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dans les siennes:
-- Maintenant que nous sommes seuls, lui dit-elle, causons
sérieusement, mon grand ami.
-- Sérieusement, madame? dit La Mole.
-- Ou amoureusement, voyons! cela vous va-t-il mieux? il peut y
avoir des choses sérieuses dans l’amour, et surtout dans l’amour
d’une reine.
-- Causons... alors de ces choses sérieuses, mais à la condition
que Votre Majesté ne se fâchera pas des choses folles que je vais
lui dire.
-- Je ne me fâcherai que d’une chose, La Mole, c’est si vous
m’appelez madame ou Majesté. Pour vous, très cher, je suis
seulement Marguerite.
-- Oui, Marguerite! oui, Margarita! oui! ma perle! dit le jeune
homme en dévorant la reine de son regard.
-- Bien comme cela, dit Marguerite; ainsi vous êtes jaloux, mon
beau gentilhomme?
-- Oh! à en perdre la raison.
-- Encore! ...
-- À en devenir fou, Marguerite.
-- Et jaloux de qui? voyons.
-- De tout le monde.
-- Mais enfin?
-- Du roi d’abord.
-- Je croyais qu’après ce que vous aviez vu et entendu, vous
pouviez être tranquille de ce côté-là.
-- De ce M. de Mouy que j’ai vu ce matin pour la première fois, et
que je trouve ce soir si avant dans votre intimité.
-- De M. de Mouy?
-- Oui.
-- Et qui vous donne ces soupçons sur M. de Mouy?
-- Écoutez... je l’ai reconnu à sa taille, à la couleur de ses
cheveux, à un sentiment naturel de haine; c’est lui qui ce matin
était chez M. d’Alençon.
-- Eh bien, quel rapport cela a-t-il avec moi?
-- M. d’Alençon est votre frère; on dit que vous l’aimez beaucoup;
vous lui aurez conté une vague pensée de votre coeur; et lui,
selon l’habitude de la cour, il aura favorisé votre désir en
introduisant près de vous M. de Mouy. Maintenant, comment ai-je
été assez heureux pour que le roi se trouvât là en même temps que
lui? c’est ce que je ne puis savoir; mais en tout cas, madame,
soyez franche avec moi; à défaut d’un autre sentiment, un amour
comme le mien a bien le droit d’exiger la franchise en retour.
Voyez, je me prosterne à vos pieds. Si ce que vous avez éprouvé
pour moi n’est que le caprice d’un moment, je vous rends votre
foi, votre promesse, votre amour, je rends à M. d’Alençon ses
bonnes grâces et ma charge de gentilhomme, et je vais me faire
tuer au siège de La Rochelle, si toutefois l’amour ne m’a pas tué
avant que je puisse arriver jusque-là.
Marguerite écouta en souriant ces paroles pleines de charme, et
suivit des yeux cette action pleine de grâces; puis, penchant sa
belle tête rêveuse sur sa main brûlante:
-- Vous m’aimez? dit-elle.
-- Oh! madame! plus que ma vie, plus que mon salut, plus que tout;
mais vous, vous... vous ne m’aimez pas.
-- Pauvre fou! murmura-t-elle.
-- Eh! oui, madame, s’écria La Mole toujours à ses pieds, je vous
ai dit que je l’étais.
-- La première affaire de votre vie est donc votre amour, cher La
Mole!
-- C’est la seule, madame, c’est l’unique.
-- Eh bien, soit; je ne ferai de tout le reste qu’un accessoire de
cet amour. Vous m’aimez, vous voulez demeurer près de moi?
-- Ma seule prière à Dieu est qu’il ne m’éloigne jamais de vous.
-- Eh bien, vous ne me quitterez pas; j’ai besoin de vous, La
Mole.
-- Vous avez besoin de moi? le soleil a besoin du ver luisant?
-- Si je vous dis que je vous aime, me serez-vous entièrement
dévoué?
-- Eh! ne le suis-je point déjà, madame, et tout entier?
-- Oui; mais vous doutez encore, Dieu me pardonne!
-- Oh! j’ai tort, je suis ingrat, ou plutôt, comme je vous l’ai
dit et comme vous l’avez répété, je suis un fou. Mais pourquoi
M. de Mouy était-il chez vous ce soir? pourquoi l’ai-je vu ce
matin chez M. le duc d’Alençon? pourquoi ce manteau cerise, cette
plume blanche, cette affectation d’imiter ma tournure?... Ah!
madame, ce n’est pas vous que je soupçonne, c’est votre frère.
-- Malheureux! dit Marguerite, malheureux qui croit que le duc
François pousse la complaisance jusqu’à introduire un soupirant
chez sa soeur! Insensé qui se dit jaloux et qui n’a pas deviné!
Savez-vous, La Mole, que le duc d’Alençon demain vous tuerait de
sa propre épée s’il savait que vous êtes là, ce soir, à mes
genoux, et qu’au lieu de vous chasser de cette place, je vous dis:
Restez là comme vous êtes, La Mole; car je vous aime, mon beau
gentilhomme, entendez-vous? je vous aime! Eh bien, oui, je vous le
répète, il vous tuerait!
-- Grand Dieu! s’écria La Mole en se renversant en arrière et en
regardant Marguerite avec effroi, serait-il possible?
-- Tout est possible, ami, en notre temps et dans cette cour.
Maintenant, un seul mot: ce n’était pas pour moi que M. de Mouy,
revêtu de votre manteau, le visage caché sous votre feutre, venait
au Louvre. C’était pour M. d’Alençon. Mais moi, je l’ai amené ici,
croyant que c’était vous. Il tient notre secret, La Mole, il faut
donc le ménager.
-- J’aime mieux le tuer, dit La Mole, c’est plus court et c’est
plus sûr.
-- Et moi, mon brave gentilhomme, dit la reine, j’aime mieux qu’il
vive et que vous sachiez tout, car sa vie nous est non seulement
utile, mais nécessaire. Écoutez et pesez bien vos paroles avant de
me répondre: m’aimez-vous assez, La Mole, pour vous réjouir si je
devenais véritablement reine, c’est-à-dire maîtresse d’un
véritable royaume?
-- Hélas! madame, je vous aime assez pour désirer ce que vous
désirez, ce désir dût-il faire le malheur de toute ma vie!
-- Eh bien, voulez-vous m’aider à réaliser ce désir, qui vous
rendra plus heureux encore?
-- Oh! je vous perdrai, madame! s’écria La Mole en cachant sa tête
dans ses mains.
-- Non pas, au contraire; au lieu d’être le premier de mes
serviteurs, vous deviendrez le premier de mes sujets. Voilà tout.
-- Oh! pas d’intérêt... pas d’ambition, madame... Ne souillez pas
vous-même le sentiment que j’ai pour vous... du dévouement, rien
que du dévouement!
-- Noble nature! dit Marguerite. Eh bien, oui, je l’accepte, ton
dévouement, et je saurai le reconnaître.
Et elle lui tendit ses deux mains que La Mole couvrit de baisers.
-- Eh bien? dit-elle.
-- Eh bien, oui! répondit La Mole. Oui, Marguerite, je commence à
comprendre ce vague projet dont on parlait déjà chez nous autres
huguenots avant la Saint-Barthélemy; ce projet pour l’exécution
duquel, comme tant d’autres plus dignes que moi, j’avais été mandé
à Paris. Cette royauté réelle de Navarre qui devait remplacer une
royauté fictive, vous la convoitez; le roi Henri vous y pousse. de
Mouy conspire avec vous, n’est-ce pas? Mais le duc d’Alençon, que
fait-il dans toute cette affaire? où y a-t-il un trône pour lui
dans tout cela? Je n’en vois point. Or, le duc d’Alençon est-il
assez votre... ami pour vous aider dans tout cela, et sans rien
exiger en échange du danger qu’il court?
-- Le duc, ami, conspire pour son compte. Laissons-le s’égarer: sa
vie nous répond de la nôtre.
-- Mais moi, moi qui suis à lui, puis-je le trahir?
-- Le trahir! et en quoi le trahirez-vous? Que vous a-t-il confié?
N’est-ce pas lui qui vous a trahi en donnant à de Mouy votre
manteau et votre chapeau comme un moyen de pénétrer jusqu’à lui?
Vous êtes à lui, dites-vous! N’étiez-vous pas à moi, mon
gentilhomme, avant d’être à lui? Vous a-t-il donné une plus grande
preuve d’amitié que la preuve d’amour que vous tenez de moi?
La Mole se releva pâle et comme foudroyé.
-- Oh! murmura-t-il, Coconnas me le disait bien. L’intrigue
m’enveloppe dans ses replis. Elle m’étouffera.
-- Eh bien? demanda Marguerite.
-- Eh bien, dit La Mole, voici ma réponse: on prétend, et je l’ai
entendu dire à l’autre extrémité de la France, où votre nom si
illustre, votre réputation de beauté si universelle m’étaient
venus, comme un vague désir de l’inconnu, effleurer le coeur; on
prétend que vous avez aimé quelquefois, et que votre amour a
toujours été fatal aux objets de votre amour, si bien que la mort,
jalouse sans doute, vous a presque toujours enlevé vos amants.
-- La Mole! ...
-- Ne m’interrompez pas, ô ma Margarita chérie, car on ajoute
aussi que vous conservez dans des boîtes d’or les coeurs de ces
fidèles amis, et que parfois vous donnez à ces tristes restes un
souvenir mélancolique, un regard pieux. Vous soupirez, ma reine,
vos yeux se voilent; c’est vrai. Eh bien, faites de moi le plus
aimé et le plus heureux de vos favoris. Des autres vous avez percé
le coeur, et vous gardez ce coeur; de moi, vous faites plus, vous
exposez ma tête... Eh bien, Marguerite, jurez-moi devant l’image
de ce Dieu qui m’a sauvé la vie ici même, jurez-moi que si je
meurs pour vous, comme un sombre pressentiment me l’annonce,
jurez-moi que vous garderez, pour y appuyer quelquefois vos
lèvres, cette tête que le bourreau aura séparée de mon corps;
jurez, Marguerite, et la promesse d’une telle récompense, faite
par ma reine, me rendra muet, traître et lâche au besoin, c’est-à-
dire tout dévoué, comme doit l’être votre amant et votre complice.
-- Ô lugubre folie, ma chère âme! dit Marguerite; ô fatale pensée,
mon doux amour!
-- Jurez...
-- Que je jure?
-- Oui, sur ce coffret d’argent que surmonte une croix. Jurez.
-- Eh bien, dit Marguerite, si, ce qu’à Dieu ne plaise! tes
sombres pressentiments se réalisaient, mon beau gentilhomme, sur
cette croix, je te le jure, tu seras près de moi, vivant ou mort,
tant que je vivrai moi-même; et si je ne puis te sauver dans le
péril où tu te jettes pour moi, pour moi seule, je le sais, je
donnerai du moins à ta pauvre âme la consolation que tu demandes
et que tu auras si bien méritée.
-- Un mot encore, Marguerite. Je puis mourir maintenant, me voilà
rassuré sur ma mort; mais aussi je puis vivre, nous pouvons
réussir: le roi de Navarre peut être roi, vous pouvez être reine,
alors le roi vous emmènera; ce voeu de séparation fait entre vous
se rompra un jour et amènera la nôtre. Allons, Marguerite, chère
Marguerite bien-aimée, d’un mot vous m’avez rassuré sur ma mort,
d’un mot maintenant rassurez-moi sur ma vie.
-- Oh! ne crains rien, je suis à toi corps et âme, s’écria
Marguerite en étendant de nouveau la main sur la croix du petit
coffre: si je pars, tu me suivras; et si le roi refuse de
t’emmener, c’est moi alors qui ne partirai pas.
-- Mais vous n’oserez résister!
-- Mon Hyacinthe bien-aimé, dit Marguerite, tu ne connais pas
Henri; Henri ne songe en ce moment qu’à une chose, c’est à être
roi; et à ce désir il sacrifierait en ce moment tout ce qu’il
possède, et à plus forte raison ce qu’il ne possède pas. Adieu.
-- Madame, dit en souriant La Mole, vous me renvoyez?
-- Il est tard, dit Marguerite.
-- Sans doute; mais où voulez-vous que j’aille? M. de Mouy est
dans ma chambre avec M. le duc d’Alençon.
-- Ah! c’est juste, dit Marguerite avec un admirable sourire.
D’ailleurs, j’ai encore beaucoup de choses à vous dire à propos de
cette conspiration.
À dater de cette nuit, La Mole ne fut plus un favori vulgaire, et
il put porter haut la tête à laquelle, vivante ou morte, était
réservé un si doux avenir.
Cependant, parfois, son front pesant s’inclinait vers la terre, sa
joue pâlissait, et l’austère méditation creusait son sillon entre
les sourcils du jeune homme, si gai autrefois, si heureux
maintenant!
XXVII
La main de Dieu
Henri avait dit à madame de Sauve en la quittant:
-- Mettez-vous au lit, Charlotte. Feignez d’être gravement malade,
et sous aucun prétexte demain de toute la journée ne recevez
personne.
Charlotte obéit sans se rendre compte du motif qu’avait le roi de
lui faire cette recommandation. Mais elle commençait à s’habituer
à ses excentricités, comme on dirait de nos jours, et à ses
fantaisies, comme on disait alors.
D’ailleurs elle savait que Henri renfermait dans son coeur des
secrets qu’il ne disait à personne, dans sa pensée des projets
qu’il craignait de révéler même dans ses rêves; de sorte qu’elle
se faisait obéissante à toutes ses volontés, certaine que ses
idées les plus étranges avaient un but.
Le soir même elle se plaignit donc à Dariole d’une grande lourdeur
de tête accompagnée d’éblouissements. C’étaient les symptômes que
Henri lui avait recommandé d’accuser.
Le lendemain elle feignit de se vouloir lever, mais à peine eut-
elle posé un pied sur le parquet qu’elle se plaignit d’une
faiblesse générale et qu’elle se recoucha.
Cette indisposition, que Henri avait déjà annoncée au duc
d’Alençon, fut la première nouvelle que l’on apprit à Catherine
lorsqu’elle demanda d’un air tranquille pourquoi la Sauve ne
paraissait pas comme d’habitude à son lever.
-- Malade! répondit madame de Lorraine qui se trouvait là.
-- Malade! répéta Catherine sans qu’un muscle de son visage
dénonçât l’intérêt qu’elle prenait à sa réponse. Quelque fatigue
de paresseuse.
-- Non pas, madame, reprit la princesse. Elle se plaint d’un
violent mal de tête et d’une faiblesse qui l’empêche de marcher.
Catherine ne répondit rien; mais pour cacher sa joie, sans doute,
elle se retourna vers la fenêtre, et voyant Henri qui traversait
la cour à la suite de son entretien avec de Mouy, elle se leva
pour mieux le regarder, et, poussée par cette conscience qui
bouillonne toujours, quoique invisiblement, au fond des coeurs les
plus endurcis au crime:
-- Ne semblerait-il pas, demanda-t-elle à son capitaine des
gardes, que mon fils Henri est plus pâle ce matin que d’habitude?
Il n’en était rien; Henri était fort inquiet d’esprit, mais fort
sain de corps.
Peu à peu les personnes qui assistaient d’habitude au lever de la
reine se retirèrent; trois ou quatre restaient, plus familières
que les autres; Catherine impatiente les congédia en disant
qu’elle voulait rester seule.
Lorsque le dernier courtisan fut sorti, Catherine ferma la porte
derrière lui, et allant à une armoire secrète cachée dans l’un des
panneaux de sa chambre, elle en fit glisser la porte dans une
rainure de la boiserie et en tira un livre dont les feuillets
froissés annonçaient les fréquents services.
Elle posa le livre sur une table, l’ouvrit à l’aide d’un signet,
appuya son coude sur la table et la tête sur sa main.
-- C’est bien cela, murmura-t-elle tout en lisant; mal de tête,
faiblesse générale, douleurs d’yeux, enflure du palais. On n’a
encore parlé que des maux de tête et de la faiblesse... les autres
symptômes ne se feront pas attendre.
Elle continua:
-- Puis l’inflammation gagne la gorge, s’étend à l’estomac,
enveloppe le coeur comme d’un cercle de feu et fait éclater le
cerveau comme un coup de foudre.
Elle relut tout bas; puis elle continua encore, mais à demi-voix:
-- Pour la fièvre six heures, pour l’inflammation générale douze
heures, pour la gangrène douze heures, pour l’agonie six heures;
en tout trente-six heures.
» Maintenant, supposons que l’absorption soit plus lente que
l’inglutition, et au lieu de trente-six heures nous en aurons
quarante, quarante-huit même; oui, quarante-huit heures doivent
suffire. Mais lui, lui Henri, comment est-il encore debout? Parce
qu’il est homme, parce qu’il est d’un tempérament robuste, parce
que peut-être il aura bu après l’avoir embrassée, et se sera
essuyé les lèvres après avoir bu.
Catherine attendit l’heure du dîner avec impatience. Henri dînait
tous les jours à la table du roi. Il vint, il se plaignit à son
tour d’élancements au cerveau, ne mangea point, et se retira
aussitôt après le repas, en disant qu’ayant veillé une partie de
la nuit passée, il éprouvait un pressant besoin de dormir.
Catherine écouta s’éloigner le pas chancelant de Henri et le fit
suivre. On lui rapporta que le roi de Navarre avait pris le chemin
de la chambre de madame de Sauve.
-- Henri, se dit-elle, va achever auprès d’elle ce soir l’oeuvre
d’une mort qu’un hasard malheureux a peut-être laissée incomplète.
Le roi de Navarre était en effet allé chez madame de Sauve, mais
c’était pour lui dire de continuer à jouer son rôle.
Le lendemain, Henri ne sortit point de sa chambre pendant toute la
matinée, et il ne parut point au dîner du roi. Madame de Sauve,
disait-on, allait de plus mal en plus mal, et le bruit de la
maladie de Henri, répandu par Catherine elle-même, courait comme
un de ces pressentiments dont personne n’explique la cause, mais
qui passent dans l’air.
Catherine s’applaudissait: dès la veille au matin elle avait
éloigné Ambroise Paré pour aller porter des secours à un de ses
valets de chambre favoris, malade à Saint-Germain.
Il fallait alors que ce fût un homme à elle que l’on appelât chez
madame de Sauve et chez Henri; et cet homme ne dirait que ce
qu’elle voudrait qu’il dît. Si, contre toute attente, quelque
autre docteur se trouvait mêlé là-dedans, et si quelque
déclaration de poison venait épouvanter cette cour où avaient déjà
retenti tant de déclarations pareilles, elle comptait fort sur le
bruit que faisait la jalousie de Marguerite à l’endroit des amours
de son mari. On se rappelle qu’à tout hasard elle avait fort parlé
de cette jalousie qui avait éclaté en plusieurs circonstances, et
entre autres à la promenade de l’aubépine, où elle avait dit à sa
fille en présence de plusieurs personnes:
-- Vous êtes donc bien jalouse, Marguerite?
Elle attendait donc avec un visage composé le moment où la porte
s’ouvrirait, et où quelque serviteur tout pâle et tout effaré
entrerait en criant:
-- Majesté, le roi de Navarre se meurt et madame de Sauve est
morte!
Quatre heures du soir sonnèrent. Catherine achevait son goûter
dans la volière où elle émiettait des biscuits à quelques oiseaux
rares qu’elle nourrissait de sa propre main. Quoique son visage,
comme toujours, fût calme et même morne, son coeur battait
violemment au moindre bruit.
La porte s’ouvrit tout à coup.
-- Madame, dit le capitaine des gardes, le roi de Navarre est...
-- Malade? interrompit vivement Catherine.
-- Non, madame, Dieu merci! et Sa Majesté semble se porter à
merveille.
-- Que dites-vous donc alors?
-- Que le roi de Navarre est là.
-- Que me veut-il?
-- Il apporte à Votre Majesté un petit singe de l’espèce la plus
rare. En ce moment Henri entra tenant une corbeille à la main et
caressant un ouistiti couché dans cette corbeille.
Henri souriait en entrant et paraissait tout entier au charmant
petit animal qu’il apportait; mais, si préoccupé qu’il parût, il
n’en perdit point cependant ce premier coup d’oeil qui lui
suffisait dans les circonstances difficiles. Quant à Catherine,
elle était fort pâle, d’une pâleur qui croissait au fur et à
mesure qu’elle voyait sur les joues du jeune homme qui
s’approchait d’elle circuler le vermillon de la santé.
La reine mère fut étourdie à ce coup. Elle accepta machinalement
le présent de Henri, se troubla, lui fit compliment sur sa bonne
mine, et ajouta:
-- Je suis d’autant plus aise de vous voir si bien portant, mon
fils, que j’avais entendu dire que vous étiez malade et que, si je
me le rappelle bien, vous vous êtes plaint en ma présence d’une
indisposition; mais je comprends maintenant, ajouta-t-elle en
essayant de sourire, c’était quelque prétexte pour vous rendre
libre.
-- J’ai été fort malade, en effet, madame, répondit Henri; mais un
spécifique usité dans nos montagnes, et qui me vient de ma mère, a
guéri cette indisposition.
-- Ah! vous m’apprendrez la recette, n’est-ce pas, Henri? dit
Catherine en souriant cette fois véritablement, mais avec une
ironie qu’elle ne put déguiser.
«Quelque contrepoison, murmura-t-elle; nous aviserons à cela, ou
plutôt non. Voyant madame de Sauve malade, il se sera défié. En
vérité, c’est à croire que la main de Dieu est étendue sur cet
homme.»
Catherine attendit impatiemment la nuit, madame de Sauve ne parut
point. Au jeu, elle en demanda des nouvelles; on lui répondit
qu’elle était de plus en plus souffrante.
Toute la soirée elle fut inquiète, et l’on se demandait avec
anxiété quelles étaient les pensées qui pouvaient agiter ce visage
d’ordinaire si immobile.
Tout le monde se retira. Catherine se fit coucher et déshabiller
par ses femmes; puis, quand tout le monde fut couché dans le
Louvre, elle se releva, passa une longue robe de chambre noire,
prit une lampe, choisit parmi toutes ses clefs celle qui ouvrait
la porte de madame de Sauve, et monta chez sa dame d’honneur.
Henri avait-il prévu cette visite, était-il occupé chez lui,
était-il caché quelque part? toujours est-il que la jeune femme
était seule.
Catherine ouvrit la porte avec précaution, traversa l’antichambre,
entra dans le salon, déposa sa lampe sur un meuble, car une
veilleuse brûlait près de la malade, et, comme une ombre, elle se
glissa dans la chambre à coucher.
Dariole, étendue dans un grand fauteuil, dormait près du lit de sa
maîtresse.
Ce lit était entièrement fermé par les rideaux.
La respiration de la jeune femme était si légère, qu’un instant
Catherine crut qu’elle ne respirait plus.
Enfin elle entendit un léger souffle, et, avec une joie maligne,
elle vint lever le rideau, afin de constater par elle-même l’effet
du terrible poison, tressaillant d’avance à l’aspect de cette
livide pâleur ou de cette dévorante pourpre d’une fièvre mortelle
qu’elle espérait; mais, au lieu de tout cela, calme, les yeux
doucement clos par leurs blanches paupières, la bouche rose et
entrouverte, sa joue moite doucement appuyée sur un de ses bras
gracieusement arrondi, tandis que l’autre, frais et nacré,
s’allongeait sur le damas cramoisi qui lui servait de couverture,
la belle jeune femme dormait presque rieuse encore; car sans doute
quelque songe charmant faisait éclore sur ses lèvres le sourire,
et sur sa joue ce coloris d’un bien-être que rien ne trouble.
Catherine ne put s’empêcher de pousser un cri de surprise qui
réveilla pour un instant Dariole.
La reine mère se jeta derrière les rideaux du lit.
Dariole ouvrit les yeux; mais, accablée de sommeil, sans même
chercher dans son esprit engourdi la cause de son réveil, la jeune
fille laissa retomber sa lourde paupière et se rendormit.
Catherine alors sortit de dessous son rideau, et, tournant son
regard vers les autres points de l’appartement, elle vit sur une
petite table un flacon de vin d’Espagne, des fruits, des pâtes
sucrées et deux verres. Henri avait dû venir souper chez la
baronne, qui visiblement se portait aussi bien que lui.
Aussitôt Catherine, marchant à sa toilette, y prit la petite boîte
d’argent au tiers vide. C’était exactement la même ou tout au
moins la pareille de celle qu’elle avait fait remettre à
Charlotte. Elle en enleva une parcelle de la grosseur d’une perle
sur le bout d’une aiguille d’or, rentra chez elle, la présenta au
petit singe que lui avait donné Henri le soir même. L’animal,
affriandé par l’odeur aromatique, la dévora avidement, et,
s’arrondissant dans sa corbeille, se rendormit. Catherine attendit
un quart d’heure.
-- Avec la moitié de ce qu’il vient de manger là, dit Catherine,
mon chien Brutus est mort enflé en une minute. On m’a jouée. Est-
ce René? René! c’est impossible. Alors c’est donc Henri! ô
fatalité! C’est clair: puisqu’il doit régner, il ne peut pas
mourir.
» Mais peut-être n’y a-t-il que le poison qui soit impuissant,
nous verrons bien en essayant du fer.
Et Catherine se coucha en tordant dans son esprit une nouvelle
pensée qui se trouva sans doute complète le lendemain; car, le
lendemain, elle appela son capitaine des gardes, lui remit une
lettre, lui ordonna de la porter à son adresse, et de ne la
soumettre qu’aux propres mains de celui à qui elle était adressée.
Elle était adressée au sire de Louviers de Maurevel, capitaine des
pétardiers du roi, rue de la Cerisaie, près de l’Arsenal.
XXVIII
La lettre de Rome
Quelques jours s’étaient écoulés depuis les événements que nous
venons de raconter, lorsqu’un matin une litière escortée de
plusieurs gentilshommes aux couleurs de M. de Guise entra au
Louvre, et que l’on vint annoncer à la reine de Navarre que madame
la Duchesse de Nevers sollicitait l’honneur de lui faire sa cour.
Marguerite recevait la visite de madame de Sauve. C’était la
première fois que la belle baronne sortait depuis sa prétendue
maladie. Elle avait su que la reine avait manifesté à son mari une
grande inquiétude de cette indisposition, qui avait été pendant
près d’une semaine le bruit de la cour, et elle venait la
remercier.
Marguerite la félicitait sur sa convalescence et sur le bonheur
qu’elle avait eu d’échapper à l’accès subit de ce mal étrange
dont, en sa qualité de fille de France, elle ne pouvait manquer
d’apprécier toute la gravité.
-- Vous viendrez, j’espère, à cette grande chasse déjà remise une
fois, demanda Marguerite, et qui doit avoir lieu définitivement
demain. Le temps est doux pour un temps d’hiver. Le soleil a rendu
la terre plus molle, et tous nos chasseurs prétendent que ce sera
un jour des plus favorables.
-- Mais, madame, dit la baronne, je ne sais si je serai assez bien
remise.
-- Bah! reprit Marguerite, vous ferez un effort; puis, comme je
suis une guerrière, moi, j’ai autorisé le roi à disposer d’un
petit cheval de Béarn que je devais monter et qui vous portera à
merveille. N’en avez-vous point encore entendu parler?
-- Si fait, madame, mais j’ignorais que ce petit cheval eût été
destiné à l’honneur d’être offert à Votre Majesté: sans cela je ne
l’eusse point accepté.
-- Par orgueil, baronne?
-- Non, madame, tout au contraire, par humilité.
-- Donc, vous viendrez?
-- Votre Majesté me comble d’honneur. Je viendrai puisqu’elle
l’ordonne.
Ce fut en ce moment qu’on annonça madame la duchesse de Nevers. À
ce nom Marguerite laissa échapper un tel mouvement de joie, que la
baronne comprit que les deux femmes avaient à causer ensemble, et
elle se leva pour se retirer.
-- À demain donc, dit Marguerite.
-- À demain, madame.
-- À propos! vous savez, baronne, continua Marguerite en la
congédiant de la main, qu’en public je vous déteste, attendu que
je suis horriblement jalouse.
-- Mais en particulier? demanda madame de Sauve.
-- Oh! en particulier, non seulement je vous pardonne, mais encore
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