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l’ombre marcher, et, chose effrayante, marcher vers son lit. Cette
ombre, que Coconnas eût voulu fuir, fût-ce au fond des enfers,
vint droit à lui et s’arrêta à son chevet, debout et le regardant;
il y avait même dans ses traits un sentiment de douceur et de
compassion que Coconnas prit pour l’expression d’une dérision
infernale.
Alors s’alluma, dans cet esprit, plus malade peut-être que le
corps, une aveugle passion de vengeance. Coconnas n’eut plus
qu’une préoccupation, celle de se procurer une arme quelconque,
et, avec cette arme, de frapper ce corps ou cette ombre de La Mole
qui le tourmentait si cruellement. Ses habits avaient été déposés
sur une chaise, puis emportés; car, tout souillés de sang qu’ils
étaient, on avait jugé à propos de les éloigner du blessé, mais on
avait laissé sur la même chaise son poignard dont on ne supposait
pas qu’avant longtemps il eût l’envie de se servir. Coconnas vit
le poignard; pendant trois nuits, profitant du moment où La Mole
dormait, il essaya d’étendre la main jusqu’à lui; trois fois la
force lui manqua, et il s’évanouit. Enfin la quatrième nuit, il
atteignit l’arme, la saisit du bout de ses doigts crispés, et, en
poussant un gémissement arraché par la douleur, il la cacha sous
son oreiller.
Le lendemain, il vit quelque chose d’inouï jusque-là: l’ombre de
La Mole, qui semblait chaque jour reprendre de nouvelles forces,
tandis que lui, sans cesse occupé de la vision terrible, usait les
siennes dans l’éternelle trame du complot qui devait l’en
débarrasser; l’ombre de La Mole, devenue de plus en plus alerte,
fit, d’un air pensif, deux ou trois tours dans la chambre; puis
enfin, après avoir ajusté son manteau, ceint son épée, coiffé sa
tête d’un feutre à larges bords, ouvrit la porte et sortit.
Coconnas respira; il se crut débarrassé de son fantôme. Pendant
deux ou trois heures son sang circula dans ses veines plus calme
et plus rafraîchi qu’il n’avait jamais encore été depuis le moment
du duel; un jour d’absence de La Mole eût rendu la connaissance à
Coconnas, huit jours l’eussent guéri peut-être; malheureusement La
Mole rentra au bout de deux heures.
Cette rentrée fut pour le Piémontais un véritable coup de
poignard, et, quoique La Mole ne rentrât point seul, Coconnas
n’eut pas un regard pour son compagnon.
Son compagnon méritait cependant bien qu’on le regardât.
C’était un homme d’une quarantaine d’années, court, trapu,
vigoureux, avec des cheveux noirs qui descendaient jusqu’aux
sourcils, et une barbe noire qui, contre la mode du temps,
couvrait tout le bas de son visage; mais le nouveau venu
paraissait peu s’occuper de mode. Il avait une espèce de
justaucorps de cuir tout maculé de taches brunes, de chausses
sang-de-boeuf, un maillot rouge, de gros souliers de cuir montant
au-dessus de la cheville, un bonnet de la même couleur que ses
chausses, et la taille serrée par une large ceinture à laquelle
pendait un couteau caché dans sa gaine.
Cet étrange personnage, dont la présence semblait une anomalie
dans le Louvre, jeta sur une chaise le manteau brun qui
l’enveloppait, et s’approcha brutalement du lit de Coconnas, dont
les yeux, comme par une fascination singulière, demeuraient
constamment fixés sur La Mole, qui se tenait à distance. Il
regarda le malade, et secouant la tête:
-- Vous avez attendu bien tard, mon gentilhomme! dit-il.
-- Je ne pouvais pas sortir plus tôt, dit La Mole.
-- Eh! pardieu! il fallait m’envoyer chercher.
-- Par qui?
-- Ah! c’est vrai! J’oubliais où nous sommes. Je l’avais dit à ces
dames; mais elles n’ont point voulu m’écouter. Si l’on avait suivi
mes ordonnances, au lieu de s’en rapporter à celles de cet âne
bâté que l’on nomme Ambroise Paré, vous seriez depuis longtemps en
état ou de courir les aventures ensemble, ou de vous redonner un
autre coup d’épée si c’était votre bon plaisir; enfin on verra.
Entend-il raison, votre ami?
-- Pas trop.
-- Tirez la langue, mon gentilhomme. Coconnas tira la langue à La
Mole en faisant une si affreuse grimace, que l’examinateur secoua
une seconde fois la tête.
-- Oh! oh! murmura-t-il, contraction des muscles. Il n’y a pas de
temps à perdre. Ce soir même je vous enverrai une potion toute
préparée qu’on lui fera prendre en trois fois, d’heure en heure:
une fois à minuit, une fois à une heure, une fois à deux heures.
-- Bien.
-- Mais qui la lui fera prendre, cette potion?
-- Moi.
-- Vous-même?
-- Oui.
-- Vous m’en donnez votre parole?
-- Foi de gentilhomme!
-- Et si quelque médecin voulait en soustraire la moindre partie
pour la décomposer et voir de quels ingrédients elle est formée...
-- Je la renverserais jusqu’à la dernière goutte.
-- Foi de gentilhomme aussi?
-- Je vous le jure.
-- Par qui vous enverrai-je cette potion?
-- Par qui vous voudrez.
-- Mais mon envoyé...
-- Eh bien?
-- Comment pénétrera-t-il jusqu’à vous?
-- C’est prévu. Il dira qu’il vient de la part de M. René le
parfumeur.
-- Ce Florentin qui demeure sur le pont Saint-Michel?
-- Justement. Il a ses entrées au Louvre à toute heure du jour et
de la nuit. L’homme sourit.
-- En effet, dit-il, c’est bien le moins que lui doive la reine
mère. C’est dit, on viendra de la part de maître René le
parfumeur. Je puis bien prendre son nom une fois: il a assez
souvent, sans être patenté, exercé ma profession.
-- Eh bien, dit La Mole, je compte donc sur vous?
-- Comptez-y.
-- Quant au paiement...
-- Oh! nous réglerons cela avec le gentilhomme lui-même quand il
sera sur pied.
-- Et soyez tranquille, je crois qu’il sera en état de vous
récompenser généreusement.
-- Moi aussi, je crois. Mais, ajouta-t-il avec un singulier
sourire, comme ce n’est pas l’habitude des gens qui ont affaire à
moi d’être reconnaissants, cela ne m’étonnerait point qu’une fois
sur ses pieds il oubliât ou plutôt ne se souciât point de se
souvenir de moi.
-- Bon! bon! dit La Mole en souriant à son tour; en ce cas je
serai là pour lui en rafraîchir la mémoire.
-- Allons, soit! dans deux heures vous aurez la potion.
-- Au revoir.
-- Vous dites?
-- Au revoir. L’homme sourit.
-- Moi, reprit-il, j’ai l’habitude de dire toujours adieu. Adieu
donc, monsieur de la Mole; dans deux heures vous aurez votre
potion. Vous entendez, elle doit être prise à minuit... en trois
doses... d’heure en heure.
Sur quoi il sourit, et La Mole resta seul avec Coconnas.
Coconnas avait entendu toute cette conversation, mais n’y avait
rien compris: un vain bruit de paroles, un vain cliquetis de mots
étaient arrivés jusqu’à lui. De tout cet entretien, il n’avait
retenu que le mot: Minuit.
Il continua donc de suivre de son regard ardent La Mole, qui
continua, lui, de demeurer dans la chambre, rêvant et se
promenant.
Le docteur inconnu tint parole, et à l’heure dite envoya la
potion, que La Mole mit sur un petit réchaud d’argent. Puis, cette
précaution prise, il se coucha.
Cette action de La Mole donna un peu de repos à Coconnas; il
essaya de fermer les yeux à son tour, mais son assoupissement
fiévreux n’était qu’une suite de sa veille délirante. Le même
fantôme qui le poursuivait le jour venait le relancer la nuit; à
travers ses paupières arides, il continuait de voir La Mole
toujours menaçant, puis une voix répétait à son oreille: Minuit!
minuit! minuit!
Tout à coup le timbre vibrant de l’horloge s’éveilla dans la nuit
et frappa douze fois. Coconnas rouvrit ses yeux enflammés; le
souffle ardent de sa poitrine dévorait ses lèvres arides; une soif
inextinguible consumait son gosier embrasé; la petite lampe de
nuit brûlait comme d’habitude, et à sa terne lueur faisait danser
mille fantômes aux regards vacillants de Coconnas.
Il vit alors, chose effrayante! La Mole descendre de son lit;
puis, après avoir fait un tour ou deux dans sa chambre, comme fait
l’épervier devant l’oiseau qu’il fascine, s’avancer jusqu’à lui en
lui montrant le poing. Coconnas étendit la main vers son poignard,
le saisit par le manche, et s’apprêta à éventrer son ennemi.
La Mole approchait toujours.
Coconnas murmurait:
-- Ah! c’est toi, toi encore, toi toujours! Viens. Ah! tu me
menaces, tu me montres le poing, tu souris! viens, viens! Ah! tu
continues d’approcher tout doucement, pas à pas; viens, viens, que
je te massacre!
Et en effet, joignant le geste à cette sourde menace, au moment où
La Mole se penchait vers lui, Coconnas fit jaillir de dessous ses
draps l’éclair d’une lame; mais l’effort que le Piémontais fit en
se soulevant brisa ses forces: le bras étendu vers La Mole
s’arrêta à moitié chemin, le poignard échappa à sa main débile, et
le moribond retomba sur son oreiller.
-- Allons, allons, murmura La Mole en soulevant doucement sa tête
et en approchant une tasse de ses lèvres, buvez cela, mon pauvre
camarade, car vous brûlez.
C’était en effet une tasse que La Mole présentait à Coconnas, et
que celui-ci avait prise pour ce poing menaçant dont s’était
effarouché le cerveau vide du blessé.
Mais, au contact velouté de la liqueur bienfaisante humectant ses
lèvres et rafraîchissant sa poitrine, Coconnas reprit sa raison ou
plutôt son instinct: il sentit se répandre en lui un bien-être
comme jamais il n’en avait éprouvé; il ouvrit un oeil intelligent
sur La Mole, qui le tenait entre ses bras et lui souriait, et, de
cet oeil contracté naguère par une fureur sombre, une petite larme
imperceptible roula sur sa joue ardente, qui la but avidement.
-- Mordi! murmura Coconnas en se laissant aller sur son traversin,
si j’en réchappe, monsieur de la Mole, vous serez mon ami.
-- Et vous en réchapperez, mon camarade, dit La Mole, si vous
voulez boire trois tasses comme celle que je viens de vous donner,
et ne plus faire de vilains rêves.
Une heure après, La Mole, constitué en garde-malade et obéissant
ponctuellement aux ordonnances du docteur inconnu, se leva une
seconde fois, versa une seconde portion de la liqueur dans une
tasse, et porta cette tasse à Coconnas. Mais cette fois le
Piémontais, au lieu de l’attendre le poignard à la main, le reçut
les bras ouverts, et avala son breuvage avec délices, puis pour la
première fois s’endormit avec tranquillité.
La troisième tasse eut un effet non moins merveilleux. La poitrine
du malade commença de laisser passer un souffle régulier, quoique
haletant encore. Ses membres raidis se détendirent, une douce
moiteur s’épandit à la surface de la peau brûlante; et lorsque le
lendemain maître Ambroise Paré vint visiter le blessé, il sourit
avec satisfaction en disant:
-- À partir de ce moment je réponds de M. de Coconnas, et ce ne
sera pas une des moins belles cures que j’aurai faites.
Il résulta de cette scène moitié dramatique, moitié burlesque,
mais qui ne manquait pas au fond d’une certaine poésie
attendrissante, eu égard aux moeurs farouches de Coconnas, que
l’amitié des deux gentilshommes, commencée à l’auberge de la
Belle-Étoile, et violemment interrompue par les événements de la
nuit de la Saint-Barthélemy, reprit dès lors avec une nouvelle
vigueur, et dépassa bientôt celles d’Oreste et de Pylade de cinq
coups d’épée et d’un coup de pistolet répartis sur leurs deux
corps.
Quoi qu’il en soit, blessures vieilles et nouvelles, profondes et
légères, se trouvèrent enfin en voie de guérison.
La Mole, fidèle à sa mission de garde-malade, ne voulut point
quitter la chambre que Coconnas ne fût entièrement guéri. Il le
souleva dans son lit tant que sa faiblesse l’y enchaîna, l’aida à
marcher quand il commença de se soutenir, enfin eut pour lui tous
les soins qui ressortaient de sa nature douce et aimante, et qui,
secondés par la vigueur du Piémontais, amenèrent une convalescence
plus rapide qu’on n’avait le droit de l’espérer.
Cependant une seule et même pensée tourmentait les deux jeunes
gens: chacun dans le délire de sa fièvre avait bien cru voir
s’approcher de lui la femme qui remplissait tout son coeur; mais
depuis que chacun avait repris connaissance, ni Marguerite ni
madame de Nevers n’étaient certainement entrées dans la chambre.
Au reste, cela se comprenait: l’une, femme du roi de Navarre,
l’autre, belle-soeur du duc de Guise pouvaient-elles donner aux
yeux de tous une marque si publique d’intérêt à deux simples
gentilshommes? Non. C’était bien certainement la réponse que
devaient se faire La Mole et Coconnas. Mais cette absence, qui
tenait peut-être à un oubli total, n’en était pas moins
douloureuse.
Il est vrai que le gentilhomme qui avait assisté au combat était
venu de temps en temps, et comme de son propre mouvement, demander
des nouvelles des deux blessés. Il est vrai que Gillonne, pour son
propre compte, en avait fait autant; mais La Mole n’avait point
osé parler à l’une de Marguerite, et Coconnas n’avait point osé
parler à l’autre de madame de Nevers.
XVIII
Les revenants
Pendant quelque temps les deux jeunes gens gardèrent chacun de son
côté le secret enfermé dans sa poitrine. Enfin, dans un jour
d’expansion, la pensée qui les préoccupait seule déborda de leurs
lèvres, et tous deux corroborèrent leur amitié par cette dernière
preuve, sans laquelle il n’y a pas d’amitié, c’est-à-dire par une
confiance entière.
Ils étaient éperdument amoureux, l’un d’une princesse, l’autre
d’une reine.
Il y avait pour les deux pauvres soupirants quelque chose
d’effrayant dans cette distance presque infranchissable qui les
séparait de l’objet de leurs désirs. Et cependant l’espérance est
un sentiment si profondément enraciné au coeur de l’homme, que,
malgré la folie de leur espérance, ils espéraient.
Tous deux, au reste, à mesure qu’ils revenaient à eux, soignaient
fort leur visage. Chaque homme, même le plus indifférent aux
avantages physiques, a, dans certaines circonstances, avec son
miroir des conversations muettes, des signes d’intelligence, après
lesquels il s’éloigne presque toujours de son confident, fort
satisfait de l’entretien. Or, nos deux jeunes gens n’étaient point
de ceux à qui leurs miroirs devaient donner de trop rudes avis. La
Mole, mince, pâle et élégant, avait la beauté de la distinction;
Coconnas, vigoureux, bien découplé, haut en couleur, avait la
beauté de la force. Il y avait même plus: pour ce dernier, la
maladie avait été un avantage. Il avait maigri, il avait pâli;
enfin, la fameuse balafre qui lui avait jadis donné tant de tracas
par ses rapports prismatiques avec l’arc-en-ciel avait disparu,
annonçant probablement, comme le phénomène postdiluvien, une
longue suite de jours purs et de nuits sereines.
Au reste les soins les plus délicats continuaient d’entourer les
deux blessés; le jour où chacun d’eux avait pu se lever, il avait
trouvé une robe de chambre sur le fauteuil le plus proche de son
lit; le jour où il avait pu se vêtir, un habillement complet. Il y
a plus, dans la poche de chaque pourpoint il y avait une bourse
largement fournie, que chacun d’eux ne garda, bien entendu, que
pour la rendre en temps et lieu au protecteur inconnu qui veillait
sur lui.
Ce protecteur inconnu ne pouvait être le prince chez lequel
logeaient les deux jeunes gens, car ce prince, non seulement
n’était pas monté une seule fois chez eux pour les voir, mais
encore n’avait pas fait demander de leurs nouvelles.
Un vague espoir disait tout bas à chaque coeur que ce protecteur
inconnu était la femme qu’il aimait.
Aussi les deux blessés attendaient-ils avec une impatience sans
égale le moment de leur sortie. La Mole, plus fort et mieux guéri
que Coconnas, aurait pu opérer la sienne depuis longtemps; mais
une espèce de convention tacite le liait au sort de son ami. Il
était convenu que leur première sortie serait consacrée à trois
visites.
La première, au docteur inconnu dont le breuvage velouté avait
opéré sur la poitrine enflammée de Coconnas une si notable
amélioration.
La seconde, à l’hôtel de défunt maître La Hurière, où chacun d’eux
avait laissé valise et cheval.
La troisième, au Florentin René, lequel, joignant à son titre de
parfumeur celui de magicien, vendait non seulement des cosmétiques
et des poisons, mais encore composait des philtres et rendait des
oracles.
Enfin, après deux mois passés de convalescence et de réclusion, ce
jour tant attendu arriva.
Nous avons dit de réclusion, c’est le mot qui convient, car
plusieurs fois, dans leur impatience, ils avaient voulu hâter ce
jour; mais une sentinelle placée à la porte leur avait constamment
barré le passage, et ils avaient appris qu’ils ne sortiraient que
sur un _exeat_ de maître Ambroise Paré.
Or, un jour, l’habile chirurgien ayant reconnu que les deux
malades étaient, sinon complètement guéris, du moins en voie de
complète guérison, avait donné cet _exeat_, et vers les deux
heures de l’après-midi, par une de ces belles journées d’automne,
comme Paris en offre parfois à ses habitants étonnés qui ont déjà
fait provision de résignation pour l’hiver, les deux amis, appuyés
au bras l’un de l’autre, mirent le pied hors du Louvre.
La Mole, qui avait retrouvé avec grand plaisir sur un fauteuil le
fameux manteau cerise qu’il avait plié avec tant de soin avant le
combat, s’était constitué le guide de Coconnas, et Coconnas se
laissait guider sans résistance et même sans réflexion. Il savait
que son ami le conduisait chez le docteur inconnu dont la potion,
non patentée, l’avait guéri en une seule nuit, quand toutes les
drogues de maître Ambroise Paré le tuaient lentement. Il avait
fait deux parts de l’argent renfermé dans sa bourse, c’est-à-dire
de deux cents nobles à la rose, et il en avait destiné cent à
récompenser l’Esculape anonyme auquel il devait sa convalescence:
Coconnas ne craignait pas la mort, mais Coconnas n’en était pas
moins fort aise de vivre; aussi, comme on le voit, s’apprêtait-il
à récompenser généreusement son sauveur.
La Mole prit la rue de l’Astruce, la grande rue Saint Honoré, la
rue des Prouvelles, et se trouva bientôt sur la place des Halles.
Près de l’ancienne fontaine et à l’endroit que l’on désigne
aujourd’hui par le nom de _Carreau des Halles_, s’élevait une
construction octogone en maçonnerie surmontée d’une vaste lanterne
de bois, surmontée elle-même par un toit pointu, au sommet duquel
grinçait une girouette. Cette lanterne de bois offrait huit
ouvertures que traversait, comme cette pièce héraldique qu’on
appelle la _fasce_ traverse le champ du blason, une espèce de roue
en bois, laquelle se divisait par le milieu, afin de prendre dans
des échancrures taillées à cet effet la tête et les mains du
condamné ou des condamnés que l’on exposait à l’une ou l’autre, ou
à plusieurs de ces huit ouvertures.
Cette construction étrange, qui n’avait son analogue dans aucune
des constructions environnantes, s’appelait le pilori.
Une maison informe, bossue, éraillée, borgne et boiteuse, au toit
taché de mousse comme la peau d’un lépreux, avait, pareille à un
champignon, poussé au pied de cette espèce de tour.
Cette maison était celle du bourreau.
Un homme était exposé et tirait la langue aux passants; c’était un
des voleurs qui avaient exercé autour du gibet de Montfaucon, et
qui avait par hasard été arrêté dans l’exercice de ses fonctions.
Coconnas crut que son ami l’amenait voir ce curieux spectacle; il
se mêla à la foule des amateurs qui répondaient aux grimaces du
patient par des vociférations et des huées.
Coconnas était naturellement cruel, et ce spectacle l’amusa fort;
seulement, il eût voulu qu’au lieu des huées et des vociférations,
ce fussent des pierres que l’on jetât au condamné assez insolent
pour tirer la langue aux nobles seigneurs qui lui faisaient
l’honneur de le visiter.
Aussi, lorsque la lanterne mouvante tourna sur sa base pour faire
jouir une autre partie de la place de la vue du patient, et que la
foule suivit le mouvement de la lanterne, Coconnas voulut-il
suivre le mouvement de la foule, mais La Mole l’arrêta en lui
disant à demi-voix:
-- Ce n’est point pour cela que nous sommes venus ici.
-- Et pourquoi donc sommes-nous venus, alors? demanda Coconnas.
-- Tu vas le voir, répondit La Mole. Les deux amis se tutoyaient
depuis le lendemain de cette fameuse nuit où Coconnas avait voulu
éventrer La Mole. Et La Mole conduisit Coconnas droit à la petite
fenêtre de cette maison adossée à la tour et sur l’appui de
laquelle se tenait un homme accoudé.
-- Ah! ah! c’est vous, Messeigneurs! dit l’homme en soulevant son
bonnet sang-de-boeuf et en découvrant sa tête aux cheveux noirs et
épais descendant jusqu’à ses sourcils, soyez les bienvenus.
-- Quel est cet homme? demanda Coconnas cherchant à rappeler ses
souvenirs, car il lui sembla avoir vu cette tête-là pendant un des
moments de sa fièvre.
-- Ton sauveur, mon cher ami, dit La Mole, celui qui t’a apporté
au Louvre cette boisson rafraîchissante qui t’a fait tant de bien.
-- Oh! oh! fit Coconnas; en ce cas, mon ami... Et il lui tendit la
main. Mais l’homme, au lieu de correspondre à cette avance par un
geste pareil, se redressa, et, en se redressant, s’éloigna des
deux amis de toute la distance qu’occupait la courbe de son corps.
-- Monsieur, dit-il à Coconnas, merci de l’honneur que vous voulez
bien me faire; mais il est probable que si vous me connaissiez
vous ne me le feriez pas.
-- Ma foi, dit Coconnas, je déclare que quand vous seriez le
diable je me tiens pour votre obligé, car sans vous je serais mort
à cette heure.
-- Je ne suis pas tout à fait le diable, répondit l’homme au
bonnet rouge; mais souvent beaucoup aimeraient mieux voir le
diable que de me voir.
-- Qui êtes-vous donc? demanda Coconnas.
-- Monsieur, répondit l’homme, je suis maître Caboche, bourreau de
la prévôté de Paris! ...
-- Ah! ... fit Coconnas en retirant sa main.
-- Vous voyez bien! dit maître Caboche.
-- Non pas! je toucherai votre main, ou le diable m’emporte!
Étendez-la...
-- En vérité?
-- Toute grande.
-- Voici!
-- Plus grande... encore... bien! ... Et Coconnas prit dans sa
poche la poignée d’or préparée pour son médecin anonyme et la
déposa dans la main du bourreau.
-- J’aurais mieux aimé votre main seule, dit maître Caboche en
secouant la tête, car je ne manque pas d’or; mais de mains qui
touchent la mienne, tout au contraire, j’en chôme fort. N’importe!
Dieu vous bénisse, mon gentilhomme.
-- Ainsi donc, mon ami, dit Coconnas regardant avec curiosité le
bourreau, c’est vous qui donnez la gêne, qui rouez, qui écartelez,
qui coupez les têtes, qui brisez les os. Ah! ah! je suis bien aise
d’avoir fait votre connaissance.
-- Monsieur, dit maître Caboche, je ne fais pas tout moi-même;
car, ainsi que vous avez vos laquais, vous autres seigneurs, pour
faire ce que vous ne voulez pas faire, moi j’ai mes aides, qui
font la grosse besogne et qui expédient les manants. Seulement,
quand par hasard j’ai affaire à des gentilshommes, comme vous et
votre compagnon par exemple, oh! alors c’est autre chose, et je me
fais un honneur de m’acquitter moi-même de tous les détails de
l’exécution, depuis le premier jusqu’au dernier, c’est-à-dire la
question jusqu’au décollement.
Coconnas sentit malgré lui courir un frisson dans ses veines,
comme si le coin brutal pressait ses jambes et comme si le fil de
l’acier effleurait son cou. La Mole, sans se rendre compte de la
cause, éprouva la même sensation.
Mais Coconnas surmonta cette émotion dont il avait honte, et
voulant prendre congé de maître Caboche par une dernière
plaisanterie:
-- Eh bien, maître! lui dit-il, je retiens votre parole quand ce
sera mon tour de monter à la potence d’Enguerrand de Marigny ou
sur l’échafaud de M. de Nemours, il n’y aura que vous qui me
toucherez.
-- Je vous le promets.
-- Cette fois, dit Coconnas, voici ma main en gage que j’accepte
votre promesse.
Et il étendit vers le bourreau une main que le bourreau toucha
timidement de la sienne, quoiqu’il fût visible qu’il eût grande
envie de la toucher franchement.
À ce simple attouchement, Coconnas pâlit légèrement, mais le même
sourire demeura sur ses lèvres; tandis que La Mole, mal à l’aise,
et voyant la foule tourner avec la lanterne et se rapprocher
d’eux, le tirait par son manteau.
Coconnas, qui, au fond, avait aussi grande envie que La Mole de
mettre fin à cette scène dans laquelle, par la pente naturelle de
son caractère, il s’était trouvé enfoncé plus qu’il n’eût voulu,
fit un signe de tête et s’éloigna.
-- Ma foi! dit La Mole quand lui et son compagnon furent arrivés à
la croix du Trahoir, conviens que l’on respire mieux ici que sur
la place des Halles?
-- J’en conviens, dit Coconnas, mais je n’en suis pas moins fort
aise d’avoir fait connaissance avec maître Caboche. Il est bon
d’avoir des amis partout.
-- Même à l’enseigne de la Belle-Étoile, dit La Mole en riant.
-- Oh! pour le pauvre maître La Hurière, dit Coconnas, celui-là
est mort et bien mort. J’ai vu la flamme de l’arquebuse, j’ai
entendu le coup de la balle qui a résonné comme s’il eût frappé
sur le bourdon de Notre-Dame, et je l’ai laissé étendu dans le
ruisseau avec le sang qui lui sortait par le nez et par la bouche.
En supposant que ce soit un ami, c’est un ami que nous avons dans
l’autre monde.
Tout en causant ainsi, les deux jeunes gens entrèrent dans la rue
de l’Arbre-Sec et s’acheminèrent vers l’enseigne de la Belle-
Étoile, qui continuait de grincer à la même place, offrant
toujours au voyageur son âtre gastronomique et son appétissante
légende.
Coconnas et La Mole s’attendaient à trouver la maison désespérée,
la veuve en deuil, et les marmitons un crêpe au bras; mais, à leur
grand étonnement, ils trouvèrent la maison en pleine activité,
madame La Hurière fort resplendissante, et les garçons plus joyeux
que jamais.
-- Oh! l’infidèle! dit La Mole, elle se sera remariée! Puis
s’adressant à la nouvelle Artémise:
-- Madame, lui dit-il, nous sommes deux gentilshommes de la
connaissance de ce pauvre M. La Hurière. Nous avons laissé ici
deux chevaux et deux valises que nous venons réclamer.
-- Messieurs, répondit la maîtresse de la maison après avoir
essayé de rappeler ses souvenirs, comme je n’ai pas l’honneur de
vous reconnaître, je vais, si vous le voulez bien, appeler mon
mari... Grégoire, faites venir votre maître.
Grégoire passa de la première cuisine, qui était le pandémonium
général, dans la seconde, qui était le laboratoire où se
confectionnaient les plats que maître La Hurière, de son vivant,
jugeait dignes d’être préparés par ses savantes mains.
-- Le diable m’emporte, murmura Coconnas, si cela ne me fait pas
de la peine de voir cette maison si gaie quand elle devrait être
si triste! Pauvre La Hurière, va!
-- Il a voulu me tuer, dit La Mole, mais je lui pardonne de grand
coeur.
La Mole avait à peine prononcé ces paroles, qu’un homme apparut
tenant à la main une casserole au fond de laquelle il faisait
roussir des oignons qu’il tournait avec une cuiller de bois.
La Mole et Coconnas jetèrent un cri de surprise. À ce cri l’homme
releva la tête, et, répondant par un cri pareil, laissa échapper
sa casserole, ne conservant à la main que sa cuiller de bois.
-- _In nomine Patris_, dit l’homme en agitant sa cuiller comme il
eût fait d’un goupillon, _et Filii, et Spiritus sancti..._
_-- _Maître La Hurière! s’écrièrent les jeunes gens.
-- Messieurs de Coconnas et de la Mole! dit La Hurière.
-- Vous n’êtes donc pas mort? fit Coconnas.
-- Mais vous êtes donc vivants? demanda l’hôte.
-- Je vous ai vu tomber, cependant, dit Coconnas; j’ai entendu le
bruit de la balle qui vous cassait quelque chose, je ne sais pas
quoi. Je vous ai laissé couché dans le ruisseau, perdant le sang
par le nez, par la bouche et même par les yeux.
-- Tout cela est vrai comme l’Évangile, monsieur de Coconnas.
Mais, ce bruit que vous avez entendu, c’était celui de la balle
frappant sur ma salade, sur laquelle, heureusement, elle s’est
aplatie; mais le coup n’en a pas été moins rude, et la preuve,
ajouta La Hurière en levant son bonnet et montrant sa tête pelée
comme un genou, c’est que, comme vous le voyez, il ne m’en est pas
resté un cheveu.
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