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La reine Margot - Tome I
Author Language Character Set
Alexandre Dumas, Père French ISO-8859-1


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je le roi de Navarre?
-- Où vous plairait-il mieux de le saisir?

-- Dans un lieu qui, par sa majesté même, me garantît, s’il était
possible.

-- Oui, je comprends, dans quelque palais royal; que diriez-vous
du Louvre, par exemple?

-- Oh! Si Votre Majesté me le permettait, ce serait une grande
faveur.

-- Vous l’arrêterez donc dans le Louvre.

-- Et dans quelle partie du Louvre?

-- Dans sa chambre même. Maurevel s’inclina.

-- Et quand cela, madame?

-- Ce soir, ou plutôt cette nuit.

-- Bien, madame. Maintenant, que Votre Majesté daigne me
renseigner sur une chose.

-- Sur laquelle?

-- Sur les égards dus à sa qualité.

-- Égards! ... qualité! ..., dit Catherine. Mais vous ignorez
donc, monsieur, que le roi de France ne doit les égards à qui que
ce soit dans son royaume, ne reconnaissant personne dont la
qualité soit égale à la sienne?

Maurevel fit une seconde révérence.

-- J’insisterai sur ce point cependant, madame, dit-il, si Votre
Majesté le permet.

-- Je le permets, monsieur.

-- Si le roi contestait l’authenticité de l’ordre, ce n’est pas
probable, mais enfin...

-- Au contraire, monsieur, c’est sûr.

-- Il contestera?

-- Sans aucun doute.

-- Et par conséquent il refusera d’y obéir?

-- Je le crains.

-- Et il résistera?

-- C’est probable.

-- Ah! diable, dit Maurevel; et dans ce cas...

-- Dans quel cas? dit Catherine avec son regard fixe.

-- Mais dans le cas où il résisterait, que faut-il faire?

-- Que faites-vous quand vous êtes chargé d’un ordre du roi,
c’est-à-dire quand vous représentez le roi, et qu’on vous résiste,
monsieur de Maurevel?

-- Mais, madame, dit le sbire, quand je suis honoré d’un pareil
ordre, et que cet ordre concerne un simple gentilhomme, je le tue.

-- Je vous ai dit, monsieur, reprit Catherine, et je ne croyais
pas qu’il y eût assez longtemps pour que vous l’eussiez déjà
oublié, que le roi de France ne reconnaissait aucune qualité dans
son royaume; c’est vous dire que le roi de France seul est roi, et
qu’auprès de lui les plus grands sont de simples gentilshommes.

Maurevel pâlit, car il commençait à comprendre.

-- Oh! oh! dit-il, tuer le roi de Navarre?...

-- Mais qui vous parle donc de le tuer? où est l’ordre de le tuer?
Le roi veut qu’on le mène à la Bastille, et l’ordre ne porte que
cela. Qu’il se laisse arrêter, très bien; mais comme il ne se
laissera pas arrêter, comme il résistera, comme il essaiera de
vous tuer...

Maurevel pâlit.

-- Vous vous défendrez, continua Catherine. On ne peut pas
demander à un vaillant comme vous de se laisser tuer sans se
défendre; et en vous défendant, que voulez-vous, arrive qu’arrive.
Vous me comprenez, n’est-ce pas?

-- Oui, madame; mais cependant...

-- Allons, vous voulez qu’après ces mots: _Ordre d’arrêter_,
j’écrive de ma main: _mort ou vif?_

-- J’avoue, madame, que cela lèverait mes scrupules.

-- Voyons, il le faut bien, puisque vous ne croyez pas la
commission exécutable sans cela.

Et Catherine, en haussant les épaules, déroula le parchemin d’une
main, et de l’autre écrivit:_ mort ou vif._

_-- _Tenez, dit-elle, trouvez-vous l’ordre suffisamment en règle,
maintenant?

-- Oui, madame, répondit Maurevel; mais je prie Votre Majesté de
me laisser l’entière disposition de l’entreprise.

-- En quoi ce que j’ai dit nuit-il donc à son exécution?

-- Votre Majesté m’a dit de prendre douze hommes?

-- Oui; pour être plus sûr...

-- Eh bien! je demanderai la permission de n’en prendre que six.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que, madame, s’il arrivait malheur au prince, comme la
chose est probable, on excuserait facilement six hommes d’avoir eu
peur de manquer un prisonnier, tandis que personne n’excuserait
douze gardes de n’avoir pas laissé tuer la moitié de leurs
camarades avant de porter la main sur une Majesté.

-- Belle Majesté, ma foi! qui n’a pas de royaume.

-- Madame, dit Maurevel, ce n’est pas le royaume qui fait le roi,
c’est la naissance.

-- Eh bien donc, dit Catherine, faites comme il vous plaira.
Seulement, je dois vous prévenir que je désire que vous ne
quittiez point le Louvre.

-- Mais, madame, pour réunir mes hommes?

-- Vous avez bien une espèce de sergent que vous puissiez charger
de ce soin?

-- J’ai mon laquais, qui non seulement est un garçon fidèle, mais
qui même m’a quelquefois aidé dans ces sortes d’entreprises.

-- Envoyez-le chercher, et concertez-vous avec lui. Vous
connaissez le cabinet des Armes du roi, n’est-ce pas? eh bien, on
va vous servir là à déjeuner; là vous donnerez vos ordres.

Le lieu raffermira vos sens s’ils étaient ébranlés. Puis, quand
mon fils reviendra de la chasse, vous passerez dans mon oratoire,
où vous attendrez l’heure.

-- Mais comment entrerons-nous dans la chambre? Le roi a sans
doute quelque soupçon, et il s’enfermera en dedans.

-- J’ai une double clef de toutes les portes, dit Catherine, et on
a enlevé les verrous de celle de Henri. Adieu, monsieur de
Maurevel; à tantôt. Je vais vous faire conduire dans le cabinet
des Armes du roi. Ah! à propos! rappelez-vous que ce qu’un roi
ordonne doit, avant toute chose, être exécuté; qu’aucune excuse
n’est admise; qu’une défaite, même un insuccès compromettraient
l’honneur du roi. C’est grave.

Et Catherine, sans laisser à Maurevel le temps de lui répondre,
appela M. de Nancey, capitaine des gardes, et lui ordonna de
conduire Maurevel dans le cabinet des Armes du roi.

-- Mordieu! disait Maurevel en suivant son guide, je m’élève dans
la hiérarchie de l’assassinat: d’un simple gentilhomme à un
capitaine, d’un capitaine à un amiral, d’un amiral à un roi sans
couronne. Et qui sait si je n’arriverai pas un jour à un roi
couronné?...



XXXI
La chasse à courre


Le piqueur qui avait détourné le sanglier et qui avait affirmé au
roi que l’animal n’avait pas quitté l’enceinte ne s’était pas
trompé. À peine le limier fut-il mis sur la trace, qu’il s’enfonça
dans le taillis et que d’un massif d’épines il fit sortir le
sanglier qui, ainsi que le piqueur l’avait reconnu à ses voies,
était un solitaire, c’est-à-dire une bête de la plus forte taille.

L’animal piqua droit devant lui et traversa la route à cinquante
pas du roi, suivi seulement du limier qui l’avait détourné. On
découpla aussitôt un premier relais, et une vingtaine de chiens
s’enfoncèrent à sa poursuite.

La chasse était la passion de Charles. À peine l’animal eut-il
traversé la route qu’il s’élança derrière lui, sonnant la vue,
suivi du duc d’Alençon et de Henri, à qui un signe de Marguerite
avait indiqué qu’il ne devait point quitter Charles.

Tous les autres chasseurs suivirent le roi.

Les forêts royales étaient loin, à l’époque où se passe l’histoire
que nous racontons, d’être, comme elles le sont aujourd’hui, de
grands parcs coupés par des allées carrossables. Alors,
l’exploitation était à peu près nulle. Les rois n’avaient pas
encore eu l’idée de se faire commerçants et de diviser leurs bois
en coupes, en taillis et en futaies. Les arbres, semés non point
par de savants forestiers, mais par la main de Dieu, qui jetait la
graine au caprice du vent, n’étaient pas disposés en quinconces,
mais poussaient à leur loisir et comme ils font encore aujourd’hui
dans une forêt vierge de l’Amérique. Bref, une forêt, à cette
époque, était un repaire où il y avait à foison du sanglier, du
cerf, du loup et des voleurs; et une douzaine de sentiers
seulement, partant d’un point, étoilaient celle de Bondy, qu’une
route circulaire enveloppait comme le cercle de la roue enveloppe
les jantes.

En poussant la comparaison plus loin, le moyeu ne représenterait
pas mal l’unique carrefour situé au centre du bois, et où les
chasseurs égarés se ralliaient pour s’élancer de là vers le point
où la chasse perdue reparaissait.

Au bout d’un quart d’heure, il arriva ce qui arrivait toujours en
pareil cas: c’est que des obstacles presque insurmontables s’étant
opposés à la course des chasseurs, les voix des chiens s’étaient
éteintes dans le lointain, et le roi lui-même était revenu au
carrefour, jurant et sacrant, comme c’était son habitude.

-- Eh bien! d’Alençon, eh bien! Henriot, dit-il, vous voilà,
mordieu, calmes et tranquilles comme des religieuses qui suivent
leur abbesse. Voyez-vous, ça ne s’appelle point chasser, cela.
Vous, d’Alençon, vous avez l’air de sortir d’une boîte, et vous
êtes tellement parfumé que si vous passez entre la bête et mes
chiens, vous êtes capable de leur faire perdre la voie. Et vous,
Henriot, où est votre épieu, où est votre arquebuse? voyons.

-- Sire, dit Henri, à quoi bon une arquebuse? Je sais que Votre
Majesté aime à tirer l’animal quand il tient aux chiens. Quant à
un épieu, je manie assez maladroitement cette arme, qui n’est
point d’usage dans nos montagnes, où nous chassons l’ours avec le
simple poignard.

-- Par la mordieu, Henri, quand vous serez retourné dans vos
Pyrénées, il faudra que vous m’envoyiez une pleine charretée
d’ours, car ce doit être une belle chasse que celle qui se fait
ainsi corps à corps avec un animal qui peut nous étouffer. Écoutez
donc, je crois que j’entends les chiens. Non, je me trompais.

Le roi prit son cor et sonna une fanfare. Plusieurs fanfares lui
répondirent. Tout à coup un piqueur parut qui fit entendre un
autre air.

-- La vue! la vue! cria le roi. Et il s’élança au galop, suivi de
tous les chasseurs qui s’étaient ralliés à lui. Le piqueur ne
s’était pas trompé. À mesure que le roi s’avançait, on commençait
d’entendre les aboiements de la meute, composée alors de plus de
soixante chiens, car on avait successivement lâché tous les relais
placés dans les endroits que le sanglier avait déjà parcourus. Le
roi le vit passer pour la seconde fois, et, profitant d’une haute
futaie, se jeta sous bois après lui, donnant du cor de toutes ses
forces. Les princes le suivirent quelque temps. Mais le roi avait
un cheval si vigoureux, emporté par son ardeur il passait par des
chemins tellement escarpés, par des taillis si épais, que d’abord
les femmes, puis le duc de Guise et ses gentilshommes, puis les
deux princes, furent forcés de l’abandonner. Tavannes tint encore
quelque temps; mais enfin il y renonça à son tour.

Tout le monde, excepté Charles et quelques piqueurs qui, excités
par une récompense promise, ne voulaient pas quitter le roi, se
retrouva donc dans les environs du carrefour.

Les deux princes étaient l’un près de l’autre dans une longue
allée. À cent pas d’eux, le duc de Guise et ses gentilshommes
avaient fait halte. Au carrefour se tenaient les femmes.

-- Ne semblerait-il pas, en vérité, dit le duc d’Alençon à Henri
en lui montrant du coin de l’oeil le duc de Guise, que cet homme,
avec son escorte bardée de fer, est le véritable roi? Pauvres
princes que nous sommes, il ne nous honore pas même d’un regard.

-- Pourquoi nous traiterait-il mieux que ne nous traitent nos
propres parents? répondit Henri. Eh! mon frère! ne sommes-nous
pas, vous et moi, des prisonniers à la cour de France, des otages
de notre parti?

Le duc François tressaillit à ces mots, et regarda Henri comme
pour provoquer une plus large explication; mais Henri s’était plus
avancé qu’il n’avait coutume de le faire, et il garda le silence.

-- Que voulez-vous dire, Henri? demanda le duc François,
visiblement contrarié que son beau-frère, en ne continuant pas, le
laissât entamer ces éclaircissements.

-- Je dis, mon frère, reprit Henri, que ces hommes si bien armés,
qui semblent avoir reçu pour tâche de ne point nous perdre de vue,
ont tout l’aspect de gardes qui prétendraient empêcher deux
personnes de s’échapper.

-- S’échapper, pourquoi? comment? demanda d’Alençon en jouant
admirablement la surprise et la naïveté.

-- Vous avez là un magnifique genêt, François, dit Henri
poursuivant sa pensée tout en ayant l’air de changer de
conversation; je suis sûr qu’il ferait sept lieues en une heure,
et vingt lieues d’ici à midi. Il fait beau; cela invite, sur ma
parole, à baisser la main. Voyez donc le joli chemin de traverse.
Est ce qu’il ne vous tente pas, François? Quant à moi, l’éperon me
brûle.

François ne répondit rien. Seulement il rougit et pâlit
successivement; puis il tendit l’oreille comme s’il écoutait la
chasse.

-- La nouvelle de Pologne fait son effet, dit Henri, et mon cher
beau-frère a son plan. Il voudrait bien que je me sauvasse, mais
je ne me sauverai pas seul.

Il achevait à peine cette réflexion, quand plusieurs nouveaux
convertis, revenus à la cour depuis deux ou trois mois, arrivèrent
au petit galop et saluèrent les deux princes avec un sourire des
plus engageants.

Le duc d’Alençon, provoqué par les ouvertures de Henri, n’avait
qu’un mot à dire, qu’un geste à faire, et il était évident que
trente ou quarante cavaliers, réunis en ce moment autour d’eux
comme pour faire opposition à la troupe de M. de Guise,
favoriseraient la fuite; mais il détourna la tête, et portant son
cor à sa bouche, il sonna le ralliement.

Cependant les nouveaux venus, comme s’ils eussent cru que
l’hésitation du duc d’Alençon venait du voisinage et de la
présence des Guisards, s’étaient peu à peu glissés entre eux et
les deux princes, et s’étaient échelonnés avec une habileté
stratégique qui annonçait l’habitude des dispositions militaires.
En effet, pour arriver au duc d’Alençon et au roi de Navarre, il
eût fallu leur passer sur le corps, tandis qu’à perte de vue
s’étendait devant les deux beaux frères une route parfaitement
libre.

Tout à coup, entre les arbres, à dix pas du roi de Navarre,
apparut un autre gentilhomme que les deux princes n’avaient pas
encore vu. Henri cherchait à deviner qui il était, quand ce
gentilhomme, soulevant son chapeau, se fit reconnaître à Henri
pour le vicomte de Turenne, un des chefs du parti protestant que
l’on croyait en Poitou.

Le vicomte hasarda même un signe qui voulait clairement dire:

-- Venez-vous? Mais Henri, après avoir bien consulté le visage
impassible et l’oeil terne du duc d’Alençon, tourna deux ou trois
fois la tête sur son épaule comme si quelque chose le gênait dans
le col de son pourpoint. C’était une réponse négative. Le vicomte
la comprit, piqua des deux et disparut dans le fourré. Au même
instant on entendit la meute se rapprocher, puis, à l’extrémité de
l’allée où l’on se trouvait, on vit passer le sanglier, puis au
même instant les chiens, puis, pareil au chasseur infernal,
Charles IX sans chapeau, le cor à la bouche, sonnant à se briser
les poumons; trois ou quatre piqueurs le suivaient. Tavannes avait
disparu.

-- Le roi! s’écria le duc d’Alençon. Et il s’élança sur la trace.
Henri, rassuré par la présence de ses bons amis, leur fit signe de
ne pas s’éloigner et s’avança vers les dames.

-- Eh bien? dit Marguerite en faisant quelques pas au-devant de
lui.

-- Eh bien, madame, dit Henri, nous chassons le sanglier.

-- Voilà tout?

-- Oui, le vent a tourné depuis hier matin; mais je crois vous
avoir prédit que cela serait ainsi.

-- Ces changements de vent sont mauvais pour la chasse, n’est-ce
pas, monsieur? demanda Marguerite.

-- Oui, dit Henri, cela bouleverse quelquefois toutes les
dispositions arrêtées, et c’est un plan à refaire.

En ce moment les aboiements de la meute commencèrent à se faire
entendre, se rapprochant rapidement, et une sorte de vapeur
tumultueuse avertit les chasseurs de se tenir sur leurs gardes.
Chacun leva la tête et tendit l’oreille.

Presque aussitôt le sanglier déboucha, et au lieu de se rejeter
dans le bois, il suivit la route venant droit sur le carrefour où
se trouvaient les dames, les gentilshommes qui leur faisaient la
cour, et les chasseurs qui avaient perdu la chasse.

Derrière lui, et lui soufflant au poil, venaient trente ou
quarante chiens des plus robustes; puis, derrière les chiens, à
vingt pas à peine, le roi Charles sans toquet, sans manteau, avec
ses habits tout déchirés par les épines, le visage et les mains en
sang.

Un ou deux piqueurs restaient seuls avec lui. Le roi ne quittait
son cor que pour exciter ses chiens, ne cessait d’exciter ses
chiens que pour reprendre son cor. Le monde tout entier avait
disparu à ses yeux. Si son cheval eût manqué, il eût crié comme
Richard III: Ma couronne pour un cheval!

Mais le cheval paraissait aussi ardent que le maître, ses pieds ne
touchaient pas la terre et ses naseaux soufflaient le feu.

Le sanglier, les chiens, le roi passèrent comme une vision.

-- Hallali, hallali! cria le roi en passant. Et il ramena son cor
à ses lèvres sanglantes. À quelques pas de lui venaient le duc
d’Alençon et deux piqueurs; seulement les chevaux des autres
avaient renoncé ou ils s’étaient perdus.

Tout le monde partit sur la trace, car il était évident que le
sanglier ne tarderait pas à tenir.

En effet, au bout de dix minutes à peine, le sanglier quitta le
sentier qu’il suivait et se jeta dans le bois; mais, arrivé à une
clairière, il s’accula à une roche et fit tête aux chiens.

Aux cris de Charles, qui l’avait suivi, tout le monde accourut.

On était arrivé au moment intéressant de la chasse. L’animal
paraissait résolu à une défense désespérée. Les chiens, animés par
une course de plus de trois heures, se ruaient sur lui avec un
acharnement que redoublaient les cris et les jurons du roi.

Tous les chasseurs se rangèrent en cercle, le roi un peu en avant,
ayant derrière lui le duc d’Alençon armé d’une arquebuse, et Henri
qui n’avait que son simple couteau de chasse.

Le duc d’Alençon détacha son arquebuse du crochet et en alluma la
mèche. Henri fit jouer son couteau de chasse dans le fourreau.

Quant au duc de Guise, assez dédaigneux de tous ces exercices de
vénerie, il se tenait un peu à l’écart avec tous ses
gentilshommes.

Les femmes réunies en groupe formaient une petite troupe qui
faisait le pendant à celle du duc de Guise.

Tout ce qui était chasseur demeurait les yeux fixés sur l’animal,
dans une attente pleine d’anxiété.

À l’écart se tenait un piqueur se raidissant pour résister aux
deux molosses du roi, qui, couverts de leurs jaques de mailles,
attendaient, en hurlant et en s’élançant de manière à faire croire
à chaque instant qu’ils allaient briser leurs chaînes, le moment
de coiffer le sanglier.

L’animal faisait merveille: attaqué à la fois par une quarantaine
de chiens qui l’enveloppaient comme une marée hurlante, qui le
recouvraient de leur tapis bigarré, qui de tous côtés essayaient
d’entamer sa peau rugueuse aux poils hérissés, à chaque coup de
boutoir, il lançait à dix pieds de haut un chien, qui retombait
éventré, et qui, les entrailles traînantes, se rejetait aussitôt
dans la mêlée tandis que Charles, les cheveux raidis, les yeux
enflammés, les narines ouvertes, courbé sur le cou de son cheval
ruisselant, sonnait un hallali furieux.

En moins de dix minutes, vingt chiens furent hors de combat.

-- Les dogues! cria Charles, les dogues! ... À ce cri, le piqueur
ouvrit les porte-mousquetons des laisses, et les deux molosses se
ruèrent au milieu du carnage, renversant tout, écartant tout, se
frayant avec leurs cottes de fer un chemin jusqu’à l’animal,
qu’ils saisirent chacun par une oreille.

Le sanglier, se sentant coiffé, fit claquer ses dents à la fois de
rage et de douleur.

-- Bravo! Duredent! bravo! Risquetout! cria Charles. Courage, les
chiens! Un épieu! un épieu!

-- Vous ne voulez pas mon arquebuse? dit le duc d’Alençon.

-- Non, cria le roi, non, on ne sent pas entrer la balle; il n’y a
pas de plaisir; tandis qu’on sent entrer l’épieu. Un épieu! un
épieu!

On présenta au roi un épieu de chasse durci au feu et armé d’une
pointe de fer.

-- Mon frère, prenez garde! cria Marguerite.

-- Sus! sus! cria la duchesse de Nevers. Ne le manquez pas, Sire!
Un bon coup à ce parpaillot!

-- Soyez tranquille, duchesse! dit Charles. Et, mettant son épieu
en arrêt, il fondit sur le sanglier, qui, tenu par les deux
chiens, ne put éviter le coup. Cependant, à la vue de l’épieu
luisant, il fit un mouvement de côté, et l’arme, au lieu de
pénétrer dans la poitrine, glissa sur l’épaule et alla s’émousser
sur la roche contre laquelle l’animal était acculé.

-- Mille noms d’un diable! cria le roi, je l’ai manqué... Un
épieu! un épieu!

Et, se reculant comme faisaient les chevaliers lorsqu’ils
prenaient du champ, il jeta à dix pas de lui son épieu hors de
service.

Un piqueur s’avança pour lui en offrir un autre. Mais au même
moment, comme s’il eût prévu le sort qui l’attendait et qu’il eût
voulu s’y soustraire, le sanglier, par un violent effort, arracha
aux dents des molosses ses deux oreilles déchirées, et, les yeux
sanglants, hérissé, hideux, l’haleine bruyante comme un soufflet
de forge, faisant claquer ses dents l’une contre l’autre, il
s’élança la tête basse, vers le cheval du roi.

Charles était trop bon chasseur pour ne pas avoir prévu cette
attaque. Il enleva son cheval, qui se cabra; mais il avait mal
mesuré la pression, le cheval, trop serré par le mors ou peut-être
même cédant à son épouvante, se renversa en arrière.

Tous les spectateurs jetèrent un cri terrible: le cheval était
tombé, et le roi avait la cuisse engagée sous lui.

-- La main, Sire, rendez la main, dit Henri. Le roi lâcha la bride
de son cheval, saisit la selle de la main gauche, essayant de
tirer de la droite son couteau de chasse; mais le couteau, pressé
par le poids de son corps, ne voulut pas sortir de sa gaine.

-- Le sanglier! le sanglier! cria Charles. À moi, d’Alençon! à
moi!

Cependant le cheval, rendu à lui-même, comme s’il eût compris le
danger que courait son maître, tendit ses muscles et était parvenu
déjà à se relever sur trois jambes, lorsqu’à l’appel de son frère,
Henri vit le duc François pâlir affreusement et approcher
l’arquebuse de son épaule; mais la balle, au lieu d’aller frapper
le sanglier, qui n’était plus qu’à deux pas du roi, brisa le genou
du cheval, qui retomba le nez contre terre. Au même instant le
sanglier déchira de son boutoir la botte de Charles.

-- Oh! murmura d’Alençon de ses lèvres blêmissantes, je crois que
le duc d’Anjou est roi de France, et que moi je suis roi de
Pologne.

En effet le sanglier labourait la cuisse de Charles, lorsque
celui-ci sentit quelqu’un qui lui levait le bras; puis il vit
briller une lame aiguë et tranchante qui s’enfonçait et
disparaissait jusqu’à la garde au défaut de l’épaule de l’animal,
tandis qu’une main gantée de fer écartait la hure déjà fumante
sous ses habits.

Charles, qui dans le mouvement qu’avait fait le cheval était
parvenu à dégager sa jambe, se releva lourdement, et, se voyant
tout ruisselant de sang, devint pâle comme un cadavre.

-- Sire, dit Henri, qui toujours à genoux maintenait le sanglier
atteint au coeur, Sire, ce n’est rien, j’ai écarté la dent, et
Votre Majesté n’est pas blessée.

Puis il se releva, lâchant le couteau, et le sanglier tomba,
rendant plus de sang encore par sa gueule que par sa plaie.

Charles, entouré de tout un monde haletant, assailli par des cris
de terreur qui eussent étourdi le plus calme courage, fut un
moment sur le point de tomber près de l’animal agonisant. Mais il
se remit; et se retournant vers le roi de Navarre, il lui serra la
main avec un regard où brillait le premier élan de sensibilité qui
eût fait battre son coeur depuis vingt-quatre ans.

-- Merci, Henriot! lui dit-il.

-- Mon pauvre frère! s’écria d’Alençon en s’approchant de Charles.

-- Ah! c’est toi, d’Alençon! dit le roi. Eh bien, fameux tireur,
qu’est donc devenue ta balle?

-- Elle se sera aplatie sur le sanglier, dit le duc.

-- Eh! mon Dieu! s’écria Henri avec une surprise admirablement
jouée, voyez donc, François, votre balle a cassé la jambe du
cheval de Sa Majesté. C’est étrange!

-- Hein! dit le roi. Est-ce vrai, cela?

-- C’est possible, dit le duc consterné; la main me tremblait si
fort!

-- Le fait est que, pour un tireur habile, vous avez fait là un
singulier coup, François! dit Charles en fronçant le sourcil. Une
seconde fois, merci, Henriot! Messieurs, continua le roi,
retournons à Paris, j’en ai assez comme cela.

Marguerite s’approcha pour féliciter Henri.

-- Ah! ma foi, oui, Margot, dit Charles, fais-lui ton compliment,
et bien sincère même, car sans lui le roi de France s’appelait
Henri III.

-- Hélas! madame, dit le Béarnais, M. le duc d’Anjou, qui est déjà
mon ennemi, va m’en vouloir bien davantage. Mais que voulez-vous!
on fait ce qu’on peut; demandez à M. d’Alençon.

Et, se baissant, il retira du corps du sanglier son couteau de
chasse, qu’il plongea deux ou trois fois dans la terre, afin d’en
essuyer le sang.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
-- Qui est à ma portière? -- Deux pages et un
écuyer. -- Bon! ce sont des barbares! Dites-moi, La
Mole, qui avez-vous trouvé dans votre chambre? -- Le
duc François. -- Faisant? -- Je ne sais quoi. -- Avec? --
Avec un inconnu.
Je suis seule; entrez, mon cher.




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END OF BOOK

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