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La reine Margot - Tome I
Author Language Character Set
Alexandre Dumas, Père French ISO-8859-1


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je vous remercie.
-- Alors, Votre Majesté permettra...

Marguerite lui tendit la main, la baronne la baisa avec respect,
fit une révérence profonde et sortit.

Tandis que madame de Sauve remontait son escalier, bondissant
comme un chevreau dont on a rompu l’attache, madame de Nevers
échangeait avec la reine quelques saluts cérémonieux qui donnèrent
le temps aux gentilshommes qui l’avaient accompagnée jusque-là de
se retirer.

-- Gillonne, cria Marguerite lorsque la porte se fut refermée sur
le dernier, Gillonne, fais que personne ne nous interrompe.

-- Oui, dit la duchesse, car nous avons à parler d’affaires tout à
fait graves.

Et, prenant un siège, elle s’assit sans façon, certaine que
personne ne viendrait déranger cette intimité convenue entre elle
et la reine de Navarre, prenant sa meilleure place du feu et du
soleil.

-- Eh bien, dit Marguerite avec un sourire, notre fameux
massacreur, qu’en faisons-nous?

-- Ma chère reine, dit la duchesse, c’est sur mon âme un être
mythologique. Il est incomparable en esprit et ne tarit jamais. Il
a des saillies qui feraient pâmer de rire un saint dans sa châsse.
Au demeurant, c’est le plus furieux païen qui ait jamais été cousu
dans la peau d’un catholique! j’en raffole. Et toi, que fais-tu de
ton Apollo?

-- Hélas! fit Marguerite avec un soupir.

-- Oh! oh! que cet hélas m’effraie, chère reine! est-il donc trop
respectueux ou trop sentimental, ce gentil La Mole? Ce serait, je
suis forcée de l’avouer, tout le contraire de son ami Coconnas.

-- Mais non, il a ses moments, dit Marguerite, et cet hélas ne se
rapporte qu’à moi.

-- Que veut-il dire alors?

-- Il veut dire, chère duchesse, que j’ai une peur affreuse de
l’aimer tout de bon.

-- Vraiment?

-- Foi de Marguerite!

-- Oh! tant mieux! la joyeuse vie que nous allons mener alors!
s’écria Henriette; aimer un peu, c’était mon rêve; aimer beaucoup
c’était le tien. C’est si doux, chère et docte reine, de se
reposer l’esprit par le coeur, n’est-ce pas? et d’avoir après le
délire le sourire. Ah! Marguerite, j’ai le pressentiment que nous
allons passer une bonne année.

-- Crois-tu? dit la reine; moi, tout au contraire, je ne sais pas
comment cela se fait, je vois les choses à travers un crêpe. Toute
cette politique me préoccupe affreusement. À propos, sache donc si
ton Annibal est aussi dévoué à mon frère qu’il paraît l’être.
Informe-toi de cela, c’est important.

-- Lui, dévoué à quelqu’un ou à quelque chose! on voit bien que tu
ne le connais pas comme moi. S’il se dévoue jamais à quelque
chose, ce sera à son ambition et voilà tout. Ton frère est-il
homme à lui faire de grandes promesses, oh! alors, très bien: il
sera dévoué à ton frère; mais que ton frère, tout fils de France
qu’il est, prenne garde de manquer aux promesses qu’il lui aura
faites, ou sans cela, ma foi, gare à ton frère!

-- Vraiment?

-- C’est comme je te le dis. En vérité, Marguerite, il y a des
moments où ce tigre que j’ai apprivoisé me fait peur à moi-même.
L’autre jour, je lui disais: Annibal, prenez-y garde, ne me
trompez pas, car si vous me trompiez! ... Je lui disais cependant
cela avec mes yeux d’émeraude qui ont fait dire à Ronsard:

_La duchesse de Nevers_
_Aux yeux verts_
_Qui, sous leur paupière blonde,_
_Lancent sur nous plus d’éclairs_
_Que ne font vingt Jupiters_
_Dans les airs,_
_Lorsque la tempête gronde._

-- Eh bien?

-- Eh bien! je crus qu’il allait me répondre: Moi, vous tromper!
moi, jamais! etc., etc. Sais-tu ce qu’il m’a répondu?

-- Non.

-- Eh bien, juge l’homme: Et vous, a-t-il répondu, si vous me
trompiez, prenez garde aussi; car, toute princesse que vous
êtes... Et, en disant ces mots, il me menaçait, non seulement des
yeux, mais de son doigt sec et pointu, muni d’un ongle taillé en
fer de lance, et qu’il me mit presque sous le nez. En ce moment,
ma pauvre reine, je te l’avoue, il avait une physionomie si peu
rassurante que j’en tressaillis, et, tu le sais, cependant je ne
suis pas trembleuse.

-- Te menacer, toi, Henriette! il a osé?

-- Eh! mordi! je le menaçais bien, moi! Au bout du compte, il a eu
raison. Ainsi, tu le vois, dévoué jusqu’à un certain point, ou
plutôt jusqu’à un point très incertain.

-- Alors, nous verrons, dit Marguerite rêveuse, je parlerai à La
Mole. Tu n’avais pas autre chose à me dire?

-- Si fait: une chose des plus intéressantes et pour laquelle je
suis venue. Mais, que veux-tu! tu as été me parler de choses plus
intéressantes encore. J’ai reçu des nouvelles.

-- De Rome?

-- Oui, un courrier de mon mari.

-- Eh bien, l’affaire de Pologne?

-- Va à merveille, et tu vas probablement sous peu de jours être
débarrassée de ton frère d’Anjou.

-- Le pape a donc ratifié son élection?

-- Oui, ma chère.

-- Et tu ne me disais pas cela! s’écria Marguerite. Eh! vite,
vite, des détails.

-- Oh! ma foi, je n’en ai pas d’autres que ceux que je te
transmets. D’ailleurs attends, je vais te donner la lettre de
M. de Nevers. Tiens, la voilà. Eh! non, non; ce sont des vers
d’Annibal, des vers atroces, ma pauvre Marguerite. Il n’en fait
pas d’autres. Tiens, cette fois, la voici. Non, pas encore ceci:
c’est un billet de moi que j’ai apporté pour que tu le lui fasses
passer par La Mole. Ah! enfin, cette fois, c’est la lettre en
question.

Et madame de Nevers remit la lettre à la reine. Marguerite
l’ouvrit vivement et la parcourut; mais effectivement elle ne
disait rien autre chose que ce qu’elle avait déjà appris de la
bouche de son amie.

-- Et comment as-tu reçu cette lettre? continua la reine.

-- Par un courrier de mon mari qui avait ordre de toucher à
l’hôtel de Guise avant d’aller au Louvre et de me remettre cette
lettre avant celle du roi. Je savais l’importance que ma reine
attachait à cette nouvelle, et j’avais écrit à M. de Nevers d’en
agir ainsi. Tu vois, il a obéi, lui. Ce n’est pas comme ce monstre
de Coconnas. Maintenant il n’y a donc dans tout Paris que le roi,
toi et moi qui sachions cette nouvelle; à moins que l’homme qui
suivait notre courrier...

-- Quel homme?

-- Oh! l’horrible métier! Imagine-toi que ce malheureux messager
est arrivé las, défait, poudreux; il a couru sept jours, jour et
nuit, sans s’arrêter un instant.

-- Mais cet homme dont tu parlais tout à l’heure?

-- Attends donc. Constamment suivi par un homme de mine farouche
qui avait des relais comme lui et courait aussi vite que lui
pendant ces quatre cents lieues, ce pauvre courrier a toujours
attendu quelque balle de pistolet dans les reins. Tous deux sont
arrivés à la barrière Saint-Marcel en même temps, tous deux ont
descendu la rue Mouffetard au grand galop, tous deux ont traversé
la Cité. Mais, au bout du pont Notre-Dame, notre courrier a pris à
droite, tandis que l’autre tournait à gauche par la place du
Châtelet, et filait par les quais du côté du Louvre comme un trait
d’arbalète.

-- Merci, ma bonne Henriette, merci, s’écria Marguerite. Tu avais
raison, et voici de bien intéressantes nouvelles. Pour qui cet
autre courrier? Je le saurai. Mais laisse-moi. À ce soir, rue
Tizon, n’est-ce pas? et à demain la chasse; et surtout prends un
cheval bien méchant pour qu’il s’emporte et que nous soyons
seules. Je te dirai ce soir ce qu’il faut que tu tâches de savoir
de ton Coconnas.

-- Tu n’oublieras donc pas ma lettre? dit la duchesse de Nevers en
riant.

-- Non, non, sois tranquille, il l’aura et à temps. Madame de
Nevers sortit, et aussitôt Marguerite envoya chercher Henri, qui
accourut et auquel elle remit la lettre du duc de Nevers.

-- Oh! oh! fit-il. Puis Marguerite lui raconta l’histoire du
double courrier.

-- Au fait, dit Henri, je l’ai vu entrer au Louvre.

-- Peut-être était-il pour la reine mère?

-- Non pas; j’en suis sûr, car j’ai été à tout hasard me placer
dans le corridor, et je n’ai vu passer personne.

-- Alors, dit Marguerite en regardant son mari, il faut que ce
soit...

-- Pour votre frère d’Alençon, n’est-ce pas? dit Henri.

-- Oui; mais comment le savoir?

-- Ne pourrait-on, demanda Henri négligemment, envoyer chercher un
de ces deux gentilshommes et savoir par lui...

-- Vous avez raison, Sire! dit Marguerite mise à son aise par la
proposition de son mari; je vais envoyer chercher M. de La Mole...
Gillonne! Gillonne!

La jeune fille parut.

-- Il faut que je parle à l’instant même à M. de La Mole, lui dit
la reine. Tâchez de le trouver et amenez-le.

Gillonne partit. Henri s’assit devant une table sur laquelle était
un livre allemand avec des gravures d’Albert Dürer, qu’il se mit à
regarder avec une si grande attention que lorsque La Mole vint, il
ne parut pas l’entendre et ne leva même pas la tête.

De son côté, le jeune homme voyant le roi chez Marguerite demeura
debout sur le seuil de la chambre, muet de surprise et pâlissant
d’inquiétude.

Marguerite alla à lui.

-- Monsieur de la Mole, demanda-t-elle, pourriez-vous me dire qui
est aujourd’hui de garde chez M. d’Alençon?

-- Coconnas, madame..., dit La Mole.

-- Tâchez de me savoir de lui s’il a introduit chez son maître un
homme couvert de boue et paraissant avoir fait une longue route à
franc étrier.

-- Ah! madame, je crains bien qu’il ne me le dise pas; depuis
quelques jours il devient très taciturne.

-- Vraiment! Mais en lui donnant ce billet, il me semble qu’il
vous devra quelque chose en échange.

-- De la duchesse! ... Oh! avec ce billet, j’essaierai.

-- Ajoutez dit Marguerite en baissant la voix, que ce billet lui
servira de sauf-conduit pour entrer ce soir dans la maison que
vous savez.

-- Et moi, madame, dit tout bas La Mole, quel sera le mien?

-- Vous vous nommerez, et cela suffira.

-- Donnez, madame, donnez, dit La Mole tout palpitant d’amour; je
vous réponds de tout. Et il partit.

-- Nous saurons demain si le duc d’Alençon est instruit de
l’affaire de Pologne, dit tranquillement Marguerite en se
retournant vers son mari.

-- Ce M. de La Mole est véritablement un gentil serviteur, dit le
Béarnais avec ce sourire qui n’appartenait qu’à lui; et... par la
messe! je ferai sa fortune.



XXIX
Le départ


Lorsque le lendemain un beau soleil rouge, mais sans rayons, comme
c’est l’habitude dans les jours privilégiés de l’hiver, se leva
derrière les collines de Paris, tout depuis deux heures était déjà
en mouvement dans la cour du Louvre.

Un magnifique barbe, nerveux quoique élancé, aux jambes de cerf
sur lesquelles les veines se croisaient comme un réseau, frappant
du pied, dressant l’oreille et soufflant le feu par ses narines,
attendait Charles IX dans la cour; mais il était moins impatient
encore que son maître, retenu par Catherine, qui l’avait arrêté au
passage pour lui parler, disait-elle, d’une affaire importante.

Tous deux étaient dans la galerie vitrée, Catherine froide, pâle
et impassible comme toujours, Charles IX frémissant, rongeant ses
ongles et fouettant ses deux chiens favoris, revêtus de cuirasses
de mailles pour que le boutoir du sanglier n’eût pas de prise sur
eux et qu’ils pussent impunément affronter le terrible animal. Un
petit écusson aux armes de France était cousu sur leur poitrine à
peu près comme sur la poitrine des pages, qui plus d’une fois
avaient envié les privilèges de ces bienheureux favoris.

-- Faites-y bien attention, Charles, disait Catherine, nul que
vous et moi ne sait encore l’arrivée prochaine des Polonais;
cependant le roi de Navarre agit, Dieu me pardonne! comme s’il le
savait. Malgré son abjuration, dont je me suis toujours défiée, il
a des intelligences avec les huguenots. Avez-vous remarqué comme
il sort souvent depuis quelques jours? Il a de l’argent, lui qui
n’en a jamais eu; il achète des chevaux, des armes, et, les jours
de pluie, du matin au soir il s’exerce à l’escrime.

-- Eh! mon Dieu, ma mère, fit Charles IX impatienté, croyez-vous
point qu’il ait l’intention de me tuer, moi, ou mon frère d’Anjou?
En ce cas il lui faudra encore quelques leçons, car hier je lui ai
compté avec mon fleuret onze boutonnières sur son pourpoint qui
n’en a cependant que six. Et quant à mon frère d’Anjou, vous savez
qu’il tire encore mieux que moi ou tout aussi bien, à ce qu’il dit
du moins.

-- Écoutez donc, Charles, reprit Catherine, et ne traitez pas
légèrement les choses que vous dit votre mère. Les ambassadeurs
vont arriver; eh bien, vous verrez! Une fois qu’ils seront à
Paris, Henri fera tout ce qu’il pourra pour captiver leur
attention. Il est insinuant, il est sournois; sans compter que sa
femme, qui le seconde je ne sais pourquoi, va caqueter avec eux,
leur parler latin, grec, hongrois, que sais-je! oh! je vous dis,
Charles, et vous savez que je ne me trompe jamais! je vous dis,
moi, qu’il y a quelque chose sous jeu.

En ce moment l’heure sonna, et Charles IX cessa d’écouter sa mère
pour écouter l’heure.

-- Mort de ma vie! sept heures! s’écria-t-il. Une heure pour
aller, cela fera huit; une heure pour arriver au rendez-vous et
lancer, nous ne pourrons nous mettre en chasse qu’à neuf heures.
En vérité, ma mère, vous me faites perdre bien du temps! À bas,
Risquetout! ... mort de ma vie! à bas donc, brigand!

Et un vigoureux coup de fouet sanglé sur les reins du molosse
arracha au pauvre animal, tout étonné de recevoir un châtiment en
échange d’une caresse, un cri de vive douleur.

-- Charles, reprit Catherine, écoutez-moi donc, au nom de Dieu! et
ne jetez pas ainsi au hasard votre fortune et celle de la France.
La chasse, la chasse, la chasse, dites-vous... Eh! vous aurez tout
le temps de chasser lorsque votre besogne de roi sera faite.

-- Allons, allons, ma mère! dit Charles pâle d’impatience,
expliquons-nous vite, car vous me faites bouillir. En vérité, il y
a des jours où je ne vous comprends pas.

Et il s’arrêta battant sa botte du manche de son fouet. Catherine
jugea que le bon moment était venu, et qu’il ne fallait pas le
laisser passer.

-- Mon fils, dit-elle, nous avons la preuve que de Mouy est revenu
à Paris. M. de Maurevel, que vous connaissez bien, l’y a vu. Ce ne
peut être que pour le roi de Navarre. Cela nous suffit, je
l’espère, pour qu’il nous soit plus suspect que jamais.

-- Allons, vous voilà encore après mon pauvre Henriot! vous voulez
me le faire tuer, n’est-ce pas?

-- Oh! non.

-- Exiler? Mais comment ne comprenez-vous pas qu’exilé il devient
beaucoup plus à craindre qu’il ne le sera jamais ici, sous nos
yeux, dans le Louvre, où il ne peut rien faire que nous ne le
sachions à l’instant même?

-- Aussi ne veux-je pas l’exiler.

-- Mais que voulez-vous donc? dites vite!

-- Je veux qu’on le tienne en sûreté, tandis que les Polonais
seront ici; à la Bastille, par exemple.

-- Ah! ma foi non, s’écria Charles IX. Nous chassons le sanglier
ce matin, Henriot est un de mes meilleurs suivants. Sans lui la
chasse est manquée. Mordieu, ma mère! vous ne songez vraiment qu’à
me contrarier.

-- Eh! mon cher fils, je ne dis pas ce matin. Les envoyés
n’arrivent que demain ou après-demain. Arrêtons-le après la chasse
seulement, ce soir... cette nuit...

-- C’est différent, alors. Eh bien, nous reparlerons de cela, nous
verrons; après la chasse, je ne dis pas. Adieu! Allons! ici,
Risquetout! ne vas-tu pas bouder à ton tour?

-- Charles, dit Catherine en l’arrêtant par le bras au risque de
l’explosion qui pouvait résulter de ce nouveau retard, je crois
que le mieux serait, tout en ne l’exécutant que ce soir ou cette
nuit, de signer l’acte d’arrestation de suite.

-- Signer, écrire un ordre, aller chercher le scel des parchemins
quand on m’attend pour la chasse, moi qui ne me fais jamais
attendre! Au diable, par exemple!

-- Mais, non, je vous aime trop pour vous retarder; j’ai tout
prévu, entrez là, chez moi, tenez!

Et Catherine, agile comme si elle n’eût eu que vingt ans, poussa
une porte qui communiquait à son cabinet, montra au roi un
encrier, une plume, un parchemin, le sceau et une bougie allumée.

Le roi prit le parchemin et le parcourut rapidement. «Ordre, etc.
de faire arrêter et conduire à la Bastille notre frère Henri de
Navarre.»

-- Bon, c’est fait! dit-il en signant d’un trait. Adieu ma mère.
Et il s’élança hors du cabinet suivi de ses chiens, tout allègre
de s’être si facilement débarrassé de Catherine.

Charles IX était attendu avec impatience, et, comme on connaissait
son exactitude en matière de chasse, chacun s’étonnait de ce
retard. Aussi, lorsqu’il parut, les chasseurs le saluèrent-ils par
leurs vivats, les piqueurs par leurs fanfares, les chevaux par
leurs hennissements, les chiens par leurs cris. Tout ce bruit,
tout ce fracas fit monter une rougeur à ses joues pâles, son coeur
se gonfla, Charles fut jeune et heureux pendant une seconde.

À peine le roi prit-il le temps de saluer la brillante société
réunie dans la cour; il fit un signe de tête au duc d’Alençon, un
signe de main à sa soeur Marguerite, passa devant Henri sans faire
semblant de le voir, et s’élança sur ce cheval barbe qui,
impatient, bondit sous lui. Mais après trois ou quatre courbettes,
il comprit à quel écuyer il avait affaire et se calma.

Aussitôt les fanfares retentirent de nouveau, et le roi sortit du
Louvre suivi du duc d’Alençon, du roi de Navarre, de Marguerite,
de madame de Nevers, de madame de Sauve, de Tavannes et des
principaux seigneurs de la cour.

Il va sans dire que La Mole et Coconnas étaient de la partie.

Quant au duc d’Anjou, il était depuis trois mois au siège de La
Rochelle.

Pendant qu’on attendait le roi, Henri était venu saluer sa femme,
qui, tout en répondant à son compliment, lui avait glissé à
l’oreille:

-- Le courrier venu de Rome a été introduit par M. de Coconnas
lui-même chez le duc d’Alençon, un quart d’heure avant que
l’envoyé du duc de Nevers fût introduit chez le roi.

-- Alors il sait tout, dit Henri.

-- Il doit tout savoir, répondit Marguerite; d’ailleurs jetez les
yeux sur lui, et voyez comme, malgré sa dissimulation habituelle,
son oeil rayonne.

-- Ventre-saint-gris! murmura le Béarnais, je le crois bien! il
chasse aujourd’hui trois proies: France, Pologne et Navarre, sans
compter le sanglier.

Il salua sa femme, revint à son rang, et appelant un de ses gens,
Béarnais d’origine, dont les aïeux étaient serviteurs des siens
depuis plus d’un siècle et qu’il employait comme messager
ordinaire de ses affaires de galanterie:

-- Orthon, lui dit-il, prends cette clef et va la porter chez ce
cousin de madame de Sauve que tu sais, qui demeure chez sa
maîtresse, au coin de la rue des Quatre-Fils, tu lui diras que sa
cousine désire lui parler ce soir; qu’il entre dans ma chambre,
et, si je n’y suis pas, qu’il m’attende; si je tarde, qu’il se
jette sur mon lit en attendant.

-- Il n’y a pas de réponse, Sire?

-- Aucune, que de me dire si tu l’as trouvé. La clef est pour lui
seul, tu comprends?

-- Oui, Sire.

-- Attends donc, et ne me quitte pas ici, peste! Avant de sortir
de Paris, je t’appellerai comme pour ressangler mon cheval, tu
demeureras ainsi en arrière tout naturellement, tu feras ta
commission et tu nous rejoindras à Bondy.

Le valet fit un signe d’obéissance et s’éloigna.

On se mit en marche par la rue Saint-Honoré, on gagna la rue
Saint-Denis, puis le faubourg; arrivé à la rue Saint-Laurent, le
cheval du roi de Navarre se dessangla, Orthon accourut, et tout se
passa comme il avait été convenu entre lui et son maître, qui
continua de suivre avec le cortège royal la rue des Récollets,
tandis que son fidèle serviteur gagnait la rue du Temple.

Lorsque Henri rejoignit le roi, Charles était engagé avec le duc
d’Alençon dans une conversation si intéressante sur le temps, sur
l’âge du sanglier détourné qui était un solitaire, enfin sur
l’endroit où il avait établi sa bauge, qu’il ne s’aperçut pas ou
feignit ne pas s’apercevoir que Henri était resté un instant en
arrière.

Pendant ce temps Marguerite observait de loin la contenance de
chacun, et croyait reconnaître dans les yeux de son frère un
certain embarras toutes les fois que ses yeux se reposaient sur
Henri. Madame de Nevers se laissait aller à une gaieté folle, car
Coconnas, éminemment joyeux ce jour là, faisait autour d’elle cent
lazzis pour faire rire les dames.

Quant à La Mole, il avait déjà trouvé deux fois l’occasion de
baiser l’écharpe blanche à frange d’or de Marguerite sans que
cette action, faite avec l’adresse ordinaire aux amants, eût été
vue de plus de trois ou quatre personnes.

On arriva vers huit heures et un quart à Bondy.

Le premier soin de Charles IX fut de s’informer si le sanglier
avait tenu.

Le sanglier était à sa bauge, et le piqueur qui l’avait détourné
répondait de lui.

Une collation était prête. Le roi but un verre de vin de Hongrie.
Charles IX invita les dames à se mettre à table, et, tout à son
impatience, s’en alla, pour occuper son temps, visiter les chenils
et les perchoirs, recommandant qu’on ne dessellât pas son cheval,
attendu, dit-il, qu’il n’en avait jamais monté de meilleur et de
plus fort.

Pendant que le roi faisait sa tournée, le duc de Guise arriva. Il
était armé en guerre plutôt qu’en chasse, et vingt ou trente
gentilshommes, équipés comme lui, l’accompagnaient. Il s’informa
aussitôt du lieu où était le roi, l’alla rejoindre et revint en
causant avec lui.

À neuf heures précises, le roi donna lui-même le signal en sonnant
le _lancer_, et chacun, montant à cheval, s’achemina vers le
rendez-vous.

Pendant la route, Henri trouva moyen de se rapprocher encore une
fois de sa femme.

-- Eh bien, lui demanda-t-il, savez-vous quelque chose de nouveau?

-- Non, répondit Marguerite, si ce n’est que mon frère Charles
vous regarde d’une étrange façon.

-- Je m’en suis aperçu, dit Henri.

-- Avez-vous pris vos précautions?

-- J’ai sur ma poitrine ma cotte de mailles et à mon côté un
excellent couteau de chasse espagnol, affilé comme un rasoir,
pointu comme une aiguille, et avec lequel je perce des doublons.

-- Alors, dit Marguerite, à la garde de Dieu!

Le piqueur qui dirigeait le cortège fit un signe: on était arrivé
à la bauge.



XXX
Maurevel


Pendant que toute cette jeunesse joyeuse et insouciante, en
apparence du moins, se répandait comme un tourbillon doré sur la
route de Bondy, Catherine, roulant le parchemin précieux sur
lequel le roi Charles venait d’apposer sa signature, faisait
introduire dans son cabinet l’homme à qui son capitaine des gardes
avait apporté, quelques jours auparavant, une lettre rue de la
Cerisaie, quartier de l’Arsenal.

Une large bande de taffetas, pareil à un sceau mortuaire, cachait
un des yeux de cet homme, découvrant seulement l’autre oeil, et
laissant voir entre deux pommettes saillantes la courbure d’un nez
de vautour, tandis qu’une barbe grisonnante lui couvrait le bas du
visage. Il était vêtu d’un manteau long et épais sous lequel on
devinait tout un arsenal. En outre il portait au côté, quoique ce
ne fût pas l’habitude des gens appelés à la cour, une épée de
campagne longue, large et à double coquille. Une de ses mains
était cachée et ne quittait point sous son manteau le manche d’un
long poignard.

-- Ah! vous voici, monsieur, dit la reine en s’asseyant; vous
savez que je vous ai promis après la Saint-Barthélemy, où vous
nous avez rendu de si signalés services, de ne pas vous laisser
dans l’inaction. L’occasion se présente, ou plutôt non, je l’ai
fait naître. Remerciez-moi donc.

-- Madame, je remercie humblement Votre Majesté, répondit l’homme
au bandeau noir avec une réserve basse et insolente à la fois.

-- Une belle occasion, monsieur, comme vous n’en trouverez pas
deux dans votre vie, profitez-en donc.

-- J’attends, madame; seulement, je crains, d’après le
préambule...

-- Que la commission ne soit violente? N’est-ce pas de ces
commissions-là que sont friands ceux qui veulent s’avancer? Celle
dont je vous parle serait enviée par les Tavannes et par les Guise
même.

-- Ah! madame, reprit l’homme, croyez bien, quelle qu’elle soit,
je suis aux ordres de Votre Majesté.

-- En ce cas, lisez, dit Catherine. Et elle lui présenta le
parchemin. L’homme le parcourut et pâlit.

-- Quoi! s’écria-t-il, l’ordre d’arrêter le roi de Navarre!

-- Eh bien, qu’y a-t-il d’extraordinaire à cela?

-- Mais un roi, madame! En vérité, je doute, je crains de n’être
pas assez bon gentilhomme.

-- Ma confiance vous fait le premier gentilhomme de ma cour,
monsieur de Maurevel, dit Catherine.

-- Grâces soient rendues à Votre Majesté, dit l’assassin si ému
qu’il paraissait hésiter.

-- Vous obéirez donc?

-- Si Votre Majesté le commande, n’est-ce pas mon devoir?

-- Oui, je le commande.

-- Alors, j’obéirai.

-- Comment vous y prendrez-vous?

-- Mais je ne sais pas trop, madame, et je désirerais fort être
guidé par Votre Majesté.

-- Vous redoutez le bruit?

-- Je l’avoue.

-- Prenez douze hommes sûrs, plus s’il le faut.

-- Sans doute, je le comprends, Votre Majesté me permet de prendre
mes avantages, et je lui en suis reconnaissant; mais où saisirai-
    
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