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La reine Margot - Tome I
Author Language Character Set
Alexandre Dumas, Père French ISO-8859-1


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rayonnante pour le Louvre, où était le rendez-vous général.
Il était deux heures de l’après-midi, lorsqu’une file de cavaliers
ruisselants d’or, de joyaux et d’habits splendides apparut dans la
rue Saint-Denis, débouchant à l’angle du cimetière des Innocents,
et se déroulant au soleil entre les deux rangées de maisons
sombres comme un immense reptile aux chatoyants anneaux.



XVI
Le corps d’un ennemi mort sent toujours bon


Nulle troupe, si riche qu’elle soit, ne peut donner une idée de ce
spectacle. Les habits soyeux, riches et éclatants, légués comme
une mode splendide par François Ier à ses successeurs, ne
s’étaient pas transformés encore dans ces vêtements étriqués et
sombres qui furent de mise sous Henri III; de sorte que le costume
de Charles IX, moins riche, mais peut-être plus élégant que ceux
des époques précédentes, éclatait dans toute sa parfaite harmonie.
De nos jours, il n’y a plus de point de comparaison possible avec
un semblable cortège; car nous en sommes réduits, pour nos
magnificences de parade, à la symétrie et à l’uniforme.

Pages, écuyers, gentilshommes de bas étage, chiens et chevaux
marchant sur les flancs et en arrière, faisaient du cortège royal
une véritable armée. Derrière cette armée venait le peuple, ou,
pour mieux dire, le peuple était partout.

Le peuple suivait, escortait et précédait; il criait à la fois
Noël et Haro, car, dans le cortège, on distinguait plusieurs
calvinistes ralliés, et le peuple a de la rancune.

C’était le matin, en face de Catherine et du duc de Guise, que
Charles IX avait, comme d’une chose toute naturelle, parlé devant
Henri de Navarre d’aller visiter le gibet de Montfaucon, ou plutôt
le corps mutilé de l’amiral, qui était pendu. Le premier mouvement
de Henri avait été de se dispenser de prendre part à cette visite.
C’était là où l’attendait Catherine. Aux premiers mots qu’il dit
exprimant sa répugnance, elle échangea un coup d’oeil et un
sourire avec le duc de Guise. Henri surprit l’un et l’autre, les
comprit, puis se reprenant tout à coup:

-- Mais, au fait, dit-il, pourquoi n’irais-je pas? Je suis
catholique et je me dois à ma nouvelle religion. Puis s’adressant
à Charles IX:

-- Que Votre Majesté compte sur moi, lui dit-il, je serai toujours
heureux de l’accompagner partout où elle ira. Et il jeta autour de
lui un coup d’oeil rapide pour compter les sourcils qui se
fronçaient.

Aussi celui de tout le cortège que l’on regardait avec le plus de
curiosité, peut-être, était ce fils sans mère, ce roi sans
royaume, ce huguenot fait catholique. Sa figure longue et
caractérisée, sa tournure un peu vulgaire, sa familiarité avec ses
inférieurs, familiarité qu’il portait à un degré presque
inconvenant pour un roi, familiarité qui tenait aux habitudes
montagnardes de sa jeunesse et qu’il conserva jusqu’à sa mort, le
signalaient aux spectateurs, dont quelques-uns lui criaient:

-- À la messe, Henriot, à la messe! Ce à quoi Henri répondait:

-- J’y ai été hier, j’en viens aujourd’hui, et j’y retournerai
demain. Ventre saint gris! il me semble cependant que c’est assez
comme cela.

Quant à Marguerite, elle était à cheval, si belle, si fraîche, si
élégante, que l’admiration faisait autour d’elle un concert dont
quelques notes, il faut l’avouer, s’adressaient à sa compagne,
madame la duchesse de Nevers, qu’elle venait de rejoindre, et dont
le cheval blanc, comme s’il était fier du poids qu’il portait,
secouait furieusement la tête.

-- Eh bien, duchesse, dit la reine de Navarre, quoi de nouveau?

-- Mais, madame, répondit tout haut Henriette, rien que je sache.
Puis tout bas:

-- Et le huguenot, demanda-t-elle, qu’est-il devenu?

-- Je lui ai trouvé une retraite à peu près sûre, répondit
Marguerite. Et le grand massacreur de gens, qu’en as-tu fait?

-- Il a voulu être de la fête; il monte le cheval de bataille de
M. de Nevers, un cheval grand comme un éléphant. C’est un cavalier
effrayant. Je lui ai permis d’assister à la cérémonie, parce que
j’ai pensé que prudemment ton huguenot garderait la chambre et que
de cette façon il n’y aurait pas de rencontre à craindre.

-- Oh! ma foi! répondit Marguerite en souriant, fût-il ici, et il
n’y est pas, je crois qu’il n’y aurait pas de rencontre pour cela.
C’est un beau garçon que mon huguenot, mais pas autre chose: une
colombe et non un milan; il roucoule, mais ne mord pas. Après
tout, fit-elle avec un accent intraduisible et en haussant
légèrement les épaules; après tout, peut-être l’avons-nous cru
huguenot, tandis qu’il était brahme, et sa religion lui défend-
elle de répandre le sang.

-- Mais où donc est le duc d’Alençon? demanda Henriette, je ne
l’aperçois point.

-- Il doit rejoindre, il avait mal aux yeux ce matin et désirait
ne pas venir; mais comme on sait que, pour ne pas être du même
avis que son frère Charles et son frère Henri, il penche pour les
huguenots, on lui a fait observer que le roi pourrait interpréter
à mal son absence et il s’est décidé. Mais, justement, tiens, on
regarde, on crie là-bas, c’est lui qui sera venu par la porte
Montmartre.

-- En effet, c’est lui-même, je le reconnais, dit Henriette. En
vérité, mais il a bon air aujourd’hui. Depuis quelque temps, il se
soigne particulièrement: il faut qu’il soit amoureux. Voyez donc
comme c’est bon d’être prince du sang: il galope sur tout le monde
et tout le monde se range.

-- En effet, dit en riant Marguerite, il va nous écraser. Dieu me
pardonne! Mais faites donc ranger vos gentilshommes, duchesse! car
en voici un qui, s’il ne se range pas, va se faire tuer.

-- Eh, c’est mon intrépide! s’écria la duchesse, regarde donc,
regarde.

Coconnas avait en effet quitté son rang pour se rapprocher de
madame de Nevers; mais au moment même où son cheval traversait
l’espèce de boulevard extérieur qui séparait la rue du faubourg
Saint-Denis, un cavalier de la suite du duc d’Alençon, essayant en
vain de retenir son cheval emporté, alla en plein corps heurter
Coconnas. Coconnas ébranlé vacilla sur sa colossale monture, son
chapeau faillit tomber, il le retint et se retourna furieux.

-- Dieu! dit Marguerite en se penchant à l’oreille de son amie,
M. de La Mole!

-- Ce beau jeune homme pâle! s’écria la duchesse incapable de
maîtriser sa première impression.

-- Oui, oui! celui-là même qui a failli renverser ton Piémontais.

-- Oh! mais, dit la duchesse, il va se passer des choses
affreuses! ils se regardent, ils se reconnaissent!

En effet, Coconnas en se retournant avait reconnu la figure de La
Mole; et, de surprise, il avait laissé échapper la bride de son
cheval, car il croyait bien avoir tué son ancien compagnon, ou du
moins l’avoir mis pour un certain temps hors de combat. De son
côté, La Mole reconnut Coconnas et sentit un feu qui lui montait
au visage. Pendant quelques secondes, qui suffirent à l’expression
de tous les sentiments que couvaient ces deux hommes, ils
s’étreignirent d’un regard qui fit frissonner les deux femmes.
Après quoi La Mole ayant regardé tout autour de lui, et ayant
compris sans doute que le lieu était mal choisi pour une
explication, piqua son cheval et rejoignit le duc d’Alençon.
Coconnas resta un moment ferme à la même place, tordant sa
moustache et en faisant remonter la pointe jusqu’à se crever
l’oeil; après quoi, voyant que La Mole s’éloignait sans lui rien
dire de plus, il se remit lui-même en route.

-- Ah! ah! dit avec une dédaigneuse douleur Marguerite, je ne
m’étais donc pas trompée... Oh! pour cette fois c’est trop fort.

Et elle se mordit les lèvres jusqu’au sang.

-- Il est bien joli, répondit la duchesse avec commisération.

Juste en ce moment le duc d’Alençon venait de reprendre sa place
derrière le roi et la reine mère, de sorte que ses gentilshommes,
en le rejoignant, étaient forcés de passer devant Marguerite et la
duchesse de Nevers. La Mole, en passant à son tour devant les deux
princesses, leva son chapeau, salua la reine en s’inclinant jusque
sur le cou de son cheval et demeura tête nue en attendant que Sa
Majesté l’honorât d’un regard.

Mais Marguerite détourna fièrement la tête.

La Mole lut sans doute l’expression de dédain empreinte sur le
visage de la reine et de pâle qu’il était devint livide. De plus,
pour ne pas choir de son cheval il fut forcé de se retenir à la
crinière.

-- Oh! oh! dit Henriette à la reine, regarde donc, cruelle que tu
es! Mais il va se trouver mal! ...

-- Bon! dit la reine avec un sourire écrasant, il ne nous
manquerait plus que cela... As-tu des sels? Madame de Nevers se
trompait.

La Mole, chancelant, retrouva des forces, et, se raffermissant sur
son cheval, alla reprendre son rang à la suite du duc d’Alençon.

Cependant on continuait d’avancer, on voyait se dessiner la
silhouette lugubre du gibet dressé et étrenné par Enguerrand de
Marigny. Jamais il n’avait été si bien garni qu’à cette heure.

Les huissiers et les gardes marchèrent en avant et formèrent un
large cercle autour de l’enceinte. À leur approche, les corbeaux
perchés sur le gibet s’envolèrent avec des croassements de
désespoir.

Le gibet qui s’élevait à Montfaucon offrait d’ordinaire, derrière
ses colonnes, un abri aux chiens attirés par une proie fréquente
et aux bandits philosophes qui venaient méditer sur les tristes
vicissitudes de la fortune.

Ce jour-là il n’y avait, en apparence du moins, à Montfaucon, ni
chiens ni bandits. Les huissiers et les gardes avaient chassé les
premiers en même temps que les corbeaux, et les autres s’étaient
confondus dans la foule pour y opérer quelques-uns de ces bons
coups qui sont les riantes vicissitudes du métier.

Le cortège s’avançait; le roi et Catherine arrivaient les
premiers, puis venaient le duc d’Anjou, le duc d’Alençon, le roi
de Navarre, M. de Guise et leurs gentilshommes; puis madame
Marguerite, la duchesse de Nevers et toutes les femmes composant
ce qu’on appelait l’escadron volant de la reine; puis les pages,
les écuyers, les valets et le peuple: en tout dix mille personnes.

Au gibet principal pendait une masse informe, un cadavre noir,
souillé de sang coagulé et de boue blanchie par de nouvelles
couches de poussière. Au cadavre il manquait une tête. Aussi
l’avait-on pendu par les pieds. Au reste, la populace, ingénieuse
comme elle l’est toujours, avait remplacé la tête par un bouchon
de paille sur lequel elle avait mis un masque, et dans la bouche
de ce masque, quelque railleur qui connaissait les habitudes de
M. l’amiral avait introduit un cure-dent.

C’était un spectacle à la fois lugubre et bizarre, que tous ces
élégants seigneurs et toutes ces belles dames défilant, comme une
procession peinte par Goya, au milieu de ces squelettes noircis et
de ces gibets aux longs bras décharnés. Plus la joie des visiteurs
était bruyante, plus elle faisait contraste avec le morne silence
et la froide insensibilité de ces cadavres, objets de railleries
qui faisaient frissonner ceux-là même qui les faisaient.

Beaucoup supportaient à grand-peine ce terrible spectacle; et à sa
pâleur on pouvait distinguer, dans le groupe des huguenots
ralliés, Henri, qui, quelle que fût sa puissance sur lui-même et
si étendu que fût le degré de dissimulation dont le Ciel l’avait
doté, n’y put tenir. Il prétexta l’odeur impure que répandaient
tous ces débris humains; et s’approchant de Charles IX, qui, côte
à côte avec Catherine, était arrêté devant les restes de l’amiral:

-- Sire, dit-il, Votre Majesté ne trouve-t-elle pas que, pour
rester plus longtemps ici, ce pauvre cadavre sent bien mauvais?

-- Tu trouves, Henriot! dit Charles IX, dont les yeux étincelaient
d’une joie féroce.

-- Oui, Sire.

-- Eh bien, je ne suis pas de ton avis, moi... le corps d’un
ennemi mort sent toujours bon.

-- Ma foi, Sire, dit Tavannes, puisque Votre Majesté savait que
nous devions venir faire une petite visite à M. l’amiral, elle eût
dû inviter Pierre Ronsard, son maître en poésie: il eût fait,
séance tenante, l’épitaphe du vieux Gaspard.

-- Il n’y a pas besoin de lui pour cela, dit Charles IX, et nous
la ferons bien nous-même... Par exemple, écoutez, messieurs, dit
Charles IX après avoir réfléchi un instant:

_Ci-gît, -- mais c’est mal entendu, Pour lui le mot est trop
honnête, -- Ici l’amiral est pendu Par les pieds, à faute de
tête._

_-- _Bravo! bravo! s’écrièrent les gentilshommes catholiques tout
d’une voix, tandis que les huguenots ralliés fronçaient les
sourcils en gardant le silence.

Quant à Henri, comme il causait avec Marguerite et madame de
Nevers, il fit semblant de n’avoir pas entendu.

-- Allons, allons, monsieur, dit Catherine, que, malgré les
parfums dont elle était couverte, cette odeur commençait à
indisposer, allons, il n’y a si bonne compagnie qu’on ne quitte.
Disons adieu à M. l’amiral, et revenons à Paris.

Elle fit de la tête un geste ironique comme lorsqu’on prend congé
d’un ami, et, reprenant la tête de colonne, elle revint gagner le
chemin, tandis que le cortège défilait devant le cadavre de
Coligny.

Le soleil se couchait à l’horizon. La foule s’écoula sur les pas
de Leurs Majestés pour jouir jusqu’au bout des magnificences du
cortège et des détails du spectacle: les voleurs suivirent la
foule; de sorte que, dix minutes après le départ du roi, il n’y
avait plus personne autour du cadavre mutilé de l’amiral, que
commençaient à effleurer les premières brises du soir. Quand nous
disons personne, nous nous trompons. Un gentilhomme monté sur un
cheval noir, et qui n’avait pu sans doute, au moment où il était
honoré de la présence des princes, contempler à son aise ce tronc
informe et noirci, était demeuré le dernier, et s’amusait à
examiner dans tous leurs détails chaînes, crampons, piliers de
pierre, le gibet enfin, qui lui paraissait sans doute, à lui
arrivé depuis quelques jours à Paris et ignorant des
perfectionnements qu’apporte en toute chose la capitale, le
parangon de tout ce que l’homme peut inventer de plus terriblement
laid.

Il n’est pas besoin de dire à nos lecteurs que cet homme était
notre ami Coconnas. Un oeil exercé de femme l’avait en vain
cherché dans la cavalcade et avait sondé les rangs sans pouvoir le
retrouver.

M. de Coconnas, comme nous l’avons dit, était donc en extase
devant l’oeuvre d’Enguerrand de Marigny.

Mais cette femme n’était pas seule à chercher M. de Coconnas. Un
autre gentilhomme, remarquable par son pourpoint de satin blanc et
sa galante plume, après avoir regardé en avant et sur les côtés,
s’avisa de regarder en arrière et vit la haute taille de Coconnas
et la gigantesque silhouette de son cheval se profiler en vigueur
sur le ciel rougi des derniers reflets du soleil couchant.

Alors le gentilhomme au pourpoint de satin blanc quitta le chemin
suivi par l’ensemble de la troupe, prit un petit sentier, et,
décrivant une courbe, retourna vers le gibet.

Presque aussitôt la dame que nous avons reconnue pour la duchesse
de Nevers, comme nous avons reconnu le grand gentilhomme au cheval
noir pour Coconnas, s’approcha de Marguerite et lui dit:

-- Nous nous sommes trompées toutes deux, Marguerite, car le
Piémontais est demeuré en arrière, et M. de La Mole l’a suivi.

-- Mordi! reprit Marguerite en riant, il va donc se passer quelque
chose. Ma foi, j’avoue que je ne serais pas fâchée d’avoir à
revenir sur son compte.

Marguerite alors se retourna et vit s’exécuter effectivement de la
part de La Mole la manoeuvre que nous avons dite.

Ce fut alors au tour des deux princesses à quitter la file:
l’occasion était des plus favorables; on tournait devant un
sentier bordé de larges haies qui remontait, et, en remontant,
passait à trente pas du gibet. Madame de Nevers dit un mot à
l’oreille de son capitaine, Marguerite fit un signe à Gillonne, et
les quatre personnes s’en allèrent par ce chemin de traverse
s’embusquer derrière le buisson le plus proche du lieu où allait
se passer la scène dont ils paraissaient désirer être spectateurs.
Il y avait trente pas environ, comme nous l’avons dit, de cet
endroit à celui où Coconnas, ravi, en extase, gesticulait devant
M. l’amiral.

Marguerite mit pied à terre, madame de Nevers et Gillonne en
firent autant; le capitaine descendit à son tour, et réunit dans
ses mains les brides des quatre chevaux. Un gazon frais et touffu
offrait aux trois femmes un siège comme en demandent souvent et
inutilement les princesses.

Une éclaircie leur permettait de ne pas perdre le moindre détail.

La Mole avait décrit son cercle. Il vint au pas se placer derrière
Coconnas, et, allongeant la main, il lui frappa sur l’épaule.

Le Piémontais se retourna.

-- Oh! dit-il, ce n’était donc pas un rêve! et vous vivez encore!

-- Oui, monsieur, répondit La Mole, oui, je vis encore. Ce n’est
pas votre faute, mais enfin je vis.

-- Mordi! je vous reconnais bien, reprit Coconnas, malgré votre
mine pâle. Vous étiez plus rouge que cela la dernière fois que
nous nous sommes vus.

-- Et moi, dit La Mole, je vous reconnais aussi malgré cette ligne
jaune qui vous coupe le visage; vous étiez plus pâle que cela
lorsque je vous la fis.

Coconnas se mordit les lèvres; mais, décidé, à ce qu’il paraît, à
continuer la conversation sur le ton de l’ironie, il continua:

-- C’est curieux, n’est-ce pas, monsieur de la Mole, surtout pour
un huguenot, de pouvoir regarder M. l’amiral pendu à ce crochet de
fer; et dire cependant qu’il y a des gens assez exagérés pour nous
accuser d’avoir tué jusqu’aux huguenotins à la mamelle!

-- Comte, dit La Mole en s’inclinant, je ne suis plus huguenot,
j’ai le bonheur d’être catholique.

-- Bah! s’écria Coconnas en éclatant de rire, vous êtes converti,
monsieur! oh! que c’est adroit!

-- Monsieur, continua La Mole avec le même sérieux et la même
politesse, j’avais fait voeu de me convertir si j’échappais au
massacre.

-- Comte, reprit le Piémontais, c’est un voeu très prudent, et je
vous en félicite; n’en auriez-vous point fait d’autres encore?

-- Oui, bien, monsieur, j’en ai fait un second, répondit La Mole
en caressant sa monture avec une tranquillité parfaite.

-- Lequel? demanda Coconnas.

-- Celui de vous accrocher là-haut, voyez-vous, à ce petit clou
qui semble vous attendre au-dessous de M. de Coligny.

-- Comment! dit Coconnas, comme je suis là, tout grouillant?

-- Non, monsieur, après vous avoir passé mon épée au travers du
corps.

Coconnas devint pourpre, ses yeux verts lancèrent des flammes.

-- Voyez-vous, dit-il en goguenardant, à ce clou!

-- Oui, reprit La Mole, à ce clou...

-- Vous n’êtes pas assez grand pour cela, mon petit monsieur! dit
Coconnas.

-- Alors, je monterai sur votre cheval, mon grand tueur de gens!
répondit La Mole. Ah! vous croyez, mon cher monsieur Annibal de
Coconnas, qu’on peut impunément assassiner les gens sous le loyal
et honorable prétexte qu’on est cent contre un; nenni! Un jour
vient où l’homme retrouve son homme, et je crois que ce jour est
venu aujourd’hui. J’aurais bien envie de casser votre vilaine tête
d’un coup de pistolet; mais, bah! j’ajusterais mal, car j’ai la
main encore tremblante des blessures que vous m’avez faites en
traître.

-- Ma vilaine tête! hurla Coconnas en sautant de son cheval. À
terre! sus! sus! monsieur le comte, dégainons. Et il mit l’épée à
la main.

Je crois que ton huguenot a dit: Vilaine tête, murmura la duchesse
de Nevers à l’oreille de Marguerite; est-ce que tu le trouves
laid?

-- Il est charmant! dit en riant Marguerite, et je suis forcée de
dire que la fureur rend M. de La Mole injuste; mais, chut!
regardons.

En effet, La Mole était descendu de son cheval avec autant de
mesure que Coconnas avait mis, lui, de rapidité; il avait détaché
son manteau cerise, l’avait posé à terre, avait tiré son épée et
était tombé en garde.

-- Aïe! fit-il en allongeant le bras.

-- Ouf! murmura Coconnas en déployant le sien, car tous deux, on
se le rappelle, étaient blessés à l’épaule et souffraient d’un
mouvement trop vif.

Un éclat de rire, mal retenu, sortit du buisson. Les princesses
n’avaient pu se contraindre tout à fait en voyant les deux
champions se frotter l’omoplate en grimaçant. Cet éclat de rire
parvint jusqu’aux deux gentilshommes, qui ignoraient qu’ils
eussent des témoins, et qui, en se retournant, reconnurent leurs
dames.

La Mole se remit en garde, ferme, comme un automate, et Coconnas
engagea le fer avec un _mordi! _des plus accentués.

-- Ah çà; mais, ils y vont tout de bon et s’égorgeront si nous n’y
mettons bon ordre. Assez de plaisanteries. Holà! messieurs! holà!
cria Marguerite.

-- Laisse! laisse! dit Henriette, qui, ayant vu Coconnas à
l’oeuvre, espérait au fond du coeur que Coconnas aurait aussi bon
marché de La Mole qu’il avait eu des deux neveux et du fils de
Mercandon.

-- Oh! ils sont vraiment très beaux ainsi, dit Marguerite;
regarde, on dirait qu’ils soufflent du feu.

En effet, le combat, commencé par des railleries et des
provocations, était devenu silencieux depuis que les deux
champions avaient croisé le fer. Tous deux se défiaient de leurs
forces, et l’un et autre, à chaque mouvement trop vif, était forcé
de réprimer un frisson de douleur arraché par les anciennes
blessures. Cependant, les yeux fixes et ardents, la bouche
entrouverte, les dents serrées, La Mole avançait à petits pas
fermes et secs sur son adversaire qui, reconnaissant en lui un
maître en fait d’armes, rompait aussi pas à pas, mais enfin
rompait. Tous deux arrivèrent ainsi jusqu’au bord du fossé, de
l’autre côté duquel se trouvaient les spectateurs. Là, comme si sa
retraite eût été un simple calcul pour se rapprocher de sa dame,
Coconnas s’arrêta, et, sur un dégagement un peu large de La Mole,
fournit avec la rapidité de l’éclair un coup droit, et à l’instant
même le pourpoint de satin blanc de La Mole s’imbiba d’une tache
rouge qui alla s’élargissant.

-- Courage! cria la duchesse de Nevers.

-- Ah! pauvre La Mole! fit Marguerite avec un cri de douleur.

La Mole entendit ce cri, lança à la reine un de ces regards qui
pénètrent plus profondément dans le coeur que la pointe d’une
épée, et sur un cercle trompé se fendit à fond.

Cette fois les deux femmes jetèrent deux cris qui n’en firent
qu’un. La pointe de la rapière de La Mole avait apparu sanglante
derrière le dos de Coconnas.

Cependant ni l’un ni l’autre ne tomba: tous deux restèrent debout,
se regardant la bouche ouverte, sentant chacun de son côté qu’au
moindre mouvement qu’il ferait l’équilibre allait lui manquer.
Enfin le Piémontais, plus dangereusement blessé que son
adversaire, et sentant que ses forces allaient fuir avec son sang,
se laissa tomber sur La Mole, l’étreignant d’un bras, tandis que
de l’autre il cherchait à dégainer son poignard. De son côté, La
Mole réunit toutes ses forces, leva la main et laissa retomber le
pommeau de son épée au milieu du front de Coconnas, qui, étourdi
du coup, tomba; mais en tombant il entraîna son adversaire dans sa
chute, si bien que tous deux roulèrent dans le fossé.

Aussitôt Marguerite et la duchesse de Nevers, voyant que tout
mourants qu’ils étaient ils cherchaient encore à s’achever, se
précipitèrent, aidées du capitaine des gardes. Mais avant qu’elles
fussent arrivées à eux, les mains se détendirent, les yeux se
refermèrent, et chacun des combattants, laissant échapper le fer
qu’il tenait, se raidit dans une convulsion suprême.

Un large flot de sang écumait autour d’eux.

-- Oh! brave, brave La Mole! s’écria Marguerite, incapable de
renfermer plus longtemps en elle son admiration. Ah! pardon, mille
fois pardon de t’avoir soupçonné!

Et ses yeux se remplirent de larmes.

-- Hélas! hélas! murmura la duchesse, valeureux Annibal... Dites,
dites, madame, avez-vous jamais vu deux plus intrépides lions?

Et elle éclata en sanglots.

-- Tudieu! les rudes coups! dit le capitaine en cherchant à
étancher le sang qui coulait à flots... Holà! vous qui venez,
venez plus vite!

En effet, un homme, assis sur le devant d’une espèce de tombereau
peint en rouge, apparaissait dans la brume du soir, chantant cette
vieille chanson que lui avait sans doute rappelée le miracle du
cimetière des Innocents:

_Bel aubespin fleurissant,_
_Verdissant,_
__
_Le long de ce beau rivage,_
_Tu es vêtu, jusqu’au bas,_
_Des longs bras_
_D’une lambrusche sauvage._
__
_Le chantre rossignolet,_
_Nouvelet,_
__
_Courtisant sa bien-aimée,_
_Pour ses amours alléger,_
_Vient loger_
_Tous les ans sous la ramée._
__
_Or, vis, gentil aubespin,_
_Vis sans fin;_
__
_Vis, sans que jamais tonnerre_
_Ou la cognée, ou les vents,_
_Ou le temps_
_Te puissent ruer par..._

_-- _Holà hé! répéta le capitaine, venez donc quand on vous
appelle! Ne voyez-vous pas que ces gentilshommes ont besoin de
secours?

L’homme au chariot, dont l’extérieur repoussant et le visage rude
formaient un contraste étrange avec la douce et bucolique chanson
que nous venons de citer, arrêta alors son cheval, descendit, et
se baissant sur les deux corps:

-- Voilà de belles plaies, dit-il; mais j’en fais encore de
meilleures.

-- Qui donc êtes-vous? demanda Marguerite ressentant malgré elle
une certaine terreur qu’elle n’avait pas la force de vaincre.

-- Madame, répondit cet homme en s’inclinant jusqu’à terre, je
suis maître Caboche, bourreau de la prévôté de Paris, et je venais
accrocher à ce gibet des compagnons pour M. l’amiral.

-- Eh bien, moi, je suis la reine de Navarre, répondit Marguerite;
jetez là vos cadavres, étendez dans votre chariot les housses de
nos chevaux, et ramenez doucement derrière nous ces deux
gentilshommes au Louvre.



XVII
Le confrère de maître Ambroise Paré


Le tombereau dans lequel on avait placé Coconnas et La Mole reprit
la route de Paris, suivant dans l’ombre le groupe qui lui servait
de guide. Il s’arrêta au Louvre; le conducteur reçut un riche
salaire. On fit transporter les blessés chez M. le duc d’Alençon,
et l’on envoya chercher maître Ambroise Paré.

Lorsqu’il arriva, ni l’un ni l’autre n’avaient encore repris
connaissance.

La Mole était le moins maltraité des deux: le coup d’épée l’avait
frappé au-dessous de l’aisselle droite, mais n’avait offensé aucun
organe essentiel; quant à Coconnas, il avait le poumon traversé,
et le souffle qui sortait par la blessure faisait vaciller la
flamme d’une bougie.

Maître Ambroise Paré ne répondait pas de Coconnas.

Madame de Nevers était désespérée; c’était elle qui, confiante
dans la force, dans l’adresse et le courage du Piémontais, avait
empêché Marguerite de s’opposer au combat. Elle eût bien fait
porter Coconnas à l’hôtel de Guise pour lui renouveler dans cette
seconde occasion les soins de la première; mais d’un moment à
l’autre son mari pouvait arriver de Rome, et trouver étrange
l’installation d’un intrus dans le domicile conjugal.

Pour cacher la cause des blessures, Marguerite avait fait porter
les deux jeunes gens chez son frère, où l’un d’eux, d’ailleurs,
était déjà installé, en disant que c’étaient deux gentilshommes
qui s’étaient laissés choir de cheval pendant la promenade; mais
la vérité fut divulguée par l’admiration du capitaine témoin du
combat, et l’on sut bientôt à la cour que deux nouveaux raffinés
venaient de naître au grand jour de la renommée.

Soignés par le même chirurgien qui partageait ses soins entre eux,
les deux blessés parcoururent les différentes phases de
convalescence qui ressortaient du plus ou du moins de gravité de
leurs blessures. La Mole, le moins grièvement atteint des deux,
reprit le premier connaissance. Quant à Coconnas, une fièvre
terrible s’était emparée de lui, et son retour à la vie fut
signalé par tous les signes du plus affreux délire.

Quoique enfermé dans la même chambre que Coconnas, La Mole, en
reprenant connaissance, n’avait pas vu son compagnon, ou n’avait
par aucun signe indiqué qu’il le vît. Coconnas tout au contraire,
en rouvrant les yeux, les fixa sur La Mole, et cela avec une
expression qui eût pu prouver que le sang que le Piémontais venait
de perdre n’avait en rien diminué les passions de ce tempérament
de feu.

Coconnas pensa qu’il rêvait, et que dans son rêve il retrouvait
l’ennemi que deux fois il croyait avoir tué; seulement le rêve se
prolongeait outre mesure. Après avoir vu La Mole couché comme lui,
pansé comme lui par le chirurgien, il vit La Mole se soulever sur
ce lit, où lui-même était cloué encore par la fièvre, la faiblesse
et la douleur, puis en descendre, puis marcher au bras du
chirurgien, puis marcher avec une canne, puis enfin marcher tout
seul.

Coconnas, toujours en délire, regardait toutes ces différentes
périodes de la convalescence de son compagnon d’un regard tantôt
atone, tantôt furieux, mais toujours menaçant.

Tout cela offrait, à l’esprit brûlant du Piémontais un mélange
effrayant de fantastique et de réel. Pour lui, La Mole était mort,
bien mort, et même plutôt deux fois qu’une, et cependant il
reconnaissait l’ombre de ce La Mole couchée dans un lit pareil au
sien; puis il vit, comme nous l’avons dit, l’ombre se lever, puis
    
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