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-- Ce n’est pas toi qui viens de monter cet escalier comme si tu
étais poursuivi par une légion de diables?
-- Non.
-- Mordi! s’écria Coconnas, le vin de la Belle-Étoile n’est point
assez méchant pour m’avoir tourné à ce point la tête. Je te dis
que je viens d’apercevoir ton manteau cerise et ta plume blanche
sous le guichet du Louvre, que j’ai poursuivi l’un et l’autre
jusqu’au bas de cet escalier, et que ton manteau, ton plumeau,
tout, jusqu’à ton bras qui fait le balancier, était attendu ici
par une dame que je soupçonne fort d’être la reine de Navarre,
laquelle a entraîné le tout par cette porte qui, si je ne me
trompe, est bien celle de la belle Marguerite.
-- Mordieu! dit La Mole en pâlissant, y aurait-il déjà trahison?
-- À la bonne heure! dit Coconnas. Jure tant que tu voudras, mais
ne me dis plus que je me trompe.
La Mole hésita un instant, serrant sa tête entre ses mains et
retenu entre son respect et sa jalousie; mais sa jalousie
l’emporta, et il s’élança vers la porte, à laquelle il commença à
heurter de toutes ses forces, ce qui produisit un vacarme assez
peu convenable, eu égard à la majesté du lieu où l’on se trouvait.
-- Nous allons nous faire arrêter, dit Coconnas; mais n’importe,
c’est bien drôle. Dis donc, La Mole, est-ce qu’il y aurait des
revenants au Louvre?
-- Je n’en sais rien, dit le jeune homme, aussi pâle que la plume
qui ombrageait son front; mais j’ai toujours désiré en voir, et
comme l’occasion s’en présente, je ferai de mon mieux pour me
trouver face à face avec celui-là.
-- Je ne m’y oppose pas, dit Coconnas, seulement frappe un peu
moins fort si tu ne veux pas l’effaroucher.
La Mole, si exaspéré qu’il fût, comprit la justesse de
l’observation et continua de frapper, mais plus doucement.
XXV
Le manteau cerise
Coconnas ne s’était point trompé. La dame qui avait arrêté le
cavalier au manteau cerise était bien la reine de Navarre; quant
au cavalier au manteau cerise, notre lecteur a déjà deviné, je
présume, qu’il n’était autre que le brave de Mouy.
En reconnaissant la reine de Navarre, le jeune huguenot comprit
qu’il y avait quelque méprise: mais il n’osa rien dire, dans la
crainte qu’un cri de Marguerite ne le trahît. Il préféra donc se
laisser amener jusque dans les appartements, quitte, une fois
arrivé là, à dire à sa belle conductrice:
-- Silence pour silence, madame. En effet, Marguerite avait serré
doucement le bras de celui que, dans la demi-obscurité, elle avait
pris pour La Mole, et, se penchant à son oreille, elle lui avait
dit en latin:
_Sola sum; introito, carissime. _
de Mouy, sans répondre, se laissa guider; mais à peine la porte se
fut-elle refermée derrière lui et se trouva-t-il dans
l’antichambre, mieux éclairée que l’escalier, que Marguerite
reconnut que ce n’était point La Mole.
Ce petit cri qu’avait redouté le prudent huguenot échappa en ce
moment à Marguerite; heureusement il n’était plus à craindre.
-- Monsieur de Mouy! dit-elle en reculant d’un pas.
-- Moi-même, madame, et je supplie Votre Majesté de me laisser
libre de continuer mon chemin sans rien dire à personne de ma
présence au Louvre.
-- Oh! monsieur de Mouy, répéta Marguerite, je m’étais trompée!
-- Oui, dit de Mouy, je comprends. Votre Majesté m’aura pris pour
le roi de Navarre: c’est la même taille, la même plume blanche, et
beaucoup, qui voudraient me flatter sans doute, m’ont dit la même
tournure.
Marguerite regarda fixement de Mouy.
-- Savez-vous le latin, monsieur de Mouy? demanda-t-elle.
-- Je l’ai su autrefois, répondit le jeune homme; mais je l’ai
oublié. Marguerite sourit.
-- Monsieur de Mouy, dit-elle, vous pouvez être sûr de ma
discrétion. Cependant, comme je crois savoir le nom de la personne
que vous cherchez au Louvre, je vous offrirai mes services pour
vous guider sûrement vers elle.
-- Excusez-moi, madame, dit de Mouy, je crois que vous vous
trompez, et qu’au contraire vous ignorez complètement...
-- Comment! s’écria Marguerite, ne cherchez-vous pas le roi de
Navarre?
-- Hélas! madame, dit de Mouy, j’ai le regret de vous prier
d’avoir surtout à cacher ma présence au Louvre à Sa Majesté le roi
votre époux.
-- Écoutez, monsieur de Mouy, dit Marguerite surprise, je vous ai
tenu jusqu’ici pour un des plus fermes chefs du parti huguenot,
pour un des plus fidèles partisans du roi mon mari; me suis-je
donc trompée?
-- Non, madame, car ce matin encore j’étais tout ce que vous
dites.
-- Et pour quelle cause avez-vous changé depuis ce matin?
-- Madame, dit de Mouy en s’inclinant, veuillez me dispenser de
répondre, et faites-moi la grâce d’agréer mes hommages.
Et de Mouy, dans une attitude respectueuse, mais ferme, fit
quelques pas vers la porte par laquelle il était entré. Marguerite
l’arrêta.
-- Cependant, monsieur, dit-elle, si j’osais vous demander un mot
d’explication; ma parole est bonne, ce me semble?
-- Madame, répondit de Mouy, je dois me taire, et il faut que ce
dernier devoir soit bien réel pour que je n’aie point encore
répondu à Votre Majesté.
-- Cependant, monsieur...
-- Votre Majesté peut me perdre, madame, mais elle ne peut exiger
que je trahisse mes nouveaux amis.
-- Mais les anciens, monsieur, n’ont-ils pas aussi quelques droits
sur vous?
-- Ceux qui sont restés fidèles, oui; ceux qui non seulement nous
ont abandonnés, mais encore se sont abandonnés eux-mêmes, non.
Marguerite, pensive et inquiète, allait sans doute répondre par
une nouvelle interrogation, quand soudain Gillonne s’élança dans
l’appartement.
-- Le roi de Navarre! cria-t-elle.
-- Par où vient-il?
-- Par le corridor secret.
-- Faites sortir monsieur par l’autre porte.
-- Impossible, madame. Entendez-vous?
-- On frappe?
-- Oui, à la porte par laquelle vous voulez que je fasse sortir
monsieur.
-- Et qui frappe?
-- Je ne sais.
-- Allez voir, et me le revenez dire.
-- Madame, dit de Mouy, oserais-je faire observer à Votre Majesté
que si le roi de Navarre me voit à cette heure et sous ce costume
au Louvre je suis perdu?
Marguerite saisit de Mouy, et l’entraînant vers le fameux cabinet:
-- Entrez ici, monsieur, dit-elle; vous y êtes aussi bien caché et
surtout aussi garanti que dans votre maison même, car vous y êtes
sur la foi de ma parole.
de Mouy s’y élança précipitamment, et à peine la porte était-elle
refermée derrière lui, que Henri parut. Cette fois, Marguerite
n’avait aucun trouble à cacher; elle n’était que sombre, et
l’amour était à cent lieues de sa pensée. Quant à Henri, il entra
avec cette minutieuse défiance qui, dans les moments les moins
dangereux, lui faisait remarquer jusqu’aux plus petits détails; à
plus forte raison Henri était-il profondément observateur dans les
circonstances où il se trouvait.
Aussi vit-il à l’instant même le nuage qui obscurcissait le front
de Marguerite.
-- Vous étiez occupée, madame? dit-il.
-- Moi, mais, oui, Sire, je rêvais.
-- Et vous avez raison, madame; la rêverie vous sied. Moi aussi,
je rêvais; mais tout au contraire de vous, qui recherchez la
solitude, je suis descendu exprès pour vous faire part de mes
rêves.
Marguerite fit au roi un signe de bienvenue, et, lui montrant un
fauteuil, elle s’assit elle-même sur une chaise d’ébène sculptée,
fine et forte comme de l’acier.
Il se fit entre les deux époux un instant de silence; puis,
rompant ce silence le premier:
-- Je me suis rappelé, madame, dit Henri, que mes rêves sur
l’avenir avaient cela de commun avec les vôtres, que, séparés
comme époux, nous désirions cependant l’un et l’autre unir notre
fortune.
-- C’est vrai, Sire.
-- Je crois avoir compris aussi que, dans tous les plans que je
pourrai faire d’élévation commune, vous m’avez dit que je
trouverais en vous, non seulement une fidèle, mais encore une
active alliée.
-- Oui, Sire, et je ne demande qu’une chose, c’est qu’en vous
mettant le plus vite possible à l’oeuvre, vous me donniez bientôt
l’occasion de m’y mettre aussi.
-- Je suis heureux de vous trouver dans ces dispositions, madame,
et je crois que vous n’avez pas douté un instant que je perdisse
de vue le plan dont j’ai résolu l’exécution, le jour même où,
grâce à votre courageuse intervention, j’ai été à peu près sûr
d’avoir la vie sauve.
-- Monsieur, je crois qu’en vous l’insouciance n’est qu’un masque
et j’ai foi non seulement dans les prédictions des astrologues,
mais encore dans votre génie.
-- Que diriez-vous donc, madame, si quelqu’un venait se jeter à la
traverse de nos plans et nous menaçait de nous réduire, vous et
moi, à un état médiocre?
-- Je dirais que je suis prête à lutter avec vous, soit dans
l’ombre, soit ouvertement, contre ce quelqu’un, quel qu’il fût.
-- Madame, continua Henri, il vous est possible d’entrer à toute
heure, n’est-ce pas, chez M. d’Alençon, votre frère? vous avez sa
confiance et il vous porte une vive amitié. Oserais-je vous prier
de vous informer si dans ce moment même il n’est pas en conférence
secrète avec quelqu’un?
Marguerite tressaillit.
-- Avec qui, monsieur? demanda-t-elle.
-- Avec de Mouy.
-- Pourquoi cela? demanda Marguerite en réprimant son émotion.
-- Parce que s’il en est ainsi, madame, adieu tous nos projets,
tous les miens du moins.
-- Sire, parlez bas, dit Marguerite en faisant à la fois un signe
des yeux et des lèvres, et en désignant du doigt le cabinet.
-- Oh! oh! dit Henri; encore quelqu’un? En vérité, ce cabinet est
si souvent habité qu’il rend votre chambre inhabitable.
Marguerite sourit.
-- Au moins est-ce toujours M. de La Mole? demanda Henri.
-- Non, Sire, c’est M. de Mouy.
-- Lui? s’écria Henri avec une surprise mêlée de joie; il n’est
donc pas chez le duc d’Alençon, alors? oh! faites-le venir, que je
lui parle...
Marguerite courut au cabinet, l’ouvrit, et prenant de Mouy par la
main l’amena sans préambule devant le roi de Navarre.
-- Ah! madame, dit le jeune huguenot avec un accent de reproche
plus triste qu’amer, vous me trahissez malgré votre promesse,
c’est mal. Que diriez vous si je me vengeais en disant...
-- Vous ne vous vengerez pas, de Mouy, interrompit Henri en
serrant la main du jeune homme, ou du moins vous m’écouterez
auparavant. Madame, continua Henri en s’adressant à la reine,
veillez, je vous prie, à ce que personne ne nous écoute.
Henri achevait à peine ces mots, que Gillonne arriva tout effarée
et dit à l’oreille de Marguerite quelques mots qui la firent
bondir de son siège. Pendant qu’elle courait vers l’antichambre
avec Gillonne, Henri, sans s’inquiéter de la cause qui l’appelait
hors de l’appartement, visitait le lit, la ruelle, les tapisseries
et sondait du doigt les murailles. Quant à M. de Mouy, effarouché
de tous ces préambules, il s’assurait préalablement que son épée
ne tenait pas au fourreau.
Marguerite, en sortant de sa chambre à coucher, s’était élancée
dans l’antichambre et s’était trouvée en face de La Mole, lequel,
malgré toutes les prières de Gillonne, voulait à toute force
entrer chez Marguerite.
Coconnas se tenait derrière lui, prêt à le pousser en avant ou à
soutenir la retraite.
-- Ah! c’est vous, monsieur de la Mole, s’écria la reine; mais
qu’avez-vous donc, et pourquoi êtes-vous aussi pâle et tremblant?
-- Madame, dit Gillonne, M. de La Mole a frappé à la porte de
telle sorte que, malgré les ordres de Votre Majesté, j’ai été
forcée de lui ouvrir.
-- Oh! oh! qu’est-ce donc que cela? dit sévèrement la reine; est-
ce vrai ce qu’on me dit là, monsieur de la Mole?
-- Madame, c’est que je voulais prévenir Votre Majesté qu’un
étranger, un inconnu, un voleur peut-être, s’était introduit chez
elle avec mon manteau et mon chapeau.
-- Vous êtes fou, monsieur, dit Marguerite, car je vois votre
manteau sur vos épaules, et je crois, Dieu me pardonne, que je
vois aussi votre chapeau sur votre tête lorsque vous parlez à une
reine.
-- Oh! pardon, madame, pardon! s’écria La Mole en se découvrant
vivement, ce n’est cependant pas, Dieu m’en est témoin, le respect
qui me manque.
-- Non, c’est la foi, n’est-ce pas? dit la reine.
-- Que voulez-vous! s’écria La Mole; quand un homme est chez Votre
Majesté, quand il s’y introduit en prenant mon costume, et peut-
être mon nom, qui sait?...
-- Un homme! dit Marguerite en serrant doucement le bras du pauvre
amoureux; un homme! ... Vous êtes modeste, monsieur de la Mole.
Approchez votre tête de l’ouverture de la tapisserie, et vous
verrez deux hommes.
Et Marguerite entrouvrit en effet la portière de velours brodé
d’or, et La Mole reconnut Henri causant avec l’homme au manteau
rouge; Coconnas, curieux comme s’il se fût agi de lui-même,
regarda aussi, vit et reconnut de Mouy; tous deux demeurèrent
stupéfaits.
-- Maintenant que vous voilà rassuré, à ce que j’espère du moins,
dit Marguerite, placez-vous à la porte de mon appartement, et, sur
votre vie, mon cher La Mole, ne laissez entrer personne. S’il
approche quelqu’un du palier même, avertissez.
La Mole, faible et obéissant comme un enfant, sortit en regardant
Coconnas, qui le regardait aussi, et tous deux se trouvèrent
dehors sans être bien revenus de leur ébahissement.
-- de Mouy! s’écria Coconnas.
-- Henri! murmura La Mole.
-- de Mouy avec ton manteau cerise, ta plume blanche et ton bras
en balancier.
-- Ah çà, mais... reprit La Mole, du moment qu’il ne s’agit pas
d’amour il s’agit certainement de complot.
-- Ah! mordi! nous voilà dans la politique, dit Coconnas en
grommelant. Heureusement que je ne vois point dans tout cela
madame de Nevers.
Marguerite revint s’asseoir près des deux interlocuteurs; sa
disparition n’avait duré qu’une minute, et elle avait bien utilisé
son temps. Gillonne, en vedette au passage secret, les deux
gentilshommes en faction à l’entrée principale, lui donnaient
toute sécurité.
-- Madame, dit Henri, croyez-vous qu’il soit possible, par un
moyen quelconque, de nous écouter et de nous entendre?
-- Monsieur, dit Marguerite, cette chambre est matelassée, et un
double lambris me répond de son assourdissement.
-- Je m’en rapporte à vous, répondit Henri en souriant. Puis se
retournant vers de Mouy:
-- Voyons, dit le roi à voix basse et comme si, malgré l’assurance
de Marguerite, ses craintes ne s’étaient pas entièrement
dissipées, que venez-vous faire ici?
-- Ici? dit de Mouy.
-- Oui, ici, dans cette chambre, répéta Henri.
-- Il n’y venait rien faire, dit Marguerite; c’est moi qui l’y ai
attiré.
-- Vous saviez donc?...
-- J’ai deviné tout.
-- Vous voyez bien, de Mouy, qu’on peut deviner.
-- Monsieur de Mouy, continua Marguerite, était ce matin avec le
duc François dans la chambre de deux de ses gentilshommes.
-- Vous voyez bien, de Mouy, répéta Henri, qu’on sait tout.
-- C’est vrai, dit de Mouy.
-- J’en étais sûr, dit Henri, que M. d’Alençon s’était emparé de
vous.
-- C’est votre faute, Sire. Pourquoi avez-vous refusé si
obstinément ce que je venais vous offrir?
-- Vous avez refusé! s’écria Marguerite. Ce refus que je
pressentais était donc réel?
-- Madame, dit Henri secouant la tête, et toi, mon brave de Mouy,
en vérité vous me faites rire avec vos exclamations. Quoi! un
homme entre chez moi, me parle de trône, de révolte, de
bouleversement, à moi, à moi Henri, prince toléré pourvu que je
porte le front humble, huguenot épargné à la condition que je
jouerai le catholique, et j’irais accepter quand ces propositions
me sont faites dans une chambre non matelassée et sans double
lambris! Ventre-saint-gris! vous êtes des enfants ou des fous!
-- Mais, Sire, Votre Majesté ne pouvait-elle me laisser quelque
espérance, sinon par ses paroles, du moins par un geste, par un
signe?
-- Que vous a dit mon beau-frère, de Mouy? demanda Henri.
-- Oh! Sire, ceci n’est point mon secret.
-- Eh! mon Dieu, reprit Henri avec une certaine impatience d’avoir
affaire à un homme qui comprenait si mal ses paroles, je ne vous
demande pas quelles sont les propositions qu’il vous a faites, je
vous demande seulement s’il écoutait, s’il a entendu.
-- Il écoutait, Sire, et il a entendu.
-- Il écoutait, et il a entendu! Vous le dites vous-même, de Mouy.
Pauvre conspirateur que vous êtes! si j’avais dit un mot, vous
étiez perdu. Car je ne savais point, je me doutais, du moins,
qu’il était là, et, sinon lui, quelque autre, le duc d’Anjou,
Charles IX, la reine mère; vous ne connaissez pas les murs du
Louvre, de Mouy; c’est pour eux qu’a été fait le proverbe que les
murs ont des oreilles; et connaissant ces murs-là j’eusse parlé!
Allons, allons, de Mouy, vous faites peu d’honneur au bon sens du
roi de Navarre, et je m’étonne que, ne le mettant pas plus haut
dans votre esprit, vous soyez venu lui offrir une couronne.
-- Mais, Sire, reprit encore de Mouy, ne pouviez-vous, tout en
refusant cette couronne, me faire un signe? Je n’aurais pas cru
tout désespéré, tout perdu.
-- Eh ventre-saint-gris! s’écria Henri, s’il écoutait, ne pouvait-
il pas aussi bien voir, et n’est-on pas perdu par un signe comme
par une parole? Tenez, de Mouy, continua le roi en regardant
autour de lui, à cette heure, si près de vous que mes paroles ne
franchissent pas le cercle de nos trois chaises, je crains encore
d’être entendu quand je dis: de Mouy, répète-moi tes propositions.
-- Mais, Sire, s’écria de Mouy au désespoir, maintenant je suis
engagé avec M. d’Alençon.
Marguerite frappa l’une contre l’autre et avec dépit ses deux
belles mains.
-- Alors, il est donc trop tard? dit-elle.
-- Au contraire, murmura Henri, comprenez donc qu’en cela même la
protection de Dieu est visible. Reste engagé, de Mouy, car ce duc
François c’est notre salut à tous. Crois-tu donc que le roi de
Navarre garantirait vos têtes? Au contraire, malheureux! Je vous
fais tuer tous jusqu’au dernier, et cela sur le moindre soupçon.
Mais un fils de France, c’est autre chose; aie des preuves, de
Mouy, demande des garanties; mais, niais que tu es, tu te seras
engagé de coeur, et une parole t’aura suffi.
-- Oh! Sire! c’est le désespoir de votre abandon, croyez-le bien,
qui m’a jeté dans les bras du duc; c’est aussi la crainte d’être
trahi, car il tenait notre secret.
-- Tiens donc le sien à ton tour, de Mouy, cela dépend de toi. Que
désire-t-il? Être roi de Navarre? promets-lui la couronne. Que
veut-il? Quitter la cour? fournis-lui les moyens de fuir,
travaille pour lui, de Mouy, comme si tu travaillais pour moi,
dirige le bouclier pour qu’il pare tous les coups qu’on nous
portera. Quand il faudra fuir, nous fuirons à deux; quand il
faudra combattre et régner, je régnerai seul.
-- Défiez-vous du duc, dit Marguerite, c’est un esprit sombre et
pénétrant, sans haine comme sans amitié, toujours prêt à traiter
ses amis en ennemis et ses ennemis en amis.
-- Et, dit Henri, il vous attend, de Mouy?
-- Oui, Sire.
-- Où cela?
-- Dans la chambre de ses deux gentilshommes.
-- À quelle heure?
-- Jusqu’à minuit.
-- Pas encore onze heures, dit Henri; il n’y a point de temps
perdu, allez, de Mouy.
-- Nous avons votre parole, monsieur? dit Marguerite.
-- Allons donc! madame, dit Henri avec cette confiance qu’il
savait si bien montrer avec certaines personnes et dans certaines
occasions, avec M. de Mouy ces choses-là ne se demandent même
point.
-- Vous avez raison, Sire, répondit le jeune homme; mais moi j’ai
besoin de la vôtre, car il faut que je dise aux chefs que je l’ai
reçue. Vous n’êtes point catholique, n’est-ce pas?
Henri haussa les épaules.
-- Vous ne renoncez pas à la royauté de Navarre?
-- Je ne renonce à aucune royauté, de Mouy; seulement, je me
réserve de choisir la meilleure, c’est-à-dire celle qui sera le
plus à ma convenance et à la vôtre.
-- Et si, en attendant, Votre Majesté était arrêtée, Votre Majesté
promet-elle de ne rien révéler, au cas même où l’on violerait par
la torture la majesté royale?
-- de Mouy, je le jure sur Dieu.
-- Un mot, Sire: comment vous reverrai-je?
-- Vous aurez, dès demain, une clef de ma chambre; vous y
entrerez, de Mouy, autant de fois qu’il sera nécessaire aux heures
que vous voudrez. Ce sera au duc d’Alençon de répondre de votre
présence au Louvre. En attendant, remontez par le petit escalier,
je vous servirai de guide. Pendant ce temps-là la reine fera
entrer ici le manteau rouge, pareil au vôtre, qui était tout à
l’heure dans l’antichambre. Il ne faut pas qu’on fasse une
différence entre les deux et qu’on sache que vous êtes double,
n’est-ce pas, de Mouy? n’est-ce pas madame?
Henri prononça ces derniers mots en riant et en regardant
Marguerite.
-- Oui, dit-elle sans s’émouvoir; car enfin, ce M. de La Mole est
au duc mon frère.
-- Eh bien, tâchez de nous le gagner, madame, dit Henri avec un
sérieux parfait. N’épargnez ni l’or ni les promesses. Je mets tous
mes trésors à sa disposition.
-- Alors, dit Marguerite avec un de ces sourires qui
n’appartiennent qu’aux femmes de Boccace, puisque tel est votre
désir, je ferai de mon mieux pour le seconder.
-- Bien, bien, madame; et vous, de Mouy? retournez vers le duc et
enferrez-le.
XXVI
Margarita
Pendant la conversation que nous venons de rapporter, La Mole et
Coconnas montaient leur faction; La Mole un peu chagrin, Coconnas
un peu inquiet.
C’est que La Mole avait eu le temps de réfléchir et que Coconnas
l’y avait merveilleusement aidé.
-- Que penses-tu de tout cela, notre ami? avait demandé La Mole à
Coconnas.
-- Je pense, avait répondu le Piémontais, qu’il y a dans tout cela
quelque intrigue de cour.
-- Et, le cas échéant, es-tu disposé à jouer un rôle dans cette
intrigue?
-- Mon cher, répondit Coconnas, écoute bien ce que je te vais dire
et tâche d’en faire ton profit. Dans toutes ces menées princières,
dans toutes ces machinations royales, nous ne pouvons et surtout
nous ne devons passer que comme des ombres: où le roi de Navarre
laissera un morceau de sa plume et le duc d’Alençon un pan de son
manteau, nous laisserons notre vie, nous. La reine a un caprice
pour toi, et toi une fantaisie pour elle, rien de mieux. Perds la
tête en amour, mon cher, mais ne la perds pas en politique.
C’était un sage conseil. Aussi fut-il écouté par La Mole avec la
tristesse d’un homme qui sent que, placé entre la raison et la
folie, c’est la folie qu’il va suivre.
-- Je n’ai point une fantaisie pour la reine, Annibal, je l’aime;
et, malheureusement ou heureusement, je l’aime de toute mon âme.
C’est de la folie, me diras-tu, je l’admets, je suis fou. Mais toi
qui es un sage, Coconnas, tu ne dois pas souffrir de mes sottises
et de mon infortune. Va-t’en retrouver notre maître et ne te
compromets pas.
Coconnas réfléchit un instant, puis relevant la tête:
-- Mon cher, répondit-il, tout ce que tu dis là est parfaitement
juste; tu es amoureux, agis en amoureux. Moi je suis ambitieux, et
je pense, en cette qualité, que la vie vaut mieux qu’un baiser de
femme. Quand je risquerai ma vie, je ferai mes conditions. Toi, de
ton côté, pauvre Médor, tâche de faire les tiennes.
Et sur ce, Coconnas tendit la main à La Mole, et partit après
avoir échangé avec son compagnon un dernier regard et un dernier
sourire.
Il y avait dix minutes à peu près qu’il avait quitté son poste
lorsque la porte s’ouvrit et que Marguerite, paraissant avec
précaution, vint prendre La Mole par la main, et, sans dire une
seule parole, l’attira du corridor au plus profond de son
appartement, fermant elle-même les portes avec un soin qui
indiquait l’importance de la conférence qui allait avoir lieu.
Arrivée dans la chambre, elle s’arrêta, s’assit sur sa chaise
d’ébène, et attirant La Mole à elle en enfermant ses deux mains
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