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Un misérable, dépenaillé, à la fois jaune et livide, les yeux
hagards, les cheveux en désordre, sous l'empire d'une violente
excitation alcoolique, entraînait de force vers l'embarcadère du
navire en partance, une pauvre femme, de mine honnête, mais non
moins ravagée, maigre, couverte de haillons moins sordides, mais
tout aussi usés, qui résistait, se débattait, criait, deux pauvres
mômes accrochés à ses jupes. Sans doute la malheureuse mère
n'entendait pas suivre son ivrogne de mari en Amérique et estimait
comme plus atroce que la faim endurée au pays natal, l'exil loin
de toute connaissance amie, de tout visage et de tout objet
familier, dans des parages où rien ne la consolerait de
l'ignominie et de la crapule de son époux.
Écoeurés par cette scène, Laurent avec quelques baes et compagnons
de Nations, eurent bientôt délivré la mère et les enfants. Tandis
que les uns conduisaient la pauvre femme, presque morte
d'inanition, dans une auberge riveraine, les autres emmenaient le
mauvais sujet vers la Gina, et d'une bourrade vous l'embarquaient
plus rapidement qu'il n'eût voulu, en le projetant par delà la
passerelle au risque de le précipiter dans le fleuve.
Le soûlard, hébété, sembla se résigner à son divorce inattendu;
d'ailleurs la communication avec la rive venait d'être rompue.
Sans plus se soucier des siens, il s'approcha du bordage et les
assistants le virent retirer de la poche de son paletot crasseux
une bouteille de genièvre encore à moitié pleine.
-- Voyez, bredouillait-il en titubant et en brandissant la
bouteille au-dessus de sa tête, voici tout ce qui me reste; dans
ce flacon s'est fondu le dernier argent que je possédais encore...
Et, tenez, je bois cette gorgée d'adieu à la Belgique!
Et portant la bouteille à ses lèvres, il la vida d'un seul trait;
puis il la jeta de toutes ses forces contre le mur du quai, de
manière à en éparpiller les éclats dans le fleuve. Et avec un rire
idiot, il hurla:
-- Evviva l'America!
Cependant les matelots ramenaient à eux et enroulaient les amarres
détachées des bornes de pierre, l'hélice commençait à patiner les
vagues, sur la dunette le capitaine hurlait les ordres répétés a
l'avant et à l'arrière et transmis par un mousse, au moyen d'un
porte-voix, aux hommes de la chambre de chauffe; manoeuvré par le
timonier à la barre, le navire vira lentement de bord et un
bouillonnement de vaguilles lécha les flancs de la Gina.
À un choc de la manoeuvre, l'arsouille venait de s'écrouler comme
une masse aux pieds de ses compagnons de route.
Laurent détourna les yeux vers des personnages plus sympathiques.
La fanfare de Willeghem agita son drapeau de velours à broderies
et à crépines d'or, et reprit l'Où peut-on être mieux, que les
Borains, rapprochés des Campinois, chantaient en choeur.
Dans le papillotement des têtes échauffées ou blêmes, Laurent
finit par ne plus voir que le groupe des Tilbak. Jusqu'à la
dernière heure il avait songé à prendre passage, sans rien leur
dire, à bord de la Gina, pour partager leur sort et affronter
l'inconnu avec eux; seule la crainte de désobliger Vincent et
Siska, de rouvrir une blessure fraîchement cicatrisée au coeur de
leur fille, et de porter ombrage à l'honnête Vingerhout, en un
mot, de leur être un perpétuel objet de contrainte et de gêne, le
retint à Anvers.
Puis, un vague aimant l'empêchait de dire adieu à sa cité: il
entretenait le pressentiment d'un devoir fatal à remplir, d'un
rôle indispensable à jouer. Il ne savait lesquels. Main sans se
rendre compte des intentions que le destin avait sur lui, il
attendrait son heure.
Sur la Gina, les noëls, les hourrahs, un fracas, un tumulte
d'appellations dominaient les accords mêmes de la fanfare. On
répondait ferme, à coeur et a poumons non moins dilatés, de la
cohue massée sur le quai. Le navire et le rivage se donnaient la
réplique, faisaient assaut de verve, de crânerie, de vaillance.
Les casquettes volaient en l'air, des mouchoirs de couleur
s'agitaient comme des pavillons bariolés les jours où les
vaisseaux font parade.
Des femmes qui avaient l'air de rire et de pleurer à la fois,
soulevaient leurs enfants sur leurs bras. Et plus le navire
s'éloignait, plus les gestes devenaient frénétiques. Il semblait
que les bras s'allongeassent désespérément pour s'étreindre et se
reprendre encore par-dessus les flots séparateurs.
À cause de son énorme tirant d'eau et de sa cargaison plus que
complète, le navire resta longtemps en vue des regardants. Laurent
en profita pour courir un peu plus loin à l'extrémité de la Tête
de Grue, à l'entrée des bassins, afin de pouvoir suivre le
bâtiment jusqu'au moment où il tournerait. Henriette était déjà
descendue dans l'entrepont avec Jan Vingerhout. Siska et Pierket
continuaient à lui envoyer des baisers; il entendit la voix mâle
et copieuse de Vincent lui lancer une dernière injonction à la
force d'âme.
Mais, à chaque tour de l'hélice, Laurent se sentait perdre un peu
de sa sécurité et de sa confiance. L'Où peut-on être mieux
s'éloignait, s'éteignait, comme un murmure.
C'est de ce même promontoire que Paridael avait assisté, quelques
années auparavant, à la féerie du soleil couchant sur l'Escaut.
Aujourd'hui, il faisait gris, brumeux et trouble; au lieu de
pierreries le fleuve roulait du limon; les levées du Polder
étalaient des gazons jaunis; la tristesse de la saison concertait
avec celle des êtres. Le carillon lui parut plus sourd, et les
mouettes d'autrefois, les prêtresses hiératiques et accueillantes,
criaient, vociféraient comme autant de sibylles de malheur.
Lorsque la masse du bâtiment eut disparu derrière le coude de la
rive de Flandre, Laurent continua de regarder la cheminée, un
clocher ambulant pointé par-dessus les digues; puis graduellement,
ce ne fut plus qu'une ligne noire, et enfin, la dernière banderole
de fumée se confondit avec la désolation de la brume de janvier.
Quand une petite pluie insidieuse et glaciale eu tiré le jeune
homme de son hypnotisme, il constata qu'il n'était pas seul en
observation a l'extrémité de ce promontoire.
Le curé de Willeghem cherchait encore à discerner le sillage et le
remous de la Gina. Deux grosses larmes descendaient lentement de
ses joues et il traçait dans l'air un lent signe de croix. Mais le
vol éparpillé des oiseaux de mer avec des giries de sorcières qui
se hèlent, semblait parodier ce doux geste professionnel aux
quatre coins de l'horizon. Crispé par leurs sarcasmes, Laurent se
retourna vers la ville. Un bruit de pioches et d'écroulement se
mêlait au grincement des grues du port, au fracas des marchandises
jetées à fond de cale, à la retombée du pic des calfats.
En vue d'élargir les quais on avait décrété la démolition des
vieux quartiers de la ville et voici que l'abattage commençait.
Déjà des pans de mur gisaient en gravats, au coin des carrefours;
des masures ouvertes, éventrées, amputées de leurs pignons,
montraient leurs carcasses de briques sanguinolentes auxquelles
pendillaient, comme des lambeaux de chair et des lanières de
peaux, de tristes tentures. On aurait dit de ces carcasses de bête
accrochées à l'étal des bouchers.
Çà et là les brèches pratiquées dans les flots de vénérables
bicoques antérieures à la domination espagnole, dans ces maisons
branlantes et vermoulues, rapprochées comme de vieilles frileuses,
ouvraient une échappée sur des constructions plus reculées encore,
démasquaient des vestiges de donjons millénaires, mettaient à jour
les burgs romans ou même romains des premiers âges de la ville.
Sur une partie de l'alignement des quais à rectifier, les nobles
arbres sous lesquels les deux Paridael s'étaient si souvent
promenés avaient déjà disparu.
Non seulement la glorieuse Carthage rejetait son surcroît de
population, exilait sa plèbe, mais, non contente de déloger ses
parias, elle démolissait et sapait leurs habitacles. Elle se
comportait comme une parvenue qui rebâtit, et transforme de fond
en comble une noble et vieille résidence seigneuriale; mettant au
rancart ou détruisant les reliques et les vestiges d'un passé
glorieux, et remplaçant les ornements pittoresques et de bon aloi
par une toilette tapageuse, un luxe flambant neuf et une élégance
improvisée.
La nouvelle des attentats et des vandalismes auxquels se livraient
les Riches imbéciles sur sa ville natale, avait chagriné Laurent
au point de l'éloigner du théâtre des démolitions dont les progrès
l'eussent trop vivement affligé.
Le hasard voulait qu'il fût témoin de ces dévastations le jour
même où il venait d'assister au départ de ses amis. Le contraste
entre l'activité des quais et les ruines qui commençaient à border
le fleuve n'était pas de nature à le consoler.
À l'heure où les tombereaux emportaient les gravats, les plâtrés,
les matériaux des maisons démolies pour les conduire vers de
lointaines décharges, La Gina enlevait aussi comme autant de
matériaux hors d'usage, de non-valeurs, de parasites encombrants,
les ouvriers sans travail, les paysans sans terre, les démolis,
les rafalés, les pauvres diables de la glèbe et des métiers!
Pour beaucoup de gens du peuple et d'Anversois de vieille roche,
c'était comme si le superbe Escaut répudiait sa première épouse.
Il remplaçait l'ancienne Anvers par une marâtre apportant des
agences, des modes nouvelles, une langue étrangère favorable a
l'éclosion d'autres moeurs. Elle éloignait peu à peu les enfants
du premier lit, proscrivait brutalement les descendants de la
souche primitive, pour attirer à elle d'arrogants bâtards, pour y
substituer dans les faveurs paternelles une population de métis,
d'interlopes et de juifs.
Même il était question, dans les conseils de la Régence, de
démolir le Steen, le vieux château, tout comme ils avaient démoli
la Tour-Bleue et la porte Saint-Georges. En vérité, ils avaient un
peu anéanti, malgré eux, l'admirable arc de triomphe. Ces bons
gâteux ne s'étaient-ils pas avisés de déplacer cette porte en en
numérotant les quartiers, bloc par bloc, comme dans un jeu de
patience. Seulement, nos aigles avaient compté sans le travail des
siècles, et à ce jeu d'architectes tombés en enfance, quel ne fut
leur ahurissement de voir s'effriter les moellons vénérables entre
leurs doigts profanateurs!
Ah! il était temps que les Tilbak se fussent expatriés. Autant
valait partir que d'assister à ces dégâts et à ces spoliations.
Ceux qui reviendraient courraient grand risque de ne plus
reconnaître leur patrie.
Les démolisseurs avaient déjà renversé les tènements avancés du
savoureux quartier des Bateliers. Des terrassiers commençaient à
combler le vieux canal Saint-Pierre.
Laurent s'enfonça plus avant dans la ville, errant finalement dans
les ruelles menacées, et accordant à ces murailles agonisantes une
part de la sympathie et de la mansuétude éprouvées pour les
expulsés.
Et sous leurs pignons échancrés, ces façades, endeuillies avaient
l'émotion de visages humains, des physionomies solennelles de
moribondes, et les fenêtres à croisillons, les vitrages glauques,
pleuraient comme des yeux d'aveugles, et çà et là, dans la
lointaine et discordante musique d'un bouge, sanglotait le dernier
Où peut-on être mieux? de la fanfare de Willeghem.
III. LE RIET-DIJK
Au nombre des quartiers sur le point de disparaître se trouvait le
Riet-Dijk: une venelle étroite s'étranglant derrière la bordure
des maisons du quai de l'Escaut, aboutissant d'un côté à une façon
de canal, bassin de batelage et garage de barques, de l'autre, à
une artère plus large et plus longue, le Fossé-du-Bourg.
Riet-Dijk et Fossé-du-Bourg agglomèrent les lupanars. C'est le
«coin de joie», le Blijden Hoek des anciennes chroniques. Dans la
ruelle, les maisons galantes hautement tarifées; dans la rue
large, les gros numéros pour les fortunes modiques et précaires.
Chaque caste, chaque catégorie de chalands trouve, en cet endroit,
le bordel congruent: riches, officiers de marine, matelots,
soldats.
Les uns joignent au confort et à l'élégance modernes le luxe des
anciennes «étuves» et des maisons de baigneurs, bateaux de fleurs
où le vice se complique, se raffine, se prolonge. Dans les autres,
sommaires, primitifs, on cherche moins le plaisir que le
soulagement; les gaillards copieux, que congestionnent les
continences prolongées, y dépensent leurs longues épargnes des
nuits de chambrée et d'entrepont sans s'attarder aux fioritures et
aux bagatelles de la porte, sans entraînement préparatoire, sans
qu'il faille recourir aux émoustillants et aux aphrodisiaques. Ces
bouges subalternes sont aux premiers ce que sont les bons débits
de liqueurs où le soiffard se tient debout et siffle rapidement
son vitriol sur le zinc, aux cafés où l'épicurien s'éternise et
sirote, en gourmet, des élixirs parfumés.
Les soirs, harpes, accordéons et violons crincrinent et
graillonnent à l'envi dans ce béguinage de l'ordre des
hospitalières par excellence, et intriguent et attirent de très
loin le passant ou le voyageur. Mélodies précipitées, rythmes
canailles, auxquels se mêlent comme des sanglades et des coups de
garcette, des éclats de fanfare et de fifre: musique raccrocheuse.
C'est, à la rue, le long des rez-de-chaussée illuminés, un va-et-
vient de kermesse, une flâne polissonne, une badauderie
dégingandée.
C'est, à l'intérieur, un entrain de concert et de bal. Des ombres
des deux sexes passent et repassent devant les carreaux mats
garnis de rideaux rouges. Sur presque chaque seuil, une femme
vêtue de blanc, penchée, tête à l'affût, épie, des deux côtés de
la rue, l'approche des clients et leur adresse de pressantes
invites. Matelots ou soldats déambulent par coteries, bras dessus,
bras dessous, déjà éméchés. Parfois ils s'arrêtent pour se
concerter et se cotiser. Faut-il entrer? Ils retournent leurs
poches jusqu'à ce que, affriandé par un dernier boniment de la
marchande d'amour, tantôt l'un, tantôt l'autre donne l'exemple. Le
gros de la bande suit à la file indienne, les hardis poussant les
timorés. Ceux-ci, des recrues, miliciens de la dernière levée,
conscrits campagnards, fiancés novices et croyants que leur curé
met en garde contre les sirènes de la ville, courbent l'échine,
rient faux, un peu anxieux, rouges jusque derrière les
oreilles[13]. Ceux-là, crânes, esbrouffeurs, durs à cuir,
remplaçants déniaisés, galants assidus et parfois rétribués de ces
belles-de-nuit, poussent résolument la porte du bouge. Et
l'escouade s'engloutit dans le salon violemment éclairé,
retentissant de baisers, de claques et d'algarades, de
graillements, de bourrées de locmans et de refrains de pioupious.
D'autres, courts de quibus sinon de désirs, baguenaudent et, pour
se venger de la débine, se gaussent des appareilleuses en leur
faisant des propositions saugrenues.
À l'entrée du Riet-Dijk, la circulation devient difficile. Les
escouades de trôleurs et de ribauds se multiplient. Outrageusement
fardées, vêtues de la liliale tunique des vierges, les filles
complaisantes se balancent au bras de leurs seigneurs de hasard.
Les gros numéros, à droite et à gauche, se succèdent de plus en
plus vastes et luxueux, de mieux en mieux achalandés. De chapelles
ils se font temples. Aquariums dorés que hantent les sages Ulysses
du commerce et leurs précoces Télémaques, desservis par des
sirènes et des Calypsos très consolables; bien différents des
viviers squammeux où se dégorgent les marins pléthoriques. Maisons
célèbres, universelles; enseignes désormais historiques: chez
Mme Jamar on vantait la «grotte», chef-d'oeuvre peu orthodoxe de
l'entrepreneur des grottes de Lourdes; chez Mme Schmidt on
appréciait le mystère, l'incognito garanti par des entrées
particulières donnant accès à de petits salons aménagés comme des
tricliniums; Mme Charles se recommandait par le cosmopolitisme de
son personnel, un service irréprochable, et surtout les facilités
de paiement; le Palais de Cristal monopolisait les délicieuses et
neuves Anglaises; au; Palais des Fleurs florissaient les
méridionales ardentes et jusqu'à des bayadères de l'Extrême-
Orient, créoles lascives, mulâtresses volcaniques, quarteronnes
capiteuses et serpentines, négresses aléacées.
Les façades, hautes comme des casernes, croisent les feux de leurs
fenêtres. Des vestibules pompéiens, dallés de mosaïque, ornés de
fontaines et de canéphores, claironnent les surprises de
l'intérieur. Derrière de hautes glaces sans tain; incrustées de
symboles et d'emblèmes, sous les lambris polychromes à l'égal des
oratoires byzantins où les cinabres, les sinoples et les ors
affolants, vacarment et explosent à l'éclat des girandoles, le
passant devine les stades de la débauche, depuis les baisers
colombins et les pelotages allumeurs sur les divans de velours
rouge, jusqu'aux possessions intimes dans les chambrettes des
combles, grillées comme des cellules de non-nains.
Ce quartier se saturait d'un composé d'odeurs indéfinissables où
l'on retrouvait, à travers les exhalaisons du varech, de la
sauvagine et du goudron, les senteurs du musc et des pommades. Et
les fenêtres ouvertes des alcôves dégageaient, à travers leurs
carreaux, les miasmes du rut, forts et contagieux.
À mesure que la nuit avançait, les femmes, plus provocantes,
entraînaient, presque de force, les récalcitrants et les
temporisateurs. Des hourvaris accidentaient le brouhaha de la
cohue. Et toujours dominaient le raclement des guitares
barcarollantes, les pizzicati chatouilleurs des mandolines, les
grasses et catégoriques bourrées des musicos, et par moments des
cliquetis de verres, des rires rauques, des détonations de
Champagne.
Jusqu'à onze heures, les pensionnaires de ces lupanars avaient la
permission de circuler, à tour de rôle, dans le quartier et même
d'aller danser au Waux-Hall et au Frascati, deux salles de bal du
Fossé-du-Bourg.
Passé cette heure, couvre-feu partiel, ne vaguaient plus que les
habitués sérieux sur qui, peu à peu, les bouges tiraient
définitivement leur huis. Les crincrins s'assoupissaient aussi.
Bientôt on n'entendait plus que la lamentation du fleuve à marée
haute, les vagues battant les pilotis des embarcadères et les
giries intermittentes d'un vapeur tisonné dans sa chambre de
chauffe, en prévision du départ matinal.
C'était l'heure des parties en catimini, des priapées hypocrites,
des conjonctions honteuses. Noctambules, collet relevé, chapeau
renfoncé sur les yeux, se glissaient le long des maisons jaunes et
tambourinaient de maçonniques signaux aux portes secrètes des
impasses.
Toute régalade, toute assemblée se terminait par un pèlerinage au
Riet-Dijk. Les étrangers s'y faisaient conduire le soir, après
avoir visité, le jour, l'hôtel de l'imprimeur Plantin-Moretus et
les Rubens de la Cathédrale. Les orateurs des banquets, y
portaient leurs derniers toasts.
Les hauts et les bas de ce quartier original concordaient avec les
fluctuations du commerce de la métropole. La période de la guerre
franco-allemande représenta l'âge d'or, l'apogée du Riet-Dijk.
Jamais ne s'improvisèrent tant de fortunes et ne surgirent
parvenus aussi pressés de jouir.
Les contemporains se redirent, en attendant que la légende les eût
immortalisées, les lupercales célébrées dans ces temples par des
nababs sournois et d'aspect rassis. À certains jours fastes, les
familiers appelaient à la rescousse, réquisitionnaient tout le
personnel par une habitude de spéculateurs accaparant tout le
stock d'un marché.
Ils se complaisaient en inventions croustilleuses, en tableaux
vivants, en simulacres de sadisme, en chorégraphies et pantomimes
ultra-scabreuses; prenaient plaisir au travail des lesbiennes,
mettaient aux prises l'éléphantesque Pâquerette et la fluette et
poitrinaire Lucie.
On composait des sujets d'invraisemblables fontaines; saoules de
Champagne, les nymphes finissaient par s'en asperger et
consacraient le vin guilleret aux ablutions les plus intimes.
Béjard le négrier et Saint-Fardier le Pacha organisèrent dans les
salonnets multicolores de Mme Schmidt, surtout dans la chambre
rouge, célèbre par son lit de Boule, à coulisses et à rallonges,
véritable lit de société, des orgies renouvelées à la fois des
mièvreries phéniciennes et des exubérances romaines.
Dans ces occasions, le Dupoissy, l'homme à tout faire, remplissait
les fonctions platoniques de régisseur. C'était lui qui
s'abouchait avec Mme Adèle, la gouvernante, débattait le programme
et réglait l'addition. Pendant que se déroulaient les allégories
de plus en plus corsées de ces «masques» dignes d'un Ben Johnson
atteint de satyriasis, le glabre factotum, la mine d'un
accompagnateur de beuglant, tenait le piano et tapotait des
saltarelles de cirque. À chaque pause, les actrices nues ou
habillées de longs bas et de loups noirs, gueusaient l'approbation
des détraqués béats et, à quatre pattes comme des minets,
frottaient leur chair moite et poudrederizée aux funèbres habits
noirs.
Telle était la prestigieuse renommée de ces bordels, que pendant
les journées de carnaval les honnestes dames des clients
réguliers, se rendaient, en domino, dans ces ruches diligentes --
aux heures de chômage s'entend -- et inspectaient, sous la
conduite du patron et de la patronne, les cellules douillettes et
capitonnées, dorées comme des reliquaires, les lits machinés et
jusqu'aux peintures érotiques se repliant comme des tableaux
d'autel.
Et, s'il fallait en croire les médisances des petites amies, Mmes
Saint-Fardier n'avaient pas été des dernières à mettre à une si
extravagante épreuve la complaisance et la docilité de leurs
maris.
Laurent devint un visiteur assidu de ce quartier. Il s'y
déphosphorait les moelles, sans parvenir à déloger de son cerveau
l'obsession de Gina. Au moment des spasmes, l'image tantalisante
s'interposait entre sa vénale amoureuse et ses postulations
toujours leurrées.
-- Oh, la cruelle incompatibilité! se disait-il. Les atroces
chassés-croisés! Les êtres épris, à en perdre la tête et la vie,
des êtres qui, aimant ailleurs, les éluderont éternellement!...
L'amitié raisonnable offerte comme l'éponge dérisoire du Golgotha
à la soif du frénétique! Les ferveurs et les délicatesses de
l'amour se fanant à la suite dès possessions brutales!
Au Riet-Dijk, des types curieux, des composés interlopes de la
civilisation faisandée de la Nouvelle Carthage, lui ménageaient de
pessimistes sujets d'observations. Après des nuits blanches, il
assistait à la toilette de ces dames, surprenait leur trac, leur
instinctive terreur à la visite imminente du médecin: il notait en
revanche leur familiarité, presque de femme à femme, avec
l'androgyne garçon coiffeur.
Plus que les autres commensaux ou fournisseurs de ces parcs aux
biches l'intéressait Gay le Dalmate. Cet industrieux célibataire,
commis à cent cinquante francs par mois, chez un courtier de
navires, touchait annuellement quinze a vingt mille francs de
commission, dans les principales maisons du Riet-Dijk. Il amenait
aux numéros recommandables les capitaines auxquels les courtiers,
ses patrons, l'attachaient comme guide et drogman, durant leur
séjour à Anvers. Gay parlait toutes les langues, même les patois,
les idiomes des pays vagues, jusqu'à l'argot des populaces
reculées. Gay apportait une probité très appréciée dans ses
transactions délicates. Jamais d'erreurs dans sa comptabilité.
Lorsqu'il passait, de trimestre en trimestre chez les patrons de
gros numéros pour percevoir les tantièmes convenus, ces négociants
payaient de confiance leur éveillé et intelligent rabatteur. Gay
acceptait à ces occasions, un verre de vin, de liqueur, pour boire
à Madame, à Monsieur et à leurs pensionnaires.
La discrétion de Gay était proverbiale. Avec ses petits favoris
rouges, son large sourire, sa tenue proprette, ses manières
affables, Gay ne comptait même pas d'envieux parmi ses collègues.
On lui appliquait respectueusement l'adage anglais: The right man
in the right place: l'homme digne de sa place, la place digne de
l'homme.
Un mois après le départ des émigrants, Paridael fut accosté un
matin sur la Plaine Falcon par le bonhomme Gay, qui tout affairé,
tout haletant, lui jeta cette effroyable nouvelle en pleine
poitrine:
-- La Gina a péri corps et biens en vue des côtes du Brésil!...
C'est affiché au Bureau Véritas...
Et le Dalmate passa, sans se retourner, anxieux d'informer de ce
sinistre le plus grand nombre de curieux; ne se doutant pas un
instant du coup qu'il venait de porter à Paridael.
Celui-ci chancela, ferma les yeux et finit par s'affaler sur le
seuil d'une porte, ses jambes refusant de le soutenir plus
longtemps. Les syllabes des paroles fatales sonnaient le glas à
ses oreilles. Lorsqu'il eut repris quelque peu connaissance: «Le
sang me sera monté au cerveau. L'apoplexie m'avertit!» se dit-il.
«J'ai eu un moment de délire pendant lequel j'aurai cru entendre
raconter cette... horreur. Ces choses-là n'arrivent point!» Mais
il se rappelait trop nettement la voix, l'accent exotique de Gay;
puis, en écarquillant les yeux, et en scrutant la perspective des
Docks, ne vit-il pas s'éloigner là-bas, le Dalmate, de son pas
sautillant.
Laurent se traîna jusqu'au quai Saint Aldégonde où étaient les
bureaux de Béjard, Saint-Fardier et Co. En tournant le Coin des
Paresseux il constata que même les indéracinables et insouciants
journaliers s'étaient transportés plus loin, pour aller aux
nouvelles. Le digne Jan Vingerhout était populaire jusque dans ce
monde de flemmards invétérés. Et ils le savaient à bord de cette
Gina de malheur!
L'air de douloureuse commisération de ces maroufles ameutés sur le
quai et mêlés à la foule devant l'agence d'émigration, prépara
Laurent aux plus sinistres nouvelles. Un faible espoir continuait
pourtant de trembloter dans les brusques ténèbres de son âme. Ce
n'aurait pas été la première fois que des navires renseignés comme
perdus revinssent au port où on les pleurait!
Paridael fendit le rassemblement de débardeurs, de matelots et de
femmes éplorées que rapprochait une commune douleur, rassemblement
que rendait encore plus tragique la présence de plusieurs minables
familles d'émigrants, désignées pour le prochain départ, peut-être
marquées pour le prochain naufrage! Des lamentations, des sanglots
s'élevaient par intermittences au-dessus du sombre et suffocant
silence.
Laurent parvint à se faufiler jusque devant les guichets du
bureau:
-- Est-ce vrai, monsieur, ce qu'on... raconte en ville?...
Il balbutiait à chaque mot et affectait des intonations
dubitatives.
-- Eh oui!... Combien de fois faudra-t-il vous le répéter?...
Autant de crève-de-faim en moins!... À présent, fichez-nous la
paix!
À ces mots abominables que seul un Saint-Fardier était capable de
prononcer, Paridael se rua contre la cloison dans laquelle étaient
ménagés les guichets.
La porte condamnée s'abattit à l'intérieur.
Laurent la suivit, empoigna avec une frénésie de fauve affamé
l'individu qui venait de parler et qui n'était autre que l'ancien
associé du cousin Guillaume.
Le Pacha avait toujours eu l'âme d'un garde-chiourme ou d'un
commandeur d'esclaves et l'ex-négrier Béjard avait trouvé en lui
la brute implacable dont il avait besoin pour enfourner et
expédier prestement la marchandise humaine.
Sans l'intervention des magasiniers et des commis qui
l'arrachèrent à son agresseur, le vilain homme fût certes resté
mort sur le carreau. L'autre l'avait à moitié étranglé, et dans
chacun de ses poings crispés il tenait une des côtelettes poivre
et sel du maquignon d'âmes.
Tandis que plusieurs employés maîtrisaient Laurent dont la rage
n'était pas encore assouvie, leurs camarades avaient fait passer
le blessé, fou de peur, dans le cabinet de Béjard, d'où il ne
cessait de geindre et d'appeler la police.
Les paroles provocantes et dénaturées de Saint-Fardier avaient été
entendues par d'autres que Laurent et, mise au courant de ce qui
se passait, la foule au dehors partageait son indignation et eût
mis en pièces le policier qui se fût avisé de l'arrêter. Elle
menaçait même, de déloger les associés de leur repaire et d'en
faire expéditive justice. Aussi Béjard, entendant le tonnerre des
huées et les sommations du populaire, jugea prudent de pousser
Laurent dans la rue et de le rendre à ses terribles amis. Puis à
la faveur de la diversion que produisait la réapparition de
l'otage, Béjard fit rapidement fermer la porte derrière lui.
Donnant congé à ses hommes pour le reste de la journée, il
entraîna le piteux Saint-Fardier, par une porte de derrière, dans
une ruelle déserte bornée d'entrepôts et de magasins, d'où ils
gagnèrent, non sans louvoyer en évitant les quais et les voies
trop passantes, leurs hôtels de la ville nouvelle.
-- Nous repincerons ce voyou! disait en cheminant Béjard à Saint-
Fardier qui tamponnait de son mouchoir ses bajoues ensanglantées
par une trop brusque épilation. Il ne fallait pas songer à le
coffrer. Il ne faut même pas y songer d'ici à longtemps, mon
vieux, car on n'a déjà fait que trop de bruit à propos de ce petit
sinistre et il ne serait pas bon que la justice regardât de trop
près à nos affaires... Attendons que toute cette canaille ait fini
de crier! S'ils continuent à aboyer comme ce matin, ils seront
égosillés avant ce soir! Alors nous réglerons son compte à ce
maître Laurent...
«En somme, l'affaire n'est pas mauvaise pour nous! (ici
l'exécrable trafiquant s'oublia jusqu'à se frotter les mains)...
Le navire n'en avait plus pour longtemps. Les rats l'avaient déjà
quitté tant l'eau pénétrait dans la cale. Un vieux sabot que
l'assurance nous paiera le double de ce qu'il valait encore!... Et
si nous perdons les primes versées d'avance à quelques émigrants
vigoureux et florissants, comme ce Vingerhout -- tu te rappelles,
le suppôt de Bergmans, le meneur de l'émeute des élévateurs. Le
voilà ad patres! -- en revanche nous empochons les primes
d'assurances des noyés de l'équipage... Il y a largement
compensation!...»
L'armateur rentra dîner comme si rien ne s'était passé. Gina lui
trouva une physionomie vilainement joviale et trigaude. Au
dessert, tandis qu'il pelait méticuleusement une succulente
calebasse et qu'il se versait un verre de vieux bordeaux, avec des
précautions de dégustateur, il lui annonça d'un ton à peine
circonstanciel, l'effroyable et total sinistre du navire qu'elle
avait baptisé.
Sans prendre garde à la pâleur qui envahissait le visage de sa
femme, il entra dans des détails, supputa le nombre des morts.
Elle voulut le faire taire; il insistait et il poussa même le
sardonisme jusqu'à lui évoquer le lancement au chantier Fulton.
Alors, prête à se trouver mal, elle quitta la table et se réfugia
dans ses appartements où elle songea au mauvais présage que, lors
de la mise à l'eau du navire, certains, assistants avaient vu dans
la maladresse et les hésitations de la marraine...
Laurent, après s'être dérobé aux étreintes de la foule qui le
questionnait pour en savoir plus long, courut tête nue -- il avait
négligé de ramasser sa casquette après la lutte -- sans rien voir,
sans rien entendre, jusqu'à sa pauvre mansarde et, se vautrant sur
son lit, comme autrefois chez les Dobouziez, sous les combles,
parvint à se débarrasser des larmes que la fureur avait refluées
sous sa poitrine. Il ne s'interrompait de sangloter que pour
redire ces noms: Jan!... Vincent... Siska... Henriette...
Pierket!...
Depuis, il ne s'écoula plus un jour sans qu'il se fredonnât
meurtrièrement à lui-même, comme on s'inoculerait un très doux,
mais très redoutable poison, l'Où peut-on être mieux? de la
fanfare de Willeghem.
Sans se douter de la transformation qui s'opérait en son altière
cousine, Laurent confondit désormais les deux Gina, la femme et le
navire: jalouse, troublante et maléfique, c'était Mme Béjard qui,
pour lui tuer sa bonne et sainte Henriette, avait voué le navire,
son filleul, au naufrage. Et dire qu'il s'était repris un moment à
aimer cette Régina; le soir de l'élection de Béjard! À présent, il
se flattait bien de l'exécrer toujours...
Son culte pour les chers morts se confondit bientôt, en haine de
la société oligarque, non seulement avec l'affection qu'il portait
aux simples ouvriers, mais avec une sympathie extrême pour les
plus rafalés, les plus honnis, voire les plus socialement déchus
des misérables. Il allait enfin donner carrière à ce besoin
d'anarchie qui fermentait en lui depuis sa plus tendre enfance,
qui le travaillait jusqu'aux moelles, qui tordait ses moindres
fibres amatives.
C'est vers les réprouvés terrestres que s'orienterait son immense
nostalgie de communion et de tendresse.
IV. CONTUMACE
Laurent commença par se loger au fin fond de Borgerhout près d'une
coupure de chemin de fer, non loin d'une voie d'évitement sur
laquelle ne roulaient que des convois de marchandises. C'était un
coin de la suggestive région observée, autrefois, de la mansarde
chez les Dobouziez. L'agglomération citadine y dégénérait en une
banlieue équivoque, clairsemée de maisons comme si leurs tènements
s'étaient mis à la débandade, cabarets à tous usages, fourrières,
chantiers de marbriers, de figuristes et d'équarisseurs. De la
suie aux murs, de l'herbe entre les pavés. Pour monuments: un
gazomètre dont l'énorme cloche en fer s'élevait ou s'abaissait
dans sa cage de maçonnerie armée de bras articulés: un abattoir
vers lequel des toucheurs poussaient leurs troupeaux sans
méfiance, puis une caserne despotique engouffrant des victimes non
moins passives, tous édifices d'un rouge sale, d'un rouge de
stigmates sanguinolents.
D'heure en heure le sifflet des locomotives, la corne du garde-
barrière et la cloche de l'usine se donnaient la réplique, ou les
clairons des conscrits, pitoyables se mariaient aux râles des
ouailles. Jusqu'aux remparts des fortifications les terrains
vagues alternaient avec des préaux où quêtaient des chiens
gratteleux; des jardins embryonnaires amenaient à de fades chalets
fourvoyés dans cette zone rébarbative comme un joli coeur dans un
repaire de marlous.
Les petits chiffonniers avaient raclé depuis longtemps le goudron
et défoncé ou disjoint les planches des palissades. Munis de
profonds sacs en rapatelle, ils escaladaient, chaque matin, la
cloison, après avoir exploré du regard l'enclave abandonnée.
Trifouillant du crochet et des pattes, ils exultaient lorsque,
parmi les drilles, ils rencontraient une peau de charogne. Ils se
disputaient cette trouvaille comme une pépite d'or ou
l'arrachaient aux roquets qui décaniliaient en grondant.
Les péripéties de cette cueillette firent longtemps la seule
distraction des matins de Paridael. Puis il avisa des sujets
d'étude plus relevés.
Autour du garde-barrière, un beau brin de mâle, brunet et trapu,
dont la physionomie loyale tranchait sur la grimace et les
convulsions de cette banlieue et de ces rogues indigènes,
tournait, depuis quelque-temps, une particulière potelée à
souhait, blonde et radieuse comme une emblavure, la carnation rose
un peu fouettée de roux, mais des lèvres si rouges et si friandes
et des yeux si enjôleurs!... Ses frais atours de camériste huppée;
ses jolis bonnets blancs et ses tabliers sans macule apprirent
immédiatement à Paridael qu'elle était étrangère à ces parages.
Sans doute, au hasard d'une flânerie, elle avait passé par ici et
remarqué le gars de bonne mine. Elle n'était pas la première
qu'eussent intriguée les prunelles couleur de café noir, la
tignasse frisottée et l'air sérieux, mais non maussade, du
costaud. Il avait, en outre, une façon militaire, tout bonnement
irrésistible, de planter son képi, et sa veste de velours lui
prenait la taille comme un dolman! Voisines et pas seulement les
plus proches ne passaient leur chemin qu'à regret en guignant le
zélé manoeuvre. Les plus hardies lui faisaient des avances, ne se
gênaient pas pour lui dire leur caprice tout en semblant
gouailler, et barbelaient d'une convoiteuse oeillade le lardon
qu'elles lui décochaient.
La ligne étant peu importante, ce bien-voulu cumulait les
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