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ôtera sa casquette de drap noir à visière vernie et, si vous,
demandez le patron, le chef de la firme, il vous dira, suivant
l'heure de la journée: «Au fond, dans la maison, s'il vous plaît,
monsieur», ou bien: «à droite, sur son bureau, pour vous
servir...»
La cour, pavée de solides pierres bleues, s'encombre généralement
de sacs, de caisses, de tonnes, de futailles, de dames-jeanne,
d'outres et de paniers de toutes couleurs et dimensions.
Mais Pietje, jouissant de votre surprise candide, vous apprendra
que ceci ne vous représente qu'un dépôt infime, un stock
d'échantillons.
C'est à l'entrepôt Saint-Félix, ou dans les docks, aux Vieux-
Bassins, que vous en verriez des marchandises importées ou
exportées par Daelmans-Deynze!
De lourds chariots, attelés de ces énormes chevaux de «Nations»
aux croupes rondes et luisantes, attendent, dans la rue, qu'on les
charge ou qu'on les allège. M. Van Liere, le magasinier, en
veston, fluet, rasé de près, l'oeil douanier, le crayon et le
calepin à la main, prend des notes, aligne des chiffres, remplit
les formules, empoigne des lettres de voiture, parcourt les
factures, saute parfois, agile comme un écureuil, sur le monceau
des marchandises dont il constate la condition en poussant des
cris et des interpellations, gourmandant ses aides, pressant les
charretiers dans une langue aussi inintelligible que du sanscrit
pour qui n'est pas initié aux mystères des denrées coloniales.
Les débardeurs, de grands diables, taillés comme des dieux
antiques, avec leur tablier de cuir, leurs bras nus où les muscles
s'enroulent comme les fibres d'un câble, rouges, empressés,
soulèvent, avec un «han!» d'entrain, les lourds ballots et, le
poids assis sur leurs épaules, ne semblent plus supporter qu'un
faix de plumes. Le charretier en blouse bleue, en culotte de
velours brun à côtes, le feutre rond déformé et déteint par les
pluies, son court fouet à large corde sous le bras, écoute
respectueusement les observations de M. Van Liere.
-- Minus, dérangez-vous un peu! Laissez passer monsieur, dit ce
potentat avec un sourire de condescendance, en comprenant, d'un
coup d'oeil, l'embarras de votre situation alors que vous enjambez
les sacs et les caisses sans savoir comment cette gymnastique
finira.
Un des colosses déplace, comme d'un revers de sa main calleuse, un
des barils persécuteurs et avec un «Merci» de naufragé recueilli,
vous poussez, enfin, dans l'angle du mur de la rue et du corps de
bâtiment à droite, une porte vitrée sur laquelle se lit le mot:
Bureaux.
Mais vous n'entrez encore que dans l'antichambre.
Une nouvelle poussée. Courage! La porte capitonnée de cuir à
l'intérieur glisse sans bruit. Vingt plumes infatigables grincent
sur le papier épais des registres ou frôlent la soie des copies de
lettres; vingt pupitres adossés, deux à deux, se prolongent à la
file sur toute la longueur du bureau éclairé du côté de la cour
par six hautes fenêtres; vingt commis juchés sur un nombre égal de
tabourets, les manches en lustrine aux bras, le nez penché sur la
tâche, semblent ne pas s'être aperçus de votre intrusion. Vous
toussez, n'osant recourir à une interpellation directe... -- Artie
étrangère? M'sieur?... -- Correspondance? Caisse?... L'article
corinthes... Dattes... Pruneaux... Huile d'olive?... vous
demandent machinalement, sans même vous dévisager, les ministres
de ces départements divers, jusqu'à épuisement de la liste. --
Non! dites-vous au moins imposant de ce personnel... un jeune
homme à l'air doux et novice, saute-ruisseau, vêtu de chausses
trop courtes pour son long corps, ses bras en steeple-chase
continuel avec la manche de sa veste battant de la longueur d'une
main, d'un poignet, d'une partie d'avant-bras, l'étoffe poussive.
-- Non! dites-vous, je désirerais parler à M. Daelmans... --
Daelmans-Deynze! rectifie le jeune homme effaré... M. Daelmans-
Deynze... la porte du fond devant vous... Permettez que je vous
précède... Il peut être occupé... Votre nom, monsieur?...
Enfin, la dernière formalité étant remplie, vous avancez, longeant
la file des pupitres, passant pour ainsi dire en revue, et de
profil, les vingt commis gros ou maigres, chlorotiques ou
couperosés, lymphatiques ou sanguins, blonds ou noirs, variant de
soixante à dix-huit-ans -- l'âge du jeune homme effaré -- mais
tous également préoccupés, tous profondément dédaigneux du motif
profane qui vous amène, vous, simple observateur, artiste,
travailleur intermittent, dans ce milieu d'activité incessante, un
des sanctuaires de dilection du Mercure aux pieds ailés.
Et c'est à peine si M. Lynen, le vieux caissier, a relevé vers
vous son front chauve et ses lunettes d'or, et si M. Bietermans,
son second en importance, le correspondant pour les langues
étrangères, a campé pour vous lorgner un instant, son pince-nez
japonais sur son nez au busc diplomatique.
Mais ces comparses comptent-ils encore lorsque vous êtes en face
du chef suprême de la «firme»? -- Entrez, a-t-il dit de sa voix
sonore. Il est là devant vos yeux, cet homme solide comme un
pilier, un pilier qui soutient sur ses épaules une des maisons-
mères d'Anvers. Il vous a dévisagé de ses yeux bleuâtres, gris et
clairs; cela sans impertinence; d'un seul regard il vous jauge
aussi rapidement son homme qu'il combinera une affaire en Bourse;
il a non seulement le compas, mais la sonde dans l'oeil; il
devinera de quel bois vous vous chauffez, et éprouvera, avec une
certitude aussi infaillible que la pierre de touche, si c'est de
l'or pur ou du doublé que porte votre mine.
Un terrible homme pour les consciences véreuses, les financiers de
hasard, que Daelmans-Deynze! Mais un ami de bon conseil, un
aimable protecteur, un appui intègre que Daelmans-Deynze pour les
honnêtes gens, et vous en êtes, car c'est avec empressement; qu'il
vous a tendu sa large main et qu'il a serré la vôtre.
La plume derrière l'oreille, la bouche souriante, la physionomie
ouverte et cordiale, il vous écoute, scandant vos phrases de
politesse de «très bien!» obligeants, en homme sachant qu'on
s'intéresse à ce qui le concerne. Sa santé? Vous vous informez de
sa santé. Pourrait-on porter plus gaillardement ses cinquante-cinq
ans! Ses cheveux correctement taillés et distribués des deux côtés
de la tête par une raie irréprochable, grisonnent quelque peu,
mais ne désertent pas ce noble crâne; ils lui feront plus tard une
auréole blanche et donneront un attrait nouveau à ce visage
sympathique. Les longs favoris, bruns, que sa main tortille
machinalement, s'entremêlent; aussi de fils blancs, mais ils ont
grand air, tels qu'ils sont. Et ce front, y découvre-t-on la
moindre ride; et ce teint rose, n'est-il pas le teint par
excellence, le teint de l'homme sans fiel, au tempérament bien
équilibré, aussi foin de la phtisie que de l'apoplexie?... Il ne
porte même pas de lunettes, Daelmans-Deynze. Un binocle en or est
suspendu à un cordon. Simple coquetterie! il lui rend aussi peu de
services que le paquet de breloques attaché à sa chaîne de montre.
Son costume est sobre et correct. Le drap très noir et le linge
très blanc, voilà son seul luxe en matière de toilette. Grand,
large d'épaules, il se tient droit comme un I, ou plutôt, comme
nous l'avons dit, un pilier, un pilier sur lequel reposent les
intérêts d'une des plus anciennes maisons d'Anvers.
Digne Daelmans-Deynze! À la rue, ce sont des coups de chapeau à
chaque pas. Depuis les écoliers qui se rendent en classe,
jusqu'aux ouvriers en bourgeron, tous lui tirent la casquette. Et
jusqu'au vieux et hautain baron Van der Dorpen, son voisin, qui le
salue, souvent le premier, d'un amical «Bonjour, monsieur
Daelmans»... C'est que son écusson de marchand n'a jamais été
entaché. Réclamez-vous de cette connaissance et pas une porte ne
vous sera fermée dans la grande ville d'affaires, depuis la Tête
de Grue jusqu'à Austruweel.
Dans les cas litigieux, c'est lui que les parties consultent de
préférence avant de se rendre chez l'avocat. Combien de fois son
arbitrage n'a-t-il pas détourné des procès ruineux et son
intermédiaire, sa garantie, des faillites désastreuses. Vous vous
informez de sa femme?... Elle se porte très bien, grâce a Dieu,
Mme Daelmans... Je vous conduirai auprès d'elle... Vous déjeunerez
avec nous, n'est-ce pas?... En attendant, nous prendrons un verre
de Sherry.
Il vous met sa large main sur l'épaule en signe de possession;
vous êtes son homme, quoi que vous fassiez. On ne refuse pas,
d'ailleurs, une si cordiale invitation. Il pourrait vous conduire
directement du bureau dans la maison par la petite porte dérobée,
mais il a encore quelques ordres à donner à MM. Bietermans et
Lynen. -- Une lettre de notre correspondant de Londres? dit
Bietermans en se levant. Ah! De Mordnunt-Hackey... Très bien...
Très bien...! L'affaire des sucres, sans doute... Écrivez-lui, je
vous prie, que nous maintenons nos conditions... Messieurs, je
vous salue... Qui fait la Bourse aujourd'hui? Vous, Torfs?
N'oubliez pas alors de voir M. Berwoets... Excusez-moi, mon ami...
Là, je suis à vous...
Ô l'aimable homme que Daelmans-Deynze!
Ces ordres étaient donnés sur un ton paternel qui lui faisait des
auxiliaires fanatiques de son peuple d'employés.
Une remarque à faire, et ce n'était pas là une des moindres causes
de la popularité de Daelmans à Anvers, c'est que la firme
n'occupait que des commis et des ouvriers flamands et surtout
anversois, alors que la plupart des grosses maisons accordaient,
au contraire, la préférence aux Allemands.
Le digne sinjoor ne voulait même pas accepter les étrangers comme
volontaires, il ne reculait pas devant une augmentation de frais
pour donner du pain aux «gars d'Anvers», aux jongens van
Antwerpen, comme il disait, heureux d'en être, de ces gars
d'Anvers.
Les autres négociants trouvaient originale cette façon d'agir. Le
banquier rhénan Fuchskopf haussait les épaules et disait à ses
compatriotes résidant à Anvers: «Ce ger Taelman vé té la boézie!»,
mais le digne Flamand «faisait bien et laissait dire», et les
Tilbak parlaient avec attendrissement du patriotisme du
millionnaire du Marché-aux-Chevaux, et Vincent faisait miroiter
aux yeux de son petit Pierket, bon écolier, cette perspective:
«Toi, tu entreras un jour chez Daelmans-Deynze.»
Il vous a entraîné au fond de la cour dans la maison dont la
façade antique est tapissée d'un lierre pour le moins contemporain
de la bâtisse. À gauche, en face du bureau, sont les écuries et la
remise. On gravit quatre marches, on pousse la grande porte vitrée
précédée d'une marquise.
-- Joséphine! voici un ressuscité...
Et une bonne tape dans le dos, de la main de votre hôte, vous met
en présence de Mme Daelmans.
Celle-ci, qui travaillait à un ouvrage au crochet, jette une
exclamation de surprise et s'extasie sur l'heureuse inspiration à
laquelle on doit votre visite.
Si le mari a bonne mine et l'abord sympathique, que dire de sa
«dame»? Le type par excellence de la ménagère anversoise,
soigneuse, proprette et diligente.
Elle a quarante ans, Mme Daelmans. Des bandeaux bien lisses de
cheveux noirs encadrent un visage réjoui, où brillent deux yeux
bruns affectueux et où sourient des lèvres maternelles. Les joues
sont fournies et colorées comme la chair d'une pomme mûrissante.
Elle est petite, la bonne dame, et se plaint de devenir trop
épaisse. Cependant, ce n'est pas la paresse qui est cause de cette
corpulence. Levée dès l'aube, elle est toujours sur pied, active
et remuante comme une fourmi. Elle préside à toutes les opérations
du ménage, avoue-t-elle, mais ce qu'elle ne dit pas, c'est qu'elle
met elle-même la main à toutes les besognes. Rien ne marche assez
vite à son gré. Elle en remontre à sa cuisinière dans l'art de
bouillir le pot au feu, et au domestique dans celui d'épousseter
les meubles. Elle court de l'étage au rez-de-chaussée. À peine a-
t-elle l'envie de s'asseoir et mis la main sur le journal ou le:
tricot entamé, que lui vient une inquiétude sur le sort du ragoût
qui mijote dans la casserole, ou de la provision de poires du
cellier: Lise aura fait trop grand feu et Pier négligé de
retourner les fruits qui commençaient à se piquer d'un côté. Avec
cela pas d'humeur; la bonne dame est vigilante sans être
tatillonne. Elle fera largement l'aumône aux pauvres de la
paroisse, mais ne tolérera pas qu'on perde un morceau de pain,
petit comme le doigt.
Aussi comme elle est tenue, la vieille maison de Daelmans-Deynze!
Dans la grande chambre où l'on vous a introduit, vous ne serez pas
frappé par un luxe de la dernière heure, un mobilier flambant
neuf, des peintures auxquelles un décorateur à la mode vient de
donner un coup de pinceau hâtif. Non, c'est l'intérieur cossu et
simple dont vous avez rêvé en voyant les maîtres. Ces meubles ne
sont pas les compagnons d'un jour achetés par un caprice et
remplacés par une lubie, ce sont de solides canapés, de massifs
fauteuils en acajou, style empire, garnis de velours pistache. On
en renouvelle les coussins avec, un soin jaloux; on polit
consciencieusement le bois séculaire; on les entretient comme de
vieux serviteurs de la maison: on ne les remplacera jamais.
La dorure des glaces, des cadres et du lustre a perdu, depuis
longtemps, le luisant de la fabrique, et les couleurs de l'épais
tapis de Smyrne ont été mangées par le soleil, mais les vieux
portraits de famille gagnent en intimité et en poésie patriarcale
dans ces médaillons de vieil or, et le tapis laineux a dépouillé
ses couleurs criardes; ses bouquets éclatants ont pris lès tons
harmonieux et apaisés d'un feuillage de septembre. Il y a bien des
années que ces grands vases d'albâtre occupent les quatre
encoignures de la vaste pièce; que ce cuir de Cordoue revêt les
parois; que la table ronde en palissandre trône au milieu de la
salle, que la pendule à sujet, au timbre vibrant et argentin,
sonne les heures entre les candélabres de bronze à dix branches.
Mais ces vieilleries ont grand air; ce sont les reliques des
pénates. Et les housses ajourées, oeuvre du crochet diligent de la
bonne dame Daelmans, prennent sur ces coussins de velours sombre
des plis sévères et charmants de nappe d'autel.
C'est devant ce Daelmans-Deynze que Guillaume Dobouziez se
présente, le lendemain du dîner politique chez M. Freddy Béjard.
Ces deux hommes, camarades de collège, s'estimaient beaucoup et se
fréquentaient assidûment il y a des années; et c'est le luxe trop
ostensible, le train de maison tapageur et surtout les relations
remuantes et cosmopolites de l'industriel qui ont éloigné
M. Daelmans d'un confrère dont il apprécie les connaissances
solides, l'application et la probité. Autrefois même, il fut
sérieusement question entre eux d'une association commerciale.
Daelmans comptait mettre ses capitaux dans la fabrique. Mais
c'était à l'époque de la pleine prospérité de cette industrie et
Dobouziez préférait en demeurer propriétaire principal.
Aujourd'hui il vient proposer humblement au négociant de reprendre
ses actions.
Daelmans-Deynze sait depuis longtemps que l'usine périclite, il
n'ignore pas moins les sacrifices auxquels se résigna Dobouziez
pour établir sa fille et venir en aide à Béjard; il pourrait
manifester à son interlocuteur un certain étonnement devant une
pareille proposition, et ravaler l'objet offert afin de l'obtenir
à des conditions léonines; mais Daelmans-Deynze y met plus de
discrétion et moins de rouerie. Au fond, il ne nourrit pas grande
envie de s'embarrasser d'une affaire nouvelle par ce temps de
crise et de stagnation, mais il a deviné, dès les premiers mots de
l'entretien, voire par la démarche même à laquelle s'est décidé
Dobouziez, que celui-ci se trouve dans des difficultés atroces, et
Daelmans appartient à la classe de plus en plus restreinte de
commerçants qui s'entraident. Non, admirez le tact avec lequel
M. Daelmans débat les conditions de la reprise. Afin de mettre
M. Dobouziez à l'aise, il ne feint aucune surprise, il ne prend
pas ce ton de compassion qui offenserait si cruellement un homme
de la trempe du fabricant; il ne lui insinue même pas que s'il
consent a racheter la fabrique, de la main à la main, c'est
uniquement pour obliger un ami dans la détresse. Pas une
récrimination, pas un reproche, aucun air de supériorité!
Oh! le brave Daelmans-Deynze! Et ces bons sentiments ne
l'empêchent pas d'examiner et de discuter longuement l'affaire. Il
entend concilier son intérêt et sa générosité; il veut bien
obliger un ami, mais à condition de ne pas s'obérer soi-même. Quoi
de plus équitable? C'est à la fois strictement commercial et
largement humain. Cependant ils vont conclure.
Reste un point que ni l'un ni l'autre n'osent aborder. Il faut
bien s'en expliquer cependant; tous deux l'ont au coeur. Mais
Dobouziez est si fier et Daelmans si délicat! Enfin, Daelmans se
décide à prendre, comme il dit, le taureau par les cornes:
-- Et, sans indiscrétion, monsieur Dobouziez, que comptez-vous
faire à présent?
L'autre hésite à répondre. Il n'ose pas exprimer ce qu'il
souhaiterait.
-- Écoutez, reprend M. Daelmans, voua accueillerez mes ouvertures
comme voua l'entendrez et il est convenu d'avance que vous me les
pardonnez, au cas où elles vous paraîtraient inacceptables...
Voici. La fabrique changeant de propriétaire, il serait désastreux
qu'elle perdit du même coup son directeur... Vous me comprenez? Je
dirai même que cette éventualité suffirait pour faire hésiter
l'acquéreur. Des capitaux se remplacent, monsieur Dobouziez,
l'argent se gagne, se perd -- se gaspille, allait-il dire, mais il
se retint -- se regagne. Mais ce qui se trouve et ce qui se
remplace difficilement, c'est un homme de talent, un homme
instruit, actif, expérimenté, un homme du métier... C'est pourquoi
je vous demande, monsieur Dobouziez, si vous verriez quelque
inconvénient à demeurer à la tête d'une industrie que vous avez
édifiée et que vous seul pouvez maintenir et perfectionner... Nous
comprenons-nous?
S'ils se comprenaient! Ils ne pouvaient mieux se rencontrer.
C'était précisément la solution qu'espérait M. Dobouziez.
Entre gens si honnêtes et si droits, on convint avec tout autant
de facilité du chiffre des appointements du directeur; sauf
ratification par Saint-Fardier et les petits actionnaires: une
simple formalité. Il va sans dire que M. Daelmans mit vos
appointements à un chiffre très respectable. Il voulait même que
le directeur continuât d'occuper la somptueuse maison attenante à
la fabrique. Mais le père esseulé désirait retourner auprès de son
enfant.
Ah! personne comme Daelmans-Deynze n'aurait pu adoucir à Dobouziez
l'amertume et l'humiliation de ce sacrifice! Qui s'imaginerait
pareille délicatesse et pareilles nuances de procédés chez cet
homme de négoce! Dobouziez dut se l'avouer au fond de son coeur si
blindé, si fier, si peu accessible aux émotions. Et, au moment de
prendre congé de M. Daelmans -- son patron -- comme il articulait
quelque correcte formule de remerciements, il sentit se fondre
brusquement comme des glaçons dans sa poitrine, et, se ravisant,
se précipita dans les bras de son ami, son sauveur.
-- Courage! lui dit l'autre avec sa simplicité et sa rondeur
habituelles.
IX. LA BOURSE
Une heure! l'heure réglementaire de l'ouverture de la Bourse sonne
à l'horloge, dernier vestige de l'ancien édifice incendié, à la
diligente horloge qui, lorsque les flammes la serraient de près et
avaient tout dévoré autour d'elle, s'obstinait, servante féale, à
mourir au champ du devoir en donnant l'heure officielle à la ville
marchande[7]...
Une heure! Dépêchez, retardataires! Expédiez votre lunch, n'en
faites qu'une bouchée, hommes d'affaires, hommes d'argent! Joueurs
de dominos, d'autres combinaisons vous réclament! Achevez de
siroter votre café, de sabler la fine champagne. Plantez là le
journal pourtant si concis et rédigé, en nègre, à votre intention.
Réglez et filez, ou gare l'amende.
Une heure! Ils affluent de tous les points de la ville et de la
Cité. Riches d'aujourd'hui, riches de demain et aussi riches de la
veille, qui s'évertuent et luttent contre la débâcle,
millionnaires dont l'herbe a fait du foin qu'ils engrangent dans
leurs bottes, ou encore millionnaires dont le foin a flambé comme
un simple feu de paille!
Va, cours, vole -- parfois dans les deux sens du verbe --
misérable suppôt de la Fortune! La roue tourne, accroche-toi à ses
rais, essaie d'en régler le mouvement! Voyez-les se bousculer, se
passer sur le corps, pour agripper la roue fatale, pour s'y
cramponner avec l'opiniâtreté des rapaces; aujourd'hui au-dessus,
demain en dessous! La roue tourne et tourne, et l'essieu grince et
craque... Et ses craquements ont de sinistres échos: Krach!
Depuis le matin, boursiers, boursicotiers, vont et viennent, se
croisent dans les rues, affairés, fiévreux, sans s'arrêter,
échangeant à peine un bonjour sec comme le tic-tac de leur
chronomètre: Time is money! Avant la soirée les meilleurs amis ne
se reconnaissent plus. To buy or not to buy? That is the question!
monologue le sordide Hamlet du commerce. Il n'envisage plus
l'univers qu'au point de vue de l'offre et de la demande. Produire
ou consommer: tout est là!
Une heure! Allons, que la meute avide de curée s'engorge par les
quatre portes de l'élégant palais. Avec ses voûtés magnifiques,
décorées d'attributs, de symboles et d'écussons de tous les pays,
sous ses nervures de fer, contournées en arceaux, ce monument d'un
gothique panaché de réminiscences mauresques et byzantines, mi-
partie aryen, mi-partie sémite, présente un compromis bien, digne
de ce temple du dieu Commerce, par excellence le dieu furtif et
versatile.
Les rites commencent. Le bourdonnement sourd des incantations
s'élève parfois jusqu'au brouhaha. Debout, chapeau sur la tête
comme à la synagogue, les fidèles s'entassent et jabotent. Et,
graduellement l'atmosphère se vicie. On distingue à peine les
métaux et les couleurs des peintures murales; les élégants
rinceaux se noient dans un brouillard d'haleines et de fumées
opaques! Le pouacre encens! Les têtes ont l'air détachées du
corps! et flottent au-dessus des vagues.
À première vue, en tombant dans cette assemblée, on songe aux
conventicules et aux sabbats. Jamais grenouillère altérée ne
coassa avec pareil ensemble pour demander la pluie. Mais ces
batraciens-ci réclament force pluie d'or.
Peu à peu, on parvient à démêler les uns des autres ces groupes de
gens d'affaires et de mercantis.
Voici le coin des gros négociants se rendant encore à la Bourse
par habitude. Ils traitent les affaires en affectant de parler
d'autre chose, ou se déchargent de ces soucis sur quelque
coadjuteur qui, de temps en temps, s'approche du patron pour
prendre le mot d'ordre, la consigne. Ainsi le plénipotentiaire
consulte le potentat. Là trônent, pontifient, les mages
billionnaires, les grands prêtres. Piliers mêmes du négoce, aussi
solides que les colonnes de leurs temples. Colonnes philistines,
hélas, contre lesquelles l'honnête Samson ne prévaudrait jamais!
Commettants, propriétaires, armateurs, courtiers de navires,
banquiers, se prélassent dans leur importance, mains en poches ou
sur le dos, et parlent peu, et parlent' d'or -- au propre et au
figuré. Ploutocrates ventripotents, augures redoutables, leurs
oracles sybillins entament ou rehaussent le crédit du faiseur
subalterne. Un mot de leur bouche vous enrichit ou vous ruine. Les
girouettes de la chance tournent à leur haleine. De leur fantaisie
dépendent les fluctuations du marché universel. Ce sont leurs
lunes qui règlent ces marées. Avec leurs affiliés des autres
grands ports, ils sont de force à livrer, le pauvre monde à la
famine et à la guerre.
Successeurs des Fugger et des Salviati, de ces Hanséates hautains
qu'un cortège de hérauts et de musiciens richement costumés
précédait chaque jour à l'heure de la Bourse, ils trafiquent des
empires et des peuples comme d'une simple partie de riz ou de
café; mais, s'ils leur arrive encore de prêter de l'argent aux
rois, moins fastueux et moins artistes que ces Focker légendaires,
ils ne jetteraient plus aux flammes d'un foyer, alimenté de
cannelle la créance d'un César, leur débiteur considérable, mais
leur hôte glorifié! Les autres étaient des patriciens, ceux-ci ne
sont que des; parvenus.
Spéculateurs à la hausse et à la baisse consultent comme un
infaillible baromètre les rides de leurs fronts, le pli de leur
bouche et la couleur de leur regard. Ils sont les vicaires de la
divinité que symbolise la pièce de cent sous.
Ainsi, lorsqu'un interlocuteur candide se méprend jusqu'à parler
au juif rhénan Fuchskopf, d'un noble caractère, d'un génie, d'un
saint médiocrement pourvu de ducats ou jusqu'à solliciter l'appui
de cet Iscariote en faveur d'une infortune digne d'émouvoir tout
mortel à figure plus ou moins humaine, l'affreux pressureur, le
marchand d'urnes, le fournisseur de souliers sans semelles aux
massacrés des récentes guerres, l'actionnaire insatiable que les
bouilleurs brûlés par le grisou, affamés par la grève ou fusillés
par la troupe ont maudit en agonisant, le youtre tire de son
porte-monnaie un luisant écu de cinq francs et au lieu de le
consacrer à une exceptionnelle aumône, le passe à deux ou trois
reprises sous le nez du solliciteur, puis le presse amoureusement
entre ses doigts crochus et moites comme des ventouses, l'approche
même de ses lèvres comme s'il baisait une patène et, fléchissant à
moitié le genou, adresse cette intraduisible oraison au fétiche:
Ach lieber Christ!
Wodu nicht bist
Ist lauter Schweinerei!
Puis, ricanant, remet l'hostie dans son gousset et jouit de la
déconvenue du malencontreux intercesseur et de l'approbation de
ses courtisans et complices.
Autrement loquaces et remuants que les bonzes de la finance et du
négoce se révèlent les agents de change. Pimpants, astiqués, ils
toupillent, virevoltent, s'empressent, s'insinuent, s'interposent,
butinent l'or en papillonnant. Ce sont les danseurs sacrés, et
leur pantomime fait partie des incantations.
De locomotion moins vertigineuse, serrés dans des habits plus
sombres et de coupe plus roide, circulent les trafiquants en fonds
publics, bricolant des liasses d'actions négligemment roulées dans
des fardes ou de vieilles gazettes, et griffonnant leurs
bordereaux sur le dos d'un client secourable.
Couverts de complets de fatigue, les commissionnaires en
marchandises entreposent force sachets d'échantillons, au fond de
leurs poches.
Celui-ci pile dans la paume de la main une fève de Chéribon et en
fait subodorer l'arôme à l'épicier qu'il capte et circonvient.
Celui-là vous persuade de la supériorité de son tabac, Kentucky ou
Maryland, et finirait par endosser la récolte au preneur timoré
qui n'en demande qu'un boucaut.
À chaque spécialité, à chaque article son coin, sa dalle fixe. On
ne se figure pas l'ordre régnant dans cette apparente pétaudière,
le nombre des démarcations, des classements, des subdivisions.
Raffineurs, distillateurs, importateurs de pétroles ou de guanos,
facteurs en douanes, assureurs occupent, du premier janvier au
trente-et-un décembre, sans empiéter sur le domaine du voisin, les
quelques pieds carrés assignés à leur partie. Un colin-maillard
habitué de la Bourse, retrouverait sans peine, au milieu de cette
fourmilière, le quidam dont il a besoin.
Le sujet des conversations, l'objet débattu varie de pas en pas.
Des quirateurs ou propriétaires collectifs d'un navire discutent
avec les affréteurs les clauses d'une charte-partie. Un
entrepositaire baragouine cédules et warrants. L'air retentit de
mots exotiques et barbares: cent weights, primage, emprunt à la
grosse aventure. Il est question de crimes spéciaux prévus par des
codes exclusifs. Un armateur se plaint de barateries commises par
ses capitaines. Ailleurs s'évalue un total de droits de
navigation. Un expéditeur confère avec son subrécargue. Des
dispacheurs règlent un compte d'avaries.
Casquette à la main, un doyen de «nation» offre ses services à un
importateur de boeufs vivants de la Plata et à un autre qui reçoit
en conserves le bétail du même pays. Un officier de la douane taxe
de fraude et d'irrégularités les baes d'une «nation», qui mettent
en cause, de leur côté, le négociant entrepositaire.
Le long du pourtour, sous les galeries, règnent des files de hauts
pupitres d'où dégringolent pour s'y rejucher aussitôt après, comme
atteints de vertige, des calculateurs; chiffres faits hommes,
s'égosillant à glapir les côtes que les reporters de moniteurs
financiers consignent hâtivement sur leurs tablettes.
Que de manoeuvres pour arriver à ce but: l'argent. Tel a l'air
taciturne, presque funèbre, parle affaires avec componction; tel
autre traite Mercure par-dessous la jambe et entremêle son
boniment de facéties de rapin.
Des bateliers, patrons de beurts et de chalands, le visage
briqueté, les oreilles ornées d'anneaux d'argent, se tiennent à
part, près des portes et, se balançant tantôt sur un pied, tantôt
sur l'autre, crachent, chiquent, pipent, graillonnent en attendant
le noliseur. Des capitaines anglais en bisbille, élèvent la voix
comme pour commander l'abordage et crispent désagréablement un
conciliabule de jeunes beaux et de vieux bellâtres, mutinés de
spéculateurs qui, non loin de là, se chuchotent la chronique
scandaleuse, dénombrent leurs bonnes fortunes de la veille,
dévoilent les mystères de l'alcôve, et les secrets du comptoir,
lient des parties fines pour la soirée et farcissent de potins de
boudoirs et de coulisses l'aride rituel commercial:
-- Avec leurs goddam ils feraient goddamner un saint! déclare le
plus spirituel des deux jeunes Saint-Fardier, visant les loups de
mer tapageurs, et il se retire sur ce mot. Son frère l'accompagne,
aussi radieux que si le mot était de lui. On leur donne le temps
de s'éloigner; puis le cercle se rapproche:
-- Elles vont bien leurs petites femmes! En voilà qui font
goddamner leurs maris? Athanase n'a rien à envier à Gaston; leur
ressemblance est plus grande que jamais. On se demande lequel est
le plus sganarellisé des deux; Connaissez-vous le dernier patito
de Cora?
-- Notre grand Frédéric Barberousse!
-- Non, au rancart le robin! En ce moment le képi supplante la
loque.
-- Un képi de l'armée belge...
-- Ou à peu près...
-- Autant dire un garde civique...
-- Eurêka!
-- Connais pas...
-- Cet excellent Pascal qui n'entend pas le grec.
-- Van Dam, le consul de Grèce? Mais il n'est pas de la garde
civique.
-- Qui te dit le contraire! Ô Pascal... agneau! C'est Von Frans,
parbleu!
-- Et c'est là tout ce que vous savez? intervient un nouveau venu,
De Zater, l'homme toujours ganté. Quel vieux neuf! Voici bien
d'autre nanan: Lucrèce, l'imprenable Lucrèce...
-- Eh bien?
-- ... a fini par imiter ses petites folles de cousines...
-- Avec qui?
-- Avec le nouvel associé de son mari; le senor Vera-Pinto, un
Chilien, un Fuégien ou un Patagon, je ne sais au juste...
-- Comment! Le rastaquouère avec qui Freddy Béjard entreprend les
transports d'émigrants en Argentine et qui lui a proposé
l'opération des cartouches... Messieurs, cette coïncidence ne vous
entrouvre-t-elle pas des horizons nouveaux, comme on dit au
Palais?
-- Tu ne prétends pas que le mari soit de connivence avec la
femme: ils se détestent trop pour cela.
-- Peuh! L'intérêt les rapproche...
-- Voilà donc leur débâcle doublement conjurée. Car, vous
n'ignorez pas, je suppose, que le papa Dobouziez vend sa part dans
l'exploitation de la fabrique et jusqu'à sa maison... Hé, Tolmoch,
combien font les métalliques?
-- Que cornez-vous là? Le père Dobouziez, ce rigide matois, ce
«tirez-vous de là comme vous pourrez!» se sacrifier pour un autre!
pour un Béjard!
-- Ah ça, vous tombez donc tous de la lune... On ne parle que de
cette liquidation depuis ce matin, sur le tramway, au port, dans
les bureaux...
-- Daelmans-Deynze devient propriétaire de l'usine. Le père Saint-
Fardier aussi abandonne la fabrication des bougies. Il lâche le
beau-père pour commanditer le gendre. Saint-Fardier remplacera
Dupoissy, qui manquait de poigne, au bureau des enrôlements pour
l'Amérique et c'est lui qui s'occupera de l'emménagement des
navires. Il y a des milliers et des milliers de francs à gagner.
On annonce le prochain départ de la Gina avec une cargaison de
cinq cents têtes.
-- Au lieu de bois d'ébène voilà que Béjard se met à vendre de
l'ivoire! conclut finement De Zater.
-- À propos, De Maes, je vous prends vos consolidés à terme...
-- Dobouziez consent à rester comme directeur aux appointements
d'un ministre, m'affirmait à l'instant le caissier de la fabrique.
-- Deux mots, monsieur de Zater, au sujet des huiles: faut-il
acheter ou vendre?
-- Vendre! Que vous êtes jeune, Tobiel: télégraphiez sans retard à
Marseille et emparez-vous de tout ce qui reste encore sur le
marché...
-- Ecco l'opération des cafés; j'expédie par le Feldmarschall deux
cents balles Java à Brand Frères, de Hambourg, et, en même temps,
je charge mon commissionnaire d'acheter avec le produit une partie
de cuirs...
-- Messieurs, j'ai bien l'honneur... De Zater, je suis le vôtre...
Vous parliez du grand désintéressement de Dobouziez...
-- Non, cela me passe. On n'est pas honnête à ce point.
-- Honnête! ricane Brullekens, de maniaque qui fait décaper chaque
matin son argent de poche; c'est un autre mot, que vous diriez,
vous, hé.! Fuchskopf?
-- Ce Taelmans-Teince, engore un orichinal, un ardiste... Dummes
Zeug! Lauter Schweinerei! Bettlern! Oui, té mentiants!
-- Toujours explicites ces Teutons!... Mais, De Zater, pour en
revenir à Lucrèce et à son rastaquouère...
-- Qu'est-ce donc cette affaire de cartouches?
-- Pour le moins, un vol de grand chemin...
-- Pas mal! Mais je mets «cartouches» au pluriel et sans
majuscule.
-- Eh bien, voici: Béjard, l'unique Béjard, lui, toujours lui,
vient d'acheter au dernier dictateur chilien, par l'entremise du
senor Vera-Pinto et de compte à demi avec celui-ci, un solde de
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