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eBook Title
La nouvelle Carthage
Author Language Character Set
Georges Eekhoud French ISO-8859-1


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civique, les postes sont doublés, la gendarmerie est sous les
armes.

Bergmans traversant la place a été reconnu, acclamé, porté en
triomphe. Il se dérobe comme il peut à ces ovations: depuis le
matin, il exhorte au calme et à la résignation tous ceux qui
l'approchent: «Nous vaincrons la fois prochaine!»

Le drapeau orange flottant au balcon de l'Association nargue et
exaspère ses amis. Dans les premiers moments, après la nouvelle de
la défaite, la consternation des vaincus a permis aux riches
d'arborer impunément leur pavillon.

Tout à coup une poussée se produit. Paridael et ses camarades de
la «Jeune Garde des Gueux», travaillant des coudes, sont parvenus
jusqu'au Club.

Porté sur les épaules de Jan Vingerhout, Laurent, leste comme un
singe, s'aidant des pieds et des mains, s'accrochant aux moindres
saillies, parvient jusqu'au balcon, l'escalade, empoigne la hampe,
essaie de la dégainer, finit par s'y suspendre, en tirant sur
l'étoffe: on entend un craquement, le bois se brise...

La foule jette un cri d'anxiété.

Le drapeau est conquis, mais le hardi conquérant s'abat dans le
vide avec son trophée. Il se serait rompu le cou sur le pavé si le
vigilant et solide Vingerhout n'eût été là. Notre hercule reçoit
son ami dans ses bras, sans fléchir sur ses jarrets, comme il
attraperait à la volée une balle de riz ou un sac de céréales.
Puis il le dépose tranquillement à terre avec un juron
approbateur. Le jeune gars, remis sur ses jambes, agite son
drapeau au-dessus des têtes. D'orageuses acclamations éclatent et
se prolongent. Des agents de police tentent de prendre Laurent au
collet. Des centaines de mains, à commencer par la poigne de
Vingerhout, le dégagent, bousculent les flics et les réduisent à
l'impuissance.

Les jeunes gens prennent la tête d'une colonne immense qui
s'ébranle après trois bordées de sifflets envoyées au balcon
dégarni, en chantant à pleins poumons l'Hymne des Gueux, composé
par Vyvéloy, ou bien un refrain flamand, improvisé en l'honneur de
leur chef.

Mais au loin, une musique entonne l'air du parti des riches. D'où
peut partir ce défi? Un frisson électrique parcourt l'immense
cortège.

Sus aux téméraires! Et de traverser au pas gymnastique la place de
Meir.

Au tournant de cette place, à l'endroit où elle s'étrangle, en
boyau, les Gueux tombent sur une bande de jeunes manifestants à
cocardes bleues, accompagnés d'un orphéon et de torches. Avec une
clameur terrible, ils s'abattent sur ces provocateurs. En un rien
de temps, les torches sont arrachées des mains des porteurs, la
grosse caisse trouée d'un coup de gourdin, la bande balayée,
culbutée, sans que les assaillis aient opposé la moindre
résistance.

Et quand le gros et la queue de la colonne débouchent à leur tour
a l'endroit où vient d'avoir lieu la bagarre, les fuyards sont
déjà loin.

Cependant les Gueux apprennent que dans la ville neuve, au
boulevard Léopold, les riches, se croyant à l'abri des atteintes
populaires, ont pavoisé et illuminé leurs façades.

-- Chez Béjard! braillent les manifestants. Depuis la place de
Meir, la manifestation revêt un caractère sinistre. Les rangs des
ouvriers, des débardeurs et des petits bourgeois se sont
éclaircis, pour faire place à une traînée de gaillards sans
vergogne. Ceux-ci ne chantent plus l'Hymne des gueux, mais ils
hurlent des refrains incendiaires.

En route, avenue des Arts, un runner jette un pavé à travers la
porte de l'hôtel Saint-Fardier, dont les fenêtres sont garnies de
lampions. Les vitres volent en éclats. En agitant un rideau de
soie, le vent le rapproche de la flamme des lampions; l'étoffe
prend feu. La foule féroce se trémousse et acclame l'incendie, ce
complice inattendu.

-- C'est cela. Faisons flamber la cambuse!

Mais un peloton de gendarmes, la police et une compagnie de gardes
civiques les empêchent de pousser cette plaisanterie jusqu'au
bout.

Tandis qu'une partie de la colonne s'attarde et donne du fil à
retordre aux gendarmes, les autres en profitent pour déboucher au
boulevard Léopold par des rues latérales, presque en face de
l'hôtel Béjard.

-- À bas Béjard!... À bas le marchand d'âmes! ... À bas le
négrier!... À bas le tourmenteur d'enfants!...

Des explosions de cris sanguinaires affrontent la demeure de
l'oligarque. A-t-il eu vent de ce qui se préparait, mais Béjard,
l'étranger, l'élu des paysans s'est abstenu d'illuminer.

Les volets du rez-de-chaussée sont clos et il semble qu'il n'y ait
pas de lumière a l'intérieur.

Mais cette discrétion ne désarme pas les manifestants. Ils se sont
rués comme des fous sur la maison maudite. Les rôdeurs et les
vagabonds, composant à présent le gros du cortège, excellent
surtout dans les démolitions. Les volets fendus sont arrachés des
fenêtres, les glaces mises en pièces.

-- À mort! À mort! hurlent les émeutiers.

Confiant le drapeau à son fidèle Vingerhout, Paridael s'interpose
et veut les empêcher de se jeter dans la maison, car subitement
toute sa pensée est retournée à la femme de l'impopulaire
armateur, à sa cousine Gina. Qu'on écharpe et qu'on pende Béjard,
il ne s'en soucie guère, qu'on ne laisse plus pierre sur pierre de
la maison, et il s'associera volontiers aux démolisseurs, mais il
donnerait jusqu'à sa dernière goutte de sang pour épargner une
frayeur et une émotion à Mme Béjard!

Ah! misérable, comment n'a-t-il pas prévu plus tôt ce danger!

Il appelle Vingerhout à l'aide. Mais ils sont débordés. Impossible
d'endiguer la masse des furieux. Il n'y a plus qu'à les suivre, ou
mieux à les précéder dans la maison, afin de porter secours à la
jeune femme. Laurent saute par une croisée dans le selon. Déjà une
nuée de forcenés s'y démènent comme des épileptiques, brisent les
bibelots et les meubles, déchirent les rideaux, décrochent les
cadres, percent et trouent les coussins, arrachent les tentures et
les réduisent en charpie, jettent les débris dans la rue,
saccagent, dégradent tout ce qui leur tombe sous la main.

Laurent les a devancés dans la pièce voisine; elle est obscure et
déserte. Il pénètre dans un troisième salon: personne; dans la
salle à manger: personne encore; il fouille l'orangerie, la serre,
sans rencontrer âme qui vive.

Cependant les autres le suivent. Fatigués de tout casser, ils
voudraient faire son affaire à Béjard! Laurent se lance dans le
vestibule, avise l'escalier, le monte quatre à quatre.

Il atteint le palier du premier étage, pénètre dans les chambres à
coucher, dans un cabinet de toilette, inspecte une autre pièce.
Personne. Il appelle: «Gina! Gina!» Pas l'ombre de Gina. Il
continue ses perquisitions, fouille tous les coins, ouvre les
placards et les armoires, regarde sous les lits. Toujours rien.
Elle n'est pas dans les mansardes, elle n'est pas dans le grenier.
En descendant, désespéré, il se cogne aux meneurs qui lui
réclament Béjard. Pour un peu ils accuseraient Paridael d'avoir
fait échapper son ennemi. Heureusement Vingerhout survient à temps
pour l'arracher de leurs mains.

Cependant, au dehors le tumulte augmente, Laurent descend au
jardin, visite les écuries, sans plus de succès.

Enfin, il se résout à quitter cette maison déserte. Dans la rue,
où des centaines de badauds, mêlés aux émeutiers, assistent avec
une curiosité béate au sac de cette demeure luxueuse, il apprend
par les domestiques de Béjard que leurs maîtres dînent chez
Mme Athanase Saint-Fardier. Rassuré, il s'éloigne du théâtre de la
saturnale, lorsque des battues furieuses résonnent dans le
lointain.

-- La garde civique à cheval! Sauve qui peut!

Pillards et destructeurs interrompent leur besogne.

Le demi-escadron approche au galop. Arrivé à une centaine de
mètres de la cohue, le capitaine, Van Frans, le banquier, ami de
la famille Dobouziez, commande halte.

Tous riches et fils de riches, cavaliers de parade, montés sur des
bêtes de race, fiers de leur bel uniforme vert sombre, de leur
tunique à boutons d'argent et à brandebourgs noirs, de leur
pantalon à bande amaranthe, de leur talpak d'astrakan à chausse
rouge et à gland d'argent. Leurs montures ont des chabraques
assorties à l'uniforme, aux coins desquelles sont brodés des
clairons d'argent, et le manteau d'ordonnance enroulé sur le
devant de la selle.

Pâles, l'air ému, les yeux brillants, ils font caracoler et
piaffer leurs chevaux. Comme ils se sont arrêtés, les mutins
s'enhardissent et leur lancent des moqueries: soldats de carton!
polichinelles! cavaliers des dimanches! Laurent reconnaît Athanase
et Gaston Saint-Fardier, et entend le premier, qui pousse son
cheval en avant, dire à Van Frans: «Chargerons-nous bientôt ces
voyous, commandant?» En passant avenue des Arts, les deux frères
ont aperçu les dégâts causés à la maison paternelle, et ils
brûlent d'impatience de venger cet affront.

Jusqu'à présent, le service de cet escadron d'honneur avait été
une récréation, un simple sport, un prétexte à promenades et à
excursions, à parties de campagne. Ce n'était pas de leur faute, à
ces jolis dilettanti de l'uniforme, si cette gueusaille les
obligeait de se prendre au tragique.

-- Sabre... clair!... commande Van Frans d'une voix un peu émue.
Et les lames vierges, tirées du fourreau avec un bruissement
métallique, mettent une flamme livide au point ganté de chaque
cavalier.

Il n'en faut pas plus pour que la panique gagne la bande des
émeutiers. La masse fonce en avant et se jette, à droite et à
gauche, dans les rues latérales. Les plus hardis courent se garer
sur le trottoir d'en face ou entre les arbres de l'avenue.

-- Chargez! commande alors seulement Van Frans... En avant!

Et l'escadron part au grandissime galop; étriers et fourreaux
s'entrechoquent, le pavé s'incendie comme une enclume.

Après avoir dépassé les rassemblements et feint de donner la
chasse aux fuyards, les cavaliers font halte, demi-tour et
chargent une seconde fois dans la direction opposée.

La police achevait de disperser les derniers rassemblements et, en
nombre à présent, opérait des arrestations, pinçait les meneurs.

Pourchassés de ce côté, les plus acharnés se résignaient à aller
manifester ailleurs.

En tournant le coin d'une rue, Laurent se trouva nez à nez avec
Régina. La nouvelle des émeutes venait de surprendre les Béjard à
table, et tandis que le mari se rendait à l'Hôtel de ville pour se
concerter avec ses amis, Gina, malgré les efforts pour la retenir,
était sortie seule, curieuse de constater l'impopularité de l'élu.

Laurent la prit par le bras: -- Venez, Régina... Vous ne pouvez
rentrer chez vous; votre hôtel est une ruine, la rue même est
mauvaise pour vous... Retournez plutôt chez votre père...

Elle vit qu'il portait à la casquette les couleurs des partisans
de Bergmans:

-- Vous faites cause commune avec eux; vous étiez de la petite
expédition chez moi... Vrai, Laurent, il ne vous manquait plus que
cela... C'est du propre!

-- Ce n'est pas le moment de récriminer et de me dire des choses
désagréables! fit Paridael avec un aplomb qu'il n'avait jamais eu
de la vie en lui parlant. Venez-vous?

Frappée par son air de résolution, matée, elle se laissa entraîner
et prit même son bras... Il la fit monter dans la première voiture
qu'ils rencontrèrent, jeta au cocher l'adresse de M. Dobouziez et
s'assit en face d'elle, sans qu'elle eût risqué une observation.

-- Excusez-moi, dit-il. Je ne vous quitterai que lorsque je vous
saurai en lieu sûr.

Elle ne répondit pas. Ils ne desserrèrent plus les dents.

Les genoux de Laurent frôlaient ceux de la jeune femme; leurs
pieds se rencontrèrent, elle se retirait avec des soubresauts
effarouchés et se rencognait dans le fond de la voiture ou
affectait de regarder par la portière. Laurent retenait sa
respiration pour mieux écouter la sienne; il aurait voulu que ce
trajet durât toujours... Tous deux songeaient à la dernière fois
qu'ils s'étaient rencontrés. Elle gagnait peur: lui se sentait
redevenir l'amoureux d'autrefois.

Ils croisaient des runners ivres, brandissant des gourdins au bout
desquels étaient attachés des lambeaux d'étoffes arrachés aux
meubles et aux tentures des hôtels dévastés. À chaque réverbère,
Laurent avait la rapide vision de la jeune femme. L'alarme qu'il
causait à sa cousine le chagrinait atrocement. Il lui serait donc
toujours un sujet d'aversion et d'épouvante! Arrivé à la fabrique,
il descendit le premier et lui offrit la main. Elle mit pied à
terre sans son aide et lui dit, par politesse: «Vous n'entrez
pas?»

-- Vous savez bien que votre père a juré de ne plus me recevoir...

-- C'est vrai. Je n'y pensais plus... Au fait, je vous dois des
remerciements, n'est-ce pas? M. Béjard compte des ennemis
chevaleresques...

-- De grâce, ne raillons pas, cousine... Si vous saviez combien
vos sarcasmes sont injustes?... Croyez plutôt à mon inaltérable
dévouement et à ma profonde... admiration pour vous.

-- Vous parlez comme une fin de lettre! fit-elle, avec une
tendance à reprendre son ancien ton persifleur, mais cette pointe
manquait de belle humeur et de sincérité. «C'est égal... Encore
une fois, merci.» Et elle entra dans la maison.




VII. GENDRE ET BEAU-PÈRE

M. Freddy Béjard, nouveau député, donne à ses amis politiques le
grand dîner retardé par le sac de son hôtel et l'effervescence
populaire.

L'émeute n'a pas duré. Dès le lendemain, les bons bourgeois, que
le tumulte de la nuit empêchait de dormir et faisait trembler dans
leurs lits, prenaient comme but de promenade les principales
maisons ravagées par la populace. Comme les riches ne manquent pas
d'imputer ces actes de sauvagerie à Bergmans, malgré les
protestations et les désaveux énergiques de celui-ci, M. Freddy
Béjard bénéficie de l'indignation des gens rassis et timorés.

Les gazettes persécutées par M. Dupoissy publient durant des
semaines des considérations de «l'ordre le plus élevé», sur
«l'hydre de la guerre civile» et le «spectre de l'anarchie», si
bien que nombre de bons Anversois, détestant Béjard et les
étrangers et portés pour Bergmans, craindraient, en continuant
d'appuyer celui-ci, de provoquer de nouveaux désordres.

Comme il incombait à la ville de dédommager les victimes des
démagogues, M. Béjard n'a rien perdu non plus de ce côté-là, et en
a profité pour grossir l'évaluation des dégâts.

De sorte que c'est dans un hôtel repeint et meublé à neuf, plus
cossu que jamais, où rien ne porte trace de la visite des runners,
que M. le député traite ses féaux et amis; ses collègues du «banc»
d'Anvers au Parlement, ses égaux, les riches: Dobouziez,
Vanderling, Saint-Fardier père, les deux jeunes couples Saint-
Fardier, Van Frans et autres Van, les Peeters, les Willems, les
Janssens, sans oublier l'indispensable Dupoissy.

La belle Mme Béjard préside à ce dîner: plus en beauté que jamais.
On l'accable de compliments et de félicitations et Dupoissy ne
peut lever son verre sans s'incliner galamment du côté de Mme la
représentante.

À la vérité, Mme Béjard est profondément malheureuse.

Ce mari, qu'elle n'a jamais aimé, elle le déteste et le méprise à
présent. Il y a longtemps que leur ménage est devenu un enfer:
mais par fierté, devant le monde, elle se fait violence et
parvient à «représenter» de manière à tromper les malveillants et
les indiscrets.

Elle sait que son mari entretient une Anglaise du corps de ballet;
une grande fille commune et triviale, qui jure comme un caporal-
instructeur, fume des cigarettes à s'en brûler le bout des doigts
et boit le gin au litre.

Honnête et droite, orgueilleuse, mais d'un caractère répugnant aux
actions malpropres, Gina a dû subir les confidences cyniques de
cet homme. Les infamies de la vie privée ou publique des gens de
son monde lui ont été révélées par cet ambitieux. Et, d'un coup,
elle a vu clair dans cette société si brillante au dehors; et elle
a compris l'intransigeance de Bergmans, elle l'en a aimé davantage
allant jusqu'à épouser au fond du coeur, elle, la fière Gina, la
cause de ce révolutionnaire, de ce roi des poissardes, comme
l'appelle le député Béjard.

Et pendant les troubles, lorsqu'elle rencontra Laurent Paridael,
si elle s'était montrée distante et railleuse c'était par
habitude, par une sorte de pudeur, par une dernière fausse honte
qui l'empêchait de paraître convertie à des sentiments de
générosité qu'elle avait méprisés et blâmés chez lui.

En réalité, lors de l'élection, elle forma des voeux ardents pour
Bergmans et maudit le succès de son mari. À telle enseigne que le
sac de leur maison avait même répondu ce soir de furie populaire à
son état d'énervement, de dépit et de déconvenue. C'est qu'elle
appartient, à présent, à Bergmans, qu'elle est sienne de pensées
et de sentiments. Mais comme elle ne sera jamais son épouse elle
tiendra jusqu'à la mort ces sentiments renfermés au plus profond
de son coeur. Elle ne vit plus que pour son fils, un enfant d'un
an qui lui ressemble; et pour son père, à elle, le seul riche
qu'elle aime et qu'elle estime encore. Les petites tentatrices,
Angèle et Cora, continuent de perdre leur peines en voulant lui
inculquer leur philosophie spéciale.

Prendre la vie comme une perpétuelle partie de plaisir, ne se
forger aucune chimère, s'attacher modérément de façon à se
détacher facilement, profiler de la jeunesse et du sourire des
occasions; fermer les yeux aux choses tristes ou maussades, à la
bonne heure. Voyez-les à ce dîner, appétissantes, décolletées, la
chair heureuse, rire et bruire comme des plantes vivaces aux
souffles conquérants de l'été; piailler, caqueter, agacer leurs
voisins et se lancer, par moments, d'un côté à l'autre de la
table, des regards de connivence. Bien naïve leur amie Gina
d'héberger des diables bleus et des papillons noirs!

Mme Béjard, souffrant d'une migraine atroce, préside, avec un tact
irréprochable, ce dîner qui n'en finit pas.

Combien elle voudrait relever les vilenies dont, pour flatter le
maître de la maison, ses familiers, Dupoissy en tête, saupoudrent
la renommée de Bergmans.

-- Oh! très drôle, très fin... Avez-vous entendu?

Et le Sedanais s'empresse de répéter, à mots discrets, à Gina la
petite malpropreté. Si elle n'y applaudit pas, du moins lui faut-
il approuver du sourire, d'une flexion de tête.

Béjard s'essaie à son rôle nouveau. Il disserte et papote à l'envi
avec ses collègues, jargonne comme eux, rapports, enquêtes,
commissions, budgets.

M. Dobouziez parle encore moins que d'habitude. Savoir sa fille
malheureuse, l'a vieilli, et elle a beau faire bonne figure et
affecter du contentement, il l'aime trop pour ne pas deviner ce
qu'elle lui cache. Veuf depuis un an, ses cheveux ont blanchi, sa
poitrine ne se bombe plus si fièrement qu'autrefois, et son chef
autoritaire s'incline. Il faut croire que quelques-uns de ses
problèmes sont restés sans solution ou que l'algébriste a trouvé
des résultats incompatibles?

Au dessert, on prie Mme la représentante de chanter. Régina a
encore sa belle voix, cette voix puissante et souple de la soirée
d'Hémixem, mais enrichie aussi de cette expression, de cette
mélancolie, de ce charme de maturité qu'a revêtu sa physionomie
autrefois trop sereine. Et ce n'est plus la valse capricante de
Roméo qu'elle gazouille aujourd'hui, c'est une mélodie large et
passionnée de Schubert, l'Adieu.

Assis dans un coin, à l'écart, M. Dobouziez est suspendu aux
lèvres de sa fille, lorsqu'une main se pose sur son épaule. Il
sursaute. Et Béjard, à mi-voix:

-- Passons un moment dans mon cabinet, beau-père, j'ai un mot à
vous dire...

L'industriel, un peu désappointé d'être arraché à une des seules
distractions qui lui restent encore, suit son gendre, frappé par
l'étrange intonation de la voix du député.

Installés l'un en face de l'autre devant le bureau, Béjard ouvre
un tiroir, furette dans un casier, tend à Dobouziez une liasse de
papiers.

-- Veuillez prendre connaissance de ces lettres!

Il se renverse dans son fauteuil, ses doigts tambourinent les
coussinets de cuir, tandis que ses yeux suivent sur la physionomie
de Dobouziez les impressions de la lecture.

Le visage de l'industriel se décompose; il pâlit, sa bouche se
plisse convulsivement, tout à coup il s'interrompt.

-- Me direz-vous ce que cela signifie? fait-il en regardant son
gendre avec plus d'angoisse que de courroux.

-- Tout simplement que je suis ruiné et qu'on proclamera ma
faillite avant un mois, avant quinze jours peut-être, à moins que
vous ne veniez à mon aide...

-- À votre aide!» Et Dobouziez se cabre. «Mais malheureux, je me
suis déjà enfoncé, pour vous, dans des difficultés dont je ne sais
comment sortir!... Et en ce moment même le désastre qui vous
frappe m'englobe... Vous êtes fou, ou bien impudent, de compter
encore sur moi!»

-- Il faudra pourtant que vous vous exécutiez, monsieur... Ou bien
préfèreriez-vous passer pour le beau-père d'un homme insolvable,
d'un failli? ... Mais vous n'avez pas fini de lire ces lettres...
Je vous en prie, continuez... Vous verrez que la chose mérite tout
au moins réflexion... Avouez que ce n'est pas de ma faute. La
débâcle de Smithson et C°, à New-York, une banque si solide! Qui
pouvait prévoir cela? ... Ces mines de cuivre, de Sgreveness, dont
les actions viennent de tomber à vingt, au-dessous du pair, ce
n'est pas moi pourtant qui vous les ai vantées. Soyez de bonne foi
et rappelez-vous votre confiance en ce petit ingénieur, votre
camarade du génie, qui vint vous proposer l'affaire...

-- Taisez-vous, interrompt Dobouziez... Ah, taisez-vous! Ces
spéculations effrénées sur les cafés, qui ont englouti, en moins
de quatre jours, la totalité de la dot de votre femme! Dites, est-
ce moi aussi qui vous les ai conseillées? Et ce jeu sur les fonds
publics, auquel vous employez votre Dupoissy? Croyez-vous les gens
qui fréquentent la Bourse assez bêtes pour supposer un seul
instant que les cent mille et les deux cent mille francs de
différences payés par ce mérinos, qui n'a jamais possédé de laine
pour son compte, que celle que porte sa tête cafarde, soient
sortis de ses propres coffres? Et pour comble voilà que ce pied-
plat qui lèche l'empreinte de vos talons est tout doucement en
train de vous lâcher. Il faudrait entendre comme il vous traite en
votre absence! Vous dégoûtez jusqu'à ce paltoquet. En Bourse il ne
se gène pas pour dire haut ce qu'il pense de votre nouvelle...
industrie, celte agence d'émigration qui pourrait bien vous valoir
des démêlés avec la justice. Fi donc!

-- Monsieur! fit Béjard en sursautant, Dupoissy est un
calomniateur que je ferai traîner en prison!

Mais sans prendre garde à l'interruption, Dobouziez continuait:

-- Quelle dégringolade! Tomber jusqu'à devenir trafiquant en chair
blanche. Vraiment, c'est à croire aux fables qu'on raconte sur
vous. D'abord la traite des noirs, ensuite celle des blancs: c'est
dans l'ordre! Parole d'honneur, je ne sais qui préférer d'un
négrier ou d'un agent d'émigration. Vous n'avez pas même eu la
pudeur de donner un autre nom à la Gina, le navire qui emporte
aujourd'hui tous ces misérables à Buenos-Ayres! Et votre
politique, est-ce moi peut-être, qui puise dans votre caisse les
pièces d'or et les billets de banque à l'aide desquels vous vous
êtes fait élire député... Je ne vous rappellerai pas avec quel
enthousiasme et quelle sincérité...

Et terrible, retrouvant son beau port de tête d'autrefois et son
ton souverain et acerbe, Dobouziez jetait à la face de son gendre
cette hottée de griefs...

-- Et comme si cela ne suffisait pas, reprit-il, non content de
vous ruiner sottement, de disposer avec une légèreté criminelle du
bien de votre femme et de votre enfant, vous rendez Gina
malheureuse; vous ne la sacrifiez pas seulement à vos ambitions
politiques, mais vous avez des maîtresses..., il vous faut
entretenir des actrices... Sous prétexte que cela pose un homme,
ça! Ce n'est pas tout. Les lupanars du Riet-Dyck n'ont pas de
client plus assidu et plus prodigue que le député Béjard! Ah,
tenez, si je m'écoutais, dès ce soir, je reprendrais Gina chez moi
avec son enfant, et je vous laisserais grimacer vos grands airs de
représentant, devant votre coffre-fort vide et votre crédit
épuisé...

-- Votre fille! Parlons-en de votre fille! ricana Béjard qui
tirait et mordillait rageusement ses favoris roux. Vous ne comptez
donc pour rien les exigences et les fantaisies de Madame? Fichtre!
il m'a bien fallu recourir aux spéculations et à des industries
lucratives, pour faire face à son luxe de lorette. Mes bénéfices
d'armateur n'y auraient pas suffi... Mais, c'était à prévoir,
après la jolie éducation que vous lui avez donnée!...

-- Que ne me la laissiez-vous, alors? fit Dobouziez. Si j'étais
heureux et fier, moi, de la voir bien mise, rayonnante, entourée
d'objets coûteux et à son goût? Ah, si je n'avais eu à solder que
ses frais de toilette, qu'à la pourvoir de distractions, de
bijoux, de bibelots, je ne serais pas aussi bas, entendez-vous,
monsieur, que depuis qu'il m'a fallu intervenir dans les frais de
votre sport politique, et couvrir de ma signature vos sottes et
extravagantes entreprises. Vrai, ne me parlez pas de ce qu'elle
m'a coûté; des gaspilleurs et des faiseurs de votre espèce ne me
tiennent pas quitte à si bon compte, ils m'enlèveraient jusqu'à
l'honneur...

Et Dobouziez se laissa tomber, épuisé, dans un fauteuil.

Béjard avait écouté presque tout le temps, en se promenant de long
en large, et en opposant une sorte de sifflement aux vérités les
plus cinglantes.

Au-dessus, dans les salons, la voix de Mme Béjard continuait de
résonner, profonde et mélancolique. Et cette voix remuait
l'industriel jusqu'au plus profond des entrailles. Car, si
Dobouziez souffrait dans sa probité et sa prudence de négociant de
s'être mépris à ce point sur la vertu commerciale de son gendre,
il s'en voulait surtout d'avoir exposé le repos, la fortune et
l'honneur de sa fille aux risques et aux accidents de pareille
association.

Dobouziez avait songé au divorce, mais il y avait l'enfant, et la
mère craignait d'en être séparée. En invoquant les difficultés de
sa propre situation, le fabricant n'exagérait pas. À des années de
prospérité, succédaient un marasme et une accalmie prolongée.
Depuis longtemps, l'usine fabriquait à perte; elle n'occupait plus
que la moitié de son personnel d'autrefois... Dobouziez s'était
saigné à blanc, dix fois, pour remettre à flot les affaires de
Béjard. La suspension de paiements de la maison américaine
notifiée à Béjard, l'atteignait aussi. Comment ferait-il face à
cette nouvelle complication? Il ne pourrait se tirer d'affaire
lui-même qu'en hypothéquant la fabrique et ses propriétés.

Mais pouvait-il laisser mettre en faillite le mari de sa fille, le
père de son petit-fils et filleul?

Béjard l'attendait à ce silence. Il l'avait laissé se débattre et
expectorer sa bile, il lisait sur le visage contracté du vieillard
les pensées qui se combattaient en lui. Lorsqu'il jugea le moment
venu de reprendre le débat, il recourut à son ton doucereux de
juif qui ruse:

-- Trêve de récriminations, beau-père, dit-il. Et nous nous
jetterions durant des heures nos torts réels ou prétendus à la
tête, que cela ne changerait rien à la situation. Parlons peu,
parlons bien. Rien n'est désespéré, que diable! Bien entendu si
vous ne vous obstinez point à me plonger vous-même dans le
bourbier où je me sens enfoncer. J'ai calculé sur cette feuille --
et vous pourrez l'emporter pour vérifier, à loisir, à tête plus
reposée, l'exactitude de mes chiffres -- que ma dette et mes
obligations s'élèvent à deux millions de francs... De grâce, plus
de secousses électriques, n'est-ce pas?... Que j'achève au moins
de vous exposer la situation... J'ai de quoi, en caisse, faire
face aux quatre premières échéances, représentant près de huit
cent mille francs. Cela nous mène jusqu'au premier du mois
prochain...

-- Et alors?

-- Alors je compte sur vous...

-- Vous comptez sérieusement que je vous procure plus d'un
million?

-- On ne peut plus sérieusement.

Le même mortel et crispant silence, pendant que Gina chantait là-
haut, en s'accompagnant, les nobles mélodies des classiques
allemands. Dobouziez se prend le front à deux mains, l'étreint
comme s'il voulait en exprimer la cervelle, puis il le lâche
brusquement, se lève, ferme les poings, et sans s'ouvrir autrement
auprès de Béjard d'une résolution extrême qu'il vient de prendre,
il lui dit:

-- Laissez-moi quinze jours pour aviser... et ne vous empêtrez pas
davantage d'ici là...

L'autre comprend que le beau-père le sauve, et marche vers lui, la
main tendue, confit en douceâtres formules de gratitude...

Mais Dobouziez se recule, porte vivement les mains derrière le
dos:

-- Inutile!... Si vous êtes réellement capable de quelque
reconnaissance, c'est à Gina et à l'enfant que vous la devrez...
S'ils n'étaient pas en cause!...

Et il n'achève pas; Béjard ne manquant pas d'entendement n'insiste
plus.

Tous deux remontent dans les salons et feignent de poursuivre une
conversation indifférente.

M. Dobouziez va se retirer. Gina l'accompagne dans le vestibule et
l'aide à endosser sa pelisse, puis, elle lui tend le front.
Dobouziez y appuie longuement les lèvres, lui prend la tête dans
les mains, la contemple avec orgueil et tendresse:

-- Serais-tu heureuse, mignonne, de demeurer encore avec moi?

-- Tu le demandes!

-- Eh bien, si tu te montres bien raisonnable, surtout si tu
reprends un peu de ta gaieté d'autrefois, je m'arrangerai pour
venir m'installer chez toi... Mais garde-moi le secret de ce
dessein. Bonsoir, petite...



VIII. DAELMANS-DEYNZE

À rentrée d'une des rues riveraines du Marché-aux-Chevaux, où des
hôtels un peu froids, habités par des patriciens, voisinent, comme
en rechignant, avec des bureaux et des magasins de négociants,
théâtre d'un va-et-vient continuel de ruche prospère, -- court,
sur une quarantaine de mètres, un mur bistré, effrité par deux
siècles au moins, mais assez massif pour subsister durant de
longues périodes encore.

Au milieu, une grande porte charretière s'ouvre sur une vaste cour
fermée de trois côtés par des constructions remontant à l'époque
des archiducs Albert et Isabelle, mais qui ont subi, depuis, des
aménagements et des restaurations en rapport avec leurs destinées
modernes.

Un des solides vantaux noirs étale une large plaque de cuivre,
consciencieusement astiquée, sur laquelle on lit en gros
caractères: J.-B. Daelmans-Deynze et Gie. Le graveur voulait
ajouter: denrées coloniales. Mais a quoi bon? lui avait-on fait
observer. Comme deux et deux font quatre, il est avéré, à Anvers,
que Daelmans-Deynze, les seuls Daelmans Deynze, sont commerçants
en denrées coloniales, de père en fils, en remontant jusqu'à la
domination autrichienne, peut-être jusqu'aux splendeurs de la
Hanse.

Si l'on s'engage sous la porte, profonde comme un tunnel de
fortifications, et qu'on débouche dans la cour, on avise d'abord
un petit vieillard alerte, quoique obèse, rouge de teint, monté
sur de petites jambes minces et torses, arc-boutées plus que de
nécessité, mais qui sont en mouvement perpétuel. C'est Pietje le
portier. Pietje de kromme -- le cagneux -- comme l'appellent
irrévérencieusement les commis et les journaliers de la maison,
sans que Pietje s'en offusque. Aussitôt qu'il vous aura aperçu, il
    
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