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eBook Title
La nouvelle Carthage
Author Language Character Set
Georges Eekhoud French ISO-8859-1


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prosternée, la foule des pauvresses du quartier, en mantes noires
et en béguins blancs, défilant des rosaires, marmottant des
litanies avec ces voix dolentes ou cassées des indigents qui
racontent leurs traverses. Elles s'étaient cotisées pour
l'offrande de ce luminaire dans l'espoir de conjurer par
l'intercession de sa mère le Dieu qui déchaîne et retient à son
gré les plaies dévorantes...

Il était à prévoir que l'illumination ne durerait pas aussi
longtemps que les psalmodies. L'auréole se piquait déjà de taches
noires. Et chaque fois qu'un cierge menaçait de s'éteindre, les
suppliantes redoublaient de prières, se lamentaient plus haut et
plus vite. Sans doute les âmes bien aimées d'un frère, d'un époux,
d'un enfant correspondaient à ces flammes agonisantes. Celles-ci
cesseraient de frémir en même temps que les moribonds achèveraient
de râler. C'étaient comme autant de derniers soupirs qui
soufflaient une à une ces lueurs tremblotantes. Et les ténèbres
s'épaississaient chargées des mortuaires de la journée.

À quelques pas se dressait la fabrique plus noire encore que cette
ombre, semblable au temple d'une divinité malfaisante. Surcroît de
calamité: à cette heure équivoque le terrible fossé, plus
effervescent encore que de coutume, neutralisait par ses effluves
homicides l'encens de ces prières et l'eau bénite de ces pleurs.

Pour renforcer cette impression d'angoisse et de désespoir, il
parut à Laurent, dont les yeux scrutaient le visage souriant de la
petite Madone, que ce visage reproduisait le masque impérieux et
trop régulier de sa cousine Gina. Se pouvait-il que pour faire
avorter ces dévotions, le génie de l'usine Dobouziez se fût
substitué à la Reine du Ciel? Justement les pauvres mères, les
épouses, les soeurs, les filles, les bambines et les aïeules
entonnaient à la suite du vicaire en surplis, dirigeant leur
neuvaine, un pressant et lamentable Regina Coeli!

Laurent n'en pouvait plus douter. Il reconnaissait cette moue
avantageuse, ce regard hautain et moqueur. Il aurait même juré
qu'un souffle s'échappait des lèvres de la fausse Madone et
qu'elle prenait un sournois plaisir à éteindre elle-même les
derniers lumignons!

Le collégien fut tenté de se jeter entre l'idole et la foule et de
leur crier: -- Arrêtez! Vous vous abusez cruellement, ô
pauvresses, mes soeurs! Celle que vous invoquez, c'est l'autre
Reine, l'aussi belle, mais la plus impitoyable! ... Arrêtez! c'est
Régina, la Nymphe du Fossé, la fleur du cloaque; il l'enrichit, il
la fait saine et superbe; et vous elle vous empoisonne; et vous,
elle vous tue!

Mais le cantique se fondit subitement dans une explosion de
sanglots. Aucun cierge ne brûlait plus. La petite Madone se
dérobait aux regards conjurateurs de ces humbles femmes. Le
dernier cholérique venait d'expirer.


VI. LE COSTUME NEUF

Cet hiver Mlle Dobouziez entrerait dans le monde. Les journées se
passaient en courses et en emplettes. Gina se faisait
confectionner de coûteuses et raffinées toilettes. La mère, qui
allait être forcée de la chaperonner et de l'accompagner, se
sentait un regain de coquetterie. Elle entendit s'habiller comme
une jeunesse, porter des couleurs claires, assortir ses robes et
ses coiffures à celles de sa fille. Poussant à l'excès l'amour des
fleurs artificielles et des rubans tapageurs, elle mettait sens
dessus dessous les magasins de la modiste, déroulait tous les
rubans, déballait tous les cartons d'oiseaux empaillés, se
trempait comme dans un bain de coques, de brides, de marabouts et
de plumes d'autruches. Si Régina n'eût point été là pour prendre à
part la fournisseuse, au moment de sortir et lui décommander à
l'oreille, une partie des agréments choisis par la bonne dame,
elle eût arboré ses chapeaux de quoi garnir les vases d'un maître-
autel de cathédrale ou enrichir un musée de botanique et
d'ornithologie. Ce n'était pas sans luttes et sans peines que
Gina, très sensible au ridicule, parvenait à élaguer de quelques
arbustes la pépinière que Mme Dobouziez se proposait d'offrir à
l'admiration du grand monde commerçant.

Gina révélait déjà des impatiences de femme, montrait des
velléités d'émancipation. Pour le milieu où elle les produirait,
ses toilettes de jeune fille manquaient un peu de modestie --
comme s'exprime la pruderie provinciale -- mais elles possédaient
tant de cachet et Gina les portait avec une allure si crâne et si
souveraine! Laurent se sentait de plus en plus fasciné par la
radieuse héritière et cela sans démêler encore si le sentiment
qu'il éprouvait à son égard était de l'envie ou de l'amour.

Il arrivait un moment où la perspective de distractions et de
succès nouveaux enfiévrait Gina et la rendait plus communicative,
plus aimable avec son entourage. Gagné par cet entrain, cette
humeur conciliante et réjouie, Laurent lui-même demeurait
quelquefois auprès d'elle. Quand il se renfrognait dans son coin
elle l'appelait, lui racontait ses projets, le nombre
d'invitations qu'on lancerait pour le premier bal, lui montrait
ses emplettes, daignait le consulter sur la nuance ou le
chiffonnage d'une étoffe, sur le choix d'une bague: «Voyons,
approche, paysan! Montre que tu as du goût!» Elle lui décochait
cette épithète de paysan avec une rondeur qui enlevait sa portée
désobligeante au sobriquet. Cette embellie familiale durerait-
elle? Laurent en profitait comme le vagabond transi se réchauffe
béatement au coin d'un âtre hospitalier, oubliant que dans une
heure, il lui faudra reprendre sa course à travers la neige et le
gel.

Lorsque Laurent assistait dans le vestibule et jusque sous le
porche de l'allée cochère au départ de ces dames, Gina acceptait
ses attentions, consentait à prendre de sa main la sortie de bal,
l'éventail, l'ombrelle. Il la voyait monter prestement en voiture,
relever d'un geste adorable le fouillis coquet de ses jupes:
«Viens-tu, mère? ... Bonjour, paysan!» La cousine Lydie se
hissait, essoufflée; le marchepied criait sous son poids et la
caisse de la voiture penchait de son côté.

Enfin, avec un soupir, elle s'installait. Nerveuse, la menotte
gantée de Gina abaissait la glace du coupé; le portier, casquette
à la main, écartait les vantaux de l'entrée et saluait ces
dames... Elle était partie!...
Il fallut songer aussi au trousseau du jeune Paridael qu'on allait
envoyer loin du pays dans un collège international, d'où il ne
reviendrait qu'après avoir terminé ses études.

La cousine Lydie et l'inévitable Félicité se livrèrent à des
fouilles dans la garde-robe de M. Dobouziez. Avec une minutie
d'archéologue elles inspectèrent, pièce par pièce, les nippes que
«Monsieur» ne portait plus, se les repassant de main en main,
pesant, tâtant, se concertant. Amadouée aussi par l'atmosphère de
fête emplissant la maison, Mme Dobouziez se déclarait prête à
sacrifier, pour la faire ajuster à la taille de son pupille, par
un petit tailleur du faubourg, une redingote presque neuve ou une
culotte, plutôt démodée qu'usée, de son époux.

Mais Félicité trouvait toujours les vêtements beaucoup trop beaux
pour un garçon si négligent sur ses effets: «Vrai, madame, les
sabots, la blouse, la casquette et la culotte en cuir de nos
ouvriers lui conviendraient mieux.»

La cousine Lydie arrachait presque, par serment, à l'heureux
Paridael, la promesse de bien ménager ces habillements. C'était
des «bien sûr?» et des «tu le corrigeras, n'est-ce pas?» comme si
on lui eût confié la tunique sans couture du Sauveur. À tel point
que devant la lourde responsabilité qu'il endosserait en même
temps que la défroque du cousin, Laurent eût préféré revêtir, en
effet, les bardes inusables et commodes des manoeuvres, ses amis.

Il ne restait plus qu'à disposer de certaine culotte à carreaux
verts et bleus, une horreur que le cousin lui-même, peu exigeant
sur le chapitre de la toilette, avait répudiée dès la troisième
épreuve.

Félicité guignait ces bragues désastreuses pour les revendre au
fripier. Chaque pièce d'habillement dévolue à l'orphelin diminuait
d'autant le profit du factotum à qui revenait autrefois la
dépouille des maîtres. Cette circonstance n'était pas étrangère à
l'animosité qu'elle entretenait à l'égard de Laurent. Celui-ci,
cependant, lui aurait volontiers cédé toute la garde-robe du
cousin, et surtout ce désastreux pantalon épinard et indigo; mais
il n'osait témoigner ouvertement sa répugnance, la cousine Lydie
s'étant mis en tête de lui causer une grande joie.

En ce moment Régina qui cherchait sa mère se présenta sur le
palier des combles.

-- Oh! le cauchemar! fit-elle; j'espère bien, maman, que tu ne vas
pas faire porter cette friperie à Laurent? C'est pour le coup que
le paysan mériterait son nom.

Et, prise d'un bon mouvement fraternel, Gina ayant examiné le tas
de vieilleries destinées à son cousin, déclara qu'il y avait là de
quoi lui tailler quelques vêtements de fatigue, mais rien dont on
pût retirer un costume habillé: «Viens-nous-en, mère, dit-elle;
j'ai deux courses à faire en ville, et, en passant, nous verrons
les fournisseurs d'Athanase et Gaston Saint-Fardier. Ils
trouveront bien moyen de décrasser un peu ce bonhomme; allons,
arrive, toi!»

Pas moyen de résister à Gina. Félicité dévora son dépit et se
consola de l'insolite faveur témoignée par la capricieuse et
hautaine jeune fille à ce maudit gamin, en s'adjugeant sans
répugnance le terrible pantalon bicolore.

C'était la première fois que Laurent accompagnait ses cousines en
voiture. Assis à côté du cocher, que la surprise avait failli
précipiter de son siège au moment où Laurent s'y juchait, il se
retournait de temps en temps pour montrer à Gina un visage qu'il
savait moins maussade que de coutume et la remercier par ce
rayonnement inusité. Il comptait donc enfin pour quelque chose
dans la famille Dobouziez! Cette subite rentrée en grâce faillit
le rendre vaniteux. Il se sentait venir au coeur un peu de morgue
et il regardait les piétons du haut de sa grandeur. Sous
l'impression du moment il oubliait les dédains et les affronts
essuyés auparavant; la dureté de Gina et de ses parents pour
Tilbak; il se rappelait non sans remords les blasphèmes qu'il
avait proférés contre la «Nymphe du Fossé», ce sinistre soir de
neuvaine quand régnait le choléra.

Ah! les cholériques, les blessés, les parias étaient loin! Il ne
les reniait pas, mais il ne s'en inquiétait plus... Il était prêt
à reconnaître sans peine et sans réserve les bienfaits de son
tuteur, à trouver très affectueuse la cousine Lydie, à mettre la
férocité du Pacha sur le compte de sa maladie de foie. Il n'en
voulait même plus autant à la malicieuse Félicité.

Charmante matinée de conciliation! Il faisait beau, les rues
semblaient en fête, les dames dont les équipages croisaient la
Victoria des cousines Dobouziez comprenaient presque le petit
Paridael dans les saluts échangés avec celles-ci.

On arrêta tour à tour chez le tailleur, le chemisier, le bottier,
le chapelier des jeunes Saint-Fardier, ces arbitres de suprême
élégance... Le tailleur prit mesure à Paridael d'un complet dont
Gina choisit l'étoffe, la plus chère et la plus riche,
naturellement, malgré les protestations de Mme Lydie qui
commençait à trouver ruineuse la sollicitude de sa fille pour le
petit parent pauvre. À quelles prodigalités la fantasque Gina
n'allait-elle pas l'obliger avant de rentrer? À tout instant la
tutrice économe consultait sa montre: «Gina, l'heure du
déjeuner... Ton père nous attend!» Mais Gina s'était mis en tête
de s'occuper à son tour de la toilette de son cousin, et elle
apportait dans l'exécution de son dessein sa hâte, sa pétulance
habituelle. Quand elle avait décidé quelque chose, elle
n'admettait ni retard, ni réflexion. «Sur l'heure ou jamais!» eût-
elle pu adopter pour devise.

Chez le chemisier, outre six chemises de fine toile commandées à
la mesure de son protégé, elle acheta une couple de délicieuses
cravates. Chez le chapelier il échangea son feutre râpé contre un
couvre-chef irréprochable et chaussa aussi chez le bottier des
bottines faites à son pied. Il garda au corps les chaussures et le
chapeau neufs. C'était un commencement de métamorphose. Chez la
gantière Gina remarqua pour la première fois qu'il avait les
attaches fines, la main et le pied petits. Elle se réjouissait de
la métamorphose graduelle du gamin.

-- Vois donc, maman, il n'a plus l'air aussi rustre. Il est
presque bien, n'est-ce pas?

Ce «presque» gâtait un peu le bonheur de Laurent; mais il pouvait
espérer que lorsqu'il serait habillé de neuf des pieds à la tête,
Gina le trouverait tout à fait présentable.

Illusion, leurre, mirages, cette journée n'en fut pas moins une
des meilleures que Laurent eût rencontrées. Comme Gina donnait le
ton, tout le monde à la fabrique, même le cousin Guillaume, même
l'inconciliable Félicité faisait meilleur visage au collégien et
ne le morigénait pas aussi souvent.

-- Mademoiselle a l'air de jouer encore à la poupée! se contenta
de dire en a parte la hargneuse créature, lorsque Gina fit tourner
et retourner Laurent pour le montrer au cousin Guillaume.

Il faut croire que le jeu amusa la jeune fille, car le tailleur
ayant livré les vêtements neufs de Laurent la veille d'une
excursion par eau à Hémixem, où les Dobouziez avaient leur
«campagne», elle demanda que le gamin fût de la partie. Comme il
devait partir le lendemain pour l'étranger, les parents se
prêtèrent à cette nouvelle fantaisie de Gina, à condition qu'il
s'en rendit digne par des prodiges d'application et de sagesse.

Décidément Laurent sentait ses dernières préventions se dissiper.
Age privilégié du pardon des injures, où la moindre attention
compense dans la mémoire de l'enfant des années de désaffection et
d'indifférence!


VII. HÉMIXEM

Heureux Laurent! Il eût fallu le voir sur l'embarcadère des
paquebots, exultant dans ses vêtements neufs, portant haut la
tête, se mêlant aux invités avec un sentiment de confiance et
d'égalité inéprouvé jusqu'alors. Il y avait au moins trente
personnes de la partie. Dames et demoiselles en fraîches et
claires toilettes de villégiature; cavaliers en négligé élégant:
chapeau de paille et pantalon de piqué. Non seulement Laurent
était aussi bien mis que ceux-ci, mais il était même mieux mis,
trop correctement peut-être, et les deux jeunes Saint-Fardier,
deux freluquets de dix-huit et vingt ans, habillés tout de
flanelle blanche, à qui Gina le présenta comme un petit sauvage
réputé incorrigible, mais en passe de s'apprivoiser, le toisèrent
en échangeant avec la jeune fille un sourire d'intelligence qui
eût peut-être défrisé, le candide Paridael en tout autre moment.
Ce sourire disait clairement l'anomalie de sa toilette de ville.

Athanase et Gaston, inséparables, toujours habillés de même, deux
doigts de la même main ou plutôt deux asperges de la même botte.
Fluets, pâlots, l'air malsain, ils prétextaient la sensibilité de
leurs amygdales pour exagérer la largeur de leurs carcans et
s'emmitoufler périodiquement le cou.

La veuve Saint-Fardier, leur grand'mère, maîtresse d'un
gentilhomme podagre et quasi gâteux, le capta si bien qu'il
contraignit son enfant unique, une douce et filiale créature, à se
mésallier avec le fils de sa concubine. On attribuait à
l'inconduite du Pacha l'affliction morale et aussi le mystérieux
et incurable mal qui avaient prématurément emporté la jeune dame
Saint-Fardier. Athanase et Gaston tenaient de leur mère des traits
agréables, une distinction native, mais ils n'étaient guère plus
intelligents que le baron La Bellone, leur aïeul, et les
débordements paternels les avaient marqués de ces stigmates
qu'effaçaient les rois de France.

Pour Saint-Fardier ces piteux rejetons constituaient un blâme, un
remords vivant. Il les prit en horreur dès leur berceau, mais sa
répugnance l'emportant sur la haine, jamais il n'osa les battre.
Il les tenait à distance, les confiait à des étrangers ou les
abandonnait à eux-mêmes, les bourrait d'argent de poche, les
faisait voyager, cela afin de les voir le moins possible. Ils
finirent par vivre de leur côté, comme lui du sien, par prendre
leurs repas et par loger au dehors, par le traiter comme un simple
banquier, et même par ne plus avoir affaire qu'au caissier de la
fabrique. Ce ne fut pas de sa faute s'ils ne tournèrent pas en
affreux gredins et s'ils ne représentèrent que des viveurs
infatués de leur personne, mais pas méchants. Au reste, ils
rendaient à leur père mépris pour dégoût. Malgré leur idiotie, ils
ne pouvaient lui pardonner ce qu'ils avaient vaguement appris sur
la fin de leur mère. Les allures de maquignon du Pacha les
faisaient rougir. Ils évitaient de parler de lui, fréquentaient
chez des patriciens en se recommandant du nom de leur mère, et se
faisant appeler Saint-Fardier de La Bellone.

À la fois blasés et candides, poupins et ridés, jeunets et caducs,
leur aspect rappelait à Laurent la mise qu'il avait lui-même le
jour des Saints-Innocents, lorsque la bonne Siska lui grimait le
visage et le déguisait en vieillard.

Mais les jeunes Saint-Fardier n'arrêtèrent pas longtemps
l'attention de Laurent.

La cloche sonnait le départ; on avait retiré la passerelle, la
machine s'étirait les membres, et tout le monde, empressé de se
rendre à bord, se casait de son mieux sur le pont à l'avant, tendu
d'une toile pour protéger les passagers de première classe contre
les ardeurs indiscrètes du soleil d'août.

Le temps servait à souhait les excursionnistes. Pas un nuage dans
le ciel d'un bleu éteint de turquoise.

Le large fleuve olivâtre et blond avait son aspect dominical. Vers
le Nord, en rade et dans les bassins, les grands navires de
commerce, voiliers et vapeurs reposaient, délaissés par le gros de
leurs équipages. Manoeuvre et manéage[2] étaient suspendus. Les
brigades de débardeurs chômaient. C'est tout au plus si on
achevait de charger un navire devant gagner la mer dans l'après-
midi. Il n'y avait d'autre mouvement sur le fleuve que celui des
embarcations de plaisance, des canots de «balade», des yachts
d'amateurs et de sportsmen, gréés et taillés pour la course, et
des paquebots offrant aux désoeuvrés de la petite bourgeoisie des
traversées à prix réduit vers les principaux villages riverains.

Des «sociétés» entières, endimanchées, accompagnées de fanfares
s'embarquaient à bord de ces petits vapeurs. Une grosse gaîté
bourrue et démonstrative, une hâte, une fièvre émoustillait tout
ce peuple émancipé, cette légion de navigateurs d'occasion, de
marins novices. Les familles se ralliaient sur le rivage avec des
exclamations à propos de bagages oubliés dans un estaminet. Et les
orphéons s'enlevaient en pas redoublés allègres, après le coup de
canon du départ, tandis que l'un ou l'autre paquebot, démarré,
quittait la rive et virait majestueusement, avant de gagner le
milieu du courant.

Le yacht à vapeur sur lequel étaient montés les Dobouziez et leurs
invités appartenait à M. Béjard, gros armateur et négociant de la
ville, un des hommes les plus importants de sa caste. Il avait mis
son élégant et spacieux bateau à la disposition des Dobouziez et
accepté en échange leur invitation à la partie de campagne.

Le yacht leva l'ancre, à la grande et candide joie de Laurent.

L'Escaut! Comme le gamin le retrouvait avec émotion! Encore une
ancienne et bonne connaissance du vivant de son père! Combien de
fois ne s'étaient-ils pas promenés, les deux Paridael, sur les
quais plantés de grands arbres, en faisant halte de temps en temps
dans une ce ces «herberges» tellement achalandées, le dimanche
après-midi, que la porte ne suffisant pas à l'afflux des
consommateurs, ils pénétraient par les fenêtres en gravissant un
petit escalier portatif appliqué contre le mur au dehors. Là, si
on trouvait moyen de s'attabler, qu'il faisait bon suivre le
mouvement des flâneurs sur la rive et les voiles sur l'eau! Quelle
douce fraîcheur à la tombée du jour! Que d'années écoulées
maintenant sans avoir revu ce fleuve tant aimé! ...

Mais c'est la première fois que Laurent navigue et les impressions
nouvelles amortissent ses regrets.

Le vapeur, après avoir tourné une couple de fois sur lui-même,
avec la coquetterie d'un oiseau qui essaie ses ailes avant de
prendre son essor, a trouvé sa voie et s'éloigne délibérément,
sous la pression accélérée de la vapeur. Le panorama de la grande
ville se développe d'abord dans toute sa longueur et accuse
ensuite les proportions audacieuses et grandioses de ses
monuments. C'est comme si elle sortait de terre: les arbres des
quais élancent tours cimes feuillues, puis les toits des maisons
dépassent la futaie; les vaisseaux des églises, surgissant à leur
tour derrière l'alignement des hautes habitations, regardent même
par-dessus les toitures des entrepôts, des marchés, des halles
historiques; puis plus haut, toujours plus haut, tours, donjons,
campaniles, pointent, montent, semblent vouloir escalader le ciel,
jusqu'au moment où tous s'arrêtent vaincus, essoufflés, sauf la
flèche glorieuse de la cathédrale. Celle-là seule continue son
ascension, laissant loin en arrière les faîtes les plus altiers.
Encore! Encore! À son tour elle abandonne la partie. Elle
surplombe la ville, elle plane sur la contrée. Il l'emporte
suffisamment sur ses rivaux, le beffroi aérien et dentelé, si haut
qu'on ne voit plus que lui à présent. Anvers s'est éclipsé
derrière un coude du fleuve; la tour par excellence marque comme
un phare superbe l'emplacement de la puissante métropole. Et
Laurent contemple la tour de Notre-Dame jusqu'à ce qu'elle se
fonde, lentement, dans les lointains si lointains que l'horizon
bleu en pâlit.

Alors le dévot passager regarde la campagne: polders argileux,
briqueteries rougeoyant parmi les digues verdoyantes; villas
blanches encadrées de rideaux d'arbres, auxquelles de vastes
pelouses, dévalant doucement jusqu'à la rive, ménagent la
perspective du fleuve. Mais, plus encore que le reste, l'Escaut
même impressionne le collégien. Il s'en remplit le coeur par les
yeux, par le nez, par les oreilles avec l'avidité d'un proscrit à
la veillé de l'exil, il fait provision de tableaux qui seront ses
mirages et ses rêves de là-bas durant combien de lendemains!

Accoudé au parapet, à l'arrière, il s'amusait du remous écumeux
causé par la machine foulant les vagues paresseuses, d'un vol de
mouettes s'abattant sur l'eau et s'appelant d'un cri aigre, des
chalands lourds et pansus avec lesquels le yacht se croisait, des
voiles qui marquaient comme des points de repère dans la
profondeur du tableau. Puis Laurent revenait à son entourage: au
mouvement sur le pont, à la manoeuvre exécutée par trois ou quatre
marins de fière mine triés parmi les plus robustes des équipages
de M. Béjard -- car, fondateur d'une double ligne de navigation
entre Anvers et Melbourne et Anvers et Batavia, le propriétaire du
yacht possédait des bâtiments autrement sérieux que cette
embarcation joujou.

-- Vous voyez cette rouche! disait justement Béjard à Mlle
Dobouziez, non loin de Laurent, en lui indiquant des chantiers
établis sur la rive droite. Pardon, mademoiselle, rouche est un
mot technique qui veut dire la carcasse d'un navire en
construction... Elle vous représente l'embryon de ce qui deviendra
un bâtiment de neuf cents tonnes agencé et outillé comme cela ne
s'est jamais vu, la perle de notre flotte marchande et qui
s'appellera Régina, si vous voulez bien nous faire l'honneur, dans
un an, d'en être la marraine.

Et il s'inclina galamment.

-- Dans un an! Nous avons le temps d'en parler, monsieur Béjard...
Puis, ne me trouvez-vous pas un tantinet fluette et pensionnaire
pour tenir sur les fonts baptismaux un poupon de la corpulence de
votre nouveau vaisseau: un navire de neuf cents tonnes! Et moi qui
ne pèse pas même un tonnelet! Car je me suis fait peser l'autre
jour à la fabrique, comme un simple tourteau de stéarine. Songez
donc, s'il arrivait malheur à mon filleul!

-- Oh, dit Béjard avec un ricanement de joueur à coup sûr, il
n'arrive jamais malheur aux bâtiments, de la Croix du Sud... Tous
naissent sous une bonne étoile... Puis, ils sont assurés...

-- C'est égal, répartit Gina, j'ai mon amour-propre de marraine,
et toutes les assurances du monde ne me dédommageraient pas du
chagrin que j'éprouverais en sachant mon gros filleul englouti au
fond de la mer, en aller au royaume des madrépores... Pardon, je
vous rends votre rouche de tout à l'heure... Et rieuse, elle
courut se mêler à un groupe voisin où jacassaient ses amies, les
petites Vanderling.

En entendant la voix claire de Gina, Laurent s'était tourné du
côté des interlocuteurs.

Il dévisageait attentivement le propriétaire du yacht.

Béjard avait, outre l'air orgueilleux, distant et protecteur,
commun à la majorité des gros négociants d'Anvers, quelque chose
de fuyant dans le regard et de sourd dans la voix. Quarante-cinq
ans, la taille moyenne, sec et noueux; la peau jaunâtre, presque
séreuse, le nez crochu, la barbe longue et rousse, les cheveux
châtains rejetés en arrière, les lèvres minces, les yeux gris, le
front bombé, l'oreille contournée; tel l'homme au physique. Dans
son allure et sa physionomie régnaient à la fois la cautèle du
juif moisi derrière le comptoir d'une gasse sordide de Francfort
ou d'une laan d'Amsterdam, et l'audace de l'aventurier qui a écumé
les mers et opéré au grand jour et au grand air dans les pays
vagues. Mais ce mélange de forfanterie et d'urbanité mielleuse,
crispait par son atroce discordance. Chez cet être l'expression
était mixte et disparate; les yeux éteints démentaient la parole
cassante ou, réciproquement, la voix sourde et larmoyante
contredisait l'éclair dur et malicieux des prunelles grises. Avec
cela, correct, homme de savoir-vivre, causeur facile, hôte
prodigue, amphytrion royal.

Dans le monde on ne l'aimait pas, mais on le recherchait
assidûment; on le craignait et pourtant c'était à qui s'effacerait
pour le mettre en avant. Par sa fortune, son activité, son
entregent il avait conquis un réel ascendant, une prépondérance
capitale non seulement dans le domaine des affaires, mais il était
en train de se tailler un rôle dans la politique et même dans ce
qui s'entreprenait à Anvers sous couleur d'art et de littérature.
Il affichait la plus complète tolérance, prônait les idées larges,
se disait cosmopolite, libre-échangiste, utilitaire, jurait par
Cobden et Guizot, affectait, en affaires des allures de yankee,
mais sorti de l'atmosphère du négoce, exagérait en société
l'étiquette, la tenue, le genre des parfaits gentlemen anglais.

Il s'en fallait cependant que l'origine du personnage et de sa
fortune, que son passé cadrât avec son prestige actuel. Des
histoires véridiques, mais étranges et inquiétantes comme des
légendes, couraient sur son compte. Avec un flegme et une sérénité
parfaite il venait d'attirer l'attention de Gina sur le chantier
Fulton. Et pourtant la vue seule de ces lieux eût dû le navrer ou
du moins le rappeler à plus de modestie, mêlés qu'ils étaient à de
déplorables pages de sa vie.

Autrefois, il y avait des années de cela, son père était directeur
de ces mêmes chantiers lorsque les abus inouïs, les actes
monstrueux qui s'y commettaient vinrent au grand jour.

Cédant on ne sait à quelle perversion de la fantaisie, assez rare
chez les gens du peuple, les ouvriers du chantier s'amusaient à
martyriser leurs jeunes apprentis, en les menaçant de tortures
plus atroces encore et même du trépas, s'ils s'avisaient de
divulguer, ces abominables pratiques. Les souffre-douleur,
terrorisés comme les fags des anciens collèges anglais, ne
parvenaient à échapper à ces cruautés qu'en abandonnant à leurs
bourreaux le gros de leur salaire. À la fin pourtant l'affaire
transpira: Le scandale fut immense.

La bande des tortionnaires dénia devant le tribunal et, tant que
dura leur procès, un extraordinaire déploiement de gendarmes et de
militaires eut peine à les protéger contre d'expéditives
représailles populaires, surtout contre la fureur des femmes
tournées en Euménides, dont les ongles les auraient réduits en
charpie. C'est aussi que les débats avaient révélé des mystères
abominables: simulacres de crucifiement, flagellations en masse,
noyades consommées jusqu'à la dernière extrémité, ébauches d'auto-
da-fé. Des enfants enterrés des heures jusqu'au cou; d'autres
obligés de manger des choses dégoûtantes; d'autres encore forcés
de se battre quoiqu'ils n'entretinssent aucune animosité.

La justice écarta toute présomption de complicité directe de
M. Béjard père avec ses subalternes, mais la négligence et
l'incurie du directeur ressortirent d'une façon accablante. La
compagnie l'ayant cassé aux gages, la conscience publique ne se
déclara pas encore satisfaite et, confondant le père Béjard avec
les brimeurs condamnés aux travaux, forcés, elle lui fit quitter
la ville. Une circonstance établie par toutes les dépositions
contribua à cet ostracisme. Le fils du directeur disgracié, alors
un collégien d'une quinzaine d'années, avait présidé plus d'une
fois à ces spectacles et, au dire des acteurs, en y prenant un
certain plaisir. Peu s'en fallut que dans son effervescence
l'auditoire ne réclamât l'emprisonnement du sournois potache qui
s'était bien gardé de dénoncer à son père ceux qui lui procuraient
de si palpitantes récréations.

Après, vingt-cinq ans on apprit que le fils Béjard revenait dans
sa ville natale. Son père s'était enrichi au Texas et lui avait
laissé des plantations importantes de riz et de cannes à sucre,
des domaines immenses comme un royaume, cultivés par une armée de
noirs. À la veille de la guerre de sécession, Freddy Béjard
liquida une partie de ses biens et en plaça le produit sur les
principales banques d'Europe. Il resta pourtant en Amérique au
début de la campagne, moins par solidarité avec les esclavagistes
que pour défendre le reste de ses propriétés. Il fit le coup de
feu, en guérillero, dans la prairie, contre les hommes du Nord.
Enfin, après la pacification, plusieurs fois, millionnaire malgré
de grosses pertes, il rentra à Anvers, songeant peut-être à venger
son nom des éclaboussures et des tares du passé.

Voilà ce qu'on savait de plus clair sur Béjard et ses
commencements, et c'est ce qu'il en avouait lui-même, avec une
certaine jactance, dans ses moments de belle humeur.

Son faste de nabab, les magnifiques entreprises par lesquelles il
collaborait1 à la prospérité extérieure de sa ville natale, lui
ouvrirent toutes les portes, du moins celles du monde, assez mêlé,
des négociants, car l'aristocratie et l'autochtone bourgeoisie
patricienne le tinrent en aussi piètre considération que le menu
peuple.

Si les flatteurs du succès, admirateurs des «malins» et des élus
de la chance, les brasseurs d'affaires, les spéculateurs
s'inclinant devant le million d'où qu'il provienne, oublièrent ou
enterrèrent le passé, les castes plus essentiellement locales, la
population stable, les Anversois de vieille roche se remémoraient,
eux, les scandales anciens et vouaient à Freddy Béjard un mépris
et une antipathie invétérée.

De plus, les récits qui avaient passé l'océan ajoutaient des torts
plus récents à la compromettante affaire du chantier Fulton.

Ainsi, on alla jusqu'à prétendre qu'enragé de la victoire des
Américains du Nord dont la campagne abolitionniste entamait sa
fortune, loin de rendre, après la conclusion de la paix, la
liberté à ses esclaves, il les avait vendus à un négrier espagnol
des Antilles, et que c'était même pour avoir éludé ainsi les
décrets du vainqueur qu'il dut quitter sa seconde patrie. D'après
une autre version, plutôt que de se conformer au décret
d'affranchissement des noirs, il avait abattu les siens jusqu'au
dernier.

Les commerçants traitaient toutes ces histoires de contes de
vieille femme inventés par les envieux et les adversaires
politiques du parvenu. M. Dobouziez, lui-même, sans s'éprendre
pour Béjard d'une sympathie qu'il n'entrait d'ailleurs pas dans
ses habitudes de prodiguer, ne pouvait admettre qu'on rendît
l'entreprenant et courageux armateur responsable d'une faute ou
plutôt d'un accident expié assez durement par son père. Saint-
Fardier, lui, éprouvait pour ce hardi bougre de Béjard une
admiration de connaisseur, il ambitionnait même de lui servir de
limier féroce et fidèle, car il tenait de ces blood hounds au
moyen desquels tes planteurs traquent leurs nègres fugitifs. Au
fond il s'impatientait des scrupules du correct Dobouziez; son
véritable associé eût été Béjard.

Laurent n'avait jamais vu celui-ci; il ignorait ce qui se
racontait sur son compte. Et pourtant un malaise indicible
s'empara de lui en présence de cet homme. Il eut un pressentiment
douloureux, son coeur se contracta, et lorsqu'il se détourna de
l'armateur pour reprendre sa contemplation du paysage, les rives
lui parurent dégager une fatidique tristesse.

Au moment où le chantier Fulton allait disparaître derrière un
tournant de l'Escaut, l'appareil compliqué des charpentes
entourant la rouche du navire en construction revêtit l'apparence
d'un énorme squelette auquel adhéraient ça et là des lambeaux de
chair; et de vêtements, calcinés. Mais cette illusion sinistre ne
dura qu'une seconde et le charme d'autres sites rassura l'humeur,
momentanément troublée, de Paridael.

Lorsqu'elle se produisit il n'attacha aucune importance à cette
hallucination, mais par la suite il devait se là rappeler quand
elle intervint avec un redoublement d'horreur à l'instant le plus
tragique de sa vie.

On s'était dispensé de présenter Laurent au propriétaire du yacht.
Béjard jeta plusieurs fois un regard aigu et méfiant à ce gamin un
peu embarrassé, de ses vêtements tout neufs et qui, se tenant à
l'écart, contemplait avec obstination la nature flamande trop
plane et trop peu accidentée au gré des touristes de profession.
L'armateur s'était même informé de cet intrus, prêt à stopper et à
le faire déposera terre:

-- Laissez, lui dirent les élégants Saint-Fardier en riant de sa
méprise, c'est un petit parent pauvre des Dobouziez... On
l'expédie demain à l'étranger et c'est sans doute là ce qui le
rend si taciturne.

-- Compris! fit Béjard ne prétendant point, par cette exclamation,
pénétrer la nature des impressions de l'orphelin, mais approuver
simplement l'isolement dans lequel on le laissait. Et rassuré sur
l'identité de cette non-valeur, il cessa de s'en occuper.

Dans l'ordre des probabilités, le petit passager de l'arrière ne
possédait aucun titre à l'attention du Crésus. Et pourtant s'il
avait prévu le rôle décisif que cette non-valeur jouerait dans son
existence! Les autres passagers renseignés sur Laurent dans des
termes aussi indifférents ne lui accordèrent guère plus
d'attention. Il ne s'apercevait pas de ce dédain aujourd'hui. Il
se réjouissait de pouvoir s'imprégner, à son aise, des effluves du
terroir aimé.

La cousine Lydie, en robe vert d'eau garnie de lierre, comme une
tonnelle ambulante, s'essoufflait à morigéner la valetaille qui
accompagnait la société avec des bourriches de provisions. Le
cousin Guillaume conférait avec Béjard, Saint-Fardier et l'éminent
avocat Vanderling. Si ces hommes graves faisaient à l'Escaut
l'honneur de le regarder; c'était pour invoquer les avantages
qu'une société de capitalistes retirerait d'une fabrique
d'allumettes chimiques ou d'un magasin de guanos établi sur ses
rives.

Régina, vêtue de mousseline rose thé, la tête bouclée coiffée d'un
large chapeau de paille retroussé à la Lamballe, formait le centre
et l'âme d'un cercle de jeunes filles qu'elle amusait par de
piquantes remarques sur le groupe des jeunes gens au milieu
desquels trônaient les frères Saint-Fardier. Ceux-ci
s'approchaient parfois des rieuses et leur débitaient quelque
déplorable galanterie. Les petites Vanderling, deux blondes
caillettes, potelées et fort affriolantes, leur avaient, comme ils
disaient, «tapé dans l'oeil».

Le yacht accosta d'une façon irréprochable au pied du débarcadère
d'Hémixem. À terre, le programme s'accomplit sans accroc. Pendant
la promenade, les excursionnistes s'informaient principalement du
nom des propriétaires des villas et des châteaux. Les jeunes gens
estimaient la contenance des écuries; les jeunes filles se
récriaient devant les beaux cygnes si blancs et aussi devant les
roses si roses. Et comme toute la troupe s'arrêtait avec quelque
respect devant une grille dorée au bout d'une avenue seigneuriale,
à travers laquelle on apercevait, au delà d'une pelouse, un bijou
de pavillon renaissance:

-- Oui, c'est très beau, fit Béjard, qui les rejoignait avec
Dupoissy, son inséparable... Au baron de Waerlant... Très chic, en
vérité... mais grevé aux trois quarts... On aurait la bicoque pour
cinquante mille francs en sus des hypothèques qui montent bien à
cent mille francs... Avis aux amateurs.

-- Juste châtiment d'un aristocrate fainéant et libertin! approuva
Dupoissy d'une voix nasillarde de chantre d'office funèbre.

Ces chiffres douchèrent l'admiration de ces gens bien élevés,
prétendant tous à une position solide. Ils se hâtaient de
poursuivre leur chemin, avec une moue choquée, honteux de leur
condescendance envers cet immeuble, un peu comme si le
propriétaire aux abois allait déboucher d'un quinconce et leur
emprunter de l'argent.

Après une heure de marche sous la coupole bleue où viraient des
alouettes tirelirantes, parmi les champs où le regain faisait
parfum de toutes ses meules, sans oser se l'avouer, tous
commençaient à en avoir assez de ce vert, de ce bleu, de ces
fermes closes et de ces domaines dont ils ne connaissaient pas les
habitants. On fit halte dans un petit bois de sapins, le seul de
la région, un malheureux bosquet artificiel, planté là tout exprès
par le propriétaire, premier commis des Dobouziez, un garçon
    
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