|
|
fonctions de garde-barrière et d'aiguilleur. Même l'entretien du
palier lui incombait comme à un simple homme d'équipe. Les
évaporées le trouvaient toujours occupé. Sourd à leurs agaceries,
un peu fier peut-être et les jugeant trop libres et trop trivales,
il enchérissait sur son labeur, et lorsqu'il avait fini de sonner
de la corne, de présenter, de dérouler et de planter son drapeau,
d'ouvrir et de fermer la barrière, il s'empressait de brouetter le
ballast, de recharger la voie et d'huiler les aiguilles.
La soubrette aux blancs bonnets ne se laissa pas rebuter par ces
façons dédaigneuses ou farouches. Plus mignonne et de meilleur
genre que les commères du quartier, à la fois plus discrète et
plus affriolante, doucement elle apprivoisa le sauvage. Il
commença par se redresser lorsqu'il peinait, plié en deux, sur le
railway, et par soulever légèrement sa casquette pour répondre à
son bonjour; la semaine d'après il venait à elle, un peu benêt, en
rougissant, pour lui parler de la pluie; la fois suivante, accoudé
à la barrière il lui contait des balivernes qu'elle humait comme
paroles d'évangile. On eût dit que, pour les importuner, les
trains tapageurs défilaient en plus grand nombre ce jour-là. Mais
elle attendait que le jeune homme accomplît ses multiples corvées,
suivait ses mouvements, ravie de ses allures aisées, et ils
reprenaient, ensuite, la causerie interrompue...
La conjonction graduelle de ces deux simples amusa beaucoup
Laurent Paridael, conquis par leurs ragoûtants types de brun et de
blonde, si harmonieusement assortis.
Auparavant il avait lié connaissance avec le garde; aux heures de
trêve, il lui offrait des cigares, lui payait la goutte et se
faisait expliquer les particularités du métier. Il le complimenta
sur sa conquête, et lorsqu'il les trouvait ensemble, d'un clin
d'oeil il l'interrogeait sur les progrès de leur liaison, et le
rire un peu confus et l'oeil émerilloné du galant lui répondaient
éloquemment. Quant à la soubrette, elle était tellement occupée à
reluquer son élu 'qu'elle ne s'apercevait pas de ces signaux
d'intelligence et de l'intérêt que Paridael portait à leurs
amours. Cette félicité des autres, cette idylle de deux êtres
jeunes et beaux, béatifiait et suppliciait à la fois le fantasque
Paridael, l'amant méconnu de Gina.
Cependant les amoureux ne se possédaient plus de désir. Elle finit
par aller le relancer dans sa maisonnette de bois les nuits qu'il
était de service. Un soir d'hiver qu'il ventait et neigeait, par
la porte entrouverte, Laurent les vit blottis frileusement dans un
coin, la fille sur les genoux du garçon. Il n'y avait pas de
lumière, mais le rougeoiement du poêle de fonte trahissait
l'accouplement de leurs deux silhouettes.
Une bordée tirée de l'autre côté de la ville éloigna Laurent de
ses protégés. En s'en retournant, il fut assez surpris de ne voir
le jeune homme ni sur la voie, ni dans la logette. S'il se le
rappelait bien, c'était pourtant cette semaine que le gars prenait
le service de jour. Était-il malade? L'avait-on remplacé? Paridael
s'inquiéta de cette absence insolite comme si le pauvre diable lui
eût tenu au coeur par les liens d'une amitié de longue date. Ce
fut bien pis lorsqu'à la nuit tombante, un autre que le personnage
attendu vint relever l'ouvrier de garde. Cédant encore une fois à
sa timidité, à cette pudeur qu'il mettait dans ses moindres
sympathies, il n'osa pas s'informer du déserteur. D'ailleurs
Laurent ignorait son nom. Il lui eût fallu donner un signalement,
entrer dans des explications, et il s'imaginait que sa démarche
paraîtrait étrange. Il rentra donc, mais la pensée de l'absent le
tenailla toute la nuit, et la corne, soufflée par un autre,
appelait au secours et sonnait l'alarme.
Le lendemain, le garde n'étant pas à son poste, Laurent se décida
à aborder son remplaçant.
Il apprit alors un funeste épilogue.
En dépit des règlements, sous la menace des amendes ou d'une mise
à pied, au risque d'être surpris par l'inspecteur en tournée,
l'amoureux ne quittait plus sa maîtresse. Or, une nuit, ils
étaient si bien enlacés, tellement éperdus, lèvres contre lèvres,
qu'il n'eut ni la force, ni même la présence d'esprit de suspendre
ces délices pour signaler un train et barrer le passage. Peut-être
comptait-il aussi sur la solitude et l'abandon absolus de la route
à cette heure indue? Un terrible gloussement de détresse suivi
d'une volée de jurons l'avait arraché à son extase. Lorsqu'il se
précipita sur l'entrevoie, le train venait de stopper à quelques
mètres de son poste après avoir écrabouilllé un vieux couple
lamentable.
Certain de devoir payer chèrement sa négligence, le coupable
n'avait pas attendu le résultat de l'enquête, mais s'était sauvé
pendant que robins et gendarmes instrumentaient contre lui. Il
avait d'autant mieux fait de redouter les sévérités de la Justice,
que les deux valétudinaires supprimés pendant cette veillée
d'amour étaient de richissimes grigous et que leurs hypocrites
héritiers devaient bien à leur mémoire de poursuivre sans merci
l'instrument de leur massacre, alors même qu'au fond de l'âme ils
bénissaient probablement l'intéressant homicide.
La néfaste amoureuse disparut en même temps que son possédé et
personne n'ouït où ils se cachaient. Jamais Laurent ne les revit.
Mais, depuis cette aventure fatale, chaque fois que rauquait la
corne d'un garde-barrière ou qu'il apercevait la cuve noire d'un
gazomètre surplombant une hargneuse étendue faubourienne, qu'il
lui arrivait de respirer l'âcreté du coke, -- surgissaient
aussitôt les jeunes gens accoudés à la barrière, lui, hâlé comme
un faune, habillé de pilou mordoré, la corne de cuivre suspendue
en sautoir à un bandereau de laine rouge; elle, blonde, rose,
prête à défaillir et, avec sa cornette et son tablier
blanchissimes, appétissante comme le couvert d'un festin[14].
Pour secouer ses regrets de la disparition du garde-barrière, il
changea momentanément de pénates et battit en explorateur cette
campagne anversoise que le souvenir des émigrants ruraux lui
rendait chère. Willeghem devint même pour lui comme un but de
pèlerinage.
D'ailleurs, sans le quitter, sans cesser d'en fouler le sol et
d'en respirer l'atmosphère, Laurent ressentait pour son pays la
dévotion meurtrière, le voluptueux martyre de l'exilé. Il voyait,
il percevait les moindres objets du terroir avec une intensité
sensorielle que connaissent ceux-là seuls qui reviennent après une
longue absence ou qui partent pour toujours; ceux qui ressuscitent
ou qui meurent. C'est seulement au rivage natal que les trois
règnes de la nature se paraient de cette fraîcheur, de cette
jeunesse, de cet attrait, de ce renouveau éternel.
Sa piété fervente s'étendait des êtres besogneux et des quartiers
excentriques de la grande ville, au sol gâcheux ou aride, au ciel
hallucinant, aux blousiers taciturnes de la contrée, à ces steppes
de la Campine que le touriste redoute comme le remords.
Affrontant ouragans et giboulées, il se promenait par tous les
temps.
En pleine bruine automnale, il tomba souvent en arrêt devant un
porte-blaude, arpentant la glèbe à larges enjambées et
l'ensemençant d'un geste rythmique et copieux. L'été, un faucheur
aiguisant gravement sa faux sur l'enclumette, le faisait demeurer
sur place, comme un fidèle devant un épisode symbolique de
l'office divin. Il élisait entre tous le village voisin de
Willeghem où cette apparition s'était produite, retournait souvent
se promener de ce côté, mais, subissant toujours cette vague
pudeur, n'osait rien pour se rapprocher du sculptural paysan.
On le pénétrait encore, à la moindre odeur de purin, ce soir
d'avril où un rustaud trimbalait sa tinette et aspergeait, à
pleines écopes, les soles en gésine. Le mépris de ce villageois
pour le printemps attendri et chatouilleur, le flegme de ce fessu
maroufle, à la pulpe mûre, aux cheveux filasse, en vaquant d'un
pas appuyé à sa besogne utile, mais inélégante, le violent
contraste du substantiel pataud avec la mièvrerie ambiante,
conquéraient d'emblée Laurent Paridael et, du même coup, le décor
avrilien, l'énervement de l'équinoxe, la langueur à laquelle
Laurent inclinait, la présence dont il venait de jouir, lui parut
insipide et frelatée comme une berquinade. Il n'avait plus de sens
que pour ce jeune cultivateur. Ce même rural accosté par Laurent,
cessait un instant de triturer le compost et de stimuler la glèbe,
et narrait épanoui, simplard, en se grattant l'oreille: «Oui, tel
que vous me voyez, monsieur, à quatre garçons du hameau nous fîmes
notre première communion le jour même où nous tombions au sort!»
Et cette coïncidence du sacrement balsamique avec la brutale
conscription ne se délogea jamais du cerveau de Laurent, et lui
fut inséparable d'un mélange d'encens pascal et de pouacre purée,
comme de l'odeur même du jour où ce fait exceptionnel lui fut
raconté.
À cette impression se rattachait intimement celle d'une matinée
passée dans la noue avec une horde de vachers et de vachères. Un
grand sécheron de fille garçonnière commandait la bande
déguenillée et surveillait la cuisson des pattes de grenouilles
pour raccommodement desquelles la générale réquisitionnait le
beurre de toutes les tartines du clan. Les menottes alertes
entassaient sous la casserole, comme au bivac, bois mort et
fouées. Le rissolement du fricot semblait un artificiel frisselis
de feuilles.
Paridael s'ébaudissait ce jour-là en sauvageon, en primitif; il en
avait même oublié son deuil et sa rancoeur, mais en moins d'un
instant cette rare gaieté tomba: un des petiots, saoulé de
genièvre par un mauvais charretier, dormait le long de la haie; on
avait beau le secouer, il ronflait, baveux, abruti comme un
alcoolique; les chenilles velues provoquaient un frisson sous son
derme rugueux, et les taons rageurs et moites qui faisaient
s'ébrouer et ruer là-bas une compagnie de poulains, arrachaient de
temps en temps au dormeur une gouttelette de sang, couleur de mûre
écrasée, et un vagissement qui criait vengeance au ciel.
D'autres fois, Paridael remontait ou descendait les longs et
droits canaux flamands, à bord d'un bateau d'intérieur. Il vivait
la vie des gabariers, partageait leurs repas, dormait dans leurs
cabines proprettes et mignonnes comme un boudoir de poupée,
prêtait un coup de main à ses hôtes, mais s'éternisait, les trois
quarts du temps, dans un rien-faire absolu, goûtait le délice de
se morfondre, et de glisser, au fil de l'eau, sans bouger et
d'être, à son tour, la chose immobile, passive, irresponsable,
devant laquelle processionnaient les saules, génufléchissaient les
oseraies, s'attroupaient des villages, se piétaient des clochers.
Et les manoeuvres, toujours les mêmes, répétées, aux diverses
étapes, dans des sas construits sur l'unique modèle, les haltes en
attendant l'éclusée, les bateaux du trait s'alignant, s'accotant
dans la retenue, tandis que l'éclusier actionne les vannes, et que
les carènes descendent avec le niveau qui baisse! Et les mêmes
colloques geignards s'engageant, de pont à pont, entre les
ménagères!
Parfois dans la dolente ritournelle s'introduit une modulation
imprévue.
Sitôt le bâclage opéré, un des aides profite du relais pour sauter
à terre, déchausse une motte de gazon, au moyen de sa jambette,
et, regagnant le chaland, se met en devoir de tasser cette herbe
vive dans la cage de l'inséparable alouette. Sensible à cette
attention, l'aimable captif accueille le régal par une vocalise
étourdissante. Mais à cette allégresse intempestive, le vieux
patron qui, ne pouvant venir à bout d'une manoeuvre, bougonne et
tempête depuis une minute, en réclamant son auxiliaire, l'avise à
l'arrière du bateau et le relance au moment même où il refermait
précipitamment la cage. Ah! le fainéant! À lui cette bourrade, à
lui ce coup de pied! Le déserteur pare la torgniole, embourse la
ruade, pirouette stoïquement sur lui-même, sans une plainte, sans
une riposte. Sa large bouche tressaille nerveusement, il rougit
sous le hâle, mais ses grands yeux ne s'humectent pas. Ce qui le
désarme, c'est moins la joie de l'oiselet que le regard affectueux
et apitoyé que lui adresse la batelière, leur patronne et leur
mie! Ah! pour se concilier la chère femme, il encourra volontiers
les brutalités du patron! Il se moque autant de la rage du mari
que des aboiements du cabot. Parbleu, le servile roquet tient pour
le baes, tandis que l'alouette est à la bazine!
Et le voilà, sans rancune, qui se remet à l'oeuvre! Lui aussi y va
de sa chanson! Hardi le petiot! Les vannes se rouvrent, le toueur
repêche la chaîne sans fin, et d'un bord à l'autre les aides-
bateliers assujettissent et se passent les amarres.
Les bateaux s'émeuvent, reprennent la file. Lentement, tout droit,
vers le Rupel, le trait dévale.
Laurent vaguait aussi, en malle-poste, par les campagnes si
lointaines et pourtant si proches! Entre Beveren et Calloo, dans
le pays de Waes, on percevait le bruit rythmique des fléaux
battant l'airée. Le conducteur retint ses chevaux. Une fille, un
peu dépoitraillée, luisante comme la pomme du pays, accourt,
grimpe le talus de la chaussée, à temps pour attraper un paquet
que lui jette le postillon. D'un mouvement sec, elle fait sauter
le cachet; hésite au moment de déplier la lettre, puis se décide à
en prendre connaissance.
Pas un muscle de son visage ne bouge; mais Laurent croit entendre
panteler son coeur. Et les batteurs immobiles, torses nus, le
coutil bridant leurs cuisses -- deux bronzes rosâtres dans le
clair-obscur de la grange, -- baignés d'une sueur plus volatile
que liquide, -- les batteurs attendaient aussi la nouvelle avec
une certaine solennité. Une lettre de notre Jan, son frère, le
«fils de la maison» ou de mon Frans, le promis, soldat à Anvers?
A-t-il eu la main malheureuse dans une bagarre, agonise-t-il à
l'hôpital militaire, la lettre vient-elle de la prison de
Vilvorde? Laurent se pose ces questions. Il brûle d'interroger la
jeune paysanne. Elle rentre dans la ferme. Il attendra toujours la
réponse. La diligence poursuit sa course. Les grelots
dindrelindent railleusement au collier des chevaux, le fouet
claque sans vergogne, il fait fastidieusement chaud, une de ces
chaleurs de plein jour qui nous porteraient à maudire le soleil et
à regretter l'hiver. La cloche de Calloo sonne son midi
mélancolique, l'heure si longue à sonner semble dire la cloche!...
Les grillons se râpent rageusement les élytres. Et Laurent va
toujours, toujours, vers un but qu'il s'est donné au hasard...
Mais toujours, toujours, demain, après, fatalement, l'unique ferme
du voyage, la pataude angoissée et les deux gars, moitié nus,
jouant le bronze... Car sa seconde vue avertit le passant que la
nouvelle est mauvaise. Il voudrait rebrousser chemin, consoler la
belle terrienne; il se sent capable de veiller, avec eux, l'ombre
du mort. C'en est fait. Loin, bien loin déjà, il ne repassera de
la vie par cette route. Mais il tient un souvenir de plus pour lui
étreindre le coeur par les chaleurs suffocantes des canicules. Le
tintement d'une cloche de village, la pâmoison des mouches dans le
coup de soleil, les grillons grinçant des ailes, lui reprochent
toujours l'image de gens qu'il aurait pu plaindre et aimer...
Ainsi, quantité de scènes indifférentes pour le vulgaire et pour
les observateurs de métier, un visage entrevu, un passant coudoyé,
un regard intercepté, une allure topique, laissaient
d'ineffaçables traces dans sa vie. Il entretenait de bourrelants
regrets de compagnons d'une courte traite, de rencontres sans
conséquence; inconsolable des bifurcations de chemin que la
destinée impose aux voyageurs les mieux assortis.
De continuelles nostalgies le labouraient. Il lui prenait des
envies lancinantes de conjurer coûte que coûte des visions
fugaces; il appétait ces apparitions bienvoulues et, dans sa
mémoire, les souvenirs sympathiques se bonifiaient, se corsaient
comme un vin généreux.
Une douce et noble figure de peuple, un grand gars basané, aux
profonds yeux scrutateurs, penché à la portière d'une caisse de
troisième, dans un train qui croisait le sien. Et il n'en fallait
pas davantage à Laurent pour se rattacher cet être qu'il ne
reverrait plus. Il savourerait dans l'éternité cette minute trop
rapide; rien ne s'éventerait de l'atmosphère de ce moment: c'était
près d'un viaduc et dans l'air ondoyaient une odeur d'eau
stagnante et une chanson de haleur. Effluence boueuse, triste
mélopée encadraient la noblesse suprême de l'attitude et les
grands yeux affectifs de l'inconnu...[15]
Pareils incidents devenaient pour Laurent des tableaux très
poussés, d'une couleur magnétique, d'une pâte ragoûtante, mais
avec, en plus, le parfum, la musique, le symbole, et ce je ne sais
quoi qui différencie des autres les êtres et les objets élus.
Quels chefs-d'oeuvre, se disait-il, si on parvenait à rendre ces
tableaux comme il les revoyait et les ruminait, lui, en fermant
les yeux!
Celui-ci encore:
Un valet de ferme rentrait à l'écurie ses chevaux dételés, mais
non dépouillés du harnais. L'avant-train des bêtes s'engageait
déjà dans l'ombre, les croupes seules luisaient au clair-obscur
sous la porte charretière. Dehors, le palonnier aux poings, le
domestique, un gaillard râblé, d'une carre superbe, en manches de
chemise, vu de dos, obliquait et se penchait un peu vers la
droite, dans l'action de retenir les animaux trop impatients. On
aurait entendu le hiu ho! du paroissien, ou son claquement de
langue flatteur, ou son juron impératif, mais on gardait, avant
tout, le dessin de son geste, tant cette impulsion du corps était
trouvée, unique, inséparable du personnage, harmonieuse et comme
sublimée.
Avec le rappel mental de ce geste, Laurent reconstituait la scène
dans ses détails accessoires. À la vérité, elle résidait tout
entière dans ce mouvement qu'il avait essayé de représenter à
Marbol.
Désespérant de se faire comprendre, il entraîna de force le
peintre, devant la ferme où s'était produit ce geste capital. Ils
se tinrent à l'affût vers le soir, mais, après avoir vainement
guetté le modèle, Laurent s'informa de lui auprès des gens de la
ferme.
C'est à peine si ces rustauds reconnurent leur pareil, ou du moins
un des leurs, au portrait exalté qu'il traça du personnage.
-- Ouais! Le «Frisotté» finit par dire une des servantes avec une
indifférence hypocrite, -- car elle avait dû connaître de très
près et apprécier à l'oeuvre de chair ce fier compagnon de
travail, -- notre bazine l'a congédié il y a huit jours, et nous
ne savons pas où il est allé se louer.
-- Avoir mime pareil sous les yeux et le mettre à la porte! clama
Laurent avec une indignation à laquelle cette matérielle
valetaille ne comprit rien.
Marbol tenta de persuader à son ami qu'ils retrouveraient bien la
même attitude, le même coup de rein professionnel chez d'autres
sujets de l'espèce du drôle éconduit. Et, en effet, pour flatter
la manie de Paridael et le consoler de cette déplorable éclipse,
ils assistèrent à la rentrée de quelques équipages de
cultivateurs. Mais, au moment attendu, l'encolure, l'habitude du
corps, la dégaine de ces marauds n'était qu'une parodie, une pâle
contrefaçon, un à peu près maladroit, un piteux synonyme de la
posture de Witte Sus. Marbol s'en serait contenté et avait même
tiré son calepin de sa poche afin de crayonner ce période
caractéristique de la manoeuvre, mais Laurent ne lui laissa pas
entamer le croquis et, comme Marbol le plaisantait sur son
exclusivisme, il répondit avec conviction:
-- Ris tant que tu voudras, mon cher. Mais sache bien que pour
assurer à mes yeux la volupté, la caresse de cette attitude du
jeune pataud, j'irais jusqu'à me faire cultivateur; oui
uniquement, afin de prendre le gaillard à mon service. C'est peut-
être un fort mauvais sujet, un caractère intraitable, un serviteur
malhonnête, mais, fût-il ivrogne, paillard et voleur, je lui
pardonnerais ses vices comme simples peccadilles à raison de sa
plastique supérieure... Celui-ci et les autres que nous avons
observés ne manquent pas de galbe, je t'accorde que leurs
mouvements sont identiques. Bref, c'est la même recette, le même
consommé: il n'y manque que le savouret.
-- Eh bien, il est heureux que tu ne saches dans quelle cuisine ce
savouret, comme tu l'appelles, est allé relever le potage!...
-- Oui, car je serais capable de l'engager sur l'heure.
Et comme Marbol ricanait de plus belle.
-- Oh! tais-toi, supplia son ami. Si tu étais vraiment artiste, tu
comprendrais cela!
Et en retournant, abattu, renfrogné, il ne desserra plus les
dents, de toute la route.
Peu à peu l'équilibre, l'eucrasie, le bon sens, la saine raison de
Bergmans lui déplurent. Il se blasait sur ses amis. Il allait
maintenant jusqu'à trouver son inséparable triumvirat, trop tiède,
trop prudent. Au peintre il reprochait l'épaisseur, l'opacité de
ses vues, son manque de curiosité et d'inquisition. La santé
exubérante, les luxuriances, l'épanouissement, l'optimisme du
génie de Vyvéloy ne lui procuraient plus les jouissances
d'autrefois.
Ses sorties amusaient beaucoup son petit cercle. Ils traitaient
leur censeur en enfant gâté et le ménageaient comme un cher
convalescent. Leur bonté protectrice, leur mansuétude, leur
indulgence, loin de calmer Laurent, achevaient de le mettre hors
de lui et, ne parvenant pas à entamer leur sérénité, il leur
brûlait la politesse, quitte à venir les retrouver quelques jours
après. Les autres ne lui gardaient aucune rancune, et lui
passaient ses incartades et ses propos passionnés comme autant de
paradoxes et de sophismes d'un grand coeur.
Mais, hanté par ses idées biscornues, Laurent rêvait d'y conformer
sa conduite. Le moment arrivait où il dépouillerait ses derniers
préjugés et enfreindrait les conventions sociales. Ses allures
excentriques lassèrent enfin la tolérance de ses intimes et, en
personnages ayant une situation à garder devant le monde, ils
risquèrent quelques observations. Un jour, ils l'avaient rencontré
en compagnie d'une couple de drilles assurément fort pittoresques,
rôdeurs de quai, mauvais journaliers, modelés et nippés à souhait,
mais d'une originalité par trop outrée, à qui, pourtant, de la
meilleure foi du monde, il se flattait de les présenter. S'étant
dérobés en toute hâte à cette compromettante accointance, ils
furent taxés durement de philistinisme.
Cette fois Bergmans riposta sèchement. Paridael leur en demandait
trop, à la longue! La plaisanterie tournait à l'aigre.
S'intéresser au peuple qui travaille et qui souffre: rien de plus
équitable. Mais se passionner pour les sacripants, frayer avec les
irréguliers et la racaille, c'était se conduire en excentrique,
pour ne pas dire plus! Puis s'adoucissant, Bergmans tenta de
montrer au dévoyé l'abîme vers lequel il glissait; il lui reprocha
son désoeuvrement, sa vie à part, ses chimères, s'offrit même de
le placer chez Daelmans-Deynze[16].
Paridael refusa net. La plus légère dépendance, le moindre
contrôle lui répugnaient comme une chaîne.
Quelquefois, sensible à une parole émue il promettait de se
ranger; il ferait un effort et se contenterait de l'existence
commune aux gens rassis ou du moins plus posés; mais ces sages
résolutions l'abandonnaient au premier froissement que lui
causaient la platitude et la méconnaissance bourgeoises.
Les pronostics du cousin Dobouziez pesaient sur lui comme une
malédiction; cet homme positif et clairvoyant avait scruté
l'avenir de ce parent exceptionnel.
Laurent en arrivait à se souhaiter irresponsable, à envier les
internés criminels ou fous, que ne ronge plus le souci du pain
quotidien et de la lutte pour l'existence. Sa bonté évangélique,
une bonté hystérique comme celle des franciscains d'Assise,
s'effrénait et le poussait aux dernières conséquences du
panthéisme. Fataliste, il se croyait prédestiné; sans ressort,
sans foi, sans but, il souhaitait mourir et se replonger dans le
grand tout, comme une pièce ratée que le fondeur remet au creuset.
Après l'éparpillement de ses atomes et la diffusion de ses
éléments, l'éternel chimiste les combinerait une autre fois avec
plus de profit pour la création.
La visite que Laurent fit, au plus fort de cette crise, à une
maison pénitentiaire, exaspéra ces délétères nostalgies:
«Des malades, des inconscients, des malheureux!» plaidait-il, au
retour de cette excursion, devant le tribun, le peintre et le
musicien. «Les bayeurs, les effarés, les éblouis, les éperdus, aux
grands yeux visionnaires qui ne comprennent rien au monde et à la
vie, au Code et à la morale, -- des faibles, des pas-de-chance,
moutons toujours tondus, instruments passifs, dupes qui
coudoyèrent toutes les scélératesses et demeurèrent candides comme
des enfants; débonnaires qui ne tueraient pas une mouche quoique
des escarpes les aient associés à leurs entreprises; viciés, mais
non vicieux, souffre-douleur autant que souffre-plaisir...[17]
-- Parlerais-tu pour toi? interrompit Marbol.
-- Un artiste, toi! fulmina Paridael sans répondre à cette pointe.
Qu'as-tu souffert pour ton art, que lui as-tu sacrifié? C'est là-
bas que j'en ai rencontré un, d'artiste! Et un vrai, et un sincère
va!... Après m'avoir promené d'atelier en atelier, le directeur me
fit entrer dans une forge modèle. Figurez-vous une triple rangée
d'enclumes, autant de soufflets rythmant à leur haleine éolienne
la danse rouge des flammes; une centaine d'hommes, le poitrail et
le ventre protégés par le tablier de cuir raide comme une armure,
pileux, hirsutes, noircis, formidables, leurs bras nus aux muscles
saillants battant allègrement du marteau; un tonnerre et une
température de cratère en éruption; une affolante dissolution de
limaille dans la sueur humaine; des éclairs de coupelle alternant
avec des girandes de feu; et, s'éclaboussant d'étincelles, des
torses comparables à celui du Vatican.
À part ses dimensions énormes et son appareil plus nombreux, rien
ne distinguait cependant cette forge de celles que nous avons
rencontrées; les forgerons robustes et magnifiques ressemblaient à
tous les forgerons du monde. L'activité, la fièvre, l'émulation
régnant dans ce hall immense étaient ni plus ni moins édifiantes
que celles d'un atelier de travailleurs libres, et on eût
stupéfait maint criminaliste, versé dans la science de Gall et de
Lavater, en lui révélant les tares et les incompatibilités de ces
athlètes de mine surhumaine.
En passant entre les files d'enclumes, un des frappeurs surtout me
conquit par ses dehors: c'était un gaillard chenu, bien découplé,
d'une physionomie douce et pensive, d'au plus trente ans. Le
directeur m'avait montré dans ses salons d'admirables objets en
fer battu rappelant ou plutôt perpétuant les exquises ferronneries
du Moyen-Âge et de la Renaissance.
«Voici me dit-il, l'auteur de ces morceaux!» et au marteleur qui
ne cessait de corroyer le métal en ignition: «Karel, ce Monsieur a
bien voulu trouver quelque mérite à vos menus ouvrages. -- Non pas
quelque mérite, mais le plus grand mérite! rectifiai-je avec
empressement. Ces grillages de fenêtre, ce foyer, ces torchères,
cette rampe d'escalier sont tout bonnement superbes, et je vous en
félicite de grand coeur!» À l'accent convaincu, à l'expression
catégorique de mes louanges, le visage sérieux du colon s'illumina
d'un pâle sourire, ses prunelles orageuses irradièrent; il me
remercia d'une voix douce et pénétrée, mais sourire, intonations
et regards étaient tellement poignants que si j'avais insisté, et
pressé sur la même fibre, l'expression de la gratitude du pauvre
diable se fût résolue, sans doute, dans les larmes et les
sanglots. Du coup, je me sentis encore plus bouleversé que lui et
après avoir touché furtivement sa main calleuse, je m'éloignai
rapidement, la gorge serrée et un brouillard devant les yeux.
«Figurez-vous, me dit mon pilote, lorsque nous fûmes sortis et
tandis que je me détournais pour lui cacher mon trouble, que
j'avais très avantageusement placé ce gaillard-là chez le maréchal
du village. Il gagnait un honnête salaire et son baes le traitait
avec force ménagements. D'ailleurs, j'avais pu recommander le
sujet en toute confiance. Il avait fallu des afflictions infinies,
la mort des siens, foudroyés pendant la dernière épidémie de
typhus, pour le réduire au désespoir, à l'ivrognerie, à la misère
et le faire échouer au seuil du Dépôt. Je me flattais de l'avoir
réconcilié avec la vie et avec la société. Eh bien, ne s'est-il
pas avisé de quitter brusquement ses patrons et de venir sonner à
notre porte. Amené devant moi, il m'a supplié de le reprendre.
Vous ne devineriez jamais sous quel prétexte? Cet original
trouvait en dessous de sa dignité de louer ses bras à un forgeron
de village qui les employait à des travaux grossiers et il
s'estimait beaucoup plus heureux de s'appliquer comme
réclusionnaire, au Dépôt, parmi des rafalés, à des ouvrages de
choix, à des travaux d'art du genre de ceux qu'on entreprend ici.
Naturellement, je refusai de me prêter à cette singulière
fantaisie et croyant lui avoir démontré l'absurdité de sa
préférence, je l'éconduisis en lui promettant de lui chercher un
atelier plus digne de son talent. Il n'objecta rien à mes raisons,
sembla se soumettre, mais il me dit au revoir d'un ton
sarcastique, tout à fait contraire à sa nature. Deux mois après
cette entrevue, il me revenait mais, cette fois, escorté par les
gendarmes, avec la fourgonnée quotidienne de canapsas que nous
adresse l'autorité judiciaire; il se faisait admettre non plus par
faveur, mais de droit, bel et bien nanti, en manière de lettre
d'introduction, d'une patente d'incorrigible pied-poudreux. Et
lorsqu'il a eu purgé sa peine, pour lui épargner des récidives,
j'ai consenti à le garder. Seulement ne répétez pas cette
histoire, car, si elle arrivait aux oreilles du ministre, ma
complaisance serait peut-être sévèrement jugée. Et pourtant ma
conscience m'approuve! Le moyen d'en agir autrement avec ce diable
d'aristocrate?» Le croirez-vous, loin de le blâmer, je félicitai
sincèrement ce fonctionnaire compréhensif et lui sus gré de ses
bontés pour un des seuls complets artistes, un des vrais
aristocrates, -- c'était le mot -- que j'eusse rencontrés... Oh!
rassieds-toi Marbol, et toi aussi Bergmans, je n'ai pas fini...
Notre promenade s'acheva dans un mutisme lourd de pensées. Je me
reprochais ma pusillanimité à l'égard de celui qui était resté
dans la forge. J'aurais dû sauter au cou de cette victime des
maldonnes sociales et lui crier: «Moi je te comprends, orgueilleux
misérable! Combien ton apparente partialité est plausible! Je
partage ta prédilection pour cet asile où tu te livres sans
entrave à la fantaisie créatrice, où celui qui te paie ne met pas
aux prises ta conscience et ton intérêt. Combien d'artistes ne
t'arrivent pas à la cheville! Puis, mon brave, je te devine un
caractère trop impressionnable pour qu'il te fût possible de te
rapatrier avec la géométrique humanité. Une première défaillance
te mettait au ban des mortels ostensiblement vertueux. Un faux pas
t'aliénait à jamais ces austères équilibristes. Tu préfères à
cette société hypocrite et rectiligne tes pairs étranges, tes
compagnons de bagne. Tu vis sans mortification, tu produis à ta
guise! Ce pain que tu manges, aucun compétiteur ne te l'arrachera;
encore moins le voles-tu à ton frère dans la détresse. Plus de
lutte pour l'existence, cette lutte qui finit par déteindre sur
l'artiste. Pas de marchand, pas de parades, pas de public. Autour
de toi de pauvres êtres qui, sans mieux comprendre nécessairement
ton oeuvre que les connaisseurs patentés, excusent et respectent
ton art, ton vice, ton vice rare parce que tu ne songes pas non
plus à leur faire un grief de leur subversive originalité». Après
cette apologie du rafalé et de l'insoumis, une terrible discussion
s'engagea entre Laurent et ses compagnons, quoique ceux-ci eussent
tout fait pour rompre les chiens. Ces scènes se renouvelèrent,
arrachant chaque fois un lambeau à l'ancienne intimité, et Laurent
finit par ne plus voir ses féaux d'autrefois.
Il se replongea plus avant dans les quartiers extrêmes illustrés
par les amours du garde-barrière; pratiqua les repaires de la
limite urbaine, les coupe-gorge du Pothoek et du Doelhof, les
ruelles obliques du Moulin-de-Pierre et du Zurenborg, dont la vue
lui pénétrait le coeur, lorsqu'il était enfant, et lui inspirait
une curiosité mêlée d'angoisse et une pitié malsaine, cette zone
excentrique, à l'est de la ville, véritable vestibule des Dépôts,
salles d'attente des Maisons centrales, grouillantes maladreries
morales.
Il battit aussi l'immense région des Bassins, commençant devant
l'ancien Palais des Hanséates, dégarni de son campanile et de
l'aigle impériale, et présentant une succession ininterrompue de
réservoirs quadrangulaires, énormes et solides comme ces arènes
inondées servant aux naumachies des Césars. Cependant les navires
y affluaient en masses si compactes que, plus d'une fois, Paridael
traversa ces docks, à pied sec, comme sur un pont de bateaux. Sans
trêve on en creusait d'autres plus profonds et plus vastes encore.
À peine inaugurés, ils se trouvaient insuffisants pour les flottes
marchandes qui s'y rencontraient des cinq parties du monde, et,
derechef, la métropole, glorieuse Messaline du négoce, insatiable
et inassouvie, s'élargissait les flancs pour mieux recevoir ces
arches d'abondance et, toujours stimulée, luttait d'expansion et
de vigueur avec ses copieux tributaires[18].
Et sans cesse une armée de terrassiers du Polder s'évertuait à
creuser, pour la reine de l'Escaut, un lit à la taille de ses
amants.
Mais si elles étaient exigeantes, du moins ces amours étaient
fécondes.
Le long des quais, alentour de chaque bassin, se déployait un
appareil de grues et de chèvres actionnées par les forces de l'eau
et de la vapeur et desservies par des théories de débardeurs
herculéens. Inquiétantes à l'égal des engins de balistique et de
ces machines de siège, inventées autrefois par Giambelli,
l'Archimède anversois, pour couler et fracasser les galions de
Farnèse, leur bras démesuré brandi comme une menace perpétuelle
vers le ciel, elles n'arrachaient plus les navires à leur élément,
mais après avoir plongé, comme un poing armé du forceps, leurs
crocs d'acier au tréfonds des cales, elles en guindaient, sans
trop grincer des chaînes et des dents, les cargaisons recélées
dans ces entrailles éternellement en gésine.
Communiquant avec les docks et avec la rade par de puissantes
écluses pourvues de passerelles et de ponts tournants s'alignaient
les cales sèches, ainsi qu'un hôpital attenant à une maternité. Là
se ravitaillaient les vaisseaux malades ou blessés. Une nuée
d'opérateurs, calfats, peintres, étoupeurs, entreprenaient la
carène avariée, l'écorchaient, l'adoubaient, la blindaient, la
suiffaient, la peignaient à neuf; et la rumeur des percussions,
des maillets et des pics, couvrait les giries des cabestans, le
sifflet des sirènes et le fracas du portage.
Puis, après l'hôpital, la fourrière, la morgue. Des champs
incultes où des carcasses de navires, couchées sur le flanc,
lézardées, rongées de varech, lépreuses, la mine d'incurables, de
baleines échouées, attendaient qu'on les déchirât ou achevaient de
pourrir comme une charogne parmi les détritus et les menues
épaves. La Gina ne serait-elle pas venue échouer en cet endroit?
Parfois Laurent tentait de reconnaître ces planches de rebut.
Puis il poursuivait encore. Il tournait les entrepôts de matières
inflammables. Des magasins de pétrole et de naphte s'immergeaient
comme des îlots dans des bas-fonds marécageux. Ici s'arrêtait,
pour le quart d'heure, l'industrie de la grande ville. Barrant
l'entrée de la campagne, vers Austruweel, régnaient les glacis de
la vieille citadelle du Nord, forteresse de rebut, boulevard
encombrant et démodé, épouvantail déchu, poulailler chétif dont la
ville utilitaire venait d'obtenir la cession et qu'elle
s'empresserait de saper pour la convertir, comme ses autres
annexions, en darses, en docks, en hangars, en cales sèches. Ah!
que ne pouvait-elle en agir de même avec tous ces retranchements
et ces remparts dont on s'obstinait à l'entourer! Car la cité,
essentiellement marchande, subit à contre-coeur son rôle de place
forte, quoiqu'elle y ait été prédestinée dès l'origine, par ce
burg romain, son berceau, dont on voit encore aujourd'hui les
vestiges et d'où la poésie spoliée et travestie guette son
chevalier, comme, aux premiers jours, Elsa de Brabant, marquise
d'Anvers, conjurait l'apparition de Lohengrin, son vicaire, dans
le sillage éblouissant du cygne fatidique.
Gardant au coeur un dernier scrupule filial, au lieu d'abattre le
vénérable donjon, Anvers se contente de le bafouer en le flanquant
de deux promenoirs aussi mesquins que des praticables d'opéra-
comique.
Mais elle n'userait même pas de ces contestables égards envers les
bastilles plus récentes.
Elle maudit comme une détestable servitude l'enceinte de
fortifications que ses princes ne consentent à démolir de siècle
en siècle que pour les transporter plus loin et les rendre
inexpugnables.
La Pucelle d'Anvers, plus hautaine que belliqueuse, foulerait
volontiers aux pieds la couronne crénelée dont on la coiffa de
force.
L'histoire ne laisse pas de justifier la répugnance de la
métropole pour cette toilette guerrière. Au lieu de la préserver,
ces murailles et ces remparts attirèrent de tout temps sur elle
les pires fléaux. Assiégée durant des mois, bombardée, puis
forcée, envahie, pillée, saccagée, mise à feu et à sang, dévastée
de fond en comble par les soldatesques étrangères, notamment lors
de cette Furie espagnole, si bien nommée, elle faillit ne plus en
réchapper, ne jamais se relever de ses cendres et disparaître avec
sa fortune. Mais grâce à son fidèle Escaut, qui lui tient lieu à
la fois de Pactole et de Jouvence, elle renaît chaque fois plus
belle, plus désirable et recouvre même au décuple sa prospérité
ravie. À mesure pourtant qu'elle s'enrichit, elle devient
hargneuse et égoïste. Pressentirait-elle de nouveaux sinistres?
Elle étale un luxe si insolent et tant de misères l'environnent!
Et plus son commerce fleurit, plus s'invétère sa haine contre ces
fortifications néfastes, qui contrarient non seulement son essor,
mais la désignent, en cas de guerre, pour théâtre des luttes
désespérées et des effondrements suprêmes.
Continuellement les remparts chargés de canons, les casernes
bourrées de soldats, évoquent le spectre de la ruine et de la
mort, à ces Crésus aussi arrogants que poltrons. Et la ville en
arrive à envelopper dans la même animadversion les bastions qui
l'étranglent et la garnison oisive et parasite qui semble insulter
à son activité et dont elle conteste jusqu'au courage patriotique.
Ainsi Carthage exécra jadis ses mercenaires.
La manière dont se recrute l'armée ne contribue pas à la relever
aux yeux de ces oligarques. Elle ne se compose, en majeure partie,
que de pauvres diables ou de vauriens; de conscrits ou de
volontaires avec prime. Or les millionnaires, élevés dans le culte
de l'argent, n'établissent guère de différence entre un indigent
et un vagabond. L'armée tient à bon droit la garnison d'Anvers
pour la plus inhospitalière. Les troupiers relégués dans ce milieu
antipathique présentent bientôt une physionomie entreprise et
contrainte. À la rue, instinctivement, ils s'effacent et cèdent le
haut du pavé au bourgeois. Ils portent non pas l'uniforme du
guerrier, mais la livrée du paria. Au lieu de représenter une
armée, d'émaner du patriotisme d'un peuple, d'incarner le meilleur
|