates d'un troisième. Le dernier arrivé supporte à son tour la
charge d'un autre compère sur lequel viendra s'en jucher un
cinquième, et ainsi de suite. Les patients du dessous geignent,
soufflent, renâclent, demandent qu'on se dépêche, n'en peuvent
plus, ceux du dessus s'esclaffent et batifolent; les talons
menacent de défoncer les mâchoires, les mains se cramponnent aux
tignasses, les nippes se déchirent avec un craquement, les croupes
offusquent et éborgnent les visages, et ainsi agglutinés, culbutés
les uns sur les autres, ils rappellent ces francs lurons de
kermesse, qui s'échafaudent et se superposent jusqu'à ce que le
plus haut perché puisse décrocher au profit de tous, les prix d'un
inaccessible mât de cocagne. À chaque oscillation du navire qui
continue de filer son noeud, cette pyramide humaine menace de
s'écrouler dans le fleuve; le frêle batelet sur lequel repose tout
l'édifice, risque vingt fois de chavirer avec sa cargaison.
La témérité des runners confond le capitaine lui-même et son
mépris pour cette racaille se transforme en l'admiration indicible
que tout Anglo-Saxon éprouve pour les casse-cou.
Courage! une poussée encore et les voilà maîtres de la place!
Après l'abordage il s'agit de lotir le butin. Partage délicat, car
pour vingt à trente chrétiens montant le navire, on compte près
d'une centaine de rapaces. Harcelé, tiré à quatre, interpellé dans
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