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mot que les philosophes cherchent en vain depuis trois mille ans,
du moins relativement à vous, Charlotte?
Madame de Sauve rougit.
-- Vous m’aimez, continua Henri; par conséquent je n’ai pas autre
chose à vous demander, et me tiens pour le plus heureux homme du
monde. Mais, vous le savez, au bonheur il manque toujours quelque
chose. Adam, au milieu du paradis, ne s’est pas trouvé
complètement heureux, et il a mordu à cette misérable pomme qui
nous a donné à tous ce besoin de curiosité qui fait que chacun
passe sa vie à la recherche d’un inconnu quelconque. Dites-moi, ma
mie, pour m’aider à trouver le mien, n’est-ce point la reine
Catherine qui vous a dit d’abord de m’aimer?
-- Henri, dit madame de Sauve, parlez bas quand vous parlez de la
reine mère.
-- Oh! dit Henri avec un abandon et une confiance à laquelle
madame de Sauve fut trompée elle-même, c’était bon autrefois de me
défier d’elle, cette bonne mère, quand nous étions mal ensemble;
mais maintenant que je suis le mari de sa fille...
-- Le mari de madame Marguerite! dit Charlotte en rougissant de
jalousie.
-- Parlez bas à votre tour, dit Henri. Maintenant que je suis le
mari de sa fille, nous sommes les meilleurs amis du monde. Que
voulait-on? que je me fisse catholique, à ce qu’il paraît. Eh
bien, la grâce m’a touché; et, par l’intercession de saint
Barthélemy, je le suis devenu. Nous vivons maintenant en famille
comme de bons frères, comme de bons chrétiens.
-- Et la reine Marguerite?
-- La reine Marguerite, dit Henri, eh bien, elle est le lien qui
nous unit tous.
-- Mais vous m’avez dit, Henri, que la reine de Navarre, en
récompense de ce que j’avais été dévouée pour elle, avait été
généreuse pour moi. Si vous m’avez dit vrai, si cette générosité,
pour laquelle je lui ai voué une si grande reconnaissance, est
réelle, elle n’est qu’un lien de convention facile à briser. Vous
ne pouvez donc vous reposer sur cet appui, car vous n’en avez
imposé à personne avec cette prétendue intimité.
-- Je m’y repose cependant, et c’est depuis trois mois l’oreiller
sur lequel je dors.
-- Alors, Henri, s’écria madame de Sauve, c’est que vous m’avez
trompée, c’est que véritablement madame Marguerite est votre
femme.
Henri sourit.
-- Tenez, Henri! dit madame de Sauve, voilà de ces sourires qui
m’exaspèrent, et qui font que, tout roi que vous êtes, il me prend
parfois de cruelles envies de vous arracher les yeux.
-- Alors, dit Henri, j’arrive donc à en imposer sur cette
prétendue intimité, puisqu’il y a des moments où, tout roi que je
suis, vous voulez m’arracher les yeux, parce que vous croyez
qu’elle existe!
-- Henri! Henri! dit madame de Sauve, je crois que Dieu lui-même
ne sait pas ce que vous pensez.
-- Je pense, ma mie, dit Henri, que Catherine vous a dit d’abord
de m’aimer, que votre coeur vous l’a dit ensuite, et que, quand
ces deux voix vous parlent, vous n’entendez que celle de votre
coeur. Maintenant, moi aussi, je vous aime, et de toute mon âme,
et même c’est pour cela que lorsque j’aurais des secrets, je ne
vous les confierais pas, de peur de vous compromettre, bien
entendu... car l’amitié de la reine est changeante, c’est celle
d’une belle mère.
Ce n’était point là le compte de Charlotte; il lui semblait que ce
voile qui s’épaississait entre elle et son amant toutes les fois
qu’elle voulait sonder les abîmes de ce coeur sans fond, prenait
la consistance d’un mur et les séparait l’un de l’autre. Elle
sentit donc les larmes envahir ses yeux à cette réponse, et comme
en ce moment dix heures sonnèrent:
-- Sire, dit Charlotte, voici l’heure de me reposer; mon service
m’appelle de très bon matin demain chez la reine mère.
-- Vous me chassez donc ce soir, ma mie? dit Henri.
-- Henri, je suis triste. Étant triste, vous me trouveriez
maussade, et, me trouvant maussade, vous ne m’aimeriez plus. Vous
voyez bien qu’il vaut mieux que vous vous retiriez.
-- Soit! dit Henri, je me retirerai si vous l’exigez, Charlotte;
seulement, ventre-saint-gris! vous m’accorderez bien la faveur
d’assister à votre toilette!
-- Mais la reine Marguerite, Sire, ne la ferez-vous pas attendre
en y assistant?
-- Charlotte, répliqua Henri sérieux, il avait été convenu entre
nous que nous ne parlerions jamais de la reine de Navarre, et ce
soir, ce me semble, nous n’avons parlé que d’elle.
Madame de Sauve soupira, et elle alla s’asseoir devant sa
toilette. Henri prit une chaise, la traîna jusqu’à celle qui
servait de siège à sa maîtresse, et mettant un genou dessus en
s’appuyant au dossier:
-- Allons, dit-elle, ma bonne petite Charlotte, que je vous voie
vous faire belle, et belle pour moi, quoi que vous en disiez. Mon
Dieu! que de choses, que de pots de parfums, que de sacs de
poudre, que de fioles, que de cassolettes!
-- Cela paraît beaucoup, dit Charlotte en soupirant, et cependant
c’est trop peu, puisque je n’ai pas encore, avec tout cela, trouvé
le moyen de régner seule sur le coeur de Votre Majesté.
-- Allons! dit Henri, ne retombons pas dans la politique. Qu’est-
ce que ce petit pinceau si fin, si délicat? Ne serait-ce pas pour
peindre les sourcils de mon Jupiter Olympien?
-- Oui, Sire, répondit madame de Sauve en souriant, et vous avez
deviné du premier coup.
-- Et ce joli petit râteau d’ivoire?
-- C’est pour tracer la ligne des cheveux.
-- Et cette charmante petite boîte d’argent au couvercle ciselé?
-- Oh! cela, c’est un envoi de René, Sire, c’est le fameux opiat
qu’il me promet depuis si longtemps pour adoucir encore ces lèvres
que Votre Majesté a la bonté de trouver quelquefois assez douces.
Et Henri, comme pour approuver ce que venait de dire la charmante
femme dont le front s’éclaircissait à mesure qu’on la remettait
sur le terrain de la coquetterie, appuya ses lèvres sur celles que
la baronne regardait avec attention dans son miroir.
Charlotte porta la main à la boîte qui venait d’être l’objet de
l’explication ci-dessus, sans doute pour montrer à Henri de quelle
façon s’employait la pâte vermeille, lorsqu’un coup sec frappé à
la porte de l’antichambre fit tressaillir les deux amants.
-- On frappe, madame, dit Dariole en passant la tête par
l’ouverture de la portière.
-- Va t’informer qui frappe et reviens, dit madame de Sauve.
Henri et Charlotte se regardèrent avec inquiétude, et Henri
songeait à se retirer dans l’oratoire où déjà plus d’une fois il
avait trouvé un refuge, lorsque Dariole reparut.
-- Madame, dit-elle, c’est maître René le parfumeur.
À ce nom, Henri fronça le sourcil et se pinça involontairement les
lèvres.
-- Voulez-vous que je lui refuse la porte? dit Charlotte.
-- Non pas! dit Henri; maître René ne fait rien sans avoir
auparavant songé à ce qu’il fait; s’il vient chez vous, c’est
qu’il a des raisons d’y venir.
-- Voulez-vous vous cacher alors?
-- Je m’en garderai bien, dit Henri, car maître René sait tout, et
maître René sait que je suis ici.
-- Mais Votre Majesté n’a-t-elle pas quelque raison pour que sa
présence lui soit douloureuse?
-- Moi! dit Henri en faisant un effort que, malgré sa puissance
sur lui-même, il ne put tout à fait dissimuler, moi! aucune! Nous
étions en froid, c’est vrai; mais, depuis le soir de la Saint-
Barthélemy, nous nous sommes raccommodés.
-- Faites entrer! dit madame de Sauve à Dariole. Un instant après,
René parut et jeta un regard qui embrassa toute la chambre. Madame
de Sauve était toujours devant sa toilette. Henri avait repris sa
place sur le lit de repos. Charlotte était dans la lumière et
Henri dans l’ombre.
-- Madame, dit René avec une respectueuse familiarité, je viens
vous faire mes excuses.
-- Et de quoi donc, René? demanda madame de Sauve avec cette
condescendance que les jolies femmes ont toujours pour ce monde de
fournisseurs qui les entoure et qui tend à les rendre plus jolies.
-- De ce que depuis si longtemps j’avais promis de travailler pour
ces jolies lèvres, et de ce que...
-- De ce que vous n’avez tenu votre promesse qu’aujourd’hui,
n’est-ce pas? dit Charlotte.
-- Qu’aujourd’hui! répéta René.
-- Oui, c’est aujourd’hui seulement, et même ce soir, que j’ai
reçu cette boîte que vous m’avez envoyée.
-- Ah! en effet, dit René en regardant avec une expression étrange
la petite boîte d’opiat qui se trouvait sur la table de madame de
Sauve, et qui était de tout point pareille à celles qu’il avait
dans son magasin.
-- J’avais deviné! murmura-t-il; et vous vous en êtes servie?
-- Non, pas encore, et j’allais l’essayer quand vous êtes entré.
La figure de René prit une expression rêveuse qui n’échappa point
à Henri, auquel, d’ailleurs, bien peu de choses échappaient.
-- Eh bien, René! qu’avez-vous donc? demanda le roi.
-- Moi, rien, Sire, dit le parfumeur, j’attends humblement que
Votre Majesté m’adresse la parole avant de prendre congé de madame
la baronne.
-- Allons donc! dit Henri en souriant. Avez-vous besoin de mes
paroles pour savoir que je vous vois avec plaisir?
René regarda autour de lui, fit le tour de la chambre comme pour
sonder de l’oeil et de l’oreille les portes et les tapisseries,
puis s’arrêtant de nouveau et se plaçant de manière à embrasser du
même regard madame de Sauve et Henri:
-- Je ne le sais pas, dit-il. Henri averti, grâce à cet instinct
admirable qui, pareil à un sixième sens, le guida pendant toute la
première partie de sa vie au milieu des dangers qui l’entouraient,
qu’il se passait en ce moment quelque chose d’étrange et qui
ressemblait à une lutte dans l’esprit du parfumeur, se tourna vers
lui, et tout en restant dans l’ombre, tandis que le visage du
Florentin se trouvait dans la lumière:
-- Vous à cette heure ici, René? lui dit-il.
-- Aurais-je le malheur de gêner Votre Majesté? répondit le
parfumeur en faisant un pas en arrière.
-- Non pas. Seulement je désire savoir une chose.
-- Laquelle, Sire?
-- Pensiez-vous me trouver ici?
-- J’en étais sûr.
-- Vous me cherchiez donc?
-- Je suis heureux de vous rencontrer, du moins.
-- Vous avez quelque chose à me dire? insista Henri.
-- Peut-être, Sire! répondit René. Charlotte rougit, car elle
tremblait que cette révélation, que semblait vouloir faire le
parfumeur, ne fût relative à sa conduite passée envers Henri; elle
fit donc comme si, toute aux soins de sa toilette, elle n’eût rien
entendu, et interrompant la conversation:
-- Ah! en vérité, René, s’écria-t-elle en ouvrant la boîte
d’opiat, vous êtes un homme charmant; cette pâte est d’une couleur
merveilleuse, et, puisque vous voilà, je vais, pour vous faire
honneur, expérimenter devant vous votre nouvelle production.
Et elle prit la boîte d’une main, tandis que de l’autre elle
effleurait du bout du doigt la pâte rosée qui devait passer du
doigt à ses lèvres.
René tressaillit.
La baronne approcha en souriant l’opiat de sa bouche.
René pâlit.
Henri, toujours dans l’ombre, mais les yeux fixes et ardents, ne
perdait ni un mouvement de l’un ni un frisson de l’autre.
La main de Charlotte n’avait plus que quelques lignes à parcourir
pour toucher ses lèvres, lorsque René lui saisit le bras, au
moment où Henri se levait pour en faire autant.
Henri retomba sans bruit sur son lit de repos.
-- Un moment, madame, dit René avec un sourire contraint; mais il
ne faudrait pas employer cet opiat sans quelques recommandations
particulières.
-- Et qui me les donnera, ces recommandations?
-- Moi.
-- Quand cela?
-- Aussitôt que je vais avoir terminé ce que j’ai à dire à Sa
Majesté le roi de Navarre.
Charlotte ouvrit de grands yeux, ne comprenant rien à cette espèce
de langue mystérieuse qui se parlait auprès d’elle, et elle resta
tenant le pot d’opiat d’une main, et regardant l’extrémité de son
doigt rougie par la pâte carminée.
Henri se leva, et mû par une pensée qui, comme toutes celles du
jeune roi, avait deux côtés, l’un qui paraissait superficiel et
l’autre qui était profond, il alla prendre la main de Charlotte,
et fit, toute rougie qu’elle était, un mouvement pour la porter à
ses lèvres.
-- Un instant, dit vivement René, un instant! Veuillez, madame,
laver vos belles mains avec ce savon de Naples que j’avais oublié
de vous envoyer en même temps que l’opiat, et que j’ai eu
l’honneur de vous apporter moi-même.
Et tirant de son enveloppe d’argent une tablette de savon de
couleur verdâtre, il la mit dans un bassin de vermeil, y versa de
l’eau, et, un genou en terre, présenta le tout à madame de Sauve.
-- Mais, en vérité, maître René, je ne vous reconnais plus, dit
Henri; vous êtes d’une galanterie à laisser loin de vous tous les
muguets de la cour.
-- Oh! quel délicieux arôme! s’écria Charlotte en frottant ses
belles mains avec de la mousse nacrée qui se dégageait de la
tablette embaumée.
René accomplit ses fonctions de cavalier servant jusqu’au bout; il
présenta une serviette de fine toile de Frise à madame de Sauve,
qui essuya ses mains.
-- Et maintenant, dit le Florentin à Henri, faites à votre
plaisir, Monseigneur.
Charlotte présenta sa main à Henri, qui la baisa, et tandis que
Charlotte se tournait à demi sur son siège pour écouter ce que
René allait dire, le roi de Navarre alla reprendre sa place, plus
convaincu que jamais qu’il se passait dans l’esprit du parfumeur
quelque chose d’extraordinaire.
-- Eh bien? demanda Charlotte.
Le Florentin parut rassembler toute sa résolution et se tourna
vers Henri.
XXII
Sire, vous serez roi
-- Sire, dit René à Henri, je viens vous parler d’une chose dont
je m’occupe depuis longtemps.
-- De parfums? dit Henri en souriant.
-- Eh bien, oui, Sire... de parfums! répondit René avec un
singulier signe d’acquiescement.
-- Parlez, je vous écoute, c’est un sujet qui de tout temps m’a
fort intéressé.
René regarda Henri pour essayer de lire, malgré ses paroles, dans
cette impénétrable pensée; mais voyant que c’était chose
parfaitement inutile, il continua:
-- Un de mes amis, Sire, arrive de Florence; cet ami s’occupe
beaucoup d’astrologie.
-- Oui, interrompit Henri, je sais que c’est une passion
florentine.
-- Il a, en compagnie des premiers savants du monde, tiré les
horoscopes des principaux gentilshommes de l’Europe.
-- Ah! ah! fit Henri.
-- Et comme la maison de Bourbon est en tête des plus hautes,
descendant comme elle le fait du comte de Clermont, cinquième fils
de saint Louis, Votre Majesté doit penser que le sien n’a pas été
oublié.
Henri écouta plus attentivement encore.
-- Et vous vous souvenez de cet horoscope? dit le roi de Navarre
avec un sourire qu’il essaya de rendre indifférent.
-- Oh! reprit René en secouant la tête, votre horoscope n’est pas
de ceux qu’on oublie.
-- En vérité! dit Henri avec un geste ironique.
-- Oui, Sire, Votre Majesté, selon les termes de cet horoscope,
est appelée aux plus brillantes destinées.
L’oeil du jeune prince lança un éclair involontaire qui s’éteignit
presque aussitôt dans un nuage d’indifférence.
-- Tous ces oracles italiens sont flatteurs, dit Henri; or, qui
dit flatteur dit menteur. N’y en a-t-il pas qui m’ont prédit que
je commanderais des armées, moi?
Et il éclata de rire. Mais un observateur moins occupé de lui-même
que ne l’était René eût vu et reconnu l’effort de ce rire.
-- Sire, dit froidement René, l’horoscope annonce mieux que cela.
-- Annonce-t-il qu’à la tête d’une de ces armées je gagnerai des
batailles?
-- Mieux que cela, Sire.
-- Allons, dit Henri, vous verrez que je serai conquérant.
-- Sire, vous serez roi.
-- Eh! ventre-saint-gris! dit Henri en réprimant un violent
battement de coeur, ne le suis-je point déjà?
-- Sire, mon ami sait ce qu’il promet; non seulement vous serez
roi, mais vous régnerez.
-- Alors, dit Henri avec son même ton railleur, votre ami a besoin
de dix écus d’or, n’est-ce pas, René? car une pareille prophétie
est bien ambitieuse, par le temps qui court surtout. Allons, René,
comme je ne suis pas riche, j’en donnerai à votre ami cinq tout de
suite, et cinq autres quand la prophétie sera réalisée.
-- Sire, dit madame de Sauve, n’oubliez pas que vous êtes déjà
engagé avec Dariole, et ne vous surchargez pas de promesses.
-- Madame, dit Henri, ce moment venu, j’espère que l’on me
traitera en roi, et que chacun sera fort satisfait si je tiens la
moitié de ce que j’ai promis.
-- Sire, reprit René, je continue.
-- Oh! ce n’est donc pas tout? dit Henri, soit: si je suis
empereur, je donne le double.
-- Sire, mon ami revient donc de Florence avec cet horoscope qu’il
renouvela à Paris, et qui donna toujours le même résultat, et il
me confia un secret.
-- Un secret qui intéresse Sa Majesté? demanda vivement Charlotte.
-- Je le crois, dit le Florentin.
«Il cherche ses mots, pensa Henri, sans aider en rien René; il
paraît que la chose est difficile à dire.»
-- Alors, parlez, reprit la baronne de Sauve, de quoi s’agit-il?
-- Il s’agit, dit le Florentin en pesant une à une toutes ses
paroles, il s’agit de tous ces bruits d’empoisonnement qui ont
couru depuis quelque temps à la cour.
Un léger gonflement de narines du roi de Navarre fut le seul
indice de son attention croissante à ce détour subit que faisait
la conversation.
-- Et votre ami le Florentin, dit Henri, sait des nouvelles de ces
empoisonnements?
-- Oui, Sire.
-- Comment me confiez-vous un secret qui n’est pas le vôtre, René,
surtout quand ce secret est si important? dit Henri du ton le plus
naturel qu’il put prendre.
-- Cet ami a un conseil à demander à Votre Majesté.
-- À moi?
-- Qu’y a-t-il d’étonnant à cela, Sire? Rappelez-vous le vieux
soldat d’Actium, qui, ayant un procès, demandait un conseil à
Auguste.
-- Auguste était avocat, René, et je ne le suis pas.
-- Sire, quand mon ami me confia ce secret, Votre Majesté
appartenait encore au parti calviniste, dont vous étiez le premier
chef, et M. de Condé le second.
-- Après? dit Henri.
-- Cet ami espérait que vous useriez de votre influence toute
puissante sur M. le prince de Condé pour le prier de ne pas lui
être hostile.
-- Expliquez-moi cela, René, si vous voulez que je le comprenne,
dit Henri sans manifester la moindre altération dans ses traits ni
dans sa voix.
-- Sire, Votre Majesté comprendra au premier mot; cet ami sait
toutes les particularités de la tentative d’empoisonnement essayé
sur monseigneur le prince de Condé.
-- On a essayé d’empoisonner le prince de Condé? demanda Henri
avec un étonnement parfaitement joué; ah! vraiment, et quand cela?
René regarda fixement le roi, et répondit ces seuls mots:
-- Il y a huit jours, Majesté.
-- Quelque ennemi? demanda le roi.
-- Oui, répondit René, un ennemi que Votre Majesté connaît, et qui
connaît Votre Majesté.
-- En effet, dit Henri, je crois avoir entendu parler de cela;
mais j’ignore les détails que votre ami veut me révéler, dites-
vous.
-- Eh bien, une pomme de senteur fut offerte au prince de Condé;
mais, par bonheur, son médecin se trouva chez lui quand on
l’apporta. Il la prit des mains du messager et la flaira pour en
essayer l’odeur et la vertu. Deux jours après, une enflure
gangreneuse du visage, une extravasation du sang, une plaie vive
qui lui dévora la face, furent le prix de son dévouement ou le
résultat de son imprudence.
-- Malheureusement, répondit Henri, étant déjà à moitié
catholique, j’ai perdu toute influence sur M. de Condé; votre ami
aurait donc tort de s’adresser à moi.
-- Ce n’était pas seulement près du prince de Condé que Votre
Majesté pouvait, par son influence, être utile à mon ami, mais
encore près du prince de Porcian, frère de celui qui a été
empoisonné.
-- Ah çà! dit Charlotte, savez-vous, René, que vos histoires
sentent le trembleur? Vous sollicitez mal à propos. Il est tard,
votre conversation est mortuaire. En vérité, vos parfums valent
mieux.
Et Charlotte étendit de nouveau la main sur la boîte d’opiat.
-- Madame, dit René, avant de l’essayer comme vous allez le faire,
écoutez ce que les méchants en peuvent tirer de cruels effets.
-- Décidément, René, dit la baronne, vous êtes funèbre ce soir.
Henri fronça le sourcil, mais il comprit que René voulait en venir
à un but qu’il n’entrevoyait pas encore, et il résolut de pousser
jusqu’au bout cette conversation, qui éveillait en lui de si
douloureux souvenirs.
-- Et, reprit-il, vous connaissez aussi les détails de
l’empoisonnement du prince de Porcian?
-- Oui, dit-il. On savait qu’il laissait brûler chaque nuit une
lampe près de son lit; on empoisonna l’huile, et il fut asphyxié
par l’odeur.
Henri crispa l’un sur l’autre ses doigts humides de sueur.
-- Ainsi donc, murmura-t-il, celui que vous nommez votre ami sait
non seulement les détails de cet empoisonnement, mais il en
connaît l’auteur?
-- Oui, et c’est pour cela qu’il eût voulu savoir de vous si vous
auriez sur le prince de Porcian qui reste cette influence de lui
faire pardonner au meurtrier la mort de son frère.
-- Malheureusement, répondit Henri, étant encore à moitié
huguenot, je n’ai aucune influence sur M. le prince de Porcian:
votre ami aurait donc tort de s’adresser à moi.
-- Mais que pensez-vous des dispositions de M. le prince de Condé
et de M. de Porcian?
-- Comment connaîtrais-je leurs dispositions, René? Dieu, que je
sache, ne m’a point donné le privilège de lire dans les coeurs.
-- Votre Majesté peut s’interroger elle-même, dit le Florentin
avec calme. N’y a-t-il pas dans la vie de Votre Majesté quelque
événement si sombre qu’il puisse servir d’épreuve à la clémence,
si douloureux qu’il soit une pierre de touche pour la générosité?
Ces mots furent prononcés avec un accent qui fit frissonner
Charlotte elle-même: c’était une allusion tellement directe,
tellement sensible, que la jeune femme se détourna pour cacher sa
rougeur et pour éviter de rencontrer le regard de Henri.
Henri fit un suprême effort sur lui-même; désarma son front, qui,
pendant les paroles du Florentin, s’était chargé de menaces, et
changeant la noble douleur filiale qui lui étreignait le coeur en
vague méditation:
-- Dans ma vie, dit-il, un événement sombre... non, René, non, je
ne me rappelle de ma jeunesse que la folie et l’insouciance mêlées
aux nécessités plus ou moins cruelles qu’imposent à tous les
besoins de la nature et les épreuves de Dieu.
René se contraignit à son tour en promenant son attention de Henri
à Charlotte, comme pour exciter l’un et retenir l’autre; car
Charlotte, en effet, se remettant à sa toilette pour cacher la
gêne que lui inspirait cette conversation, venait de nouveau
d’étendre la main vers la boîte d’opiat.
-- Mais enfin, Sire, si vous étiez le frère du prince de Porcian,
ou le fils du prince de Condé, et qu’on eût empoisonné votre frère
ou assassiné votre père...
Charlotte poussa un léger cri et approcha de nouveau l’opiat de
ses lèvres. René vit le mouvement; mais, cette fois, il ne
l’arrêta ni de la parole ni du geste, seulement il s’écria:
-- Au nom du Ciel! répondez, Sire: Sire, si vous étiez à leur
place, que feriez-vous?
Henri se recueillit, essuya de sa main tremblante son front où
perlaient quelques gouttes de sueur froide, et, se levant de toute
sa hauteur, il répondit, au milieu du silence qui suspendait
jusqu’à la respiration de René et de Charlotte:
-- Si j’étais à leur place et que je fusse sûr d’être roi, c’est-
à-dire de représenter Dieu sur la terre, je ferais comme Dieu, je
pardonnerais.
-- Madame, s’écria René en arrachant l’opiat des mains de madame
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