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La reine Margot - Tome I
Author Language Character Set
Alexandre Dumas, Père French ISO-8859-1


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Les deux jeunes gens éclatèrent de rire en voyant cette figure

grotesque.

-- Ah! ah! vous riez! dit La Hurière un peu rassuré, vous ne venez
donc pas avec de mauvaises intentions?

-- Et vous, maître La Hurière, vous êtes donc guéri de vos goûts
belliqueux?

-- Oui, ma foi, oui, messieurs; et maintenant...

-- Eh bien? maintenant...

-- Maintenant, j’ai fait voeu de ne plus voir d’autre feu que
celui de ma cuisine.

-- Bravo! dit Coconnas, voilà qui est prudent. Maintenant, ajouta
le Piémontais, nous avons laissé dans vos écuries deux chevaux, et
dans vos chambres deux valises.

-- Ah diable! fit l’hôte se grattant l’oreille.

-- Eh bien?

-- Deux chevaux, vous dites?

-- Oui, dans l’écurie.

-- Et deux valises?

-- Oui, dans la chambre.

-- C’est que, voyez-vous... vous m’aviez cru mort, n’est-ce pas?

-- Certainement.

-- Vous avouez que, puisque vous vous êtes trompés, je pouvais
bien me tromper de mon côté.

-- En nous croyant morts aussi? vous étiez parfaitement libre.

-- Ah! voilà! ... c’est que, comme vous mouriez intestat...,
continua maître La Hurière.

-- Après?

-- J’ai cru, j’ai eu tort, je le vois bien maintenant...

-- Qu’avez-vous cru, voyons?

-- J’ai cru que je pouvais hériter de vous.

-- Ah! ah! firent les deux jeunes gens.

-- Je n’en suis pas moins on ne peut plus satisfait que vous soyez
vivants, messieurs.

-- De sorte que vous avez vendu nos chevaux? dit Coconnas.

-- Hélas! dit La Hurière.

-- Et nos valises? continua La Mole.

-- Oh! les valises! non..., s’écria La Hurière, mais seulement ce
qu’il y avait dedans.

-- Dis donc, La Mole, reprit Coconnas, voilà, ce me semble, un
hardi coquin... Si nous l’étripions?

Cette menace parut faire un grand effet sur maître La Hurière, qui
hasarda ces paroles:

-- Mais, messieurs, on peut s’arranger, ce me semble.

-- Écoute, dit La Mole, c’est moi qui ai le plus à me plaindre de
toi.

-- Certainement, monsieur le comte, car je me rappelle que, dans
un moment de folie, j’ai eu l’audace de vous menacer.

-- Oui, d’une balle qui m’est passée à deux pouces au-dessus de la
tête.

-- Vous croyez?

-- J’en suis sûr.

-- Si vous en êtes sûr, monsieur de la Mole, dit La Hurière en
ramassant sa casserole d’un air innocent, je suis trop votre
serviteur pour vous démentir.

-- Eh bien, dit La Mole, pour ma part, je ne te réclame rien.

-- Comment, mon gentilhomme! ...

-- Si ce n’est...

-- Aïe! aïe! ... fit La Hurière.

-- Si ce n’est un dîner pour moi et mes amis toutes les fois que
je me trouverai dans ton quartier.

-- Comment donc! s’écria La Hurière ravi, à vos ordres, mon
gentilhomme, à vos ordres!

-- Ainsi, c’est chose convenue?

-- De grand coeur... Et vous, monsieur de Coconnas, continua
l’hôte, souscrivez-vous au marché?

-- Oui; mais, comme mon ami, j’y mets une petite condition.

-- Laquelle?

-- C’est que vous rendrez à M. de La Mole les cinquante écus que
je lui dois et que je vous ai confiés.

-- À moi, monsieur! Et quand cela?

-- Un quart d’heure avant que vous vendissiez mon cheval et ma
valise. La Hurière fit un signe d’intelligence.

-- Ah! je comprends! dit-il.

Et il s’avança vers une armoire, en tira, l’un après l’autre,
cinquante écus qu’il apporta à La Mole.

-- Bien, monsieur, dit le gentilhomme, bien! servez-nous une
omelette. Les cinquante écus seront pour M. Grégoire.

-- Oh! s’écria La Hurière, en vérité, mes gentilshommes, vous êtes
des coeurs de princes, et vous pouvez compter sur moi à la vie et
à la mort.

-- En ce cas, dit Coconnas, faites-nous l’omelette demandée, et
n’y épargnez ni le beurre ni le lard. Puis se retournant vers la
pendule:

-- Ma foi, tu as raison, La Mole, dit-il. Nous avons encore trois
heures à attendre, autant donc les passer ici qu’ailleurs.
D’autant plus que, si je ne me trompe, nous sommes ici presque à
moitié chemin du pont Saint-Michel.

Et les deux jeunes gens allèrent reprendre à table et dans la
petite pièce du fond la même place qu’ils occupaient pendant cette
fameuse soirée du 24 août 1572, pendant laquelle Coconnas avait
proposé à La Mole de jouer l’un contre l’autre la première
maîtresse qu’ils auraient.

Avouons, à l’honneur de la moralité des deux jeunes gens, que ni
l’un ni l’autre n’eut l’idée de faire à son compagnon ce soir-là
pareille proposition.



XIX
Le logis de maître René, le parfumeur de la reine mère


À l’époque où se passe l’histoire que nous racontons à nos
lecteurs, il n’existait, pour passer d’une partie de la ville à
l’autre, que cinq ponts, les uns de pierre, les autres de bois;
encore ces cinq ponts aboutissaient-ils à la Cité. C’étaient le
pont des Meuniers, le Pont-au-Change, le pont Notre-Dame, le
Petit-Pont et le pont Saint-Michel.

Aux autres endroits où la circulation était nécessaire, des bacs
étaient établis, et tant bien que mal remplaçaient les ponts.

Ces cinq ponts étaient garnis de maisons, comme l’est encore
aujourd’hui le Ponte-Vecchio à Florence.

Parmi ces cinq ponts, qui chacun ont leur histoire, nous nous
occuperons particulièrement, pour le moment, du pont Saint-Michel.

Le pont Saint-Michel avait été bâti en pierres en 1373: malgré son
apparente solidité, un débordement de la Seine le renversa en
partie le 31 janvier 1408; en 1416, il avait été reconstruit en
bois; mais pendant la nuit du 16 décembre 1547 il avait été
emporté de nouveau; vers 1550, c’est-à-dire vingt-deux ans avant
l’époque où nous sommes arrivés, on le reconstruisit en bois, et,
quoiqu’on eût déjà eu besoin de le réparer, il passait pour assez
solide.

Au milieu des maisons qui bordaient la ligne du pont, faisant face
au petit îlot sur lequel avaient été brûlés les Templiers, et où
pose aujourd’hui le terre-plein du Pont-Neuf, on remarquait une
maison à panneaux de bois sur laquelle un large toit s’abaissait
comme la paupière d’un oeil immense. À la seule fenêtre qui
s’ouvrît au premier étage, au-dessus d’une fenêtre et d’une porte
de rez-de-chaussée hermétiquement fermée, transparaissait une
lueur rougeâtre qui attirait les regards des passants sur la
façade basse, large, peinte en bleu avec de riches moulures
dorées. Une espèce de frise, qui séparait le rez-de-chaussée du
premier étage, représentait une foule de diables dans des
attitudes plus grotesques les unes que les autres, et un large
ruban, peint en bleu comme la façade, s’étendait entre la frise et
la fenêtre du premier, avec cette inscription:

_René, Florentin, parfumeur de Sa Majesté la reine mère._

La porte de cette boutique, comme nous l’avons dit, était bien
verrouillée; mais, mieux que par ses verrous, elle était défendue
des attaques nocturnes par la réputation si effrayante de son
locataire que les passants qui traversaient le pont à cet endroit
le traversaient presque toujours en décrivant une courbe qui les
rejetait vers l’autre rang de maisons, comme s’ils eussent redouté
que l’odeur des parfums ne suât jusqu’à eux par la muraille.

Il y avait plus: les voisins de droite et de gauche, craignant
sans doute d’être compromis par le voisinage, avaient, depuis
l’installation de maître René sur le pont Saint-Michel, déguerpi
l’un et l’autre de leur logis, de sorte que les deux maisons
attenantes à la maison de René étaient demeurées désertes et
fermées. Cependant, malgré cette solitude et cet abandon, des
passants attardés avaient vu jaillir, à travers les contrevents
fermés de ces maisons vides, certains rayons de lumière, et
assuraient avoir entendu certains bruits pareils à des plaintes,
qui prouvaient que des êtres quelconques fréquentaient ces deux
maisons; seulement on ignorait si ces êtres appartenaient à ce
monde ou à l’autre.

Il en résultait que les locataires des deux maisons attenantes aux
deux maisons désertes se demandaient de temps en temps s’il ne
serait pas prudent à eux de faire à leur tour comme leurs voisins
avaient fait.

C’était sans doute à ce privilège de terreur qui lui était
publiquement acquis que maître René avait dû de conserver seul du
feu après l’heure consacrée. Ni ronde ni guet n’eût osé d’ailleurs
inquiéter un homme doublement cher à Sa Majesté, en sa qualité de
compatriote et de parfumeur.

Comme nous supposons que le lecteur cuirassé par le philosophisme
du XVIIIe siècle ne croit plus ni à la magie ni aux magiciens,
nous l’inviterons à entrer avec nous dans cette habitation qui, à
cette époque de superstitieuse croyance, répandait autour d’elle
un si profond effroi.

La boutique du rez-de-chaussée est sombre et déserte à partir de
huit heures du soir, moment auquel elle se ferme pour ne plus se
rouvrir qu’assez avant quelquefois dans la journée du lendemain;
c’est là que se fait la vente quotidienne des parfums, des
onguents et des cosmétiques de tout genre que débite l’habile
chimiste. Deux apprentis l’aident dans cette vente de détail, mais
ils ne couchent pas dans la maison; ils couchent rue de la
Calandre. Le soir, ils sortent un instant avant que la boutique
soit fermée. Le matin, ils se promènent devant la porte jusqu’à ce
que la boutique soit ouverte.

Cette boutique du rez-de-chaussée est donc, comme nous l’avons
dit, sombre et déserte.

Dans cette boutique assez large et assez profonde, il y a deux
portes, chacune donnant sur un escalier. Un des escaliers rampe
dans la muraille même, et il est latéral: l’autre est extérieur et
est visible du quai qu’on appelle aujourd’hui le quai des
Augustins, et de la berge qu’on appelle aujourd’hui le quai des
Orfèvres.

Tous deux conduisent à la chambre du premier.

Cette chambre est de la même grandeur que celle du rez-de-
chaussée, seulement une tapisserie tendue dans le sens du pont la
sépare en deux compartiments. Au fond du premier compartiment
s’ouvre la porte donnant sur l’escalier extérieur. Sur la face
latérale du second s’ouvre la porte de l’escalier secret;
seulement cette porte est invisible, car elle est cachée par une
haute armoire sculptée, scellée à elle par des crampons de fer, et
qu’elle poussait en s’ouvrant. Catherine seule connaît avec René
le secret de cette porte, c’est par là qu’elle monte et qu’elle
descend; c’est l’oreille ou l’oeil posé contre cette armoire dans
laquelle des trous sont ménagés, qu’elle écoute et qu’elle voit ce
qui se passe dans la chambre.

Deux autres portes parfaitement ostensibles s’offrent encore sur
les côtés latéraux de ce second compartiment. L’une s’ouvre sur
une petite chambre éclairée par le toit et qui n’a pour tout
meuble qu’un vaste fourneau, des cornues, des alambics, des
creusets: c’est le laboratoire de l’alchimiste. L’autre s’ouvre
sur une cellule plus bizarre que le reste de l’appartement, car
elle n’est point éclairée du tout, car elle n’a ni tapis ni
meubles, mais seulement une sorte d’autel de pierre.

Le parquet est une dalle inclinée du centre aux extrémités, et aux
extrémités court au pied du mur une espèce de rigole aboutissant à
un entonnoir par l’orifice duquel on voit couler l’eau sombre de
la Seine. À des clous enfoncés dans la muraille sont suspendus des
instruments de forme bizarre, tous aigus ou tranchants; la pointe
en est fine comme celle d’une aiguille, le fil en est tranchant
comme celui d’un rasoir; les uns brillent comme des miroirs; les
autres, au contraire, sont d’un gris mat ou d’un bleu sombre.

Dans un coin, deux poules noires se débattent, attachées l’une à
l’autre par la patte, c’est le sanctuaire de l’augure.

Revenons à la chambre du milieu, à la chambre aux deux
compartiments.

C’est là qu’est introduit le vulgaire des consultants; c’est là
que les ibis égyptiens, les momies aux bandelettes dorées, le
crocodile bâillant au plafond, les têtes de mort aux yeux vides et
aux dents branlantes, enfin les bouquins poudreux vénérablement
rongés par les rats, offrent à l’oeil du visiteur le pêle-mêle
d’où résultent les émotions diverses qui empêchent la pensée de
suivre son droit chemin. Derrière le rideau sont des fioles, des
boîtes particulières, des amphores à l’aspect sinistre; tout cela
est éclairé par deux petites lampes d’argent exactement pareilles,
qui semblent enlevées à quelque autel de Santa-Maria-Novella ou de
l’église Dei Servi de Florence, et qui, brûlant une huile
parfumée, jettent leur clarté jaunâtre du haut de la voûte sombre
où chacune est suspendue par trois chaînettes noircies.

René, seul et les bras croisés, se promène à grands pas dans le
second compartiment de la chambre du milieu, en secouant la tête.
Après une méditation longue et douloureuse, il s’arrête devant un
sablier.

-- Ah! ah! dit-il, j’ai oublié de le retourner, et voilà que
depuis longtemps peut-être tout le sable est passé.

Alors, regardant la lune qui se dégage à grand-peine d’un grand
nuage noir qui semble peser sur la pointe du clocher de Notre-
Dame:

-- Neuf heures, dit-il. Si elle vient, elle viendra comme
d’habitude, dans une heure ou une heure et demie; il y aura donc
temps pour tout.

En ce moment on entendit quelque bruit sur le pont. René appliqua
son oreille à l’orifice d’un long tuyau dont l’autre extrémité
allait s’ouvrir sur la rue, sous la forme d’une tête de Guivre.

-- Non, dit-il, ce n’est ni _elle_, ni _elles._ Ce sont des pas
d’hommes; ils s’arrêtent devant ma porte; ils viennent ici. En
même temps trois coups secs retentirent. René descendit
rapidement; cependant il se contenta d’appuyer son oreille contre
la porte sans ouvrir encore. Les mêmes trois coups secs se
renouvelèrent.

-- Qui va là? demanda maître René.

-- Est-il bien nécessaire de dire nos noms? demanda une voix.

-- C’est indispensable, répondit René.

-- En ce cas, je me nomme le comte Annibal de Coconnas, dit la
même voix qui avait déjà parlé.

-- Et moi, le comte Lerac de la Mole, dit une autre voix qui, pour
la première fois, se faisait entendre.

-- Attendez, attendez, messieurs, je suis à vous. Et en même temps
René, tirant les verrous, enlevant les barres, ouvrit aux deux
jeunes gens la porte qu’il se contenta de fermer à la clef; puis,
les conduisant par l’escalier extérieur, il les introduisit dans
le second compartiment. La Mole, en entrant, fit le signe de la
croix sous son manteau; il était pâle, et sa main tremblait sans
qu’il pût réprimer cette faiblesse. Coconnas regarda chaque chose
l’une après l’autre, et trouvant au milieu de son examen la porte
de la cellule, il voulut l’ouvrir.

-- Permettez, mon gentilhomme, dit René de sa voix grave et en
posant sa main sur celle de Coconnas, les visiteurs qui me font
l’honneur d’entrer ici n’ont la jouissance que de cette partie de
la chambre.

-- Ah! c’est différent, reprit Coconnas; et, d’ailleurs, je sens
que j’ai besoin de m’asseoir. Et il se laissa aller sur une
chaise.

Il se fit un instant de profond silence: maître René attendait que
l’un ou l’autre des deux jeunes gens s’expliquât. Pendant ce
temps, on entendait la respiration sifflante de Coconnas, encore
mal guéri.

-- Maître René, dit-il enfin, vous êtes un habile homme, dites-moi
donc si je demeurerai estropié de ma blessure, c’est-à-dire si
j’aurai toujours cette courte respiration qui m’empêche de monter
à cheval, de faire des armes et de manger des omelettes au lard.

René approcha son oreille de la poitrine de Coconnas, et écouta
attentivement le jeu des poumons.

-- Non, monsieur le comte, dit-il, vous guérirez.

-- En vérité?

-- Je vous l’affirme.

-- Vous me faites plaisir. Il se fit un nouveau silence.

-- Ne désirez-vous pas savoir encore autre chose, monsieur le
comte?

-- Si fait, dit Coconnas; je désire savoir si je suis
véritablement amoureux.

-- Vous l’êtes, dit René.

-- Comment le savez-vous?

-- Parce que vous le demandez.

-- Mordi! je crois que vous avez raison. Mais de qui?

-- De celle qui dit maintenant à tout propos le juron que vous
venez de dire.

-- En vérité, dit Coconnas stupéfait, maître René, vous êtes un
habile homme. À ton tour, La Mole. La Mole rougit et demeura
embarrassé.

-- Eh! que diable! dit Coconnas, parle donc!

-- Parlez, dit le Florentin.

-- Moi, monsieur René, balbutia La Mole dont la voix se rassura
peu à peu, je ne veux pas vous demander si je suis amoureux, car
je sais que je le suis et ne m’en cache point; mais dites-moi si
je serai aimé, car en vérité tout ce qui m’était d’abord un sujet
d’espoir tourne maintenant contre moi.

-- Vous n’avez peut-être pas fait tout ce qu’il faut faire pour
cela.

-- Qu’y a-t-il à faire, monsieur, qu’à prouver par son respect et
son dévouement à la dame de ses pensées qu’elle est véritablement
et profondément aimée?

-- Vous savez, dit René, que ces démonstrations sont parfois bien
insignifiantes.

-- Alors, il faut désespérer?

-- Non, alors il faut recourir à la science. Il y a dans la nature
humaine des antipathies qu’on peut vaincre, des sympathies qu’on
peut forcer. Le fer n’est pas l’aimant; mais en l’aimantant, à son
tour il attire le fer.

-- Sans doute, sans doute, murmura La Mole; mais je répugne à
toutes ces conjurations.

-- Ah! si vous répugnez, dit René, alors il ne fallait pas venir.

-- Allons donc, allons donc, dit Coconnas, vas-tu faire l’enfant à
présent? Monsieur René, pouvez-vous me faire voir le diable?

-- Non, monsieur le comte.

-- J’en suis fâché, j’avais deux mots à lui dire, et cela eût
peut-être encouragé La Mole.

-- Eh bien, soit! dit La Mole, abordons franchement la question.
On m’a parlé de figures en cire modelées à la ressemblance de
l’objet aimé. Est-ce un moyen?

-- Infaillible.

-- Et rien, dans cette expérience, ne peut porter atteinte à la
vie ni à la santé de la personne qu’on aime?

-- Rien.

-- Essayons donc.

-- Veux-tu que je commence? dit Coconnas.

-- Non, dit La Mole, et, puisque me voilà engagé, j’irai jusqu’au
bout.

-- Désirez-vous beaucoup, ardemment, impérieusement savoir à quoi
vous en tenir, monsieur de la Mole? demanda le Florentin.

-- Oh! s’écria La Mole, j’en meurs, maître René. Au même instant
on heurta doucement à la porte de la rue, si doucement que maître
René entendit seul ce bruit, et encore parce qu’il s’y attendait
sans doute. Il approcha sans affectation, et tout en faisant
quelques questions oiseuses à La Mole, son oreille du tuyau et
perçut quelques éclats de voix qui parurent le fixer.

-- Résumez donc maintenant votre désir, dit-il, et appelez la
personne que vous aimez.

La Mole s’agenouilla comme s’il eût parlé à une divinité, et René,
passant dans le premier compartiment, glissa sans bruit par
l’escalier extérieur: un instant après des pas légers effleuraient
le plancher de la boutique.

La Mole, en se relevant, vit devant lui maître René; le Florentin
tenait à la main une petite figurine de cire d’un travail assez
médiocre; elle portait une couronne et un manteau.

-- Voulez-vous toujours être aimé de votre royale maîtresse?
demanda le parfumeur.

-- Oui, dût-il m’en coûter la vie, dussé-je y perdre mon âme,
répondit La Mole.

-- C’est bien, dit le Florentin en prenant du bout des doigts
quelques gouttes d’eau dans une aiguière et en les secouant sur la
tête de la figurine en prononçant quelques mots latins.

La Mole frissonna, il comprit qu’un sacrilège s’accomplissait.

-- Que faites-vous? demanda-t-il.

-- Je baptise cette petite figurine du nom de Marguerite.

-- Mais dans quel but?

-- Pour établir la sympathie. La Mole ouvrait la bouche pour
l’empêcher d’aller plus avant, mais un regard railleur de Coconnas
l’arrêta. René, qui avait vu le mouvement, attendit.

-- Il faut la pleine et entière volonté, dit-il.

-- Faites, répondit La Mole. René traça sur une petite banderole
de papier rouge quelques caractères cabalistiques, les passa dans
une aiguille d’acier, et avec cette aiguille, piqua la statuette
au coeur. Chose étrange! à l’orifice de la blessure apparut une
gouttelette de sang, puis il mit le feu au papier.

La chaleur de l’aiguille fit fondre la cire autour d’elle et sécha
la gouttelette de sang.

-- Ainsi, dit René, par la force de la sympathie, votre amour
percera et brûlera le coeur de la femme que vous aimez.

Coconnas, en sa qualité d’esprit fort, riait dans sa moustache et
raillait tout bas; mais La Mole, aimant et superstitieux, sentait
une sueur glacée perler à la racine de ses cheveux.

-- Et maintenant, dit René, appuyez vos lèvres sur les lèvres de
la statuette en disant: «Marguerite, je t’aime; viens,
Marguerite!»

La Mole obéit. En ce moment on entendit ouvrir la porte de la
seconde chambre, et des pas légers s’approchèrent. Coconnas,
curieux et incrédule, tira son poignard, et craignant s’il tentait
de soulever la tapisserie, que René ne lui fît la même observation
que lorsqu’il voulut ouvrir la porte, fendit avec son poignard
l’épaisse tapisserie, et, ayant appliqué son oeil à l’ouverture,
poussa un cri d’étonnement auquel deux cris de femmes répondirent.

-- Qu’y a-t-il? demanda La Mole prêt à laisser tomber la figurine
de cire, que René lui reprit des mains.

-- Il y a, reprit Coconnas, que la duchesse de Nevers et madame
Marguerite sont là.

-- Eh bien, incrédules! dit René avec un sourire austère, doutez-
vous encore de la force de la sympathie?

La Mole était resté pétrifié en apercevant sa reine. Coconnas
avait eu un moment d’éblouissement en reconnaissant madame de
Nevers. L’un se figura que les sorcelleries de maître René avaient
évoqué le fantôme de Marguerite; l’autre, en voyant entrouverte
encore la porte par laquelle les charmants fantômes étaient
entrés, eut bientôt trouvé l’explication de ce prodige dans le
monde vulgaire et matériel.

Pendant que La Mole se signait et soupirait à fendre des quartiers
de roc, Coconnas, qui avait eu tout le temps de se faire des
questions philosophiques et de chasser l’esprit malin à l’aide de
ce goupillon qu’on appelle l’incrédulité, Coconnas, voyant par
l’ouverture du rideau fermé l’ébahissement de madame de Nevers et
le sourire un peu caustique de Marguerite, jugea que le moment
était décisif, et comprenant que l’on peut dire pour un ami ce que
l’on n’ose dire pour soi-même, au lieu d’aller à madame de Nevers,
il alla droit à Marguerite, et mettant un genou en terre à la
façon dont était représenté, dans les parades de la foire, le
grand Artaxerce, il s’écria d’une voix à laquelle le sifflement de
sa blessure donnait un certain accent qui ne manquait pas de
puissance:

-- Madame, à l’instant même, sur la demande de mon ami le comte de
la Mole, maître René évoquait votre ombre; or, à mon grand
étonnement, votre ombre est apparue accompagnée d’un corps qui
m’est bien cher et que je recommande à mon ami. Ombre de Sa
Majesté la reine de Navarre, voulez-vous bien dire au corps de
votre compagne de passer de l’autre côté du rideau?

Marguerite se mit à rire et fit signe à Henriette qui passa de
l’autre côté.

-- La Mole, mon ami! dit Coconnas, sois éloquent comme Démosthène,
comme Cicéron, comme M. le chancelier de l’Hospital; et songe
qu’il y va de ma vie si tu ne persuades pas au corps de madame la
duchesse de Nevers que je suis son plus dévoué, son plus obéissant
et son plus fidèle serviteur.

-- Mais..., balbutia La Mole.

-- Fait ce que je te dis; et vous, maître René, veillez à ce que
personne ne nous dérange.

René fit ce que lui demandait Coconnas.

-- Mordi! monsieur, dit Marguerite, vous êtes homme d’esprit. Je
vous écoute; voyons, qu’avez-vous à me dire?

-- J’ai à vous dire, madame, que l’ombre de mon ami, car c’est une
ombre, et la preuve c’est qu’elle ne prononce pas le plus petit
mot, j’ai donc à vous dire que cette ombre me supplie d’user de la
faculté qu’ont les corps de parler intelligiblement pour vous
dire: Belle ombre, le gentilhomme ainsi excorporé a perdu tout son
corps et tout son souffle par la rigueur de vos yeux. Si vous
étiez vous-même, je demanderais à maître René de m’abîmer dans
quelque trou sulfureux plutôt que de tenir un pareil langage à la
fille du roi Henri II, à la soeur du roi Charles IX, et à l’épouse
du roi de Navarre. Mais les ombres sont dégagées de tout orgueil
terrestre, et elles ne se fâchent pas quand on les aime. Or, priez
votre corps, madame, d’aimer un peu l’âme de ce pauvre La Mole,
âme en peine s’il en fut jamais; âme persécutée d’abord par
l’amitié, qui lui a, à trois reprises, enfoncé plusieurs pouces de
fer dans le ventre; âme brûlée par le feu de vos yeux, feu mille
fois plus dévorant que tous les feux de l’enfer. Ayez donc pitié
de cette pauvre âme, aimez un peu ce qui fut le beau La Mole, et
si vous n’avez plus la parole, usez du geste, usez du sourire.
C’est une âme fort intelligente que celle de mon ami, et elle
comprendra tout. Usez-en, mordi! ou je passe mon épée au travers
du corps de René, pour qu’en vertu du pouvoir qu’il a sur les
ombres il force la vôtre, qu’il a déjà évoquée si à propos, de
faire des choses peu séantes pour une ombre honnête comme vous me
faites l’effet de l’être.

À cette péroraison de Coconnas, qui s’était campé devant la reine
en Énée descendant aux enfers, Marguerite ne put retenir un énorme
éclat de rire, et, tout en gardant le silence qui convenait en
pareille occasion à une ombre royale, elle tendit la main à
Coconnas.
    
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