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eBook Title
La nouvelle Carthage
Author Language Character Set
Georges Eekhoud French ISO-8859-1


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comprenant les «plaisirs de la campagne» et les «déjeuners sur
l'herbe». Or, tous les villégiateurs s'accordent à proclamer qu'il
n'y a pas de déjeuner sur l'herbe sans un petit bois. On avait
longé de superbes avenues de hêtres et de chênes généreusement
ombragées, tout indiquées pour une halte. Mais il fallait un bois,
ce bois fût-il minable et pouilleux!

Les ombrelles de ces dames suppléèrent l'ombre avare des
conifères. On déballa les provisions, on mangea froid et on but
chaud, l'ingénieux appareil à frapper le Champagne ayant refusé
tout service, comme c'est le cas de la plupart des appareils
perfectionnés. Le déjeuner fut très gai cependant, et on ne manqua
pas de sujets de conversation, grâce au maudit appareil et à la
chaleur. Les chenilles et les coléoptères qui tombaient dans les
assiettes et dans le cou des demoiselles permettaient à Gaston et
Athanase Saint-Fardier d'écheniller Angèle et Cora Vanderling,
près desquelles ils s'étaient faufilés et dont la coquetterie les
engluait bel et bien.

Une compagnie de petits paysans revenant de la grand'messe,
regagnaient leur hameau au pas accéléré. D'abord défiants,
timides, les jeannots s'arrêtèrent, puis, après s'être concertés,
rouges comme des gorges de dindons, ils approchèrent, l'un
poussant l'autre, et on chavira dans le tablier des filles et les
poches des sarreaux[3] des garçons, le reste des pâtés de viande,
des sandwichs, les os mal déchiquetés et les carcasses des
volailles, et comme ils se retiraient, on les rappela pour leur
loger sous les bras les flacons à peine entamés.

Cet intermède divertit les promeneurs jusqu'au moment de gagner la
campagne des Dobouziez. Le cousin Guillaume, bon marcheur, aurait
voulu revenir au point de départ par un chemin plus long. Ses
hôtes désirèrent savoir d'abord s'il y avait plus d'ombre de ce
côté et autre chose à voir que des champs et des arbres.

Mais comme, en cherchant bien, M. Dobouziez ne se rappelait point
d'autre «curiosité», dans cette direction; qu'une brûlerie
abandonnée et que le dépôt militaire de Saint-Bernard, la majorité
préféra rebrousser par le chemin le plus court, au risque de se
buter au baron sans le sou.

Rentrés, en attendant l'heure du dîner, les dames montèrent
s'épousseter et se rafraîchir, et les hommes visitèrent «la
propriété».

Au dîner, servi de manière à satisfaire les gens réfractaires à la
gastronomie pastorale, on fut unanime à célébrer le déjeuner sous
bois, et les jeûneurs, lestés à présent, feignirent de s'étonner
de leur appétit. Il est vrai que la promenade, l'air vif...

On prit le café sur le perron. Béjard conduisit Gina au piano et
la pria de chanter. Laurent descendit au jardin, séduit par la
soirée délicieuse, la brise de l'Escaut, les exhalaisons nocturnes
des bosquets, le sensuel et capiteux silence que lutinait le cri-
cri des grillons et que berçait le vol oblique et velouté des
chauves-souris, effarouchées par la présence exceptionnelle des
maîtres de cette campagne délaissée.

La voix de Gina lui arriva claire et perlée, au fond du parc
anglais. Elle chanta la valse de Roméo et Juliette, de Gounod,
divinement; l'interprète fut supérieure au morceau. Elle lui donna
la sincérité qui lui manquait, elle le virtuosa à plaisir. Elle
parodia cette valse frelatée, en exagéra le rythme à tel point
qu'on aurait pu la danser. Laurent trouvait que Gina se montrait
trop la femme de cette valse: la femme du vide, du tourbillon, du
vertige, de la curiosité, du changement de place. Sans avoir lu
Shakespeare, Laurent détestait ce clinquant musical et trouvait
ces roucoulades déplacées: ce chant trop gai, trop rieur, d'une
vivacité et d'un éclat insolent, devenait, pis qu'un air de
bravoure, un air de bravade.

Les auditeurs, Béjard, les Saint-Fardier en tête, applaudirent et
bissèrent. Laurent, à son tour, tâcha d'arriver jusqu'à la belle
cantatrice pour lui faire ses adieux. Le train devait emporter le
potache le lendemain à la première heure. Il avait tant de choses
à dire à sa cousine! Il tenait à la remercier pour les bontés de
cette dernière semaine; à lui demander un souvenir de loin en
loin. Il ne put que balbutier un simple adieu. Elle lui abandonna
négligemment le bout des doigts, ne se tourna pas même vers lui,
continuant d'escarmoucher avec M. Béjard. Laurent désespérait
d'attirer son attention et d'obtenir d'elle un mot, une parole
douce à retenir, quand elle lui jeta avec un sang-froid, un à-
propos, une présence d'esprit vraiment atroce un: «Bonsoir,
Laurent; soyez sage et surtout étudiez bien!»

M. Dobouziez n'eût pas mieux dit!


VIII. DANS LE MONDE

Régina entre dans le monde. Six cents invitations ont été lancées;
deux cents de plus qu'au dernier bal chez le gouverneur de la
province! Il n'est plus question en ville que du grand événement
qui se prépare. Si Mme Van Belt rencontre Mme Van Bilt, après les
salutations d'usage elles abordent le grave sujet de conversation.
Elles s'informent réciproquement des toilettes que porteront leurs
demoiselles. Mme Van Bal rêve d'éclipser Mme Van Bol, et Mme Van
Bul se réjouit de parler de la fête à son amie Mme Van Brul, qui
n'a pas été invitée, par oubli sans doute. Mme Van Brand,
également omise, prétend avoir remercié, quoique n'ayant pas reçu
le moindre carton. Mais toutes sont friandes de détails et
lorsqu'elles n'en obtiennent pas de leurs amies, elles tâchent de
tirer les vers du nez aux fournisseurs. Fleuristes, traiteurs,
confiseurs: les Dobouziez ont tout monopolisé, tout retenu. «Il
n'y en a plus que pour eux», comme disent les Saint-Fardier. Les
autres clients renoncent à se faire servir. Même les plus huppés,
s'ils insistent, s'attirent cette réponse: «Impossible, madame,
car ce jour-là nous avons le bal chez les Dobouziez!» Le traiteur
Balduyn, chargé de l'organisation du buffet et du souper, prépare
des prodiges. Toutes les banquettes des tapissiers et
entrepreneurs de fêtes ont été mises en réquisition. Mais rien
n'égale le coup de feu chez les couturières. À Bruxelles même on
coupe, on taille, on coud, on ajuste, on ourle, on brode, on
chiffonne des kilomètres d'étoffe en prévision de cette
inauguration de la saison mondaine anversoise. Ce que ces
intéressantes tailleuses ont à subir de mauvaise humeur,
d'énervement, de caprices et d'exigences de la part de leurs
belles clientes, leur sera compté dans le paradis, et, en
attendant, en gros billets de mille francs sur cette terre.

Ceux qui donnent la fête ne sont pas moins enfiévrés que ceux qui
y sont priés. Félicité n'a jamais été plus désagréable. Elle
exerce son autorité tyrannique sur le renfort de domestiques et
d'ouvriers chargés des préparatifs, Mme Dobouziez ne tient plus en
place; son embonpoint croissant la désolait: grâce à ce remue-
ménage et à cette gymnastique, elle perdra quelques livres. Gina
et le cousin Guillaume se montrent les plus raisonnables. Ils ont
arrêté, à deux, la liste des invités. Gina est radieuse, le mal
qu'on se donne pour elle et autour d'elle la flatte et l'exalte
encore à ses propres yeux; de temps en temps elle daigne
approuver.

Ce bal, ce bal monstre défraie même les conversations des commis
de la maison, et il n'est pas jusqu'aux ouvriers de la fabrique
qui n'en parlent aux heures de trêve, en buvant leur café froid et
en retirant le «briquet» de leur musette. Ces braves gens ne
savent pas au juste ce qui va se passer, mais, depuis quelques
jours, c'est sous le porche de l'entrée une telle procession de
tapissières, de cartons, de bottes, de caisses, que les natures
les moins badaudes sont distraites de leur labeur.

Heureusement, Laurent est en pension, car il ne trouverait plus
place dans sa mansarde!

Une invitation est parvenue aux trois premiers commis: au teneur
de livres, -- l'homme des plaisirs de la campagne! -- au caissier
et au correspondant. Cela flatte la corporation des plumitifs, et
le saute-ruisseau lui-même ressent quelque orgueil de la faveur
échue à ses supérieurs hiérarchiques. Ces trois élus
représenteront leurs collègues. Entre les heures de besogne, quand
on sait Dobouziez dans la maison, ces messieurs discutent
sérieusement des points d'étiquette, de convenances, de tenue. Les
trois privilégiés consultent d'abord leurs camarades sur la
rédaction de la lettre à envoyer à M. et Mme Dobouziez. Faut-il
l'adresser à Madame ou à Monsieur? D'accord sur cette formule, il
s'agit de s'entendre sur d'autres points d'étiquette. Les gants
seront-ils paille ou gris perle? Mettra-t-on une fleur à la
boutonnière? Faut-il oui ou non parfumer son mouchoir? Le saute-
ruisseau ayant parlé de patchouli comme d'un bouquet très
aristocratique, a soulevé un tel haro, que, depuis, il n'ose plus
risquer une remarque. Et après? Fait-on une visite? Et à quel
moment? «Oh, après, nous verrons!» dit le caissier, l'ami des
champs, l'homme au petit bois de sapins.

C'est la veille... c'est le jour... c'est le soir même de la fête.
Le parquet ciré, les lustres allumés; les larbins, en mollets, à
leur poste. À neuf heures, dans la rue tortueuse et mal pavée
conduisant à la fabrique, se risque un premier équipage, puis un
second, puis il se forme une véritable file. On dirait d'un
Longchamps nocturne.

Le vilain fossé stagnant que, le choléra passé, ses maîtres ne
songent plus à combler, ne fut jamais côtoyé par cavalcade
pareille. Dans son ahurissement, il en oublie d'empoisonner l'air
hivernal.

Les commères, leurs poupons sur les bras, s'amusent au seuil de
leurs masures, à voir défiler les voitures et s'efforcent
vainement de discerner au passage, dans l'ombre, derrière les
glaces embuées, les belles dames blotties dans ces chambrettes
roulantes. Mais les pauvresses n'aperçoivent que les feux des
lanternes, le miroitement des harnais, l'éclair d'une gourmette,
un galon d'or au chapeau d'un cocher. Les bêtes hennissent et
envoient dans la nuit leur haleine blanche. La petite Madone du
carrefour, réduite pour tout luminaire à une vacillante veilleuse,
a l'air aussi pauvre, aussi humble que son peuple de béats.

La fabrique ne chôme pas, cependant. La brigade de nuit a remplacé
les travailleurs du jour et s'occupe d'alimenter les fourneaux,
car les matières ne peuvent refroidir. Pendant que vos maîtres
s'amusent, trimez et suez, braves prolos!

En descendant de voiture sous le porche, les invités emmitouflés
ont un moment, devant eux, au fond de la vaste cour noire, la
vision des murailles usinières et entendent le mugissement sourd
des machines assoupies, mais non endormies, et une odeur dégraisse
intrigue leurs narines. Mais déjà la grande porte vitrée n'ouvre
sur le vestibule encombré de fleurs et d'arbrisseaux et les
bouches à chaleur leur envoient dès l'entrée de tièdes et
caressantes bouffées.

Les trois messieurs du bureau sont arrivés les premiers. Sous les
armes, dès l'après-midi, ils ont loué, à frais communs, un beau
coupé de remise, quoique la fabrique se trouve à un quart d'heure
seulement de leur logis. Il s'agit de représenter dignement le
bureau. Ils laissent leurs paletots au vestiaire, très confus des
prévenances que leur témoignent des messieurs, les favoris en
côtelettes, mis comme des invités. Il faut même que les huissiers
insistent avant que les trois amis consentent à accepter leurs
bons services.

Mme Dobouziez, qui achevait sa toilette, s'empresse de descendre
au salon. Un larbin annonce le trio et l'introduit. La dame fait
un mouvement pour se porter à la rencontre de ces arrivants trop
exacts. Leurs noms ne lui disent rien, mais dès qu'ils se sont
présentés comme trois des colonnes de la maison Dobouziez et Cie,
le sourire accueillant de Mme Dobouziez se pince visiblement. Elle
condescend pourtant à rassurer les commis sur l'état de sa santé;
ils s'inclinent et s'inclinent encore pour exprimer leur
satisfaction. Sont-ils enchantés d'apprendre que la patronne n'a
jamais joui d'une santé plus florissante, hein!

À ce moment de la conversation, Mme Dobouziez prétexte un ordre à
donner et s'excuse. Elle remonte pour ajouter une rose et une
pluie d'or à sa coiffure, décidément trop simplifiée par Régina.

Cependant le monde, le vrai monde s'amène. Mme Dobouziez répète à
satiété une des trois ou quatre formules de bienvenue congruentes
au rang de ses invités.

Il y a M. le gouverneur de la province, M. le bourgmestre et
Mme la bourgmestre d'Anvers, M. le commandant de place et Mme la
commandante de place, M. le général commandant de la province et
Mme la générale, M. le président du tribunal de première instance
et Mme la présidente, M. le colonel de la garde civique et Mme la
colonelle, les grades supérieurs de l'armée, mais surtout M. du
Million et Mme du Million et ces jeunes MM. du Million et ces
demoiselles du Million, avec particule allemande, flamande,
française ou même sans particule, tous les Van du commerce, tous
les Von de la banque, des Janssens, des Verbist, des Meyers, des
Stevens, des Peeters en masse. Et des youtres! Tous les prophètes
et les chefs de tribus du Vieux Testament! Tout ce qui porte un
nom négociable, un nom escomptable à la banque; le gros marchand
de tableaux coudoie l'usurier déguisé, le parvenu du jour se
prélasse à côté du failli de demain. Chaque invité pourrait
justifier de vingt-cinq mille francs de rente ou de deux cents
mille livres d'affaires. Judicieuse et sagace proportion. Si les
noms clamés par l'huissier se ressemblent, les liens d'identité
sont encore plus notoires chez les personnages. Mêmes habits
noirs, même cravates blanches, mêmes claques. Mêmes physionomies
aussi, car la similitude des professions, le culte commun de
l'argent, leur donne un certain air de famille. Les stigmates de
labeurs et de préoccupations identiques font se ressembler les
apoplectiques et les secs, les gras et les maigres. Il y a des
faces épaisses imperturbables et solennelles, contentes d'elles-
mêmes, plus fermées que le coffre-fort de leurs possesseurs; il y
a des têtes inquiètes et futées, mobiles, des têtes de
coulissiers, des têtes de limiers de finances, d'enfants de choeur
qui se gavent des restes des plantureuses hétacombes dévorées par
les grands prêtres de Mercure. Des nez pincés à l'arête, des yeux
qui clignent, des regards qui se dérobent. Ces gens ont la
tentation mal réprimée de se gratter le menton comme lorsqu'ils
méditent une affaire et un bon coup; des bouches sensuelles, le
rictus vaguement sardonique, la patte d'oie, les tempes dégarnies,
des bijoux massifs et consistants à leurs doigts courts et gros et
à leurs ventres de pontifes. Ceux qui vivent généralement au fond
de leurs bureaux ont le visage plus pâle; d'autres, remuants et
voyageurs, gardent sur eux le hâle de la mer et du plein air.

Malgré leur habit uniforme, on les distingue à certains tics: ce
jeune agent de change, embarrassé de ses bras ballants, manipule
son carnet de bal comme son carnet de bordereaux; ce courtier en
marchandises cherche dans ses poches des sachets d'échantillons;
les doigts de cet industriel marchand de laine se portent
magnétiquement vers l'étoffe des portières et des banquettes.
Quelques-uns de ces riches poussent la hauteur et la superbe
jusqu'à la monomanie. Le vieux Brullekens ne touchera jamais à une
pièce de monnaie, or, argent ou billon, sans qu'au préalable
celle-ci ait été polie, nettoyée, décapée de manière à ne plus
accuser la moindre trace de crasse. Un larbin s'échine chaque jour
à fourbir, à astiquer l'argent mignon de Monsieur. De préférence
il s'en tient aux pièces nouvellement frappées et collectionne les
billets fraîchement sortis de la Banque.

Son voisin De Zater ne tendra jamais sa main dégantée à qui que ce
soit, pas même à ses enfants, et s'il lui arrive de polluer par
inadvertance sa droite aristocratique à la main nue d'un de ses
semblables, il n'aura plus de repos avant de l'avoir lavée.

Tous sont savants dans les arcanes du commerce, dans les trucs et
les escamotages qui font passer l'argent des autres dans leurs
propres coffres, comme en vertu de ces phénomènes d'endosmose
constatés par les physiciens; tous pratiquent la duperie et le vol
légal; tous sont experts on finasseries, en accommodements avec le
droit strict, en l'art d'éluder le code. Riches, mais insatiables,
ils voudraient être plus riches encore. Les plus jeunes, leurs
héritiers, ont déjà l'air fatigué par les soucis et les veilles
précoces. Ils ont des fronts vieillots de viveurs mornes excédés
de calculs autant que de plaisirs. Quoiqu'ils soient dans le
monde, leurs yeux se scrutent et s'interrogent, leurs regards
s'escriment comme s'il s'agissait de jouer au plus fin et de
«mettre l'autre dedans». La pratique du mensonge et du
commandement, l'habitude de tout déprécier, de tout marchander,
l'instinct cupide et cauteleux enveloppe leur personne d'une
température de lièvre; ils refrènent a peine leur brusquerie sous
des démonstrations de politesse; leur bienséance est convulsive;
leur poignée de main semble tâter le pouls à votre fortune, et
leurs doigts ont des flexions douces, sournoises, d'étrangleurs
placides qui tordent le col à des volailles grasses. Et chez les
tout jeunes, les blancs-becs, les freluquets, on sent la timidité
et l'humiliation de novices beaucoup plus ennuyés de ne pas encore
gagner d'argent que de ne pas en dépenser à leur guise.

Il existe autant de monotonie ou de ressemblance professionnelle
chez les femmes. Seulement la variété du plumage déguise et masque
les préoccupations collectives. De grosses mamans boudinent dans
leur corset trop lacé, des matrones bilieuses semblent sortir d'un
long jeûne quoique le prix des cabochons incendiant leurs lobes
suffirait pour nourrir durant deux ans une cinquantaine de ménages
pauvres. Quant aux jeunes filles, on en frôle de longues, de
maigres, de précoces, de naïves, de sveltes, de potelées, de
blondes, de brunes, de sentimentales, de rieuses, de mijaurées.
Elles ont les sens affinés, mais les sentiments étroits. Pour
éclipser leurs amies, ces dames déploieront, dans leurs relations
mondaines, autant de machiavélisme que leurs pères, frères et
maris, pour «rouler» leurs concurrents... Leur conversation? De la
plus gazetière banalité.

Les salons s'étant remplis, Régina, que la couturière, la femme de
chambre, le coiffeur et Félicité sont parvenus à parer, vient de
faire son entrée au bras de son père. Parmi tous ces hommes
graves, ses pairs et ses égaux, M. Dobouziez parait le plus jeune
et le moins rébarbatif, du moins ce soir, tant son contentement
paternel éclaire son visage généralement soucieux. Toutefois, en
présentant sa fille, de groupe en groupe, son enivrement ne
l'empêche pas de respecter la hiérarchie administrative ou
financière de ses invités.

L'apparition de Gina provoque un murmure et des chuchotements
approbateurs. C'est pour le coup que Laurent serait ébloui. Dans
sa robe de mousseline et de gaze blanches, semée de minuscules
pois d'argent, du muguet et du myosotis à l'épaulette et dans les
cheveux; sa beauté régulière aux lignes irréprochables se drape
avec des mouvements, des flexions, une harmonie de gestes et de
contours qui feraient damner un sculpteur. Ces grands yeux noirs,
ces lèvres rouges et humides, ce visage de médaillon antique, ce
galbe taillé dans une agate d'un rose mourant, qu'entourent d'une
auréole d'insurrection les torsades de son opulente chevelure,
couronnent les proportions admirables, le modelé délicieux de son
col et de ses épaules.

Cependant, les petits crayons coquets ont fini de courir sur le
bristol satiné des carnets de bal; les bulles enfants se montrent
l'une à l'autre, en chuchotant, la liste de leurs engagements et
se jalousent en secret d'y retrouver le même nom, et se rassurent
en le rencontrant moins souvent sur le carnet de la petite amie.

MM. Saint-Fardier jeunes sont très demandés. Ils tutoient tous les
hommes et sont amoureux de toutes les jeunes filles. Mais ce sont
tout de même les petites Vanderling qui leur «tapent le plus dans
l'oeil». La bouche et le gilet en coeur, ils ont fait provision de
mots qu'ils cherchent à placer. «C'est presque aussi bien que le
dernier bal chez le comte d'Hamberville!» daignent-ils dire de la
soirée.

M. Saint-Fardier, père, mal à l'aise dans son habit, pérore et
gesticule comme s'il entreprenait les ouvriers de la fabrique.

Angèle et Cora portent avec une désinvolture presque garçonnière
des toilettes ébouriffantes et à effet, composées par leur mère,
Mme Vanderling, fille d'un gros ébéniste du faubourg Saint-
Antoine, à Paris, et qui professe pour la province et le négoce un
dédain des plus aristocratiques. Elle n'admire que Gaston et
Athanase Saint-Fardier de la Bellone, du moins élevés à Paris,
ceux-là! et depuis que ces muscadins ont paru distinguer ses
filles, elle pousse résolument Angèle et Cora de leur côté.
Provocantes, capiteuses, stylées par la Parisienne, -- c'est ainsi
qu'on surnomme Mme Vanderling -- une maîtresse-femme, une matrone
rouée comme une procureuse, les petites ne laissent plus de répit
à leurs deux poursuivants et c'est presque le gibier qui traque le
chasseur. Leur père, l'éminent Vanderling, un fort premier rôle
des grandes représentations tribunalices, abandonne à sa femme le
soin de pourvoir les deux fillettes et, retiré dans le petit salon
de jeu, raconte, entre deux parties de whist, le crime passionnel
dont il aura à défendre l'auteur. «Ah! une affaire d'incontestable
ragoût, du Lord Byron, quoi! Lara ou le Corsaire transporté dans
la vie réelle!» fait-il en passant la main dans sa longue barbe
d'apôtre avec un geste que lui apprit un vétéran du barreau
français exilé à Anvers sous l'Empire.

Voici M. Freddy Béjard, accompagné de M. Dupoissy, son familier,
son ombre, son homme de paille, disent les méchantes langues.
M. Dupoissy est la planète qui ne reçoit de chaleur et de lumière
que du soleil Béjard. Ce qu'il est, il le doit au puissant
armateur. Les commerçants seraient assez embarrassés de déterminer
la partie dont s'occupe Éloi Dupoissy. Fait-il -- c'est
l'expression consacrée -- dans les grains, les cafés, les sucres?
Il «fait» dans tout et dans rien. Accostez Dupoissy. S'il est
seul, après deux minutes, il s'informera, d'un air inquiet, de son
maître Béjard. À la suite de son protecteur, il est parvenu à se
faufiler partout. Ce sous-ordre ne répugne à aucune des
commissions dont le charge l'omnipotent armateur. Il méprise les
gens avec qui Béjard ne fraie point, exagère sa morgue, fait
siennes ses opinions. Doucereux, gnangnan, prudhommesque,
poisseux, lorsque Éloi Dupoissy ouvre la bouche; on dirait d'une
carpe mélomane qui se donne le la pour chanter une ode de
Béranger. Venu de Sedan, il se fait passer pour négociant en
laine. Caractéristique: il parle du petit pays qui l'héberge sur
ce ton de protection indulgente si crispant chez les Gaudissarts
de la grande nation. Il se croit chez lui comme Tartufe chez
Orgon, se mêle de tout, découvre les gloires locales, fulmine des
anathèmes littéraires, envoie des articles aux journaux.

En France, pays de centralisation à outrance, le drainage des
valeurs, vers Paris, est formidable. Fatalement il n'existe
province plus plate et plus mesquine que la province française et
c'est de cette province-là que le Dupoissy s'est exilé pour
initier les Anversois à la vie intellectuelle et contribuer à leur
rénovation morale. Terrible tare pour un homme de société, un
mondain aussi répandu: M. Dupoissy empoisonne de la bouche, au
point que Mme Vanderling, la Parisienne, traitant de très haut ce
Français de la frontière, veut qu'il ait avalé un rat mort.

Il a beau combattre ces effluences pestilentielles par une forte
consommation de menthe, de cachou et d'autres masticatoires, la
puanteur se combine à ces timides arômes, mais, pour les dominer,
et elle n'en devient que plus abominable.

Dupoissy ne dansera pas, mais pendant que son patron polke, non
sans souplesse de jarret, avec Mlle Dobouziez, il vante auprès de
la galerie le pouvoir de Terpsichore et avec des mines confites et
gourmandes de calicot obèse, il se rappelle son jeune temps. Et il
parle dévotement du beau couple formé par M. Béjard et Régina;
cela lui évoque, entre autres allégories neuves, la Beauté
activant l'essor du Génie. De pareils efforts poétiques l'altèrent
et l'affament; aussi profite-t-il de l'absence du maître pour
faire de fréquentes visites au buffet et mettre l'embargo sur tous
les rafraîchissements et comestibles en circulation.

Le bal s'anime de danse en danse. Les trois commis présentés à
quelques jeunes filles, peu riches, de fonctionnaires envers qui
les Dobouziez ont des obligations, s'acquittent consciencieusement
de leur tâche, et ces jeunes personnes, étant aussi jolies et plus
aimables que les héritières opulentes, les plumitifs s'estiment
aussi heureux que les Béjard, les Saint-Fardier et les Dupoissy.
L'empressement de Béjard auprès de Mlle Dobouziez ne laisse pas de
préoccuper les mères, qui convoitent l'armateur pour leurs filles
ou la fille du gros industriel pour leurs fils.

Mais qui aurait jamais prévu pareille chose, le danseur distingué
par Gina à ce bal mémorable est le négociant en grains Théodore
Bergmans, ou Door den Borg, comme l'appellent familièrement ses
amis, autant dire toute la population.

Door Bergmans fait même exception, par sa largeur de vues et son
élévation d'esprit, sur ce «marché» égoïste et tardigrade. Il est
jeune, vingt-cinq ans à peine, encore ne les paraît-il pas. À la
fois nerveux et sanguin, la stature d'un mortel fait pour exercer
le commandement, dépassant de plus d'une tôle les hommes les plus
grands de l'assemblée; les cheveux d'un blond de lin légèrement
ondulés, plantés drus et droits au-dessus d'un large front, les
yeux à la fois très doux et très pénétrants, enfoncés sous
l'arcade sourcilière, les prunelles de ce bleu presque violet qui
s'avive ou pâlit à l'action des pensées comme une nappe d'eau sous
le jeu des nuages; le nez busqué, insensiblement aquilin, la
bouche fine, vaguement railleuse, ombragée d'une moustache, de
jeune reître, au menton la barbiche des portraits de Frans Hals;
la voix vibrante et chaude, au timbre insinuant, aux flexions
magnétiques qui remuent l'âme des masses et établissent dès les
premières paroles le courant sympathique dans les foules, une de
ces voix fatales qui subjuguent et suggestionnent, tellement
musicales que la signification des paroles émises ne rentre qu'en
seconde ligne de compte. Fils d'un infime mareyeur -- vendant même
plus d'anguilles que de harengs et de marée -- de la ruelle des
Crabes, les bromures et les iodes, les émanations de sauvagine
saturant la boutique souterraine de son bonhomme de père,
contribuèrent sans doute à doter le jeune Door de cette complexion
saine et appétissante caractérisant les poissonniers et les
pêcheurs adolescents. À l'école primaire, où ses parents
l'envoyèrent sur les conseils de clients frappés par
l'intelligence et la vivacité du gamin, il eut une conduite
détestable, mais remporta tous les prix. Il excellait surtout dans
les exercices de mémoire et de composition, déclamait comme un
acteur. Conduit au théâtre flamand, il se passionna pour la langue
néerlandaise, la seule langue des petites gens. À quinze ans il
fit jouer une pièce de sa façon au Poesjenellekelder, guignol
établi dans la cave de la vieille Halle-à-la-Viande et où vient se
divertir la jeunesse de ce quartier de bateliers et de marchands
de moules. Au sortir de l'école communale il ne poursuivit pas ses
études, il en savait assez pour se perfectionner sans le secours
des maîtres. Attelé au métier paternel, il augmenta la chalandise
par son bagout, sa belle humeur, son esprit acéré, sa faconde
goguenarde. Dans la petite bourgeoisie florissaient alors, et
encore de notre temps, les «sociétés» de tout genre, politiques,
musicales, colombophiles, etc. Bergmans, qui exerçait déjà un
ascendant irrésistible sur ses condisciples, n'eut qu'à se
présenter dans une de ces associations pour être porté d'emblée à
la présidence. Dès ce moment la politique le requérait, mais une
politique large, essentiellement inspirée des besoins du peuple et
spécialement adaptée au caractère, aux moeurs, aux conditions du
terroir et de la race. Il prit l'initiative d'un grand mouvement
de rénovation nationale, dans lequel la vraie jeunesse se jeta à
sa suite. Mais les hautes visées ne le détournaient pas du soin de
son avenir matériel. La fortune lui était favorable. Il plut au
vieux Daelmans-Deynze, cet Anversois de vieille roche, qui lui
avança le capital nécessaire pour étendre son commerce. Délaissant
la poissonnerie, le jeune Bergmans, après un stage profitable chez
son protecteur, se lança dans le grand négoce, notamment dans les
affaires en grains. Il devint riche sans que sa fortune nuisît à
sa popularité. Il resta l'idole des petits tout en s'imposant à
l'estime des gros bonnets et traita de puissance à puissance avec
les plus superbes des oligarques. Il prit la tète du parti
démocratique et national.

Sans remplir encore de mandat, il représentait, à la vérité, une
force plus réelle que celle des députés ou des édiles, élus par un
corps d'électeurs restreint, et vaguement pourris d'influences
exotiques. C'était en un mot un de ces hommes pour qui ses
partisans, soit la majorité de la population autochtone et
vraiment anversoise, se fussent jetés dans le feu, -- un tribun,
un ruwaert. Il avait l'esprit si droit, si lucide, tant de bon
sens, une si grande aménité, que les plus délicats lui
pardonnaient ses légers défauts, par exemple sa forfanterie, ses
gasconnades, sa partialité pour le clinquant et un léger
prosaïsme, une certaine trivialité dans le langage. Le populaire
ne l'en chérissait même que mieux, car il reconnaissait ses
propres tares dans celles de son élu.

Ce tribun violent et souvent brutal devenait, dans le monde, un
parfait causeur. Il parlait le français avec un accent assez
prononcé, en traînant les syllabes et en y introduisant une
profusion d'images, un coloris imprévu. Il exprimait son
admiration aux femmes dans des termes souvent un peu francs, mais
dont ces bourgeoises, excédées de conventions et de banalités,
goûtaient la saveur rare tout en feignant de s'en effaroucher, de
donner sur les ongles au panégyriste et de le reprendre. Bergmans
avait le barbarisme heureux et la licence toujours piquante.

Au bal, chez les Dobouziez, il ne démentit point sa flatteuse
réputation de boute-en-train et de charmeur. Naturellement, son
attention pour Gina. fut grande. Il la voyait pour la première
fois. Sous cette beauté fière, qui flattait son goût des nobles
lignes, du sang généreux, des chairs bien modelées, il devina un
caractère plus original et plus intéressant que celui des autres
héritières. De son côté, Gina n'avait pas manqué de lui réserver
une des danses tant convoitées. La physionomie ouverte et avenante
de Bergmans, l'aisance et le naturel de ses allures,
impressionnèrent cette fière jeune fille qui rencontrait pour la
première fois un jeune homme digne de fixer son attention. En
dehors de la correction et de la nouveauté de leur toilette,
depuis longtemps Gina ne trouvait rien à apprécier chez les Saint-
Fardier. Aussi ne songea-t-elle pas un instant à disputer l'un
d'eux à ses petites intimes Angèle et Cora. Quant au cousin
Laurent Paridael, ce balourd, ce sauvage ne pouvait prétendre tout
au plus qu'à sa protection.

Pendant la danse, Mlle Dobouziez engagea avec Bergmans une de ces
escarmouches spirituelles dans lesquelles elle excellai; mais
cette fois elle trouva à qui parler; le tribun parait les coups
avec autant d'adresse que de courtoisie. À quelques reprises il
riposta, mais comme à regret, en montrant le désir qu'il avait de
ménager sa pétulante antagoniste. Plusieurs fois dans le cours de
la soirée, on les vit ensemble. Même lorsqu'elle dansait avec
d'autres, Gina tâchait de se rapprocher des groupes où se trouvait
Bergmans et se mêlait à la conversation. L'intérêt qu'elle lui
portait n'allait pas sans un peu de dépit contre ce garçon du
peuple, ce révolutionnaire, cette sorte d'intrus qui se permettait
d'avoir à la fois plus de figure et plus de conversation que tous
les potentats du commerce. Au lieu de lui savoir gré de la
modération qu'il mettait à se défendre contre ses épigrammes, elle
fut humiliée d'avoir été épargnée, d'autant plus qu'au premier
engagement elle avait reconnu sa supériorité. Dans chacun des
traits renvoyés, à contre-coeur, par le jeune homme, il avait mis
comme une révérence galante. Il piquait un madrigal à la pointe de
ses épigrammes. Sentiment indéfinissable chez Gina. Admiration ou
dépit? Peut-être de l'aversion; peut-être aussi de la sympathie. À
un moment, se sentant trop faible, elle appela à la rescousse
l'armateur Béjard, reconnu pour un des dialecticiens serrés de son
monde. Elle offrait à Bergmans l'occasion de confondre un des
êtres qu'il rendait responsable de la déchéance morale de sa ville
natale.

Le tribun fut acerbe; il démoucheta ses fleurets; toutefois il
demeura homme du monde, respecta la neutralité du salon où il
était reçu, ne s'oublia pas, tenant surtout à mériter l'estime de
Régina.

Le Béjard, agacé par la modération de Bergmans, ferrailla
maladroitement, devint presque grossier. Pourtant, aucun de ces
deux hommes ne toucha en apparence aux choses que chacun avait sur
le coeur; mais ils se mesuraient, se cherchant les côtés
vulnérables; se disant, d'une façon détournée et comme par
allégories, leurs animosités, et leurs dissentiments, et leurs
incompatibilités, et leurs instincts contraires. Béjard n'était
pas dupe, du tact et de l'esprit conciliant de son adversaire. Ils
lui révélaient une force, un talent, un caractère plus redoutable
encore que ceux qu'il avait appris à connaître dans les réunions
publiques. Le tribun se doublait donc d'un politique? Béjard
n'admettait pas que cette idole du peuple, ce fanatique de
nationalisme, prît tant de plaisir que les autres voulussent bien
se l'imaginer à ces réunions frivoles, à ces conversations, où
tant de choses devaient se dire et se faire à l'encontre de ses
convictions.

Mais c'est que Béjard devinait aussi en quelle aversion Bergmans
tenait les gens de son espèce. Pourtant la belle humeur ironique
et l'aisance du tribun augmentaient à mesure que l'autre
bafouillait.

Béjard finit par s'éclipser. Gina souffrit du succès de Bergmans;
c'était bien impertinent à lui, petit oracle de carrefour, d'avoir
raison contre un augure que M. Dobouziez prisait tant.

Gina rencontra plusieurs fois cet hiver, le tribun dans le monde.
Elle continua de lui témoigner un peu plus d'égards qu'aux autres;
le traita en camarade, mais sans que rien dans sa conduite pût lui
faire croire qu'elle le préférait. Aux petites Vanderling qui la
taquinaient au sujet de son entente avec ce rouge: «Bast! il
m'amuse!» faisait-elle.

Personne n'attachait, d'ailleurs, d'importance à cette
camaraderie.

Bergmans attiré impérieusement par le charme de Gina se faisait
violence pour ne pas lui parler de ses sentiments. La solidarité
de caste et d'intérêts, la communauté de sentiments et
d'aspirations qu'il savait exister entre Béjard et les parents de
Gina le désolaient.

Plusieurs fois il fut sur le point de faire sa déclaration. Entre
temps Gina mettait à courir les bals une ardeur, une fièvre si
inquiétante que M. Dobouziez dut la supplier de prendre du repos
et de ménager sa santé. Elle fut la reine de la saison, la plus
fêtée, la plus adulée, la plus intrépide.

Partout Bergmans et Gina se traitaient avec une familiarité
affectée, essayant de se donner l'un à l'autre le change sur leurs
pudeurs et leurs pensées intimes. Et tous deux s'en voulaient de
cette amitié de parade, de ces expansions frivoles, de ce
flirtage, sous lequel germait un sentiment profond et attendri.

-- Je ne tire pas à conséquence! se disait Door Bergmans, aussi
petit garçon qu'Hercule aux pieds d'Omphale. Elle me considère
comme un plaisantin un peu plus en verve que les autres, voilà
tout! Devine-t-elle seulement la fascination qu'elle exerce sur
moi? ... Que ne suis-je plus riche encore, ou que n'est-elle
pauvre et née dans un autre monde? Depuis longtemps j'aurais
demandé sa main...

Régina ne souffrait pas moins. Elle avait dû finir par se l'avouer
à elle-même, elle aimait cet «anarchiste», elle, la fille bien
née, l'héritière du nom des Dobouziez... Jamais elle n'eût osé
parler à son père de pareille préférence.

Elle en voulait pourtant à Bergmans de ne pas deviner ce qui se
passait en elle.


IX. «LA GINA»

Grand branle-bas aujourd'hui au chantier des constructeurs de
navires Fulton et Cie. On va procéder au lancement d'un nouveau
navire achevé pour le compte de la Croix du Sud, la ligne de
navigation entre Anvers et l'Australie. La cérémonie est annoncée
pour onze heures. Les derniers préparatifs s'achèvent. Comme un
papillon immense, longtemps serré dans sa chrysalide, le navire,
complètement formé, a été dégagé de son enveloppe de charpentes.

Le chantier est orné de mâts, de portiques, disparaissant sous une
profusion de «signaux», de pavillons, d'oriflammes de toutes les
couleurs et de toutes les nationalités, parmi lesquels domine le
drapeau rouge, jaune et noir de la Belgique. D'ingénieux
monogrammes rapprochent les noms du navire, de son constructeur,
de son armateur: Gina, Fulton, Béjard. Ici figurent le millésime
de l'inauguration et celui de l'achèvement du travail.

Près du navire se dresse une tribune, tendue de toile à voile que
le vent humide secoue par moments d'une façon assez rageuse.

Non loin de l'eau repose, comme une baleine échouée, l'immense
bâtiment. La puissante carcasse, étalonnée, fraîchement peinte en
noir et rouge, À la poupe, en lettres d'or, dans une sorte de
cartouche sculpté, figurant une sirène, on lit ce mot: Gina.

Dès le matin, le chantier se garnit de curieux. Les invités munis
de cartes prennent place sur les gradins de la tribune. Au premier
rang, des fauteuils en velours d'Utrecht attendent les autorités,
la marraine et sa famille. Les badauds de peu d'importance et les
ouvriers se placent au petit bonheur à proximité du rivage et du
bateau.

Il fait un soleil glorieux comme celui qui brillait il y a près
d'un an, lors de l'excursion à Hémixem. Tout ce qui a la
prétention de donner le ton, de régir l'esprit, la mode et la
politique, se retrouve là comme par hasard. Ils se prélassent, les
gens qui comptent: les Saint-Fardier, les Vanderling, les
Brullekens, les De Zater, les Fuchskop, nombre de Verhulst, de
Verbist, de Peeters et de Janssens, tous les Von et les Van de
l'autre fois; toujours les mêmes.

Le Dupoissy est radieux et se donne de l'importance comme s'il
était à la fois auteur, propriétaire et capitaine du navire.

Les dames chiffonnent des toilettes charmantes, pleines
d'intentions. Angèle et Cora Vanderling minaudent à côté de leurs
fiancés, les jeunes Saint-Fardier, qui étalent un élégant négligé
bleu à boutons d'or, jouant l'uniforme des officiers de marine.

Door Bergmans aussi est de la fête, accompagné de ses amis, le
peintre réaliste Willem Marbol et le musicien Rombaut de Vyveloy.

Cependant, tout est prêt. L'équipage se réunit sur le pont du
navire, selon l'usage. Les matelots, endimanchés et astiqués,
francs et débonnaires gaillards, rappelleraient à Laurent, s'il
était de la partie, son brave Vincent Tilbak. Un peu embarrassés
de leurs membres, on dirait que cette façon de parader sur un
navire encore à terre n'est pas de leur goût. Mêlés à l'équipage,
des badauds ont voulu se donner l'émotion de descendre avec le
navire. Le patelin Dupoissy voudrait bien se joindre à ceux-ci,
mais ses fonctions délicates l'attachent au rivage. En attendant
l'arrivée du maître, c'est lui qui se charge de recevoir le monde,
de caser les dames sous la tente, et aussi de faire l'office de
commissaire et de déloger, au besoin, les profanes. Il a
conscience de son importance, le radieux Dupoissy. Voyez-le
conduire, près du bateau, les demoiselles Vanderling et leur
expliquer, avec des termes techniques, le détail de la
construction. Il leur confie aussi, d'un petit air mystérieux,
qu'il a préparé quelques vers «bien sentis».
    
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