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De poils et de varechs inondes d'eau jaunatre
Bien fait pour effrayer le public d'un theatre.
[Illustration: Le marin n'en fit ni une ni deux.]
Le matelot qui avait arrache Tom a la fureur des flots, fut charge par le
lieutenant Coquillard d'exprimer delicatement l'eau dont l'imprudent
chasseur etait tout imbibe.
Le marin n'en fit ni une ni deux; il se devoua, et, ne pouvant le tordre
comme un linge mouille, il le secoua comme une salade trop humide.
Cela fait, et comme le soleil etait chaud et brillant, il lanca l'animal
ahuri sur le prelart goudronne qui sert d'ombrelle immense aux passagers de
la premiere chambre pendant les ardeurs de l'ete.
Or, on etait en ete.
Et c'etait bien heureux pour le pauvre cher petit revenant!
[Illustration: Il lanca l'animal ahuri.]
Le bain qu'il avait pris dans de l'eau tiede fut sans consequence pour lui,
et, d'autre part, en moins d'un quart d'heure il fut completement seche sur
la banne brulante ou son sauveur l'avait envoye avec aussi peu de ceremonie
que s'il eut ete un paquet de cordages.
Par exemple, quand il eut fini de peigner et de lisser sa fourrure, que la
catastrophe avait peut-etre un peu mise en desordre, Tom se sentit tous les
symptomes d'un appetit formidable et qui demandait a etre immediatement
satisfait, toute affaire cessante!
Rien ne creuse l'estomac comme la mer, de quelque maniere qu'on la goute.
IX
INTEMPERANCE
Sans perdre une seconde en reflexions vaines, et plus gaillard que jamais,
le celebre chat du _Neptune_ sauta prestement a bas de son vaste hamac
goudronne, et se derobant aux caresses de tous, bien qu'il en fut a la fois
touche et flatte, il se rendit directement, par les voies rapides, dans la
cabine de son cher ami le lieutenant.
On venait justement d'apporter a celui-ci les elements d'un dejeuner
frugal, mais appetissant, compose d'oeufs a la coque et de cafe au lait.
Ces mets confortables, sans oublier le pain et le beurre (un beurre tres
sale, par exemple!), reposaient sur l'unique gueridon du lieutenant,
recouvert d'une nappe blanche pour la circonstance.
--Tout va bien! se dit le chat; le couvert est mis.
Il grimpa sur la table, flaira le pot a lait d'ou s'echappait une odeur
agreable, et s'assit pour attendre patiemment--rendons cette justice au
petit Tom--l'arrivee de son maitre.
Or ce maitre adore venait d'etre appele, helas! en conference par son
commandant, et cette fois il ne s'agissait pas de dominos. Il s'agissait du
prochain debarquement.
La conference n'en finissant pas, maitre Tom, qui mourait de faim, se crut
autorise a prendre quelque petite avance sur le repas futur.
[Illustration: Il grimpa sur la table.]
Il insera delicatement sa tete ronde dans l'ouverture du pot a lait, resolu
a ne prendre du liquide bienfaisant que la largeur de sa langue, une petite
langue rose, rude comme rape.
Mais l'appetit lui vint en mangeant, ou plutot en lappant, et il se mit a
boire avec une effrayante avidite, enfoncant sa tete de plus en plus dans
le pot a lait.
Quand il voulut la retirer, impossible.
La tete avait pu etre introduite dans un certain sens, mais le col du pot
se refusait absolument a la laisser sortir dans un autre sens.
De la, de la part de Tom, que le pot coiffait comme un casque, des efforts
inouis pour s'echapper--par la tete du moins--de l'impasse de faience (ou
de porcelaine) ou il s'etait si imprudemment engage dans son avidite. On
devine les effets qui peuvent resulter sur une table servie, des efforts
d'un chat qui se croit perdu.
[Illustration: On devine les effets qui peuvent en resulter.]
Il se produisit un cataclysme domestique tout a fait pittoresque, au point
de vue de l'art, mais qui aurait mis la mort dans l'ame d'une bonne
menagere.
Il y eut, dans la cabine du lieutenant Coquillard, une espece de bruyante
avalanche, dont les flots roulaient des assiettes, un couteau, une
fourchette, plus un chat empote, crispant ses griffes sur une nappe qui
cede et ne rompt pas, plus un coquetier, des oeufs casses et une honnete
cafetiere, perdant soudain le centre de gravite.
[Illustration: Il se produisit un cataclysme.]
X
LE PORT APRES LA TEMPETE
Quand le lieutenant Coquillard revint dans sa cabine, en caressant l'espoir
de manger enfin un oeuf, un peu durci peut-etre et beaucoup refroidi sans
doute, mais bien agreable a gober tout de meme lorsqu'on n'a rien dans
l'estomac depuis le matin, il vit le navrant tableau ci-contre, que nous
renoncons a decrire!
Ici, comme en beaucoup d'autres occasions d'ailleurs, la plume s'efface
avec plaisir devant le crayon.
Le petit Tom, gorge de lait, a moitie asphyxie, les griffes toutes
douloureuses encore de s'etre cramponnees a la nappe, se trainait en
gemissant au milieu d'innombrables debris, fruit de ses exploits, sur le
tapis du lieutenant.
--Misericorde! s'ecria le brave Coquillard; mais ce chat a donc le diable
au corps!
Et il ajouta:
--Aurait-on eu tort d'arracher cet animal par trop fantaisiste a l'epave
sur laquelle il flottait? Un bienfait sera-t-il donc perdu?
Mais le lieutenant songea que le pauvre petit Tom etait jeune, bien jeune,
qu'il n'etait qu'un chat sans education, prive de bonne heure de son papa
et de sa maman et eleve par des matelots qui, certes, n'etaient pas des
professeurs de bon ton et de belles manieres.
Il songea encore que, lui-meme, apres avoir adopte le petit naufrage, il
l'avait bien souvent trop gate, qu'il l'avait laisse seul, livre a toutes
les tentations.
Bref, le lieutenant Coquillard prit philosophiquement son parti de la
chose, se passa de dejeuner, mit de l'ordre lui-meme dans sa cabine, afin
de voiler de son mieux les folies de son favori, produites par ses propres
negligences et par sa trop grande faiblesse, et se promit de le mieux
surveiller a l'avenir.
Puis il monta sur le pont. Le Havre etait en vue.
Alors maitre Tom, tout moulu, tout contusionne, chercha un bon petit coin
pour s'y reposer de ses fatigues jusqu'a l'heure de l'arrivee au port.
D'abord, il essaya de se mettre en boule dans le creux d'un fromage
anglais, le _stilton_, fromage entoure d'un linge mouille pour en maintenir
la pate humide, et dans l'interieur duquel on puise avec une cuiller.
[Illustration: D'abord il essaya de se mettre en boule.]
Quelle idee etrange!
C'etait moelleux comme couchette, mais cela sentait bien mauvais, oh! bien
mauvais!
Aussi, apres trois minutes de sejour dans l'interieur du stilton, monsieur
Tom abandonna ce lit baroque et puant, en faisant:
--Pouah!
[Illustration: Un etui double de flanelle rouge...]
Il apercut alors, sur une planche, et par un singulier hasard, tout grand
ouvert (encore une negligence du lieutenant Coquillard!), l'etui d'un vieux
tricorne que l'officier portait quand il etait dans la marine militaire;
Un etui double de flanelle rouge du plus engageant aspect et de forme
commode, surtout pour un chat!
Monsieur Tom s'y blottit et s'y endormit enfin.
Nous l'y abandonnerons pour l'instant.
FIN
* * * * *
TABLE DES MATIERES
I.--Apparition de Tom.
II.--Enchantement du lieutenant Coquillard.
III.--Revers de la medaille.
IV.--Voyage de decouvertes.
V.--Qui s'y frotte s'y pique.
VI.--Encore des imprudences.
VII.--Le bain.
VIII.--Sauve.
IX.--Intemperance.
X.--Le port apres la tempete.
END OF BOOK
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