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millième de seconde. Chez lui rien d'imprévu. Sa conscience
représentait un superbe sextant, un admirable instrument de
précision. S'il était vertueux, c'était par dignité, par aversion
pour les choses irrégulières, le scandale, le tapage, et aussi
parce qu'il avait vérifié sur la vie humaine que la ligne droite
est, en somme, le chemin le plus court d'un point à un autre.
Vertu d'ordre purement abstrait.
S'il désapprouvait les éclats de son trop bouillant acolyte,
c'était au nom de l'équilibre, du bel ordre; par respect pour
l'alignement; le niveau normal, pour sauver les apparences et
préserver la symétrie.
En se promenant dans la fabrique, ce qui lui arrivait à de très
rares occasions, par exemple lorsqu'il s'agissait d'expérimenter
ou d'appliquer une invention nouvelle, -- il s'étonnait parfois de
l'absence d'une figure à laquelle il s'était habitué.
-- Tiens! disait-il à son compère, je ne vois plus le vieux Jef?
-- Nettoyé! répondait Saint-Fardier, d'un geste tranchant comme un
couperet.
-- Et pourquoi cela? objectait Dobouzier. Un ouvrier qui nous
servait depuis vingt ans!
-- Peuh!... Il buvait... Il était devenu malpropre, négligent!
Quoi!
-- En vérité? Et son remplaçant?
-- Un solide manoeuvre qui ne touche que le quart de ce que nous
coûtait cet invalide.
Et Saint-Fardier clignait malicieusement de l'oeil, épiant un
sourire d'intelligence sur le visage de son associé, mais l'autre
augure ne se déridait pas et sans désapprouver, non plus, ce
renvoi, rompait les chiens, d'un air indifférent.
Certes, il fallait à ces ouvriers une forte dose de philosophie et
de patience pour endurer sans se rebiffer la superbe, les mépris,
les rigueurs, l'arbitraire des patrons armés contre eux d'une
légalité inique!
Et que d'accidents, d'infirmités, de mortuaires aggravant le sort
de ces ilotes! La nature de l'industrie même enchérissait sur la
malveillance des industriels.
Laurent qui visitait l'usine dans tous ses organes, qui suivait
les oeuvres multiples que nécessite la confection des bougies
depuis le traitement des fétides matières organiques, graisses de
boeufs et de moutons, d'où se sépare, non sans peine, la stéarine
blanche et entaillée, jusqu'à l'empaquetage, la mise en caisse et
le chargement sur les camions, -- Laurent ne tarda pas à attribuer
une influence occulte, fatidique et perverse au milieu même, à cet
appareil, à cet outillage où se trouvaient appliqués tous les
perfectionnements de la mécanique et les récentes inventions de la
chimie.
Il descendait dans les chambres de chauffe, louvoyait dans les
salles des machines, passait des cuves où l'on épure la matière
brute en la fondant et en la refondant encore, aux presses où,
dépouillée de substances viles, comprimée en des peaux de bêtes,
elle se solidifie à nouveau.
Au nombre des ateliers où se trituraient les graisses, le plus mal
famé était celui des acréolines, substance incolore et volatile
dont les vapeurs corrosives s'attaquaient aux yeux des
préparateurs. Les patients avaient beau se relayer toutes les
douze heures et prendre de temps en temps un congé pour
neutraliser les effets du poison, à la longue l'odieuse essence
déjouait leurs précautions et leur crevait les prunelles.
C'était comme si la Nature, l'éternel sphynx furieux de s'être
laissé ravir ses secrets, se vengeait sur ces infimes auxiliaires
des défaites que lui infligeaient les savants.
Plus expéditive que les vapeurs corrodantes, mais aussi lâche,
aussi sournoise, la force dynamique cache son jeu et, ne parvenant
pas toujours à se venger en bloc, par une explosion, des hommes
qui l'ont asservie, guette et atteint, une à une, ses victimes. Le
danger n'est pas à l'endroit où la machine en pleine activité
gronde, mugit, trépigne, met en trépidation les épaisses cages de
maçonnerie, dans lesquelles sa masse d'acier, de cuivre et de
fonte, plonge jusqu'à mi-corps, comme un géant emmuré vif. Ses
rugissements tiennent en éveil la vigilance de ses gardiens. Et
même prêt à se libérer de ses entraves, à éclater, à tout faire
sauter autour de lui, le monstre est trahi par son flotteur
d'alarme et la vapeur accumulée s'échappe inoffensive par les
soupapes de sûreté. Mais, c'est loin du générateur, des volants et
des bielles que la machine conspire contre ses servants. De
simples rubans de cuir se détachent de la masse principale, comme
les longs bras d'un poulpe, et, par des trous pratiqués dans les
parois, actionnent les appareils tributaires. Ces bandes sans fin
se bobinent et se débobinent avec une grâce et une légèreté
éloignant toute idée de sévices et d'agressions. Elles vont si
vite qu'elles en semblent immobiles. Il y a même des moments qu'on
ne les voit plus. Elles s'échappent, s'envolent, retournent à
leurs point de départ, repartent sans se lasser, accomplissent des
milliers de fois la même opération, évoluent en faisant à peine
plus de bruit qu'un battement d'ailes ou le ronron d'une chatte
câline, et lorsqu'on s'en approche leur souffle vous effleure
tiède et zéphyréen.
À la longue l'ouvrier qui les entretient et les surveille ne se
défie pas plus de leurs atteintes que le dompteur ne suspecte
l'apparente longanimité de ses félins. Aux intervalles de la
besogne, elles le bercent, l'induisent en rêverie; ainsi, murmures
de l'eau et nasillements de rouet. Mais chattes veloureuses sont
panthères à l'affût. Toujours d'aguets, dissimulées elles
profiteront de l'assoupissement, d'une simple détente, d'un furtif
nonchaloir, d'un geste indolent du manoeuvre, du besoin qu'il
éprouvera de s'adosser, de s'étirer en évaguant...
Elles profiteront même de son débraillé. Une chemise bouffante,
une blouse lâche, un faux pli leur suffira. Maîtresses d'un bout
de vêtement, les courroies de transmission, adhésives ventouses,
les chaînes sans fin, tentacules préhensiles, tirent sur l'étoffe
et, avant qu'elle se déchire, l'aspirent, la ramènent à eux; et le
pauvre diable à sa suite. Vainement il se débat. Le vertige
l'entraîne. Un hurlement de détresse s'est étranglé dans sa gorge.
Les tortionnaires épuisent sur ce patient la série des supplices
obsolètes. Il est étendu sur les roues, épiauté, scalpé, charcuté,
dépecé, projeté membre à membre, à des mètres de là comme la
pierre d'une fronde, ou exprimé comme un citron, entre les
engrenages qui aspergent de sang, de cervelle et de moelles les
équipes ameutées, mais impuissantes. Rarissime l'holocauste
racheté au minotaure ivre de représailles! S'il en réchappe, c'est
avec un membre de moins, un bras réduit en bouillie, une jambe
fracturée en vingt endroits. Mort pour le travail, vivant
dérisoire!
Courir sus à la tueuse? Arrêter le mouvement? L'homme est estropié
ou expédié avant qu'on ait seulement eu le temps de s'apercevoir
de l'inégal corps à corps.
Laurent assimila aux pires engins de torture et aux plus
maléfiques élixirs des inquisiteurs les merveilles tant vantées de
la physique et de la chimie industrielles; il ne vit plus que les
revers de cette prospérité manufacturière dont Gina, de son côté,
n'apercevait que la face radieuse et brillante. Il devina les
mensonges de ce mot Progrès constamment publié par les bourgeois;
les impostures de cette société soi-disant fraternelle et
égalitaire, fondée sur un tiers état plus rapace et plus dénaturé
que les maîtres féodaux. Et, dès ce moment, une pitié profonde,
une affection instinctive et absorbante, une sympathie quasi
maternelle, presque amoureuse, dont les expansions côtoieraient
l'hystérie, le prit, au tréfond, des entrailles, pour l'immense
légion des parias, à commencer par ceux de ses entours, les braves
journaliers de l'usine Dobouziez appartenant précisément à cette
excentrique et même interlope plèbe faubourienne grouillant autour
du «Moulin de pierre»; il prit à jamais le parti de ces lurons
délurés et si savoureusement pétris, peinant avec tant de crânerie
et bravant chaque jour la maladie, les vénéfices[1], les
mutilations, les outils formidables qui se retournaient contre
eux, sans perdre, un instant leurs manières rudes et libres, leur
familiarité dont le ragoût excusait l'indécence.
Avec eux, le gamin devenait communicatif. Lorsqu'il les
rencontrait, noircis, en sueur, haletants, et qu'ils lui tiraient
leur casquette, il s'enhardissait à les accoster et à les
interroger. Après les petites persécutions à mots couverts, les
ironies, les réticences et les tortures sourdes subies dans les
salons de ses tuteurs, il lui semblait inhaler des bouffées d'air
vif et agreste au sortir d'une serre chaude peuplée de plantes
forcées et de senteurs qui entêtent. Il en vint à se considérer
comme le solidaire de ces infimes. Sa faiblesse opprimée
communiait avec leur force passive. Il se conciliait ces
chauffeurs, machinistes, chargeurs, manoeuvres. Eux répondaient
aux avances touchantes de cet enfant rebuté, moralement négligé,
méconnu, sevré de tendresse familiale, dont les larbins et la
valetaille, cette lie de la plèbe, prenant exemple sur Félicité,
parlaient en haussant les épaules, comme d'une charge pour la
maison, comme d'un «quart de monsieur».
IV. LE ROBINSON SUISSE
-- Dussé-je vivre jusqu'à la fin du monde, racontait à Laurent le
machiniste, ancien cavalier de l'armée, en train de fourbir,
d'astiquer ou plutôt de bouchonner le monstre métallique de la
force de trois cents chevaux-vapeur que je n'oublierai jamais
cette scène! ... Oui, monsieur, la rosse que voici exécuta de
jolie besogne ce jour-là! ... Aussi, au lieu de la panser comme à
présent, suis-je souvent tenté d'en faire autant de morceaux
qu'elle en fit de mon bénin camarade! ... Dire qu'il n'avait pas
encore tiré au sort, mon chauffeur! Et robuste, et sain qu'il
était le blond «Frisé». Pas une tare. En voilà un conscrit que le
conseil de milice n'eût pas réformé! ... Il était tellement bien
fait, qu'un de ces messieurs de l'Académie l'a sculpté en marbre
blanc, comme les «postures» du Parc, -- des idoles, m'a-t-on
affirmé! Peut-être cette ressemblance avec les faux dieux lui a-t-
elle porté malheur!... C'est égal, il aurait pu se promener nu
comme nos premiers parents sans choquer la pudeur de personne...
Eh bien, ce n'est pas en dix, c'est en cent morceaux que la
machine découpa ce chrétien... Lorsqu'il s'agit d'ensevelir ces
tronçons rassemblés à grand'-peine, je commençai avec deux autres
hommes de bonne volonté, -- je vous assure qu'il en fallait! --
par avaler coup sur coup, cinq dés à coudre de pur genièvre...
Nous roulâmes, comme chair à saucisses dans une crépine, cette
charcuterie humaine dans une demi-douzaine de draps de lit,
sacrifiés en rechignant par Mlle Félicité... Et ce n'était pas
encore assez de ces six larges linceuls: au sixième le sang
giclait encore à travers la toile!
Tandis que cette narration si évocative dans sa candeur barbare
irritait péniblement les nerfs du jeune Paridael, il s'entendait
appeler par une grosse voix, qui essayait de se faire toute menue.
-- Hé, monsieur Laurent... monsieur Lorki... Lorki! On ne lui
donnait plus ce petit nom depuis la maison paternelle. Il se
retourna non sans angoisse, s'attendant à voir surgir un revenant.
Et quelle ne fut sa joie en reconnaissant le particulier trapu,
basané, à l'oeil brun clignotant, à la barbiche annelée.
-- Vincent! s'écria-t-il, pâle d'émotion... Vous ici!
-- À vos ordres, monsieur Lorki!... Mais remettez-vous. On dirait,
ma parole, que je vous ai fait peur... Je suis contremaître de la
«coulerie»... Vous savez, l'atelier des femmes...
Cette coulerie était précisément le seul quartier de l'usine où
Laurent ne se fût pas encore aventuré. Les faubouriennes, plus
effrontées, plus tapageuses, moins endurantes même que leurs
compagnons, ne laissaient pas de l'intimider. Souvent, de son lit,
le soir, Laurent entendait sonner la cloche de délivrance. Aux
femmes on rendait la volée, un quart d'heure avant les hommes.
C'était aussitôt, vers la porte charretière, une trépignée, une
galopade, un vacarme de pouliches débridées. Au dehors, cependant,
elles lambinaient, traînaient la semelle. La cloche tintait de
nouveau. Les hommes détalaient à leur tour, plus lourdement, mais
en se ralliant d'une voix moins aigre. Et, après quelques
instants, au bout de la rue, s'élevaient, confondues, des clameurs
de femmes violentées et de galants bourrus. Laurent en gagnait la
chair de poule. «Ah, les cruels, voilà qu'ils les empoignent!»
L'innocent ne comprenait rien encore à ces jurons, à ces rires
saccadés dégénérant en giries. Le hourvari tournait des coins de
ruelles, s'étranglait au fond des culs-de-sac, s'éparpillait peu
à. peu dans les méandres des impasses, jusqu'à ce que la banlieue
retombât dans un silence morne et sournois, complice de la ténèbre
propice aux embuscades, et aux accouplements, -- dans la nuit
saoûle et lubrique autour du Moulin de pierre.
Le lendemain, celles qui avaient glapi et clamé à vous fendre
l'âme, paraissaient enjouées, alertes, encore plus émancipées; et
dans les halles du rez-de-chaussée, les mâles glorieux, repus,
contents d'eux-mêmes, se heurtaient le coude d'un air de
connivence, échangeaient des clins d'oeil, claquaient de la langue
avec gourmandise.
À quelles mystérieuses prouesses faisaient-ils donc allusion, ces
paroissiens truculents?
-- Comment, vous ne connaissez pas la coulerie! se récriait
Vincent Tilbak. Mais c'est le coin le plus curieux de la fabrique.
Il faut voir mon équipage à l'oeuvre! De vraie abeilles!...
Ce Tilbak était un marin, pays de la bonne Siska.
Jadis, après un voyage au long cours, à peine débarqué, vite, il
mettait le cap sur la maison des Paridael. Ses hardes de gros bleu
embaumaient le goudron, le varech, le brome, la marine, toutes les
senteurs du large, et de son être même émanait un parfum non moins
viril et loyal. Pour achever de se faire bien venir, il avait
toujours les poches pleines de curiosités de l'océan et des
antipodes: coquillages carnés, fruits musqués pour Laurent; et
pour Siska une étoffe de l'Extrême-Orient, un bijou de Japonaise,
une amulette d'anthropophage. Tilbak racontait ses aventures, et
tel était le plaisir que Laurent prenait à ces récits que lorsque
le narrateur épuisait son répertoire d'histoires véridiques, il
lui fallait en inventer de fabuleuses. Et gare s'il s'avisait de
les abréger ou d'en altérer un détail! Laurent n'admettait pas les
variantes et se rappelait, implacablement, la version primitive.
Heureusement pour le complaisant rapsode, il arrivait au petit
tyran, malgré sa vigilance et sa curiosité, de céder au sommeil.
Siska le mettait coucher dans un cabinet à côté de la chambre de
Monsieur. Alors les deux pays, débarrassés de ce témoin aimé, mais
parfois gênant, pouvaient se parler d'autre chose que de
naufrages, de baleines, d'ours blancs et de cannibales.
Une fois qu'ils le croyaient bien endormi, avant que Siska l'eût
porté au premier, Laurent se réveilla à moitié au bruit d'un
baiser sonore et tout à fait à celui d'une claque non moins
généreusement appliquée. Le baiser était l'oeuvre de Vincent, la
gifle celle de Siska. Digne Vincent! Laurent intervint dans la
querelle et réconcilia les deux amis avant de se rendormir pour de
bon. D'autres fois cette mauvaise Siska chicanait le débonnaire à
propos de l'âcre tabac qui la faisait tousser, disait-elle, et qui
empestait la maison. Il fallait voir la tête contrite et
suppliante, à la fois radieuse et penaude de la «culotte de
goudron», comme l'appelait Siska.
Et c'est ce Vincent-là, ce prestigieux Vincent dont le béret, la
vareuse bouffante au large collet rabattu et les grandes bottes
l'éblouissaient au point de lui donner envie de s'embarquer comme
mousse avec lui, que le jeune Paridael revoyait ce matin, en
prosaïque habit de terrien, dans l'étouffante usine du cousin
Dobouziez! Comment cela se faisait-il?
Malgré sa passion pour la Grande Tasse et les aventures
dangereuses, mais si ennoblissantes, contribuant à dilater le
coeur et à en éloigner les spéculations mesquines et viles, Tilbak
s'était résigné pour l'amour de Siska à dépouiller les bragues
goudronnées, le jersey de laine bleue, le surott ou zuidwester de
toile cirée, et à reprendre pied sur le plancher des vaches. Les
pays s'étaient mariés. De leurs économies ils s'achetèrent un
petit fonds de victuaillier de navire et s'établirent dans le
quartier des Bateliers, près du Port. Siska s'occupait de la
boutique, et Vincent venait d'entrer comme contremaître chez
M. Dobouziez, sur la recommandation de son ancien capitaine, très
porté pour le brave gabier.
-- Et Siska? demandait continuellement le petit Paridael.
-- De plus en plus fraîche et jolie, monsieur Lorki, monsieur
Laurent, veux-je dire, car vous êtes un homme à présent... Comme
elle serait heureuse de vous voir! Il ne se passe pas de jour sans
qu'elle me parle de vous... Depuis les trois semaines que je
navigue ici, elle m'a demandé au moins mille fois si je ne vous
voyais pas, si je ne savais pas ce que vous deveniez, quelle mine
avait son Lorki, car, sauf respect, elle continue de vous appeler
du nom qu'on vous donnait chez feu votre cher papa. Mais, dame! je
ne savais auprès de qui m'informer... Les bourgeois d'ici ont --
excusez ma franchise -- quelque chose qui vous ôte l'envie de leur
adresser la parole... Vrai, il n'a pas l'air commode, le capitaine
Dobouziez. Et l'autre donc! Un vrai prévôt! Mais vous voilà,
dites-moi bien vite ce qu'il me faut raconter à Siska. Et à quand
votre visite?
Et le brave brunet, toujours carré, toujours franc et amène comme
aux bons jours, un peu plus barbu, un peu moins halé, les oreilles
encore percées d'anneaux d'argent, croyait devoir se récrier sur
la bonne mine du jeune Paridael, quoique celui-ci n'eût plus son
air épanoui et insouciant d'autrefois. Mais en ce moment sa joie
de retrouver Vincent était si grande qu'un rayon passager
dissipait les ombres de sa physionomie prématurément songeuse.
-- Je ne sors jamais seul, répondit-il, avec un gros soupir, à la
dernière demande de son ami... Le cousin trouve que c'est temps
perdu et que ces visites me distrairaient de mes études... Les
études! Le cousin ne voit que cela...
-- Vrai. Là! C'est dommage! dit Vincent, lui-même un peu défrisé.
Mais si c'est pour votre bien, Siska en prendra son parti. De
sorte que nous devenons un vrai savant, hein, monsieur Lorki?
Que le gamin eût voulu sauter au coup du matelot et le charger de
baisers pour son excellente Siska? Mais entre ces murs de l'usine
malfaisante, à proximité de ces bureaux où régnait le majestueux
cousin, non loin des lieux hantés par la terrible Félicité et la
moqueuse Gina, le collégien se sentait mal à l'aise, gêné,
contraint, refoulait ses expansions. Et il éprouvait aussi quelque
remords en songeant que depuis les funérailles de son père il ne
s'était pas informé une seule fois de la fidèle Siska.
Vincent devinait l'embarras du petit. À l'âge de Laurent on
déguise mal ses sentiments, et Vincent lut bien des peines dans ce
visage sérieux, dans cette voix un peu rauque, et surtout dans ces
regards arrêtés avec une véritable ferveur sur le cher commensal
du foyer paternel. Et comme des larmes menaçaient de voiler ces
grands yeux nostalgiques:
-- Allons, allons, monsieur Lorki! fit l'ex-marin en empoignant
les mains du gamin dans les siennes et en les secouant à plusieurs
reprises. Pas de cela, nom d'une chique! Hé, hisse! N'amenons
point les voiles! ... Au moins viendrez-vous me relancer là-haut
sur le pont où je suis de quart. Je vous attends... À présent, je
file mon noeud, car j'entends le porte-voix du père La Garcette,
autrement dit le Pacha... La bourrasque approche... En haut le
monde!
La coulerie, une halle immense entourée d'une plateforme, située
au premier étage du bâtiment principal, occupait trois cents
ouvrières, pour la plupart de fraîches, potelées et turbulentes
filles, sanguines, peu vergogneuses, la bouche rieuse et
gourmande, les yeux hardis, la langue bien pendue, uniformément et
proprement vêtues d'une jupe de «baie» bleue, d'un caraco de
colonnette, de bas de couleur, la chevelure tordue en chignon et
ramassée sous un petit bonnet blanc et tuyauté dont les brides
leur tombaient dans le dos. Employées à mettre la dernière main
aux bougies sortant du moule, à les lustrer, à les empaqueter,
jouant, qui du rouloir, qui du taille-mèche, elles se pressaient
autour de deux à trois rangées de tables et de polissoires, et les
bougies passaient d'un appareil à l'autre, se rapprochant, à
chaque manipulation, du type achevé destiné à garnir lustres et
girandoles. Comme il faisait très chaud au-dessus des machines à
vapeur et que les «couleuses» mettaient de l'entrain à la besogne,
beaucoup, pour respirer plus à l'aise, entr'ouvraient leur corsage
et se découvraient la gorge, bravant les amendes que le brave
Tilbak leur infligeait à contre-coeur et seulement quand, suivant
son expression pittoresque, ces dames carguaient jusqu'à leurs
dernières voiles. Elles se réfléchissaient avec leurs métiers dans
le parquet constamment ciré par les déchets de stéarine et
glissant comme celui du «Pélican», du «Miroir» et du «Cuivre», les
bastringues favoris de ces donzelles. Le soir, de nombreuses
lampes avivaient encore ce miroitement et cette multiplication
qui, ajoutés au brouhaha des potinages et au ronflement des
machines, étourdissaient et aveuglaient Laurent chaque fois qu'il
débouchait dans l'atelier. Ce qui achevait de le troubler,
c'étaient tous ces minois relevés et tournés de son côté. Très
rouge et très gauche, se raidissant, il s'engageait entre les
longues tablées et gagnait, à pas mesurés pour ne pas s'étaler sur
le carreau, le fond de la salle où Vincent Tilbak trônait dans une
sorte de chaire qu'il appelait sa dunette.
Là, sous la protection de son ami, le gamin reprenait bientôt
confiance. Il osait soutenir l'inquisition de ce millier de
prunelles claires ou sombres, répondait au sourire de tous ces
visages allumés aux pommettes, s'enhardissait jusqu'à s'approcher
des polisseuses et à suivre la manoeuvre des mains roses aussi
satinées que la stéarine même.
Un jour Tilbak lui demanda s'il aimait encore tant les histoires,
«Oh, plus que jamais!» s'exclama Laurent. Le matelot retira de
dessous sa veste deux volumes qui lui bosselaient la poitrine, et
les remit au collégien. C'était le Robinson suisse «Acceptez ces
livres en souvenir de Siska et de Vincent! dit le brave marin. Je
les héritai d'un timonier qui mourut de la fièvre jaune, aux
Antilles... Moi je ne sais pas lire, monsieur Lorki; à neuf ans je
gardais les vaches avec Siska et j'étais mousse à douze ans.»
Laurent ne prévoyait pas les conséquences de ce présent. Cette
espionne de Félicité eut bientôt déniché les deux pauvres volumes
si bien cachés au fond de la malle du collégien. Il ne les avait
pas encore lus en entier. Outrageusement dépareillés, les bouquins
interlopes dégageaient cette odeur de cale et de tabagie qui
imprègne avec obstination le quintelage des gens de mer, et,
soupçonneuse comme les gabelous, Félicité se douta bien qu'ils ne
provenaient pas de la bibliothèque hermétiquement close depuis les
vacances dernières. Le débraillé peuple et le fumet d'aventure de
ce Robinson suisse contribuèrent à exciter l'indignation et
l'horreur de Félicité. Les âmes de sa sorte se montrent d'autant
plus dures et plus orgueilleuses aux humbles qu'elles voudraient
donner le change sur leur propre extraction. Elle se livra à une
véritable procédure de juge retors. Laurent subit interrogatoire
sur interrogatoire, et comme il s'obstinait dans son refus de
nommer le donateur de ces livres, elle remit ceux-ci au cousin
Dobouziez. Appelé devant son tuteur, Laurent refusa de répondre à
ses sommations. Il fut privé de dessert, mis au pain sec, enfermé
dans une chambre noire: on ne lui arracha pas une parole de plus.
Dénoncer Tilbak! Il se fût plutôt fait moudre jusqu'à la dernière
fibre dans les engrenages de la machine tueuse d'hommes. En
attendant le moment de partager le sort du blond Frisé, il
commença par braver le père La Garcette que Dobouziez, à bout de
moyens d'intimidation, s'était décidé à appeler à la rescousse.
Le Pacha avait déculotté le gamin avec une truculence de frère
fouettard, et lui maintenait la tête entre les genoux sans que
Laurent daignât proférer la moindre plainte. Déjà l'exécuteur
levait la canne pour fesser le rebelle, lorsque Dobouziez, pris
d'un scrupule ou choqué par ce spectacle plus digne d'une chiourne
que d'un milieu de respectables industriels, arrêta le bras de son
associé.
-- Je viens de trouver un meilleur moyen de casser votre mauvaise
tête! déclara-il à Laurent que Félicité ramenait dans sa cellule.
Vous partirez demain pour Saint-Hubert, où les parents enferment,
avec les précoces voleurs, les polissons de votre espèce!
Laurent se dit que prison pour prison, autant valait celle où il
n'aurait plus Félicité pour geôlier.
Cependant Tilbak, inquiet de ne plus voir son jeune ami,
interrogeait, ce jour même, les domestiques, et ayant été mis au
courant de ce qui se passait, il demanda aussitôt à parler à
M. Dobouziez pour une affaire urgente.
Assis devant son bureau, le dos tourné à la porte, l'usinier, qui
venait de condamner son pupille, avait retrouvé son calme et
travaillait avec son habituelle lucidité d'esprit. Tilbak se
présenta la casquette à la main et quitta ses gros souliers par
déférence pour le riche tapis de Tournai. Dobouziez tourna à peine
la tête de son côté et sans lever les yeux de l'épure déployée
devant lui:
-- Approchez!... Que me voulez-vous?
-- Faites excuse, monsieur, mais c'est moi qui ai donné à
M. Laurent les livres qui vous mettent si fort en colère contre
lui...
-- Ah, c'est vous! fit simplement Dobouziez; et pressant le bouton
de la sonnerie électrique placée à portée de sa main:
-- Réclamez, je vous prie, à Mlle Félicité les objets confisqués à
M. Paridael! ordonna-t-il au saute-ruisseau qui était accouru de
la chambre voisine.
Les pièces à conviction ayant été apportées, l'industriel se leva
d'un air ennuyé, considéra quelque temps, avec dégoût, ces piteux
bouquins, comme s'ils lui représentaient une étoile de mer ou
quelque autre gluant et gélatineux habitant des vagues, et n'ayant
pas de pincettes pour y toucher, fit signe à Tilbak de reprendre
son bien.
-- Désormais vous vous dispenserez de fourrer pareilles niaiseries
entre les mains de mon pupille...
-- C'est entendu, monsieur, et soyez certain que si j'avais prévu
les désagréments que ces bouquins attireraient au cher petiot, je
me serais bien gardé de les lui remettre... Mais je vous en prie,
pardonnez-lui... Il n'y a pas eu de sa faute... C'était moi le
coupable...
M. Dobouziez, visiblement agacé par cette intercession, tourna le
dos à l'importun, se rassit et, remplissant méthodiquement d'encre
de Chine l'intervalle des branches de son tireligne, se mil en
devoir de continuer son dessin.
-- Écoutez-moi, patron, insistait Tilbak, après avoir toussé pour
attirer l'attention du grand chef, votre protégé n'est pas un
garnement... On vous trompe sur son compte... Ma femme le connaît
mieux, allez! Elle pourrait vous dire ce qu'il vaut!... Songez-
vous sérieusement à l'enfermer avec des voleurs?... Capitaine,
j'en appelle à votre honneur, à vos sentiments d'ancien militaire,
il est impossible que vous condamniez ce loyal enfant parce qu'il
a refusé de faire le Judas!... Oui... le Judas!
À ce défi lancé avec chaleur, M. Dobouziez sursauta, se souleva à
moitié de sa chaise et, plus blanc que d'habitude, tendit le bras
vers la porte, d'un geste si péremptoire, et en dardant un regard
si acéré au brave Tilbak, que celui-ci, craignant de desservir
Paridael en insistant, se décida à rentrer dans ses souliers et à
sortir en portant sommairement la main à sa casquette.
La médiation de Tilbak donna-t-elle à réfléchir au sage Dobouziez?
Encore une fois l'homme modéré craignait-il le retentissement que
cet acte d'extrême rigueur aurait dans le public? Laurent échappa
à la prison de Saint-Hubert. Seulement, aux nombreuses
interdictions qui pesaient déjà sur lui, son tuteur ajouta celle
de circuler dans l'usine et de frayer avec les ouvriers.
-- Comme s'il n'était déjà pas assez mal élevé et commun comme
cela! se récriait Félicité, chargée de tenir la bride plus courte
que jamais à cet enfant dénaturé.
-- Gare à toi, paysan, si je te repince encore à rôder dans les
ateliers! disait Saint-Fardier en accompagnant cette menace d'un
moulinet de sa canne.
Avec cela que Laurent eût reculé devant les risques d'une fessée!
Il essaya plus d'une fois d'enfreindre la défense et de revoir
Tilbak, pour le remercier et protester de son affection fidèle,
mais on n'oubliait plus la clef sur la porte de communication
entre le jardin et la fabrique, et la date de la rentrée au
pensionnat arriva avant qu'il eût trouvé l'occasion d'escalader le
mur pour relancer le contremaître.
Aux vacances suivantes, Félicité apprit à Laurent, en guise de
bienvenue, que son matelot n'avait plus fait long feu à la
fabrique après l'affaire du Robinson suisse. Particulièrement
désigné à la mauvaise humeur et aux tracasseries de Saint-Fardier,
à la longue le bonhomme, très endurant, très stoïque, s'était
rebiffé et le satrape, qui ne cherchait qu'un prétexte pour le
renvoyer, ne manqua pas l'occasion.
Tout bouleversé à cette nouvelle, Laurent se mit à la recherche de
Gina, comptant bien l'intéresser au sort de Tilbak et des siens,
car ils avaient des enfants, les pauvres!
Durant le drame qui venait de se dénouer par le renvoi du
contremaître, Gina avait affecté une suprême indifférence à ce qui
se passait. Loin de chercher à excuser la prétendue faute de
Vincent Tilbak, elle n'avait pas même intercédé en faveur de
Laurent. Au contraire, depuis qu'elle savait les relations de son
cousin avec des «gens du commun» elle enchérissait de froideur et
de dédain, s'abstenant même de lui parler du scandale qui mettait
la maison sens dessus dessous. Durant la quarantaine du gamin, à
qui Tilbak et ses vilains livres avaient sans doute donné la
peste, la fière petite demoiselle ne s'informa pas une seule fois
de lui. Et lorsqu'il fut rendu à la circulation, c'est à peine si
elle daigna le reconnaître.
Et, pourtant, Laurent se faisait illusion sur le caractère de sa
cousine. Il imputait cette sécheresse et cette insensibilité à
l'éducation. Comment aurait-elle pu s'intéresser à ces ouvriers, à
ces gens dont elle ne soupçonnait que vaguement l'existence?
Jamais elle ne se trouvait en contact avec eux, et elle en
entendait parler, par ses parents, comme d'un quatrième règne de
la nature, un outil, un minéral animé moins intéressant que les
plantes et plus dangereux que les brutes.
Gina se trouvait seule dans la salle à manger, en train d'arroser
les jacinthes fleurissant la tablette des fenêtres. Enhardi par
l'affection qu'il portait à Vincent, Laurent l'aborda et lui dit
sans préambule:
-- Gina, cousine Gina, oh, demandez à votre père de rendre sa
place à Vincent Tilbak...
-- Vincent? fit-elle, en continuant de soigner ses fleurs
aristocratiques... je ne connais pas Vincent Tilbak...
-- Le contremaître de la «coulerie», à qui M. Saint-Fardier a
donné congé...
-- Ah! Je sais à présent qui tu veux dire... Le «Robinson Suisse»,
l'individu qui nous a mis en colère contre toi! ... Tu n'as pas
honte de parler encore de ce joli sujet... Pour sûr que je me
garderai de rappeler seulement son nom à mon père!
Et, avec une moue scandalisée, Gina passa dans une autre chambre
où elle se mit à fredonner l'ariette à la mode. Laurent demeura
tout pantois, les regards arrêtés machinalement sur les jolies
jacinthes droites et coquettes auxquelles Gina se montrait si
secourable. Il nourrit un instant l'envie de ravager ces fleurs,
persuadé qu'il était à présent, d'avoir pris éternellement en
grippe son inhumaine amie.
V. LE FOSSÉ
Ces vacances-là passèrent comme les autres, avec cette seule
différence que dans la grande maison meublée à neuf, Laurent fut
encore plus négligé et plus abandonné à lui-même que d'habitude.
Il en arrivait à envier le sort des vieux meubles mis au rancart
et voués au repos dans l'ombre et la poussière des greniers. Du
moins s'ils avaient cessé de plaire ne leur imposait-on pas
d'humiliants contacts avec leurs successeurs, tandis que lui, qui
n'avait jamais plu, continuait pourtant de figurer comme une
disparate, un repoussoir chagrin dans cet assortiment de bibelots
cossus et de plantes frileuses. Il se sentait de plus en plus
déplacé dans ce milieu riche et exclusif. En attendant qu'il eût
le droit, la liberté de s'en aller retrouver d'autres disgraciés
parmi ses semblables, il lui tardait de regagner la nuit, dans son
coin de resserre, sous les toits, les objets répudiés et bannis.
Et pourtant, aussi mornes et longues que lui paraissaient ces
vacances, à peine retourné au collège il se surprenait à les
regretter pour l'amour même des heures maussades.
De son séjour chez ses tuteurs, c'étaient précisément les
circonstances mélancoliques qu'il se rappelait avec le plus de
complaisance et de la fabrique, c'étaient aussi les objets les
moins gracieux, les moins aimables, frustes ou rêches, qui le
hantaient pendant l'étude ou l'insomnie. En aversion des jacinthes
qui lui symbolisaient la dureté de sa belle cousine pour les
pauvres gens, il eût collectionné des bouquets fanés et des fleurs
rustiques. Aux coûteux brugnons réservés à Mme Lydie, il préférait
une pomme sure, craquant sous la dent.
De même il gardait dans les narines l'odeur rien moins que suave
de la fabrique, surtout cette odeur du fossé bornant l'immense
enclos et dans lequel se déchargeaient les résidus butyreux, les
acides pestilentiels, provenant de l'épuration du suif. Ce relent
onctueux et gras, relevé d'exhalaisons pouacres, le poursuivait
continuellement à la pension, avec l'opiniâtreté d'un refrain
canaille. Cette odeur était corrélative de la population ouvrière,
des pauvres gens aveuglés par l'acréoline, déchiquetés par les
machines à vapeur, proscrits par Saint-Fardier; elle disait à
Laurent la coulerie et ses femmes dépoitraillées, Tilbak et
l'aventure du Robinson suisse; elle lui suggérait l'excentrique
banlieue, la nuit saoûle et lubrique autour du Moulin de pierre.
Lorsqu'il remettait le pied sur le pavé de sa ville natale,
c'était par ce fossé que le domaine de Gina s'annonçait à lui. De
tout ce qui appartenait et vivait à la fabrique, ce fossé seul
venait à sa rencontre de très loin, le prenait même à la descente
du train, le saluait avec un certain empressement, bien avant que
le collégien eût vu poindre au-dessus des rideaux d'arbres, des
toits et des moulins du faubourg, les hautes cheminées rouges et
rigides, agitant leurs panaches fuligineux en signe de dérisoire
bienvenue. Il était aussi le dernier, ce fossé corrompu, à lui
donner la conduite, le jour du départ, comme un chien galeux et
perdu qui se traîne sur les pas d'un promeneur pitoyable.
La surface sombre, striée de couleurs morbides, l'égout affreux
s'écoulait à ciel ouvert, tout le long de la voie lépreuse
conduisant à l'usine. Il mettait comme une lenteur insolente à
regagner le bras de rivière dont il déshonorait les eaux. Les
riverains, toutes petites gens, dépendant de la puissante
fabrique, murmuraient à part eux, mais n'osaient se plaindre trop
haut. Forts de cette résignation les patrons ajournaient la grosse
dépense que représenterait le voûtement de ce cloaque. Une
épidémie de choléra qui éclata en plein mois d'août leur donna
cependant à réfléchir. Amorcé et stimulé par les miasmes du fossé,
le fléau éprouvait les parages de l'usine plus cruellement que
n'importe quel autre quartier de l'agglomération. Les faubouriens
tombaient comme des mouches. Quoique les survivants craignissent
d'attirer la famine en protestant ouvertement contre la peste, les
Dobouziez crurent devoir amadouer la population, sourdement montée
contre eux, et répandirent les secours parmi les familles des
cholériques. Mais ces largesses presque forcées se faisaient sans
bonne grâce, sans tact, sans cette commisération qui rehausse le
bienfait et distinguera toujours l'évangélique charité de la
philanthropie de commande. C'était la touchante Félicité qu'on
avait chargée de la distribution des aumônes. Occupé de ce côté,
le factotum surveilla Laurent de moins près et celui-ci en profita
pour prendre quelquefois la clef des champs.
Un soir opaque et cuivreux, il regagnait d'un pas délibéré les
parages de l'usine. En s'engageant dans la longue rue ouvrière
éclairée sordidement, de loin en loin, par une lanterne fumeuse
accrochée à un bras de potence, son attention très affilée, plus
subtile encore qu'à l'ordinaire, fut intriguée par un murmure
continu, un bourdonnement traînard et dolent. Il crut d'abord à un
concert de grenouilles, mais il songea aussitôt que jamais
bestiole vivante ne hantait la vase du fossé. À mesure qu'il
avançait ces bruits devenaient plus distincts. Au tournant de la
rue, près d'un carrefour proche de la fabrique, il en eut
l'explication.
Au fond d'une petite niche à console, ornant l'angle de deux rues,
trônait à la mode anversoise une madone en bois peint à laquelle
une centaine de petits cierges et de chandelles de suif formaient
un nimbe éblouissant. La totale obscurité du reste de la voie
rendait cette illumination partielle d'autant plus fantastique. Au
pied du tabernacle étincelant devant lequel ne brûlait, en temps
ordinaire, qu'une modique veilleuse, sous ce naïf simulacre de
l'Assomption, si bas que les languettes de feu, dardées, avec un
imperceptible frisson, dans la nuit immobile et suffocante,
parvenaient à peine à rayonner jusque-là, grouillait, se massait,
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