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Celui-ci la reçut délicatement dans la sienne, en appelant La
Mole.
-- Ombre de mon ami, s’écria-t-il, venez ici à l’instant même. La
Mole, tout stupéfait et tout palpitant, obéit.
-- C’est bien, dit Coconnas en le prenant par-derrière la tête;
maintenant approchez la vapeur de votre beau visage brun de la
blanche et vaporeuse main que voici.
Et Coconnas, joignant le geste aux paroles, unit cette fine main à
la bouche de La Mole, et les retint un instant respectueusement
appuyées l’une sur l’autre, sans que la main essayât de se dégager
de la douce étreinte.
Marguerite n’avait pas cessé de sourire, mais madame de Nevers ne
souriait pas, elle, encore tremblante de l’apparition inattendue
des deux gentilshommes. Elle sentait augmenter son malaise de
toute la fièvre d’une jalousie naissante, car il lui semblait que
Coconnas n’eût pas dû oublier ainsi ses affaires pour celles des
autres.
La Mole vit la contraction de son sourcil, surprit l’éclair
menaçant de ses yeux, et, malgré le trouble enivrant où la volupté
lui conseillait de s’engourdir, il comprit le danger que courait
son ami et devina ce qu’il devait tenter pour l’y soustraire.
Se levant donc et laissant la main de Marguerite dans celle de
Coconnas, il alla saisir celle de la duchesse de Nevers, et,
mettant un genou en terre:
-- Ô la plus belle, ô la plus adorable des femmes! dit-il, je
parle des femmes vivantes, et non des ombres (et il adressa un
regard et un sourire à Marguerite), permettez à une âme dégagée de
son enveloppe grossière de réparer les absences d’un corps tout
absorbé par une amitié matérielle. M. de Coconnas, que vous voyez,
n’est qu’un homme, un homme d’une structure ferme et hardie, c’est
une chair belle à voir peut-être, mais périssable comme toute
chair: _Omnis caro fenum._ Bien que ce gentilhomme m’adresse du
matin au soir les litanies les plus suppliantes à votre sujet,
bien que vous l’ayez vu distribuer les plus rudes coups que l’on
ait jamais fournis en France, ce champion si fort en éloquence
près d’une ombre n’ose parler à une femme. C’est pour cela qu’il
s’est adressé à l’ombre de la reine, en me chargeant, moi, de
parler à votre beau corps, de vous dire qu’il dépose à vos pieds
son coeur et son âme; qu’il demande à vos yeux divins de le
regarder en pitié; à vos doigts roses et brûlants de l’appeler
d’un signe; à votre voix vibrante et harmonieuse de lui dire de
ces mots qu’on n’oublie pas; ou sinon, il m’a encore prié d’une
chose, c’est, dans le cas où il ne pourrait vous attendrir, de lui
passer, pour la seconde fois, mon épée, qui est une lame
véritable, les épées n’ont d’ombre qu’au soleil, de lui passer,
dis-je, pour la seconde fois, mon épée au travers du corps; car il
ne saurait vivre si vous ne l’autorisez à vivre exclusivement pour
vous.
Autant Coconnas avait mis de verve et de pantalonnade dans son
discours, autant La Mole venait de déployer de sensibilité, de
puissance enivrante et de câline humilité dans sa supplique.
Les yeux de Henriette se détournèrent de La Mole, qu’elle avait
écouté tout le temps qu’il venait de parler, et se portèrent sur
Coconnas pour voir si l’expression du visage du gentilhomme était
en harmonie avec l’oraison amoureuse de son ami. Il paraît qu’elle
en fut satisfaite, car rouge, haletante, vaincue, elle dit à
Coconnas avec un sourire qui découvrait une double rangée de
perles enchâssées dans du corail:
-- Est-ce vrai?
-- Mordi! s’écria Coconnas fasciné par ce regard, et brûlant des
feux du même fluide, c’est vrai! ... Oh! oui, madame, c’est vrai,
vrai sur votre vie, vrai sur ma mort!
-- Alors; venez donc! dit Henriette en lui tendant la main avec un
abandon qui trahissait la langueur de ses yeux.
Coconnas jeta en l’air son toquet de velours et d’un bond fut près
de la jeune femme, tandis que La Mole, rappelé de son côté par un
geste de Marguerite, faisait avec son ami un chassé-croisé
amoureux.
En ce moment René apparut à la porte du fond.
-- Silence! ... s’écria-t-il avec un accent qui éteignit toute
cette flamme; silence!
Et l’on entendit dans l’épaisseur de la muraille le frôlement du
fer grinçant dans une serrure et le cri d’une porte roulant sur
ses gonds.
-- Mais, dit Marguerite fièrement, il me semble que personne n’a
le droit d’entrer ici quand nous y sommes!
-- Pas même la reine mère? murmura René à son oreille.
Marguerite s’élança aussitôt par l’escalier extérieur, attirant La
Mole après elle; Henriette et Coconnas, à demi enlacés,
s’enfuirent sur leurs traces, tous quatre s’envolant comme
s’envolent, au premier bruit indiscret, les oiseaux gracieux qu’on
a vus se becqueter sur une branche en fleur.
XX
Les poules noires
Il était temps que les deux couples disparussent. Catherine
mettait la clef dans la serrure de la seconde porte au moment où
Coconnas et madame de Nevers sortaient par l’issue du fond, et
Catherine en entrant put entendre le craquement de l’escalier sous
les pas des fugitifs.
Elle jeta autour d’elle un regard inquisiteur, et arrêtant enfin
son oeil soupçonneux sur René, qui se trouvait debout et incliné
devant elle:
-- Qui était là? demanda-t-elle.
-- Des amants qui se sont contentés de ma parole quand je leur ai
assuré qu’ils s’aimaient.
-- Laissons cela, dit Catherine en haussant les épaules; n’y a-t-
il plus personne ici?
-- Personne que Votre Majesté et moi.
-- Avez-vous fait ce que je vous ai dit?
-- À propos des poules noires?
-- Oui.
-- Elles sont prêtes, madame.
-- Ah! si vous étiez juif! murmura Catherine.
-- Moi, juif, madame, pourquoi?
-- Parce que vous pourriez lire les livres précieux qu’ont écrits
les Hébreux sur les sacrifices. Je me suis fait traduire l’un
d’eux, et j’ai vu que ce n’était ni dans le coeur ni dans le foie,
comme les Romains, que les Hébreux cherchaient les présages:
c’était dans la disposition du cerveau et dans la figuration des
lettres qui y sont tracées par la main toute-puissante de la
destinée.
-- Oui, madame! je l’ai aussi entendu dire par un vieux rabbin de
mes amis.
-- Il y a, dit Catherine, des caractères ainsi dessinés qui
ouvrent toute une voie prophétique; seulement les savants
chaldéens recommandent...
-- Recommandent... quoi? demanda René, voyant que la reine
hésitait à continuer.
-- Recommandent que l’expérience se fasse sur des cerveaux
humains, comme étant plus développés et plus sympathiques à la
volonté du consultant.
-- Hélas! madame, dit René, Votre Majesté sait bien que c’est
impossible!
-- Difficile du moins, dit Catherine; car si nous avions su cela à
la Saint-Barthélemy... hein, René! Quelle riche récolte! Le
premier condamné... j’y songerai. En attendant, demeurons dans le
cercle du possible... La chambre des sacrifices est-elle préparée?
-- Oui, madame.
-- Passons-y.
René alluma une bougie faite d’éléments étranges et dont l’odeur,
tantôt subtile et pénétrante, tantôt nauséabonde et fumeuse,
révélait l’introduction de plusieurs matières: puis éclairant
Catherine, il passa le premier dans la cellule.
Catherine choisit elle-même parmi tous les instruments de
sacrifice un couteau d’acier bleuissant, tandis que René allait
chercher une des deux poules qui roulaient dans un coin leur oeil
d’or inquiet.
-- Comment procéderons-nous?
-- Nous interrogerons le foie de l’une et le cerveau de l’autre.
Si les deux expériences nous donnent les mêmes résultats, il
faudra bien croire, surtout si ces résultats se combinent avec
ceux précédemment obtenus.
-- Par où commencerons-nous?
-- Par l’expérience du foie.
-- C’est bien, dit René. Et il attacha la poule sur le petit autel
à deux anneaux placés aux deux extrémités, de manière que l’animal
renversé sur le dos ne pouvait que se débattre sans bouger de
place. Catherine lui ouvrit la poitrine d’un seul coup de couteau.
La poule jeta trois cris, et expira après s’être assez longtemps
débattue.
-- Toujours trois cris, murmura Catherine, trois signes de mort.
Puis elle ouvrit le corps.
-- Et le foie pendant à gauche, continua-t-elle, toujours à
gauche, triple mort suivie d’une déchéance. Sais-tu, René, que
c’est effrayant?
-- Il faut voir, madame, si les présages de la seconde victime
coïncideront avec ceux de la première.
René détacha le cadavre de la poule et le jeta dans un coin; puis
il alla vers l’autre, qui, jugeant de son sort par celui de sa
compagne, essaya de s’y soustraire en courant tout autour de la
cellule, et qui enfin, se voyant prise dans un coin, s’envola par-
dessus la tête de René, et s’en alla dans son vol éteindre la
bougie magique que tenait à la main Catherine.
-- Vous le voyez, René, dit la reine. C’est ainsi que s’éteindra
notre race. La mort soufflera dessus et elle disparaîtra de la
surface de la terre. Trois fils, cependant, trois fils! ...
murmura-t-elle tristement.
René lui prit des mains la bougie éteinte et alla la rallumer dans
la pièce à côté. Quand il revint, il vit la poule qui s’était
fourré la tête dans l’entonnoir.
-- Cette fois, dit Catherine, j’éviterai les cris, car je lui
trancherai la tête d’un seul coup.
Et en effet, lorsque la poule fut attachée, Catherine, comme elle
l’avait dit, d’un seul coup lui trancha la tête. Mais dans la
convulsion suprême, le bec s’ouvrit trois fois et se rejoignit
pour ne plus se rouvrir.
-- Vois-tu! dit Catherine épouvantée. À défaut de trois cris,
trois soupirs. Trois, toujours trois. Ils mourront tous les trois.
Toutes ces âmes, avant de partir, comptent et appellent jusqu’à
trois. Voyons maintenant les signes de la tête.
Alors Catherine abattit la crête pâlie de l’animal, ouvrit avec
précaution le crâne, et le séparant de manière à laisser à
découvert les lobes du cerveau, elle essaya de trouver la forme
d’une lettre quelconque sur les sinuosités sanglantes que trace la
division de la pulpe cérébrale.
-- Toujours, s’écria-t-elle en frappant dans ses deux mains,
toujours! et cette fois le pronostic est plus clair que jamais.
Viens et regarde.
René s’approcha.
-- Quelle est cette lettre? lui demanda Catherine en lui désignant
un signe.
-- Un H, répondit René.
-- Combien de fois répété? René compta.
-- Quatre, dit-il.
-- Eh bien, eh bien, est-ce cela? Je le vois, c’est-à-dire Henri
IV. Oh! gronda-t-elle en jetant le couteau, je suis maudite dans
ma postérité.
C’était une effrayante figure que celle de cette femme pâle comme
un cadavre, éclairée par la lugubre lumière et crispant ses mains
sanglantes.
-- Il régnera, dit-elle, avec un soupir de désespoir, il régnera!
-- Il régnera, répéta René enseveli dans une rêverie profonde.
Cependant, bientôt cette expression sombre s’effaça des traits de
Catherine à la lumière d’une pensée qui semblait éclore au fond de
son cerveau.
-- René, dit-elle en étendant la main vers le Florentin sans
détourner sa tête inclinée sur sa poitrine, René, n’y a-t-il pas
une terrible histoire d’un médecin de Pérouse qui, du même coup, à
l’aide d’une pommade, a empoisonné sa fille et l’amant de sa
fille?
-- Oui, madame.
-- Cet amant, c’était? continua Catherine toujours pensive.
-- C’était le roi Ladislas, madame.
-- Ah! oui, c’est vrai! murmura-t-elle. Avez-vous quelques détails
sur cette histoire?
-- Je possède un vieux livre qui en traite, répondit René.
-- Eh bien, passons dans l’autre chambre, vous me le prêterez.
Tous deux quittèrent alors la cellule, dont René ferma la porte
derrière lui.
-- Votre Majesté me donne-t-elle d’autres ordres pour de nouveaux
sacrifices? demanda le Florentin.
-- Non, René, non! je suis pour le moment suffisamment convaincue.
Nous attendrons que nous puissions nous procurer la tête de
quelque condamné, et le jour de l’exécution tu en traiteras avec
le bourreau.
René s’inclina en signe d’assentiment, puis il s’approcha, sa
bougie à la main, des rayons où étaient rangés les livres, monta
sur une chaise, en prit un et le donna à la reine.
Catherine l’ouvrit.
-- Qu’est-ce que cela? dit-elle. «De la manière d’élever et de
nourrir les tiercelets, les faucons et le gerfauts pour qu’ils
soient braves, vaillants et toujours prêts au vol.»
-- Ah! pardon, madame, je me trompe! Ceci est un traité de vénerie
fait par un savant Lucquois pour le fameux Castruccio Castracani.
Il était placé à côté de l’autre, relié de la même façon. Je me
suis trompé. C’est d’ailleurs un livre très précieux; il n’en
existe que trois exemplaires au monde: un qui appartient à la
bibliothèque de Venise, l’autre qui avait été acheté par votre
aïeul Laurent, et qui a été offert par Pierre de Médicis au roi
Charles VIII, lors de son passage à Florence, et le troisième que
voici.
-- Je le vénère, dit Catherine, à cause de sa rareté; mais n’en
ayant pas besoin, je vous le rends.
Et elle tendit la main droite vers René pour recevoir l’autre,
tandis que de la main gauche elle lui rendit celui qu’elle avait
reçu.
Cette fois René ne s’était point trompé, c’était bien le livre
qu’elle désirait. René descendit, le feuilleta un instant et le
lui rendit tout ouvert.
Catherine alla s’asseoir à une table, René posa près d’elle la
bougie magique, et à la lueur de cette flamme bleuâtre, elle lut
quelques lignes à demi-voix.
-- Bien, dit-elle en refermant le livre, voilà tout ce que je
voulais savoir.
Elle se leva, laissant le livre sur la table et emportant
seulement au fond de son esprit la pensée qui y avait germé et qui
devait y mûrir.
René attendit respectueusement, la bougie à la main, que la reine,
qui paraissait prête à se retirer, lui donnât de nouveaux ordres
ou lui adressât de nouvelles questions.
Catherine fit plusieurs pas la tête inclinée, le doigt sur la
bouche et en gardant le silence. Puis s’arrêtant tout à coup
devant René en relevant sur lui son oeil rond et fixe comme celui
d’un oiseau de proie:
-- Avoue-moi que tu as fait pour elle quelque philtre, dit-elle.
-- Pour qui? demanda René en tressaillant.
-- Pour la Sauve.
-- Moi, madame, dit René; jamais!
-- Jamais?
-- Sur mon âme, je vous le jure.
-- Il y a cependant de la magie, car il l’aime comme un fou, lui
qui n’est pas renommé par sa constance.
-- Qui lui, madame?
-- Lui, Henri le maudit, celui qui succédera à nos trois fils,
celui qu’on appellera un jour Henri IV, et qui cependant est le
fils de Jeanne d’Albret.
Et Catherine accompagna ces derniers mots d’un soupir qui fit
frissonner René, car il lui rappelait les fameux gants que, par
ordre de Catherine, il avait préparés pour la reine de Navarre.
-- Il y va donc toujours? demanda René.
-- Toujours, dit Catherine.
-- J’avais cru cependant que le roi de Navarre était revenu tout
entier à sa femme.
-- Comédie, René, comédie. Je ne sais dans quel but, mais tout se
réunit pour me tromper. Ma fille elle-même, Marguerite, se déclare
contre moi; peut-être, elle aussi, espère-t-elle la mort de ses
frères, peut-être espère-t-elle être reine de France.
-- Oui, peut-être, dit René, rejeté dans sa rêverie et se faisant
l’écho du doute terrible de Catherine.
-- Enfin, dit Catherine, nous verrons. Et elle s’achemina vers la
porte du fond, jugeant sans doute inutile de descendre par
l’escalier secret, puisqu’elle était sûre d’être seule.
René la précéda, et, quelques instants après, tous deux se
trouvèrent dans la boutique du parfumeur.
-- Tu m’avais promis de nouveaux cosmétiques pour mes mains et
pour mes lèvres, René, dit-elle; voici l’hiver, et tu sais que
j’ai la peau fort sensible au froid.
-- Je m’en suis déjà occupé, madame, et je vous les porterai
demain.
-- Demain soir tu ne me trouverais pas avant neuf ou dix heures.
Pendant la journée je fais mes dévotions.
-- Bien, madame, je serai au Louvre à neuf heures.
-- Madame de Sauve a de belles mains et de belles lèvres, dit d’un
ton indifférent Catherine; et de quelle pâte se sert-elle?
-- Pour ses mains?
-- Oui, pour ses mains d’abord.
-- De pâte à l’héliotrope.
-- Et pour ses lèvres?
-- Pour ses lèvres, elle va se servir du nouvel opiat que j’ai
inventé et dont je comptais porter demain une boîte à Votre
Majesté en même temps qu’à elle.
Catherine resta un instant pensive.
-- Au reste, elle est belle, cette créature, dit-elle, répondant
toujours à sa secrète pensée, et il n’y a rien d’étonnant à cette
passion du Béarnais.
-- Et surtout dévouée à Votre Majesté, dit René, à ce que je crois
du moins. Catherine sourit et haussa les épaules.
-- Lorsqu’une femme aime, dit-elle, est-ce qu’elle est jamais
dévouée à un autre qu’à son amant! Tu lui as fait quelque philtre,
René.
-- Je vous jure que non, madame.
-- C’est bien! n’en parlons plus. Montre-moi donc cet opiat
nouveau dont tu me parlais, et qui doit lui faire les lèvres plus
fraîches et plus roses encore.
René s’approcha d’un rayon et montra à Catherine six petites
boîtes d’argent de la même forme, c’est-à-dire rondes, rangées les
unes à côté des autres.
-- Voilà le seul philtre qu’elle m’ait demandé, dit René; il est
vrai, comme le dit Votre Majesté, que je l’ai composé exprès pour
elle, car elle a les lèvres si fines et si tendres que le soleil
et le vent les gercent également.
Catherine ouvrit une de ces boîtes, elle contenait une pâte du
carmin le plus séduisant.
-- René, dit-elle, donne-moi de la pâte pour mes mains; j’en
emporterai avec moi.
René s’éloigna avec la bougie et s’en alla chercher dans un
compartiment particulier ce que lui demandait la reine. Cependant
il ne se retourna pas si vite, qu’il ne crût voir que Catherine,
par un brusque mouvement, venait de prendre une boîte et de la
cacher sous sa mante. Il était trop familiarisé avec ces
soustractions de la reine mère pour avoir la maladresse de
paraître s’en apercevoir. Aussi, prenant la pâte demandée enfermée
dans un sac de papier fleurdelisé:
-- Voici, madame, dit-il.
-- Merci, René! reprit Catherine. Puis, après un moment de
silence: Ne porte cet opiat à madame de Sauve que dans huit ou dix
jours, je veux être la première à en faire l’essai.
Et elle s’apprêta à sortir.
-- Votre Majesté veut-elle que je la reconduise? dit René.
-- Jusqu’au bout du pont seulement, répondit Catherine; mes
gentilshommes m’attendent là avec ma litière.
Tous deux sortirent et gagnèrent le coin de la rue de la
Barillerie, où quatre gentilshommes à cheval et une litière sans
armoiries attendaient Catherine.
En rentrant chez lui, le premier soin de René fut de compter ses
boîtes d’opiat. Il en manquait une.
XXI
L’appartement de Madame de Sauve
Catherine ne s’était pas trompée dans ses soupçons. Henri avait
repris ses habitudes, et chaque soir il se rendait chez madame de
Sauve. D’abord, il avait exécuté cette excursion avec le plus
grand secret, puis, peu à peu, il s’était relâché de sa défiance,
avait négligé les précautions, de sorte que Catherine n’avait pas
eu de peine à s’assurer que la reine de Navarre continuait d’être
de nom Marguerite, de fait madame de Sauve.
Nous avons dit deux mots, au commencement de cette histoire, de
l’appartement de madame de Sauve; mais la porte ouverte par
Dariole au roi de Navarre s’est hermétiquement refermée sur lui,
de sorte que cet appartement, théâtre des mystérieuses amours du
Béarnais, nous est complètement inconnu.
Ce logement, du genre de ceux que les princes fournissent à leurs
commensaux dans les palais qu’ils habitent, afin de les avoir à
leur portée, était plus petit et moins commode que n’eût
certainement été un logement situé par la ville. Il était, comme
on le sait déjà, placé au second, à peu près au-dessus de celui de
Henri, et la porte s’en ouvrait sur un corridor dont l’extrémité
était éclairée par une fenêtre ogivale à petits carreaux enchâssés
de plomb, laquelle, même dans les plus beaux jours de l’année, ne
laissait pénétrer qu’une lumière douteuse. Pendant l’hiver, dès
trois heures de l’après-midi, on était obligé d’y allumer une
lampe, qui, ne contenant, été comme hiver, que la même quantité
d’huile, s’éteignait alors vers les dix heures du soir, et donnait
ainsi, depuis que les jours d’hiver étaient arrivés, une plus
grande sécurité aux deux amants.
Une petite antichambre tapissée de damas de soie à larges fleurs
jaunes, une chambre de réception tendue de velours bleu, une
chambre à coucher, dont le lit à colonnes torses et à rideau de
satin cerise enchâssait une ruelle ornée d’un miroir garni
d’argent et de deux tableaux tirés des amours de Vénus et
d’Adonis; tel était le logement, aujourd’hui l’on dirait le nid,
de la charmante fille d’atours de la reine Catherine de Médicis.
En cherchant bien on eût encore, en face d’une toilette garnie de
tous ses accessoires, trouvé, dans un coin sombre de cette
chambre, une petite porte ouvrant sur une espèce d’oratoire, où,
exhaussé sur deux gradins, s’élevait un prie-Dieu. Dans cet
oratoire étaient pendues à la muraille, et comme pour servir de
correctif aux deux tableaux mythologiques dont nous avons parlé,
trois ou quatre peintures du spiritualisme le plus exalté. Entre
ces peintures étaient suspendues, à des clous dorés, des armes de
femme; car, à cette époque de mystérieuses intrigues, les femmes
portaient des armes comme les hommes, et, parfois, s’en servaient
aussi habilement qu’eux.
Ce soir-là, qui était le lendemain du jour où s’étaient passées
chez maître René les scènes que nous avons racontées, madame de
Sauve, assise dans sa chambre à coucher sur un lit de repos,
racontait à Henri ses craintes et son amour, et lui donnait comme
preuve de ces craintes et de cet amour le dévouement qu’elle avait
montré dans la fameuse nuit qui avait suivi celle de la Saint-
Barthélemy, nuit que Henri, on se le rappelle, avait passée chez
sa femme.
Henri, de son côté, lui exprimait sa reconnaissance. Madame de
Sauve était charmante ce soir-là dans son simple peignoir de
batiste, et Henri était très reconnaissant.
Au milieu de tout cela, comme Henri était réellement amoureux, il
était rêveur. De son côté madame de Sauve, qui avait fini par
adopter de tout son coeur cet amour commandé par Catherine,
regardait beaucoup Henri pour voir si ses yeux étaient d’accord
avec ses paroles.
-- Voyons, Henri, disait madame de Sauve, soyez franc: pendant
cette nuit passée dans le cabinet de Sa Majesté la reine de
Navarre, avec M. de La Mole à vos pieds, n’avez-vous pas regretté
que ce digne gentilhomme se trouvât entre vous et la chambre à
coucher de la reine?
-- Oui, en vérité, ma mie, dit Henri, car il me fallait absolument
passer par cette chambre pour aller à celle où je me trouve si
bien, et où je suis si heureux en ce moment.
Madame de Sauve sourit.
-- Et vous n’y êtes pas rentré depuis?
-- Que les fois que je vous ai dites.
-- Vous n’y rentrerez jamais sans me le dire?
-- Jamais.
-- En jureriez-vous?
-- Oui, certainement, si j’étais encore huguenot, mais...
-- Mais quoi?
-- Mais la religion catholique, dont j’apprends les dogmes en ce
moment, m’a appris qu’on ne doit jamais jurer.
-- Gascon, dit madame de Sauve en secouant la tête.
-- Mais à votre tour, Charlotte, dit Henri, si je vous
interrogeais, répondriez-vous à mes questions?
-- Sans doute, répondit la jeune femme. Moi je n’ai rien à vous
cacher.
-- Voyons, Charlotte, dit le roi, expliquez-moi une bonne fois
comment il se fait qu’après cette résistance désespérée qui a
précédé mon mariage, vous soyez devenue moins cruelle pour moi qui
suis un gauche Béarnais, un provincial ridicule, un prince trop
pauvre, enfin, pour entretenir brillants les joyaux de sa
couronne?
-- Henri, dit Charlotte, vous me demandez le mot de l’énigme que
cherchent depuis trois mille ans les philosophes de tous les pays!
Henri, ne demandez jamais à une femme pourquoi elle vous aime;
contentez-vous de lui demander: M’aimez-vous?
-- M’aimez-vous, Charlotte? demanda Henri.
-- Je vous aime, répondit madame de Sauve avec un charmant sourire
et en laissant tomber sa belle main dans celle de son amant.
Henri retint cette main.
-- Mais, reprit-il poursuivant sa pensée, si je l’avais deviné ce
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