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Jane Eyre ou Les mémoires d`une institutrice
Author Language Character Set
Charlotte Brontë French ISO-8859-1


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repoussa brusquement dans la chambre, et me renferma sans me dire
un seul mot. Je l'entendis partir. Je suppose que j'eus alors une
sorte d'évanouissement, car je n'ai pas conscience de ce qui
suivit.



CHAPITRE III

Dès que la sensation se réveilla en moi, il me sembla que je
sortais d'un effrayant cauchemar, et que je voyais devant mes yeux
une lueur rougeâtre rayée de barres noires et épaisses. J'entendis
des voix qui parlaient bas et que couvrait le murmure du vent ou
de l'eau. L'agitation, l'incertitude, et par-dessus tout un
sentiment de terreur, avaient jeté la confusion dans mes facultés.
Au bout de peu de temps, je sentis quelqu'un s'approcher de moi,
me soulever et me placer dans une position commode. Personne ne
m'avait jamais traitée avec autant de sollicitude; ma tête était
appuyée contre un oreiller ou posée sur un bras. Je me trouvais à
mon aise.

Cinq minutes après, le nuage était dissipé. Je m'aperçus que
j'étais cachée dans mon lit et que la lueur rougeâtre venait du
feu. La nuit était tombée, une chandelle brûlait sur la table;
Bessie, debout au pied du lit, tenait dans sa main un vase plein
d'eau, et un monsieur, assis sur une chaise près de mon oreiller,
se penchait vers moi.

J'éprouvai un inexprimable soulagement, une douce conviction que
j'étais protégée, lorsque je m'aperçus qu'il y avait un inconnu
dans la chambre, un étranger qui n'habitait pas le château de
Gateshead et qui n'appartenait pas à la famille de Mme Reed.
Détournant mon regard de Bessie (quoique sa présence fût pour moi
bien moins gênante que ne l'aurait été par exemple celle de
Mlle Abbot), j'examinai la figure de l'étranger; je le reconnus:
c'était M. Loyd, le pharmacien. Mme Reed l'appelait quelquefois
quand les domestiques se trouvaient indisposés; pour elle et pour
ses enfants, elle avait recours à un médecin.

«Qui suis-je?» me demanda M. Loyd.

Je prononçai son nom en lui tendant la main. Il la prit et me dit
avec un sourire:

«Tout ira bien dans peu de temps.»

Puis il m'étendit soigneusement, recommandant à Bessie de veiller
à ce que je ne fusse pas dérangée pendant la nuit. Après avoir
donné quelques indications et déclaré qu'il reviendrait le jour
suivant, il partit, à mon grand regret. Je me sentais si protégée,
si soignée, pendant qu'il se tenait assis sur cette chaise au
chevet de mon lit! Quand il eut fermé la porte derrière lui, la
chambre s'obscurcit pour moi, et mon coeur s'affaissa de nouveau.
Une inexprimable tristesse pesait sur lui.

«Vous sentez-vous besoin de sommeil, mademoiselle? demanda Bessie
presque doucement.

-- Pas beaucoup, hasardai-je, car je craignais de m'attirer une
parole dure; cependant j'essayerai de dormir.

-- Désirez-vous boire, ou croyez-vous pouvoir manger un peu?

-- Non, Bessie, je vous remercie.

-- Alors je vais aller me coucher, car il est minuit passé; mais
vous pourrez m'appeler si vous avez besoin de quelque chose
pendant la nuit.»

Quelle merveilleuse politesse! Aussi je m'enhardis jusqu'à faire
une question.

«Bessie, demandai-je, qu'ai-je donc? suis-je malade?

-- Je suppose qu'à force de pleurer vous vous serez évanouie dans
la chambre rouge.»

Bessie passa dans la pièce voisine, qui était destinée aux
domestiques, et je l'entendis dire:

-- Sarah, venez dormir avec moi dans la chambre des enfants, je ne
voudrais pour rien au monde rester seule la nuit avec cette pauvre
petite; si elle allait mourir! L'accès qu'elle a eu est si
étrange! Elle aura probablement vu quelque chose. Madame est aussi
par trop dure.»

Sarah revint avec Bessie. Elles se mirent toutes les deux au lit.
Je les entendis parler bas une demi-heure avant de s'endormir. Je
saisis quelques mots de leur conversation, et j'en pus deviner le
sujet.

«Une forme tout habillée de blanc passa devant elle et disparut...
Un grand chien noir était derrière lui... Trois violents coups à
la porte de la chambre... une lumière dans le cimetière, juste au-
dessus de son tombeau...»

À la fin toutes les deux s'endormirent. Le feu et la chandelle
continuaient à brûler. Je passai la nuit dans une veille
craintive; mes oreilles, mes yeux, mon esprit, étaient tendus par
la frayeur, une de ces frayeurs que les enfants seuls peuvent
éprouver.

Aucune maladie longue ou sérieuse ne suivit cet épisode de la
chambre rouge. Cependant mes nerfs en reçurent une secousse dont
je me ressens encore aujourd'hui. Oui, madame Reed, grâce à vous
j'ai supporté les douloureuses angoisses de plus d'une souffrance
mentale; mais je dois vous pardonner, car vous ne saviez pas ce
que vous faisiez: vous croyiez seulement déraciner mes mauvais
penchants, alors que vous brisiez les cordes de mon coeur.

Le jour suivant, vers midi, j'étais levée, habillée, et, après
m'être enveloppée dans un châle, je m'étais assise près du foyer.
Je me sentais faible et brisée; mais ma plus grande souffrance
provenait d'un inexprimable abattement qui m'arrachait des pleurs
secrets; à peine avais-je essuyé une larme de mes yeux qu'une
autre la suivait, et pourtant j'aurais du être heureuse, car
personne de la famille Reed n'était là. Tous les enfants étaient
sortis dans la voiture avec leur mère; Abbot elle-même cousait
dans une autre chambre, et Bessie, qui allait et venait pour
mettre des tiroirs en ordre, m'adressait de temps à autre une
parole d'une douceur inaccoutumée. J'aurais dû me croire en
paradis, habituée comme je l'étais à une vie d'incessants
reproches, d'efforts méconnus; mais mes nerfs avaient été
tellement ébranlés que le calme n'avait plus pouvoir de les
apaiser, et que le plaisir n'excitait plus en eux aucune sensation
agréable.

Bessie descendit dans la cuisine, et m'apporta une petite tarte
sur une assiette de porcelaine de Chine, où l'on voyait des
oiseaux de paradis posés sur une guirlande de boutons de roses.
Cette assiette avait longtemps excité chez moi une admiration
enthousiaste; j'avais souvent demandé qu'on me permît de la tenir
dans mes mains et de l'examiner de plus près; mais jusque-là
j'avais été jugée indigne d'une telle faveur; et maintenant cette
précieuse porcelaine était placée sur mes genoux, et on
m'engageait amicalement à manger la délicate pâtisserie qu'elle
contenait, faveur inutile, venant trop tard, comme presque toutes
les faveurs longtemps désirées et souvent refusées! Je ne pus pas
manger la tarte; le plumage des oiseaux et les teintes des fleurs
me semblèrent flétris.

Je mis de côté l'assiette et le gâteau. Bessie me demanda si je
voulais un livre; ce mot vint me frapper comme un rapide
aiguillon, Je lui demandai de m'apporter le Voyage de Gulliver. Ce
volume, je l'avais lu et relu toujours avec un nouveau plaisir. Je
prenais ces récits pour des faits véritables, et j'y trouvais un
intérêt plus profond que dans les contes de fées; car, après avoir
vainement cherché les elfes parmi les feuilles, les clochettes,
les mousses, les lierres qui recouvraient les vieux murs, mon
esprit s'était enfin résigné à la triste pensée qu'elles avaient
abandonné la terre d'Angleterre, pour se réfugier dans quelque
pays où les bois étaient plus incultes, plus épais, et où les
hommes avaient plus besoin d'elles; tandis que le Lilliput et le
Brobdignag étant placés par moi dans quelque coin de la terre, je
ne doutais pas qu'un jour viendrait où, pouvant faire un long
voyage, je verrais de mes propres yeux les petits champs, les
petites maisons, les petite arbres de ce petit peuple; les vaches,
les brebis, les oiseaux de l'un des royaumes, ou les hautes
forêts, les énormes chiens, les monstrueux chats, les hommes
immenses de l'autre empire.

Cependant, quand ce volume chéri fut placé dans mes mains, quand
je me mis à le feuilleter page par page, cherchant dans ses
merveilleuses gravures le charme que j'y avais toujours trouvé,
tout m'apparut sombre et nu: les géants n'étaient plus que de
grands spectres décharnés; les pygmées, des lutins redoutables et
malfaisants; Gulliver, un voyageur désespéré, errant dans des
régions terribles et dangereuses. Je fermai le livre que je n'osai
plus continuer, et je le plaçai sur la table, à côté de cette
tarte que je n'avais pas goûtée.

Bessie avait fini de nettoyer et d'arranger la chambre, et après
s'être lavé les mains, elle ouvrit un tiroir rempli de brillantes
étoffes de soie, et commença un chapeau neuf pour la poupée de
Georgiana. Elle chantait en cousant:

«Il y a bien longtemps, alors que notre vie était semblable à
celle des bohémiens.»

Jadis, j'avais souvent entendu ce chant; il me rendait toujours
joyeuse, car Bessie avait une douce voix, du moins elle me
semblait telle; mais en ce moment, bien que sa voix fût toujours
aussi douce, je trouvais à ses accents une indéfinissable
tristesse. Quelquefois, préoccupée par son travail, elle chantait
le refrain très bas, et ces mots: «Il y a bien longtemps»
arrivaient toujours comme la plus triste cadence d'un hymne
funèbre. Elle passa à une autre ballade; celle-ci était vraiment
mélancolique.


«Mes pieds sont meurtris; mes membres sont las. Le chemin est
long; la montagne est sauvage; bientôt le triste crépuscule que la
lune n'éclairera pas de ses rayons répandra son obscurité sur le
sentier du pauvre orphelin.

«Pourquoi m'ont-ils envoyé si seul et si loin, là où s'étendent
les marécages, là où sont amoncelés les sombres rochers? Le coeur
de l'homme est dur et les bons anges veillent seuls sur les pas du
pauvre orphelin.

«Cependant la brise du soir souffle doucement; le ciel est sans
nuages, et les brillantes étoiles répandent leurs purs rayons.
Dieu, dans sa bonté, accorde protection, soutien et espoir au
pauvre orphelin.

«Quand même je tomberais en passant sur le pont en ruines, quand
même je devrais errer, trompé par de fausses lumières, mon père,
qui est au Ciel, murmurerait à mon oreille des promesses et des
bénédictions, et presserait sur son coeur le pauvre orphelin.

«Cette pensée doit me donner courage, bien que je n'aie ni abri ni
parents. Le ciel est ma demeure, et là le repos ne me manquera
pas. Dieu est l'ami du pauvre orphelin.»


«Venez, mademoiselle Jane, ne pleurez pas,» s'écria Bessie
lorsqu'elle eut fini. Autant valait dire au feu: «Ne brûle pas;»
mais comment aurait-elle pu deviner les souffrances auxquelles
j'étais en proie?

M. Loyd revint dans la matinée.

«Eh quoi! déjà debout? dit-il en entrant. Eh bien, Bessie, comment
est-elle?»

Bessie répondit que j'allais très bien.

«Alors elle devrait être plus joyeuse... Venez ici, mademoiselle
Jane; vous vous appelez Jane, n'est-ce pas?

-- Oui, monsieur, Jane Eyre.

-- Eh bien! vous avez pleuré, mademoiselle Jane Eyre; pourriez-
vous me dire pourquoi? Avez-vous quelque tristesse?

-- Non, monsieur.

-- Elle pleure sans doute parce qu'elle n'a pas pu aller avec
madame dans la voiture, s'écria Bessie.

-- Oh non! elle est trop âgée pour un tel enfantillage.»

Blessée dans mon amour-propre par une telle accusation, je
répondis promptement:

«Jamais je n'ai pleuré pour si peu de chose; je déteste de sortir
dans la voiture; je pleure parce que je suis malheureuse.

-- Oh! fi, mademoiselle,» s'écria Bessie.

Le bon pharmacien sembla un peu embarrassé. J'étais devant lui. Il
fixa sur moi des yeux scrutateurs. Ils étaient gris, petits, et
manquaient d'éclat; maintenant, cependant, je crois que je les
trouverais perçants; il était laid, mais sa figure exprimait la
bonté. Après m'avoir regardée à loisir, il me dit:

«Qu'est-ce qui vous a rendue malade hier?

-- Elle est tombée, dit Bessie, prenant de nouveau la parole.

-- Encore comme un petit enfant. Ne sait-elle donc pas marcher à
son âge? Elle doit avoir huit ou neuf ans!

-- On m'a frappée, et voilà ce qui m'a fait tomber, m'écriai-je
vivement, par un nouvel élan d'orgueil blessé; mais ce n'est pas
là ce qui m'a rendue malade,» ajoutai-je pendant M. Loyd prenait
une prise de tabac.

Au moment où il remettait sa tabatière dans la poche de son habit,
une cloche se fit entendre pour annoncer le repas des domestiques.

«C'est pour vous, Bessie, dit le pharmacien en se tournant vers la
bonne. Vous pouvez descendre, je vais lire quelque chose à
Mlle Jane jusqu'au moment où vous reviendrez.»

Bessie eût préféré rester; mais elle fut obligée de sortir, parce
qu'elle savait que l'exactitude était un devoir qu'on ne pouvait
enfreindre au château de Gateshead.

«Si ce n'est pas la chute qui vous a rendue malade, qu'est-ce
donc? continua M. Loyd, quand Bessie fut partie.

-- On m'a enfermée seule dans la chambre rouge, et quand vient la
nuit, elle est hantée par un revenant.»

Je vis M. Loyd sourire et froncer le sourcil.

«Un revenant? dit-il; eh bien, après tout, vous n'êtes qu'une
enfant, puisque vous avez peur des ombres.

-- Oui, continuai-je; je suis effrayée de l'ombre de M. Reed. Ni
Bessie ni personne n'entre le soir dans cette chambre quand on
peut faire autrement, et c'était cruel de m'enfermer seule, sans
lumière; si cruel, que je ne crois pas pouvoir l'oublier jamais.

-- Quelle folie! et c'est là ce qui vous a rendue si malheureuse?
Avez-vous peur maintenant, au milieu du jour?

-- Non, mais la nuit reviendra avant peu, et d'ailleurs je suis
malheureuse pour d'autres raisons.

-- Quelles autres raisons? Dites-m'en quelques-unes.»

Combien j'aurais désiré pouvoir répondre entièrement à cette
question! mais combien c'était difficile pour moi! Les enfants
sentent, mais n'analysent pas leurs sensations, et, s'ils
parviennent à faire cette analyse dans leur pensée, ils ne peuvent
pas la traduire par des paroles. Craignant cependant de perdre
cette première et peut-être unique occasion d'adoucir ma tristesse
en l'épanchant, je fis, après un instant de trouble, cette réponse
courte, mais vraie.

«D'abord, je n'ai ni père, ni mère, ni frère, ni soeur.

-- Mais vous avez une tante et des cousins qui sont bons pour
vous.»

Je m'arrêtai encore un instant; puis je répondis simplement:

«C'est John Reed qui m'a frappée, et c'est ma tante qui m'a
enfermée dans la chambre rouge.»

M. Loyd prit sa tabatière une seconde fois.

«Ne trouvez-vous pas le château de Gateshead bien beau? me
demanda-t-il; n'êtes-vous pas bien reconnaissante de pouvoir
demeurer dans une telle habitation?

-- Ce n'est pas ma maison, monsieur, et Mlle Abbot dit que j'ai
moins de droits ici qu'une servante.

-- Bah! vous n'êtes pas assez simple pour avoir envie de quitter
une si belle demeure?

-- Si je pouvais aller ailleurs, je serais bien heureuse de la
quitter; mais je ne le puis pas tant que je serai une enfant.

-- Peut-être, qui sait? Avez-vous d'autres parents que Mme Reed?

-- Je ne pense pas, monsieur.

-- Aucun, du côté de votre père?

-- Je ne sais pas; je l'ai demandé une fois à ma tante Reed; elle
m'a dit que je pouvais avoir quelques pauvres parents du nom
d'Eyre, mais qu'elle n'en savait rien.

-- Si vous en aviez, aimeriez-vous à aller avec eux?»

Je réfléchis. La pauvreté semble douloureuse aux hommes, encore
plus aux enfants. Ils ne se font pas idée de ce qu'est une
pauvreté industrieuse, active et honorable; le mot ne leur
rappelle que des vêtements en lambeaux, le manque de nourriture,
le foyer sans flammes, les rudes manières et les vices dégradants.

«Non, répondis-je, je ne voudrais pas appartenir à des pauvres.

-- Pas même s'ils étaient bons pour vous?»

Je secouai la tête; je ne pouvais pas comprendre comment des
pauvres auraient été bons; et puis apprendre à parler comme eux,
adopter leurs manières, ne point recevoir d'éducation, grandir
comme ces malheureuses femmes que je voyais quelquefois nourrir
leurs enfants ou laver leurs vêtements à la porte des fermes du
village, non, je n'étais pas assez héroïque pour accepter
l'abjection en échange de la liberté.

«Mais vos parents sont-ils donc si pauvres? Sont-ce des ouvriers?

-- Je ne puis le dire; ma tante prétend que, si j'en ai, ils
doivent appartenir à la race des mendiants, et je ne voudrais pas
aller mendier.

-- Aimeriez-vous à aller en pension?»

Je réfléchis de nouveau. Je savais à peine ce qu'était une
pension. Bessie m'en avait parlé comme d'une maison où les jeunes
filles étaient assises sur des bancs de bois, devant une grande
table, et où l'on exigeait d'elles de la douceur et de
l'exactitude. John Reed détestait sa pension et raillait ses
maîtres; mais les goûts de John ne pouvaient servir de règle aux
miens. Si les détails que m'avait donnés Bessie, détails qui lui
avaient été fournis par les jeunes filles d'une maison où elle
avait servi avant de venir à Gateshead, étaient un peu effrayants,
d'un autre côté, je trouvais bien de l'attrait dans les talents
acquis par ces mêmes jeunes filles. Bessie me vantait les beaux
paysages, les jolies fleurs exécutés par elles; puis elles
savaient chanter des romances, jouer des pièces, traduire des
livres français. En écoutant Bessie, mon esprit avait été frappé,
et je sentais l'émulation s'éveiller en moi. D'ailleurs, la
pension amènerait un complet changement de vie, remplirait une
longue journée, m'éloignerait des habitants du château, serait
enfin le commencement d'une nouvelle existence.

«Que j'aimerais à aller en pension! répondis-je sans plus
d'hésitation.

-- Eh bien, eh bien! qui sait ce qui peut arriver? me dit M. Loyd
en se levant. Il faudrait à cette enfant un changement d'air et
d'entourage, ajouta-t-il, comme se parlant à lui-même, les nerfs
ne sont pas en bon état.»

Bessie rentra. Au même moment on entendit la voiture de Mme Reed
qui roulait dans la cour.

«Est-ce votre maîtresse, Bessie? demanda M. Loyd. Je voudrais bien
lui parler avant de partir.»

Bessie l'invita à passer dans la salle à manger, et elle marcha
devant lui pour lui montrer le chemin.

Dans l'entretien qui eut lieu entre lui et Mme Reed, je suppose,
d'après ce qui se passa plus tard, que le pharmacien l'engagea à
m'envoyer en pension. Cet avis fut sans doute adopté tout de
suite; car le soir même Abbot et Bessie vinrent dans la chambre
des enfants, et, me croyant endormie, se mirent à causer sur ce
sujet.

«Madame, disait Abbot, est bien contente de se trouver débarrassée
de cette ennuyeuse enfant, qui semble toujours vouloir surveiller
tout le monde ou méditer quelque complot.»

Je crois qu'Abbot me considérait comme un Guy Faukes enfant.

Alors, pour la première fois, j'appris par la conversation d'Abbot
et de Bessie que mon père avait été un pauvre ministre, ma mère
l'avait épousé malgré ses amis, qui considéraient ce mariage comme
au-dessous d'elle. Mon grand-père Reed, irrité de cette
désobéissance, avait privé ma mère de sa dot.

Après un an de mariage, mon père fut attaqué du typhus. La
contagion l'avait atteint pendant qu'il visitait les pauvres d'une
grande ville manufacturière, où l'épidémie faisait de rapides
progrès. Ma mère tomba malade en le soignant, et tous deux
moururent à un mois d'intervalle.

Bessie, après avoir entendu ce récit, soupira et dit:

«Pauvre demoiselle Jane, elle est bien à plaindre!

-- Oui, répondit Abbot; si c'était un bel enfant, on pourrait
avoir pitié de son abandon; mais qui ferait attention à un
semblable petit crapaud?

-- C'est vrai, dit Bessie en hésitant; il est certain qu'une
beauté comme Mlle Georgiana vous toucherait plus, si elle était
dans la même position.

-- Oui, s'écria l'ardente Mlle Abbot, je suis pour Mlle Georgiana,
petite chérie avec ses yeux bleus, ses longues boucles et ses
couleurs si fines, qu'on les dirait peintes. Bessie, j'ai envie de
prendre un peu de lapin pour le souper.

-- Moi aussi, avec quelques oignons grillés; venez descendons.»

Et elles partirent.



CHAPITRE IV

Depuis ma conversation avec M. Loyd et la conférence que je viens
de rapporter entre Bessie et Mlle Abbot, j'espérais un prochain
changement dans ma position; aussi combien étais-je impatiente
d'une prompte guérison! Je désirais et j'attendais en silence;
mais tout demeurait dans le même état. Les jours et les semaines
s'écoulaient; j'avais recouvré ma santé habituelle; cependant, il
n'était plus question du sujet qui m'intéressait tant. Mme Reed
arrêtait quelquefois sur moi son regard sévère; mais elle
m'adressait rarement la parole.

Depuis ma maladie, la ligne de séparation qui s'était faite entre
ses enfants et moi devenait encore plus profonde. Je dormais à
part dans un petit cabinet; je prenais mes repas seule; je passais
tout mon temps dans la chambre des enfants, tandis que mes cousins
se tenaient constamment dans le salon. Ma tante ne parlait jamais
de m'envoyer en pension, et pourtant je sentais instinctivement
qu'elle ne me souffrirait plus longtemps sous le même toit
qu'elle; car alors, plus que jamais, chaque fois que son regard
tombait sur moi, il exprimait une aversion profondément enracinée.

Éliza et Georgiana, obéissant évidemment aux ordres qui leur
avaient été donnés, me parlaient aussi peu que possible. John me
faisait des grimaces toutes les fois qu'il me rencontrait. Un
jour, il essaya de me battre; mais je me retournai contre lui,
poussée par ce même sentiment de colère profonde et de révolte
désespérée qui une fois déjà s'était emparé de moi. Il crut
prudent de renoncer à ses projets. Il s'éloigna de moi en me
menaçant, et en criant que je lui avais cassé le nez. J'avais en
effet frappé cette partie proéminente de son visage, avec toute la
force de mon poing; quand je le vis dompté, soit par le coup, soit
par mon regard, je me sentis toute disposée à profiter de mes
avantages; mais il avait déjà rejoint sa mère, et je l'entendis
raconter, d'un ton pleureur, que cette méchante Jane s'était
précipitée sur lui comme une chatte furieuse. Sa mère
l'interrompit brusquement.

«Ne me parlez plus de cette enfant, John, lui dit-elle; je vous ai
défendu de l'approcher; elle ne mérite pas qu'on prenne garde à
ses actes; je ne désire voir ni vous ni vos soeurs jouer avec
elle.»

J'étais appuyée sur la rampe de l'escalier, tout près de là. Je
m'écriai subitement et sans penser à ce que je disais:

«C'est-à-dire qu'ils ne sont pas dignes de jouer avec moi.»

Mme Reed était une vigoureuse femme. En entendant cette étrange et
audacieuse déclaration, elle monta rapidement l'escalier; plus
prompte qu'un vent impétueux, elle m'entraîna dans la chambre des
enfants et me poussa près de mon lit, en me défendant de quitter
cette place et de prononcer une seule parole pendant le reste du
jour.

«Que dirait mon oncle Reed, s'il était là?» demandai-je presque
involontairement.

Je dis presque involontairement; car ces paroles, ma langue les
prononçait sans que pour ainsi dire mon esprit y eût consenti. Il
y avait en moi une puissance qui parlait avant que je pusse m'y
opposer.

«Comment! s'écria Mme Reed, respirant à peine. Ses yeux gris,
ordinairement froids et immobiles, se troublèrent et prirent une
expression de terreur; elle lâcha mon bras, semblant douter si
j'étais une enfant ou un esprit.

J'avais commencé, je ne pouvais plus m'arrêter.

«Mon onde Reed est dans le ciel, continuai-je; il voit ce que vous
faites et ce que vous pensez, et mon père et ma mère aussi; ils
savent que vous m'enfermez tout le jour, et que vous souhaitez ma
mort.»

Mme Reed se fut bientôt remise; elle me secoua violemment, et,
après m'avoir donné un soufflet, elle partit sans ajouter un seul
mot.

Bessie y suppléa par un sermon d'une heure; elle me prouva
clairement que j'étais l'enfant la plus méchante et la plus
abandonnée qui eût habité sous un toit. J'étais tentée de le
croire, car je ne sentais que de mauvaises inspirations s'élever
dans mon coeur.

Novembre, décembre et la moitié de janvier se passèrent. Noël et
le nouvel an s'étaient célébrés à Gateshead avec la pompe
ordinaire: des présents avaient été échangés, des dîners, des
soirées donnés et reçus. J'étais naturellement exclue de ces
plaisirs; toute ma part de joie était d'assister chaque jour à la
toilette d'Éliza et de Georgiana, de les voir descendre dans le
salon avec leurs robes de mousseline légère, leurs ceintures
roses, leurs cheveux soigneusement bouclés. Puis j'épiais le
passage du sommelier et du cocher; j'écoutais le son du piano et
de la harpe, le bruit des verres et des porcelaines, au moment où
l'on apportait les rafraîchissements dans le salon. Quelquefois
même, lorsque la porte s'ouvrait, le murmure interrompu de la
conversation arrivait jusqu'à moi.

Quand j'étais fatiguée de cette occupation, je quittais l'escalier
pour rentrer dans la chambre solitaire des enfants; quoique cette
pièce fût un peu triste, je n'y étais pas malheureuse; je ne
désirais pas descendre, car personne n'aurait fait attention à ma
présence. Si Bessie s'était montrée bonne pour moi, j'aurais mieux
aimé passer toutes mes soirées près d'elle que de rester des
heures entières sous le regard sévère de Mme Reed, dans une pièce
remplie de femmes élégantes.

Mais Bessie, aussitôt que ses jeunes maîtresses étaient habillées,
avait l'habitude de se rendre dans les régions bruyantes de la
cuisine ou de l'office, et elle emportait ordinairement la lumière
avec elle; alors, jusqu'au moment où le feu s'éteignait, je
m'asseyais près du foyer avec ma poupée sur mes genoux, jetant de
temps en temps un long regard tout autour de moi, pour m'assurer
qu'aucun fantôme n'avait pénétré dans cette chambre demi-obscure.
Lorsque les cendres rouges commençaient à pâlir, je me
déshabillais promptement, tirant de mon mieux sur les noeuds et
sur les cordons, et j'allais chercher dans mon petit lit un abri
contre le froid et l'obscurité. J'emportais ma poupée avec moi. On
a toujours besoin d'aimer quelque chose, et ne trouvant aucun
objet digne de mon affection, je m'efforçais de mettre ma joie à
chérir cette image flétrie et aussi déguenillée qu'un épouvantail.

C'est à peine si je puis me rappeler maintenant avec quelle
absurde sincérité j'aimais ce morceau de bois qui me paraissait
vivant et capable de sentir; je ne pouvais pas m'endormir sans
avoir enveloppé ma poupée dans mon peignoir, et quand elle était
bien chaudement, je me trouvais plus heureuse, parce que je la
croyais heureuse elle-même.

Les heures me semblaient bien longues jusqu'au départ des
convives. J'écoutais toujours si je n'entendrais point dans
l'escalier les pas de Bessie; elle venait quelquefois chercher son
dé et ses ciseaux, ou m'apporter pour mon souper une talmouse ou
quelque autre gâteau. Elle s'asseyait près de mon lit pendant que
je mangeais, et, quand j'avais fini, elle ramenait mes couvertures
sur moi, et me disait, en m'embrassant deux fois: «Bonne nuit,
mademoiselle Jane.» Alors Bessie me semblait l'être le meilleur,
le plus beau, le plus doux de la terre; je souhaitais du fond de
mon coeur la voir toujours aussi bonne et aussi aimable. Je
désirais qu'elle ne me grondât plus, qu'elle cessât de m'imposer
des tâches impossibles.

Bessie devait être une fille capable. Elle faisait adroitement
tout ce qu'elle entreprenait, et je crois qu'elle racontait d'une
manière remarquable, car les histoires dont elle amusait mon
enfance m'ont laissé une impression profonde. Elle était jolie, si
mes souvenirs sont exacts; c'était une jeune femme élancée, aux
cheveux noirs, aux yeux foncés. Je me rappelle ses traits
délicats, son teint blanc et transparent; mais son caractère était
vif et capricieux. Cependant, bien qu'elle fût indifférente aux
grands principes de justice, je la préférais à tous les autres
habitants de Gateshead.

On était au 15 du mois de janvier, l'horloge avait sonné neuf
heures. Bessie était descendue déjeuner, mes cousines n'avaient
pas encore été appelées par leur mère. Éliza mettait son chapeau
et sa robe la plus chaude pour aller visiter son poulailler.
C'était son occupation favorite; mais ce qui lui plaisait plus
encore, c'était de vendre ses oeufs à la femme de charge et
d'amasser l'argent qu'elle en recevait. Elle avait des
dispositions pour le commerce et une tendance singulière à
thésauriser; car, non contente de trafiquer de ses oeufs et de ses
poulets, elle cherchait à tirer le plus d'argent possible de ses
fleurs, de ses graines et de ses boutures. Le jardinier avait
ordre d'acheter à la jeune fille tous les produits de son jardin
qu'elle désirait vendre, et Éliza aurait vendu les cheveux de sa
tête si elle avait pu en tirer bénéfice. Quant à son argent, elle
l'avait d'abord caché dans des coins, après l'avoir enveloppé dans
de vieux morceaux de papier; mais quelques-unes de ces cachettes
ayant été découvertes par la servante, Éliza craignit de perdre un
jour tout son trésor, et elle consentit à le confier à sa mère en
exigeant un intérêt de 50 ou 60 pour 100. Cet énorme intérêt, elle
le touchait à chaque trimestre, et, pleine d'une anxieuse
sollicitude, elle conservait dans un petit livre le compte de son
argent.

Georgiana était assise devant une glace sur une chaise haute. Elle
entremêlait ses cheveux de fleurs artificielles et de plumes
fanées qu'elle avait trouvées dans une mansarde. Cependant je
faisais mon lit, ayant reçu de Bessie l'ordre exprès de le finir
avant son retour; car Bessie m'employait souvent comme une
servante subalterne, pour nettoyer la chambre et épousseter les
meubles. Après avoir étendu la courte-pointe et plié mes vêtements
de nuit, j'allai à la fenêtre; quelques livres d'images et
quelques jeux y avaient été oubliés. Je voulus les ranger, mais
Georgiana m'ordonna durement de laisser ses affaires en repos. Me
trouvant inoccupée, j'approchai mes lèvres des fleurs de glace qui
obscurcissaient les carreaux, et bientôt je pus voir au dehors. Le
sol avait été pétrifié par une rude gelée.

De la fenêtre on apercevait la loge du portier et l'allée par
laquelle entraient les voitures; mon haleine avait, comme je l'ai
dit, fait une place à mon regard sur le feuillage argenté qui
revêtait les vitres, quand je vis les portes s'ouvrir. Une voiture
entra. Je la regardai avec distraction se diriger vers la maison.
Beaucoup de voitures venaient à Gateshead, mais les visiteurs
qu'elles contenaient n'étaient jamais intéressants pour moi.

La calèche s'arrêta devant la porte; la sonnette fut tirée, et on
introduisit le nouveau venu. Comme ces détails m'étaient
indifférents, je reportai toute mon attention sur un petit rouge-
gorge affamé, qui était venu chanter dans les branches dépouillées
d'un cerisier placé devant le mur, au-dessous de la fenêtre. Il me
restait encore du pain de mon déjeuner, j'en émiettai un morceau
et je secouai l'espagnolette, voulant répandre les miettes sur le
bord de la fenêtre, lorsque Bessie monta précipitamment l'escalier
    
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