free book ebook online reading
eBook Title
La reine Margot - Tome I
Author Language Character Set
Alexandre Dumas, Père French ISO-8859-1


You are here --- [ Home / Author Index A / Alexandre Dumas, Père / La reine Margot - Tome I / Page #21 ]

-- Faites, Monseigneur, faites. Mais permettez, je vous en

supplie, que je prenne mon manteau et mon chapeau, qui sont sur le
lit; car j’ai perdu l’un et l’autre cette nuit sur le quai de la
Grève, où j’ai été attaqué de nuit par des voleurs.

-- En effet, monsieur, dit le prince en souriant et en passant
lui-même à La Mole les objets demandés, vous voici assez mal
accommodé; vous avez eu affaire à des gaillards fort entêtés, à ce
qu’il paraît!

Et le duc passa lui-même à La Mole le manteau et le toquet. Le
jeune homme salua et sortit pour changer de vêtement dans
l’antichambre, ne s’inquiétant aucunement de ce que le duc faisait
dans sa chambre; car c’était assez l’usage au Louvre que les
logements des gentilshommes fussent, pour les princes auxquels ils
étaient attachés, des hôtelleries qu’ils employaient à toutes
sortes de réceptions.

de Mouy se rapprocha alors du duc, et tous deux écoutèrent pour
savoir le moment où La Mole aurait fini et sortirait; mais
lorsqu’il eut changé de costume, lui-même les tira d’embarras,
car, s’approchant de la porte:

-- Pardon, Monseigneur! dit-il; mais Votre Altesse n’a pas
rencontré sur son chemin le comte de Coconnas?

-- Non, monsieur le comte! et cependant il était de service ce
matin.

-- Alors on me l’aura assassiné, dit La Mole en se parlant à lui-
même tout en s’éloignant.

Le duc écouta le bruit des pas qui allaient s’affaiblissant; puis
ouvrant la porte et tirant de Mouy après lui:

-- Regardez-le s’éloigner, dit-il, et tâchez d’imiter cette
tournure inimitable.

-- Je ferai de mon mieux, répondit de Mouy. Malheureusement je ne
suis pas un damoiseau, mais un soldat.

-- En tout cas, je vous attends avant minuit dans ce corridor. Si
la chambre de mes gentilshommes est libre, je vous y recevrai; si
elle ne l’est pas, nous en trouverons une autre.

-- Oui, Monseigneur.

-- Ainsi donc, à ce soir, avant minuit.

-- À ce soir, avant minuit.

-- Ah! à propos, de Mouy, balancez fort le bras droit en marchant,
c’est l’allure particulière de M. de La Mole.



XXIV
La rue Tizon et la rue Cloche-Percée


La Mole sortit du Louvre tout courant, et se mit à fureter dans
Paris pour découvrir le pauvre Coconnas.

Son premier soin fut de se rendre à la rue de l’Arbre-Sec et
d’entrer chez maître La Hurière, car La Mole se rappelait avoir
souvent cité au Piémontais certaine devise latine qui tendait à
prouver que l’Amour, Bacchus et Cérès sont des dieux de première
nécessité, et il avait l’espoir que Coconnas, pour suivre
l’aphorisme romain, se serait installé à la Belle-Étoile, après
une nuit qui devait avoir été pour son ami non moins occupée
qu’elle ne l’avait été pour lui.

La Mole ne trouva rien chez La Hurière que le souvenir de
l’obligation prise et un déjeuner offert d’assez bonne grâce que
notre gentilhomme accepta avec grand appétit, malgré son
inquiétude.

L’estomac tranquillisé à défaut de l’esprit, La Mole se remit en
course, remontant la Seine, comme ce mari qui cherchait sa femme
noyée. En arrivant sur le quai de Grève, il reconnut l’endroit où,
ainsi qu’il l’avait dit à M. d’Alençon, il avait, pendant sa
course nocturne, été arrêté trois ou quatre heures auparavant, ce
qui n’était pas rare dans un Paris plus vieux de cent ans que
celui où Boileau se réveillait au bruit d’une balle perçant son
volet. Un petit morceau de la plume de son chapeau était resté sur
le champ de bataille. Le sentiment de possession est inné chez
l’homme. La Mole avait dix plumes plus belles les unes que les
autres; il ne s’arrêta pas moins à ramasser celle-là, ou plutôt le
seul fragment qui en eût survécu, et le considérait d’un air
piteux, lorsque des pas alourdis retentirent, s’approchant de lui,
et que des voix brutales lui ordonnèrent de se ranger. La Mole
releva la tête et aperçut une litière précédée de deux pages et
accompagnée d’un écuyer.

La Mole crut reconnaître la litière et se rangea vivement.

Le jeune gentilhomme ne s’était pas trompé.

-- Monsieur de la Mole! dit une voix pleine de douceur qui sortait
de la litière, tandis qu’une main blanche et douce comme le satin
écartait les rideaux.

-- Oui, madame, moi-même, répondit La Mole en s’inclinant.

-- Monsieur de la Mole une plume à la main..., continua la dame à
la litière; êtes-vous donc amoureux, mon cher monsieur, et
retrouvez-vous des traces perdues?

-- Oui, madame, répondit La Mole, je suis amoureux, et très fort;
mais pour le moment, ce sont mes propres traces que je retrouve,
quoique ce ne soient pas elles que je cherche. Mais Votre Majesté
me permettra-t-elle de lui demander des nouvelles de sa santé.

-- Excellente, monsieur; je ne me suis jamais mieux portée, ce me
semble; cela vient probablement de ce que j’ai passé la nuit en
retraite.

-- Ah! en retraite, dit La Mole en regardant Marguerite d’une
façon étrange.

-- Eh bien, oui! qu’y a-t-il d’étonnant à cela?

-- Peut-on, sans indiscrétion, vous demander dans quel couvent?

-- Certainement, monsieur, je n’en fais pas mystère: au couvent
des Annonciades. Mais vous, que faites-vous ici avec cet air
effarouché?

-- Madame, moi aussi j’ai passé la nuit en retraite et dans les
environs du même couvent; ce matin, je cherche mon ami, qui a
disparu, et en le cherchant j’ai retrouvé cette plume.

-- Qui vient de lui? Mais en vérité nous m’effrayez sur son
compte, la place est mauvaise.

-- Que Votre Majesté se rassure, la plume vient de moi; je l’ai
perdue vers cinq heures et demie sur cette place, en me sauvant
des mains de quatre bandits qui me voulaient à toute force
assassiner, à ce que je crois du moins.

Marguerite réprima un vif mouvement d’effroi.

-- Oh! contez-moi cela! dit-elle.

-- Rien de plus simple, madame. Il était donc, comme j’avais
l’honneur de dire à Votre Majesté, cinq heures du matin à peu
près...

-- Et à cinq heures du matin, interrompit Marguerite, vous étiez
déjà sorti?

-- Votre Majesté m’excusera, dit La Mole, je n’étais pas encore
rentré.

-- Ah! monsieur de la Mole! rentrer à cinq heures du matin! dit
Marguerite avec un sourire qui pour tous était malicieux et que La
Mole eut la fatuité de trouver adorable, rentrer si tard! vous
aviez mérité cette punition.

-- Aussi je ne me plains pas, madame, dit La Mole en s’inclinant
avec respect, et j’eusse été éventré que je m’estimerais encore
plus heureux cent fois que je ne mérite de l’être. Mais enfin je
rentrais tard ou de bonne heure, comme Votre Majesté voudra, de
cette bien heureuse maison où j’avais passé la nuit en retraite,
lorsque quatre tire-laine ont débouché de la rue de la Mortellerie
et m’ont poursuivi avec des coupe-choux démesurément longs. C’est
grotesque, n’est-ce pas, madame? mais enfin c’est comme cela; il
m’a fallu fuir, car j’avais oublié mon épée.

-- Oh! je comprends, dit Marguerite avec un air d’admirable
naïveté, et vous retournez chercher votre épée.

La Mole regarda Marguerite comme si un doute se glissait dans son
esprit.

-- Madame, j’y retournerais effectivement et même très volontiers,
attendu que mon épée est une excellente lame, mais je ne sais pas
où est cette maison.

-- Comment, monsieur! reprit Marguerite, vous ne savez pas où est
la maison où vous avez passé la nuit?

-- Non, madame, et que Satan m’extermine si je m’en doute!

-- Oh! voilà qui est singulier! c’est donc tout un roman que votre
histoire?

-- Un véritable roman, vous l’avez dit, madame.

-- Contez-la-moi.

-- C’est un peu long.

-- Qu’importe! j’ai le temps.

-- Et fort incroyable surtout.

-- Allez toujours: je suis on ne peut plus crédule.

-- Votre Majesté l’ordonne?

-- Mais oui, s’il le faut.

-- J’obéis. Hier soir, après avoir quitté deux adorables femmes
avec lesquelles nous avions passé la soirée sur le pont Saint-
Michel, nous soupions chez maître La Hurière.

-- D’abord, demanda Marguerite avec un naturel parfait, qu’est-ce
que maître La Hurière?

-- Maître La Hurière, madame, dit La Mole en regardant une seconde
fois Marguerite avec cet air de doute qu’on avait déjà pu
remarquer une première fois chez lui, maître La Hurière est le
maître de l’hôtellerie de la Belle Étoile, située rue de l’Arbre-
Sec.

-- Bien, je vois cela d’ici... Vous soupiez donc chez maître La
Hurière, avec votre ami Coconnas sans doute?

-- Oui, madame, avec mon ami Coconnas, quand un homme entra et
nous remit à chacun un billet.

-- Pareil? demanda Marguerite.

-- Exactement pareil. Cette ligne seulement:

«Vous êtes attendu rue Saint-Antoine, en face de la rue de Jouy.»

-- Et pas de signature au bas de ce billet? demanda Marguerite.

-- Non; mais trois mots, trois mots charmants qui promettaient
trois fois la même chose; c’est-à-dire un triple bonheur.

-- Et quels étaient ces trois mots?

-- _Éros-Cupido-Amor._

_-- _En effet, ce sont trois doux noms; et ont-ils tenu ce qu’ils
promettaient?

-- Oh! plus, madame, cent fois plus! s’écria La Mole avec
enthousiasme.

-- Continuez; je suis curieuse de savoir ce qui vous attendait rue
Saint Antoine, en face la rue de Jouy.

-- Deux duègnes avec chacune un mouchoir à la main. Il s’agissait
de nous laisser bander les yeux. Votre Majesté devine que nous n’y
fîmes point de difficulté. Nous tendîmes bravement le cou. Mon
guide me fit tourner à gauche, le guide de mon ami le fit tourner
à droite, et nous nous séparâmes.

-- Et alors? continua Marguerite, qui paraissait décidée à pousser
l’investigation jusqu’au bout.

-- Je ne sais, reprit La Mole, où son guide conduisit mon ami. En
enfer, peut-être. Mais quant à moi, ce que je sais, c’est que le
mien me mena en un lieu que je tiens pour le paradis.

-- Et d’où vous fit sans doute chasser votre trop grande
curiosité?

-- Justement, madame, et vous avez le don de la divination.
J’attendais le jour avec impatience pour voir où j’étais, quand, à
quatre heures et demie, la même duègne est rentrée, m’a bandé de
nouveau les yeux, m’a fait promettre de ne point chercher à
soulever mon bandeau, m’a conduit dehors, m’a accompagné cent pas,
m’a fait encore jurer de n’ôter mon bandeau que lorsque j’aurais
compté jusqu’à cinquante. J’ai compté jusqu’à cinquante, et je me
suis trouvé rue Saint-Antoine, en face la rue de Jouy.

-- Et alors...?

-- Alors, madame, je suis revenu tellement joyeux que je n’ai
point fait attention aux quatre misérables des mains desquels j’ai
eu tant de mal à me tirer. Or, madame, continua La Mole, en
retrouvant ici un morceau de ma plume, mon coeur a tressailli de
joie, et je l’ai ramassé en me promettant à moi-même de le garder
comme un souvenir de cette heureuse nuit. Mais, au milieu de mon
bonheur, une chose me tourmente, c’est ce que peut être devenu mon
compagnon.

-- Il n’est pas rentré au Louvre?

-- Hélas! non, madame! Je l’ai cherché partout où il pouvait être,
à la Belle-Étoile, au jeu de paume, et en quantité d’autres lieux
honorables; mais d’Annibal point et de Coconnas pas davantage...

En disant ces paroles et les accompagnant d’un geste lamentable,
La Mole ouvrit les bras et écarta son manteau, sous lequel on vit
bâiller à divers endroits son pourpoint qui montrait, comme autant
d’élégants crevés, la doublure par les accrocs.

-- Mais vous avez été criblé? dit Marguerite.

-- Criblé, c’est le mot! dit La Mole, qui n’était pas fâché de se
faire un mérite du danger qu’il avait couru. Voyez, madame! voyez!

-- Comment n’avez-vous pas changé de pourpoint au Louvre, puisque
vous y êtes retourné? demanda la reine.

-- Ah! dit La Mole, c’est qu’il y avait quelqu’un dans ma chambre.

-- Comment, quelqu’un dans votre chambre? dit Marguerite dont les
yeux exprimèrent le plus vif étonnement; et qui donc était dans
votre chambre?

-- Son Altesse...

-- Chut! interrompit Marguerite.

Le jeune homme obéit.

-- _Qui ad lecticam meam stant? _dit-elle à La Mole.

-- _Duo pueri et unus eques._

_-- Optime, barbari! _dit-elle. _Dic, Moles, quem inveneris in
cubiculo tuo?_

_-- Franciscum ducem._

_-- Agentem?_

_-- Nescio quid._

_-- Quocum?_

_-- Cum ignoto. _

-- C’est bizarre, dit Marguerite. Ainsi vous n’avez pu retrouver
Coconnas? continua-t-elle sans songer évidemment à ce qu’elle
disait.

-- Aussi, madame, comme j’avais l’honneur de le dire à Votre
Majesté, j’en meurs véritablement d’inquiétude.

-- Eh bien, dit Marguerite en soupirant, je ne veux pas vous
distraire plus longtemps de sa recherche, mais je ne sais pourquoi
j’ai l’idée qu’il se retrouvera tout seul! N’importe, allez
toujours.

Et la reine appuya son doigt sur sa bouche. Or, comme la belle
Marguerite n’avait confié aucun secret, n’avait fait aucun aveu à
La Mole, le jeune homme comprit que ce geste charmant, ne pouvant
avoir pour but de lui recommander le silence, devait avoir une
autre signification.

Le cortège se remit en marche; et La Mole, dans le but de
poursuivre son investigation, continua de remonter le quai jusqu’à
la rue du Long-Pont, qui le conduisit dans la rue Saint-Antoine.

En face la rue de Jouy, il s’arrêta.

C’était là que, la veille, les deux duègnes leur avaient bandé les
yeux, à lui et à Coconnas. Il avait tourné à gauche, puis il avait
compté vingt pas; il recommença le manège et se trouva en face
d’une maison ou plutôt d’un mur derrière lequel s’élevait une
maison; au milieu de ce mur était une porte à auvent garnie de
clous larges et de meurtrières.

La maison était située rue Cloche-Percée, petite rue étroite qui
commence à la rue Saint-Antoine et aboutit à la rue du Roi-de-
Sicile.

-- Par la sambleu! dit La Mole, c’est bien là... j’en jurerais...
En étendant la main, comme je sortais, j’ai senti les clous de la
porte, puis j’ai descendu deux degrés. Cet homme qui courait en
criant: À l’aide! et qu’on a tué rue du Roi-de-Sicile, passait au
moment où je mettais le pied sur le premier. Voyons.

La Mole alla à la porte et frappa. La porte s’ouvrit, et une
espèce de concierge à moustaches vint ouvrir.

-- _Was ist das?_ demanda le concierge.

-- Ah! ah! fit La Mole, il me paraît que nous sommes Suisse. Mon
ami, continua-t-il en prenant son air le plus charmant, je
voudrais avoir mon épée, que j’ai laissée dans cette maison où
j’ai passé la nuit.

-- _Ich verstehe nicht_, répéta le concierge.

-- Mon épée..., reprit La Mole.

-- _Ich verstehe nicht_, répéta le concierge.

-- ... que j’ai laissée... Mon épée, que j’ai laissée...

-- _Ich verstehe nicht..._

_-- _... dans cette maison, où j’ai passé la nuit.

-- _Gehe zum Teufel... _Et il lui referma la porte au nez.

-- Mordieu! dit La Mole, si j’avais cette épée que je réclame, je
la passerais bien volontiers à travers le corps de ce drôle-là.
Mais je ne l’ai point, et ce sera pour un autre jour.

Sur quoi La Mole continua son chemin jusqu’à la rue du Roi-de-
Sicile, prit à droite, fit cinquante pas à peu près, prit à droite
encore et se trouva rue Tizon, petite rue parallèle à la rue
Cloche-Percée, et en tout point semblable. Il y eut plus: à peine
eut-il fait trente pas, qu’il retrouva la petite porte à clous
larges, à auvent et à meurtrières, les deux degrés et le mur. On
eût dit que la rue Cloche-Percée s’était retournée pour le voir
passer.

La Mole réfléchit alors qu’il avait bien pu prendre sa droite pour
sa gauche, et il alla frapper à cette porte pour y faire la même
réclamation qu’il avait faite à l’autre. Mais cette fois il eut
beau frapper, on n’ouvrit même pas.

La Mole fit et refit deux ou trois fois le même tour qu’il venait
de faire, ce qui l’amena à cette idée, toute naturelle, que la
maison avait deux entrées, l’une sur la rue ClochePercée et
l’autre sur la rue Tizon.

Mais ce raisonnement, si logique qu’il fût, ne lui rendait pas son
épée, et ne lui apprenait pas où était son ami.

Il eut un instant l’idée d’acheter une autre épée et d’éventrer le
misérable portier qui s’obstinait à ne parler qu’allemand; mais il
pensa que si ce portier était à Marguerite et que si Marguerite
l’avait choisi ainsi, c’est qu’elle avait ses raisons pour cela,
et qu’il lui serait peut-être désagréable d’en être privée.

Or, La Mole, pour rien au monde, n’eût voulu faire une chose
désagréable à Marguerite.

De peur de céder à la tentation, il reprit donc vers les deux
heures de l’après midi le chemin du Louvre.

Comme son appartement n’était point occupé cette fois, il put
rentrer chez lui. La chose était assez urgente relativement au
pourpoint, qui, comme lui avait fait observer la reine, était
considérablement détérioré.

Il s’avança donc incontinent vers son lit pour substituer le beau
pourpoint gris perle à celui-là. Mais, à son grand étonnement, la
première chose qu’il aperçut près du pourpoint gris perle fut
cette fameuse épée qu’il avait laissée rue Cloche-Percée.

La Mole la prit, la tourna et la retourna: c’était bien elle.

-- Ah! ah! fit-il, est-ce qu’il y aurait quelque magie là-dessous?
Puis avec un soupir: Ah! si le pauvre Coconnas se pouvait
retrouver comme mon épée!

Deux ou trois heures après que La Mole avait cessé sa ronde
circulaire autour de la petite maison double, la porte de la rue
Tizon s’ouvrit. Il était cinq heures du soir à peu près, et par
conséquent nuit fermée.

Une femme enveloppée dans un long manteau garni de fourrures,
accompagnée d’une suivante, sortit par cette porte que lui tenait
ouverte une duègne d’une quarantaine d’années, se glissa
rapidement jusqu’à la rue du Roi-de-Sicile, frappa à une petite
porte de la rue d’Argenson qui s’ouvrit devant elle, sortit par la
grande porte du même hôtel qui donnait Vieille-rue-du-Temple, alla
gagner une petite poterne de l’hôtel de Guise, l’ouvrit avec une
clef qu’elle avait dans sa poche, et disparut.

Une demi-heure après, un jeune homme, les yeux bandés, sortait par
la même porte de la même petite maison, guidé par une femme qui le
conduisait au coin de la rue Geoffroy-Lasnier et de la
Mortellerie. Là, elle l’invita à compter jusqu’à cinquante et à
ôter son bandeau.

Le jeune homme accomplit scrupuleusement la recommandation, et au
chiffre convenu ôta le mouchoir qui lui couvrait les yeux.

-- Mordi! s’écria-t-il en regardant tout autour de lui; si je sais
où je suis, je veux être pendu! Six heures! s’écria-t-il en
entendant sonner l’horloge de Notre-Dame. Et ce pauvre La Mole,
que peut-il être devenu? Courons au Louvre, peut-être là en saura-
t-on des nouvelles.

Et ce disant, Coconnas descendit tout courant la rue de la
Mortellerie et arriva aux portes du Louvre en moins de temps qu’il
n’en eût fallu à un cheval ordinaire; il bouscula et démolit sur
son passage cette haie mobile de braves bourgeois qui se
promenaient paisiblement autour des boutiques de la place
Baudoyer, et entra dans le palais.

Là il interrogea suisse et sentinelle. Le suisse croyait bien
avoir vu entrer M. de La Mole le matin, mais il ne l’avait pas vu
sortir. La sentinelle n’était là que depuis une heure et demie et
n’avait rien vu.

Il monta tout courant à la chambre et en ouvrit la porte
précipitamment; mais il ne trouva dans la chambre que le pourpoint
de La Mole tout lacéré, ce qui redoubla encore ses inquiétudes.

Alors il songea à La Hurière et courut chez le digne hôtelier de
la Belle-Étoile. La Hurière avait vu La Mole; La Mole avait
déjeuné chez La Hurière. Coconnas fut donc entièrement rassuré,
et, comme il avait grand faim, il demanda à souper à son tour.

Coconnas était dans les deux dispositions nécessaires pour bien
souper: il avait l’esprit rassuré et l’estomac vide; il soupa donc
si bien que son repas le conduisit jusqu’à huit heures. Alors,
réconforté par deux bouteilles d’un petit vin d’Anjou qu’il aimait
fort et qu’il venait de sabler avec une sensualité qui se
trahissait par des clignements d’yeux et des clappements de langue
réitérés, il se remit à la recherche de La Mole, accompagnant
cette nouvelle exploration à travers la foule de coups de pied et
de coups de poing proportionnés à l’accroissement d’amitié que lui
avait inspiré le bien-être qui suit toujours un bon repas.

Cela dura une heure; pendant une heure Coconnas parcourut toutes
les rues avoisinant le quai de la Grève, le port au charbon, la
rue Saint-Antoine et les rues Tizon et Cloche-Percée, où il
pensait que son ami pouvait être revenu. Enfin, il comprit qu’il y
avait un endroit par lequel il fallait qu’il passât, c’était le
guichet du Louvre, et il résolut de l’aller attendre sous ce
guichet jusqu’à sa rentrée.

Il n’était plus qu’à cent pas du Louvre, et remettait sur ses
jambes une femme dont il avait déjà renversé le mari, place Saint-
Germain-l’Auxerrois, lorsqu’à l’horizon il aperçut devant lui à la
clarté douteuse d’un grand fanal dressé près du pont-levis du
Louvre, le manteau de velours cerise et la plume blanche de son
ami qui, déjà pareil à une ombre, disparaissait sous le guichet en
rendant le salut à la sentinelle.

Le fameux manteau cerise avait fait tant d’effet de par le monde
qu’il n’y avait pas à s’y tromper.

-- Eh mordi! s’écria Coconnas; c’est bien lui, cette fois, et le
voilà qui rentre. Eh! eh! La Mole, eh! notre ami. Peste! j’ai
pourtant une bonne voix. Comment se fait-il donc qu’il ne m’ait
pas entendu? Mais par bonheur j’ai aussi bonnes jambes que bonne
voix, et je vais le rejoindre.

Dans cette espérance, Coconnas s’élança de toute la vigueur de ses
jarrets, arriva en un instant au Louvre; mais quelque diligence
qu’il eût faite, au moment où il mettait le pied dans la cour, le
manteau rouge, qui paraissait fort pressé aussi, disparaissait
sous le vestibule.

-- Ohé! La Mole! s’écria Coconnas en reprenant sa course, attends-
moi donc, c’est moi, Coconnas! Que diable as-tu donc à courir
ainsi? Est-ce que tu te sauves, par hasard?

En effet, le manteau rouge, comme s’il eût eu des ailes,
escaladait le second étage plutôt qu’il ne le montait.

-- Ah! tu ne veux pas m’entendre! cria Coconnas. Ah! tu m’en veux!
ah! tu es fâché! Eh bien, au diable, mordi! quant à moi, je n’en
puis plus.

C’était au bas de l’escalier que Coconnas lançait cette apostrophe
au fugitif, qu’il renonçait à suivre des jambes, mais qu’il
continuait à suivre de l’oeil à travers la vis de l’escalier et
qui était arrivé à la hauteur de l’appartement de Marguerite. Tout
à coup une femme sortit de cet appartement et prit celui que
poursuivait Coconnas par le bras.

-- Oh! oh! fit Coconnas, cela m’a tout l’air d’être la reine
Marguerite. Il était attendu. Alors, c’est autre chose, je
comprends qu’il ne m’ait pas répondu.

Et il se coucha sur la rampe, plongeant son regard par l’ouverture
de l’escalier. Alors, après quelques paroles à voix basse, il vit
le manteau cerise suivre la reine chez elle.

-- Bon! bon! dit Coconnas, c’est cela. Je ne me trompais point. Il
y a des moments où la présence de notre meilleur ami nous est
importune, et ce cher La Mole est dans un de ces moments-là.

Et Coconnas, montant doucement les escaliers, s’assit sur un banc
de velours qui garnissait le palier même, en se disant:

-- Soit, au lieu de le rejoindre, j’attendrai... oui; mais,
ajouta-t-il, j’y pense, il est chez la reine de Navarre, de sorte
que je pourrais bien attendre longtemps... Il fait froid, mordi!
Allons, allons! j’attendrai aussi bien dans ma chambre. Il faudra
toujours bien qu’il y rentre, quand le diable y serait.

Il achevait à peine ces paroles et commençait à mettre à exécution
la résolution qui en était le résultat, lorsqu’un pas allègre et
léger retentit au-dessus de sa tête, accompagné d’une petite
chanson si familière à son ami que Coconnas tendit aussitôt le cou
vers le côté d’où venait le bruit du pas et de la chanson. C’était
La Mole qui descendait de l’étage supérieur, celui où était située
sa chambre, et qui, apercevant Coconnas, se mit à sauter quatre à
quatre les escaliers qui le séparaient encore de lui, et, cette
opération terminée, se jeta dans ses bras.

-- Oh! mordi, c’est toi! dit Coconnas. Et par où diable es-tu donc
sorti?

-- Eh! par la rue Cloche-Percée, pardieu!

-- Non. Je ne dis pas de la maison là-bas...

-- Et d’où?

-- De chez la reine.

-- De chez la reine?

-- De chez la reine de Navarre.

-- Je n’y suis pas entré.

-- Allons donc!

-- Mon cher Annibal, dit La Mole, tu déraisonnes. Je sors de ma
chambre, où je t’attends depuis deux heures.

-- Tu sors de ta chambre?

-- Oui.

-- Ce n’est pas toi que j’ai poursuivi sur la place du Louvre?

-- Quand cela?

-- À l’instant même.

-- Non.

-- Ce n’est pas toi qui as disparu sous le guichet il y a dix
minutes?

-- Non.
    
<<Page 20   |   Page 21   |   Page 22>>
Go to Page Index for La reine Margot - Tome I

You are here --- [ Home / Author Index A / Alexandre Dumas, Père / La reine Margot - Tome I / Page #21 ]