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La reine Margot - Tome I
Author Language Character Set
Alexandre Dumas, Père French ISO-8859-1


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sa petite trahison serait découverte.
-- Mais tu n’as donc pas écrit au roi de Navarre, Carlotta _mia_?
demanda Catherine avec ce même rire silencieux et cruel.

-- Non, madame, répondit Charlotte avec un admirable accent de
naïveté; Votre Majesté ne me l’avait pas dit, ce me semble.

Il se fit un moment de silence pendant lequel Catherine regarda
madame de Sauve comme le serpent regarde l’oiseau qu’il veut
fasciner.

-- Tu te crois belle, dit alors Catherine; tu te crois adroite,
n’est-ce pas?

-- Non, madame, répondit Charlotte, je sais seulement que Votre
Majesté a été parfois d’une bien grande indulgence pour moi, quand
il s’agissait de mon adresse et de ma beauté.

-- Eh bien, dit Catherine en s’animant, tu te trompais si tu as
cru cela, et moi je mentais si je te l’ai dit, tu n’es qu’une
sotte et qu’une laide près de ma fille Margot.

-- Oh! ceci, madame, c’est vrai! dit Charlotte, et je n’essaierai
pas même de le nier, surtout à vous.

-- Aussi, continua Catherine, le roi de Navarre te préfère-t-il de
beaucoup ma fille, et ce n’était pas ce que tu voulais, je crois,
ni ce dont nous étions convenues.

-- Hélas, madame! dit Charlotte éclatant cette fois en sanglots
sans qu’elle eût besoin de se faire aucune violence, si cela est
ainsi, je suis bien malheureuse.

-- Cela est, dit Catherine en enfonçant comme un double poignard
le double rayon de ses yeux dans le coeur de madame de Sauve.

-- Mais qui peut vous le faire croire? demanda Charlotte.

-- Descends chez la reine de Navarre, _pazza! _et tu y trouveras
ton amant.

-- Oh! fit madame de Sauve. Catherine haussa les épaules.

-- Es-tu jalouse, par hasard? demanda la reine mère.

-- Moi? dit madame de Sauve, rappelant à elle toute sa force prête
à l’abandonner.

-- Oui, toi! je serais curieuse de voir une jalousie de Française.

-- Mais, dit madame de Sauve, comment Votre Majesté veut-elle que
je sois jalouse autrement que d’amour-propre? je n’aime le roi de
Navarre qu’autant qu’il le faut pour le service de Votre Majesté!

Catherine la regarda un moment avec des yeux rêveurs.

-- Ce que tu me dis là peut, à tout prendre, être vrai, murmura-t-
elle.

-- Votre Majesté lit dans mon coeur.

-- Et ce coeur m’est tout dévoué?

-- Ordonnez, madame, et vous en jugerez.

-- Eh bien, puisque tu te sacrifies à mon service, Carlotta, il
faut, pour mon service toujours, que tu sois très éprise du roi de
Navarre, et très jalouse surtout, jalouse comme une Italienne.

-- Mais, madame, demanda Charlotte, de quelle façon une Italienne
est-elle jalouse?

-- Je te le dirai, reprit Catherine. Et, après avoir fait deux ou
trois mouvements de tête du haut en bas, elle sortit
silencieusement et lentement, comme elle était rentrée. Charlotte,
troublée par le clair regard de ces yeux dilatés comme ceux du
chat et de la panthère, sans que cette dilatation lui fît rien
perdre de sa profondeur, la laissa partir sans prononcer un seul
mot, sans même laisser à son souffle la liberté de se faire
entendre, et elle ne respira que lorsqu’elle eut entendu la porte
se refermer derrière elle et que Dariole fut venue lui dire que la
terrible apparition était bien évanouie.

-- Dariole, lui dit-elle alors, traîne un fauteuil près de mon lit
et passe la nuit dans ce fauteuil. Je t’en prie, car je n’oserais
pas rester seule.

Dariole obéit; mais malgré la compagnie de sa femme de chambre,
qui restait près d’elle, malgré la lumière de la lampe qu’elle
ordonna de laisser allumée pour plus grande tranquillité, madame
de Sauve aussi ne s’endormit qu’au jour, tant bruissait à son
oreille le métallique accent de la voix de Catherine.

Cependant, quoique endormie au moment où le jour commençait à
paraître, Marguerite se réveilla au premier son des trompettes,
aux premiers aboiements des chiens. Elle se leva aussitôt et
commença de revêtir un costume si négligé qu’il en était
prétentieux. Alors elle appela ses femmes, fit introduire dans son
antichambre les gentilshommes du service ordinaire du roi de
Navarre; puis, ouvrant la porte qui enfermait sous la même clef
Henri et de la Mole, elle donna du regard un bonjour affectueux à
ce dernier, et appelant son mari:

-- Allons, Sire, dit-elle, ce n’est pas le tout que d’avoir fait
croire à madame ma mère ce qui n’est pas, il convient encore que
vous persuadiez toute votre cour de la parfaite intelligence qui
règne entre nous. Mais tranquillisez-vous, ajouta-t-elle en riant,
et retenez bien mes paroles, que la circonstance fait presque
solennelles: Aujourd’hui sera la dernière fois que je mettrai
Votre Majesté à cette cruelle épreuve.

Le roi de Navarre sourit et ordonna qu’on introduisît ses
gentilshommes. Au moment où ils le saluaient, il fit semblant de
s’apercevoir seulement que son manteau était resté sur le lit de
la reine; il leur fit ses excuses de les recevoir ainsi, prit son
manteau des mains de Marguerite rougissante, et l’agrafa sur son
épaule. Puis, se tournant vers eux, il leur demanda des nouvelles
de la ville et de la cour.

Marguerite remarquait du coin de l’oeil l’imperceptible étonnement
que produisit sur le visage des gentilshommes cette intimité qui
venait de se révéler entre le roi et la reine de Navarre,
lorsqu’un huissier entra suivi de trois ou quatre gentilshommes,
et annonçant le duc d’Alençon.

Pour le faire venir, Gillonne avait eu besoin de lui apprendre
seulement que le roi avait passé la nuit chez sa femme.

François entra si rapidement qu’il faillit, en les écartant,
renverser ceux qui le précédaient. Son premier coup d’oeil fut
pour Henri. Marguerite n’eut que le second.

Henri lui répondit par un salut courtois. Marguerite composa son
visage, qui exprima la plus parfaite sérénité.

D’un autre regard vague, mais scrutateur, le duc embrassa alors
toute la chambre; il vit le lit aux tapisseries dérangées, le
double oreiller affaissé au chevet, le chapeau du roi jeté sur une
chaise.

Il pâlit; mais se remettant sur-le-champ:

-- Mon frère Henri, dit-il, venez-vous jouer ce matin à la paume
avec le roi?

-- Le roi me fait-il cet honneur de m’avoir choisi, demanda Henri,
ou n’est-ce qu’une attention de votre part, mon beau-frère?

-- Mais non, le roi n’a point parlé de cela, dit le duc un peu
embarrassé; mais n’êtes-vous point de sa partie ordinaire?

Henri sourit, car il s’était passé tant et de si graves choses
depuis la dernière partie qu’il avait faite avec le roi, qu’il n’y
aurait rien eu d’étonnant à ce que Charles IX eût changé ses
joueurs habituels.

-- J’y vais, mon frère! dit Henri en souriant.

-- Venez, reprit le duc.

-- Vous vous en allez? demanda Marguerite.

-- Oui, ma soeur.

-- Vous êtes donc pressé?

-- Très pressé.

-- Si cependant je réclamais de vous quelques minutes?

Une pareille demande était si rare dans la bouche de Marguerite,
que son frère la regarda en rougissant et en pâlissant tour à
tour.

-- Que va-t-elle lui dire? pensa Henri non moins étonné que le duc
d’Alençon.

Marguerite, comme si elle eût deviné la pensée de son époux, se
retourna de son côté.

-- Monsieur, dit-elle avec un charmant sourire, vous pouvez
rejoindre Sa Majesté, si bon vous semble, car le secret que j’ai à
révéler à mon frère est déjà connu de vous, puisque la demande que
je vous ai adressée hier à propos de ce secret a été à peu près
refusée par Votre Majesté. Je ne voudrais donc pas, continua
Marguerite, fatiguer une seconde fois Votre Majesté par
l’expression émise en face d’elle d’un désir qui lui a paru être
désagréable.

-- Qu’est-ce donc? demanda François en les regardant tous deux
avec étonnement.

-- Ah! ah! dit Henri en rougissant de dépit, je sais ce que vous
voulez dire, madame. En vérité, je regrette de ne pas être plus
libre. Mais si je ne puis donner à M. de La Mole une hospitalité
qui ne lui offrirait aucune assurance, je n’en peux pas moins
recommander après vous à mon frère d’Alençon la personne _à
laquelle vous vous intéressez._ Peut-être même, ajouta-t-il pour
donner plus de force encore aux mots que nous venons de souligner,
peut-être même mon frère trouvera-t-il une idée qui vous permettra
de garder M. de La Mole... ici... près de vous... ce qui serait
mieux que tout, n’est-ce pas, madame?

-- Allons, allons, se dit Marguerite en elle-même, à eux deux ils
vont faire ce que ni l’un ni l’autre des deux n’eût fait tout
seul.

Et elle ouvrit la porte du cabinet et en fit sortir le jeune
blessé après avoir dit à Henri:

-- C’est à vous, monsieur, d’expliquer à mon frère à quel titre
nous nous intéressons à M. de La Mole.

En deux mots Henri, pris au trébuchet, raconta à M. d’Alençon,
moitié protestant par opposition, comme Henri moitié catholique
par prudence, l’arrivée de La Mole à Paris, et comment le jeune
homme avait été blessé en venant lui apporter une lettre de
M. d’Auriac.

Quand le duc se retourna, La Mole, sorti du cabinet, se tenait
debout devant lui.

François, en l’apercevant si beau, si pâle, et par conséquent
doublement séduisant par sa beauté et par sa pâleur, sentit naître
une nouvelle terreur au fond de son âme. Marguerite le prenait à
la fois par la jalousie et par l’amour-propre.

-- Mon frère, lui dit-elle, ce jeune gentilhomme, j’en réponds,
sera utile à qui saura l’employer. Si vous l’acceptez pour vôtre,
il trouvera en vous un maître puissant, et vous en lui un
serviteur dévoué. En ces temps, il faut bien s’entourer, mon
frère! surtout, ajouta-t-elle en baissant la voix de manière que
le duc d’Alençon l’entendît seul, quand on est ambitieux et que
l’on a le malheur de n’être que troisième fils de France.

Elle mit un doigt sur sa bouche pour indiquer à François que,
malgré cette ouverture, elle gardait encore à part en elle-même
une portion importante de sa pensée.

-- Puis, ajouta-t-elle, peut-être trouverez-vous, tout au
contraire de Henri, qu’il n’est pas séant que ce jeune homme
demeure si près de mon appartement.

-- Ma soeur, dit vivement François, monsieur de La Mole, si cela
lui convient toutefois, sera dans une demi-heure installé dans mon
logis, où je crois qu’il n’a rien à craindre. Qu’il m’aime et je
l’aimerai.

François mentait, car au fond de son coeur il détestait déjà La
Mole.

-- Bien, bien... je ne m’étais donc pas trompée! murmura
Marguerite, qui vit les sourcils du roi de Navarre se froncer. Ah!
pour vous conduire l’un et l’autre, je vois qu’il faut vous
conduire l’un par l’autre.

Puis complétant sa pensée:

-- Allons, allons, continua-t-elle, bien, Marguerite, dirait
Henriette.

En effet, une demi-heure après, La Mole, gravement catéchisé par
Marguerite, baisait le bas de sa robe et montait, assez lestement
pour un blessé, l’escalier qui conduisait chez M. d’Alençon. Deux
ou trois jours s’écoulèrent pendant lesquels la bonne harmonie
parut se consolider de plus en plus entre Henri et sa femme. Henri
avait obtenu de ne pas faire abjuration publique, mais il avait
renoncé entre les mains du confesseur du roi et entendait tous les
matins la messe qu’on disait au Louvre. Le soir il prenait
ostensiblement le chemin de l’appartement de sa femme, entrait par
la grande porte, causait quelques instants avec elle, puis sortait
par la petite porte secrète et montait chez madame de Sauve, qui
n’avait pas manqué de le prévenir de la visite de Catherine et du
danger incontestable qui le menaçait. Henri, renseigné des deux
côtés, redoublait donc de méfiance à l’endroit de la reine mère,
et cela avec d’autant plus de raison qu’insensiblement la figure
de Catherine commençait à se dérider. Henri en arriva même à voir
éclore un matin sur ses lèvres pâles un sourire de bienveillance.
Ce jour-là il eut toutes les peines du monde à se décider à manger
autre chose que des oeufs qu’il avait fait cuire lui-même, et à
boire autre chose que de l’eau qu’il avait vu puiser à la Seine
devant lui.

Les massacres continuaient, mais néanmoins allaient s’éteignant;
on avait fait si grande tuerie des huguenots que le nombre en
était fort diminué. La plus grande partie étaient morts, beaucoup
avaient fui, quelques-uns étaient restés cachés.

De temps en temps une grande clameur s’élevait dans un quartier ou
dans un autre; c’était quand on avait découvert un de ceux-là.
L’exécution alors était privée ou publique, selon que le
malheureux était acculé dans quelque endroit sans issue ou pouvait
fuir. Dans le dernier cas, c’était une grande joie pour le
quartier où l’événement avait eu lieu: car, au lieu de se calmer
par l’extinction de leurs ennemis, les catholiques devenaient de
plus en plus féroces; et moins il en restait, plus ils
paraissaient acharnés après ces malheureux restes.

Charles IX avait pris grand plaisir à la chasse aux huguenots;
puis, quand il n’avait pas pu continuer lui-même, il s’était
délecté au bruit des chasses des autres.

Un jour, en revenant de jouer au mail, qui était avec la paume et
la chasse son plaisir favori, il entra chez sa mère le visage tout
joyeux, suivi de ses courtisans habituels.

-- Ma mère, dit-il en embrassant la Florentine, qui, remarquant
cette joie, avait déjà essayé d’en deviner la cause; ma mère,
bonne nouvelle! Mort de tous les diables, savez-vous une chose?
c’est que l’illustre carcasse de monsieur l’amiral, qu’on croyait
perdue, est retrouvée!

-- Ah! ah! dit Catherine.

-- Oh! mon Dieu, oui! Vous avez eu comme moi l’idée, n’est-ce pas,
ma mère, que les chiens en avaient fait leur repas de noce? mais
il n’en était rien. Mon peuple, mon cher peuple, mon bon peuple a
eu une idée: il a pendu l’amiral au croc de Montfaucon.

_Du haut en bas Gaspard on a jeté, Et puis de bas en haut on l’a
monté._

-- Eh bien? dit Catherine.

-- Eh bien, ma bonne mère! reprit Charles IX, j’ai toujours eu
l’envie de le revoir depuis que je sais qu’il est mort, le cher
homme. Il fait beau: tout me semble en fleurs aujourd’hui; l’air
est plein de vie et de parfums; je me porte comme je ne me suis
jamais porté; si vous voulez, ma mère, nous monterons à cheval et
nous irons à Montfaucon.

-- Ce serait bien volontiers, mon fils, dit Catherine, si je
n’avais pas donné un rendez-vous que je ne veux pas manquer; puis
à une visite faite à un homme de l’importance de monsieur
l’amiral, ajouta-t-elle, il faut convier toute la cour. Ce sera
une occasion pour les observateurs de faire des observations
curieuses. Nous verrons qui viendra et qui demeurera.

-- Vous avez, ma foi, raison, ma mère! à demain la chose, cela
vaut mieux! Ainsi, faites vos invitations, je ferai les miennes,
ou plutôt nous n’inviterons personne. Nous dirons seulement que
nous y allons; cela fait, tout le monde sera libre. Adieu, ma
mère! je vais sonner du cor.

-- Vous vous épuiserez, Charles! Ambroise Paré vous le dit sans
cesse, et il a raison; c’est un trop rude exercice pour vous.

-- Bah! bah! bah! dit Charles, je voudrais bien être sûr de ne
mourir que de cela. J’enterrerais tout le monde ici, et même
Henriot, qui doit un jour nous succéder à tous, à ce que prétend
Nostradamus.

Catherine fronça le sourcil.

-- Mon fils, dit-elle, défiez-vous surtout des choses qui
paraissent impossibles, et, en attendant, ménagez-vous.

-- Deux ou trois fanfares seulement pour réjouir mes chiens, qui
s’ennuient à crever, pauvres bêtes! j’aurais dû les lâcher sur le
huguenot, cela les aurait réjouis.

Et Charles IX sortit de la chambre de sa mère, entra dans son
cabinet d’Armes, détacha un cor, en sonna avec une vigueur qui eût
fait honneur à Roland lui-même. On ne pouvait pas comprendre
comment, de ce corps faible et maladif et de ces lèvres pâles,
pouvait sortir un souffle si puissant.

Catherine attendait en effet quelqu’un, comme elle l’avait dit à
son fils. Un instant après qu’il fut sorti, une de ses femmes vint
lui parler tout bas. La reine sourit, se leva, salua les personnes
qui lui faisaient la cour et suivit la messagère.

Le Florentin René, celui auquel le roi de Navarre, le soir même de
la Saint-Barthélemy, avait fait un accueil si diplomatique, venait
d’entrer dans son oratoire.

-- Ah! c’est vous, René! lui dit Catherine, je vous attendais avec
impatience. René s’inclina.

-- Vous avez reçu hier le petit mot que je vous ai écrit?

-- J’ai eu cet honneur.

-- Avez-vous renouvelé, comme je vous le disais, l’épreuve de cet
horoscope tiré par Ruggieri et qui s’accorde si bien avec cette
prophétie de Nostradamus, qui dit que mes fils régneront tous
trois?... Depuis quelques jours, les choses sont bien modifiées,
René, et j’ai pensé qu’il était possible que les destinées fussent
devenues moins menaçantes.

-- Madame, répondit René en secouant la tête, Votre Majesté sait
bien que les choses ne modifient pas la destinée; c’est la
destinée au contraire qui gouverne les choses.

-- Vous n’en avez pas moins renouvelé le sacrifice, n’est-ce pas?

-- Oui, madame, répondit René, car vous obéir est mon premier
devoir.

-- Eh bien, le résultat?

-- Est demeuré le même, madame.

-- Quoi! l’agneau noir a toujours poussé ses trois cris?

-- Toujours, madame.

-- Signe de trois morts cruelles dans ma famille! murmura
Catherine.

-- Hélas! dit René.

-- Mais ensuite?

-- Ensuite, madame, il y avait dans ses entrailles cet étrange
déplacement du foie que nous avons déjà remarqué dans les deux
premiers et qui penchait en sens inverse.

-- Changement de dynastie. Toujours, toujours, toujours? grommela
Catherine. Il faudra cependant combattre cela, René! continua-t-
elle.

René secoua la tête.

-- Je l’ai dit à Votre Majesté, reprit-il, le destin gouverne.

-- C’est ton avis? dit Catherine.

-- Oui, madame.

-- Te souviens-tu de l’horoscope de Jeanne d’Albret?

-- Oui, madame.

-- Redis-le un peu, voyons, je l’ai oublié, moi.

-- _Vives honorata_, dit René, _morieris reformidata, regina
amplificabere._

_-- _Ce qui veut dire, je crois: _Tu vivras honorée_, et elle
manquait du nécessaire, la pauvre femme! _Tu mourras redoutée_, et
nous nous sommes moqués d’elle. _Tu seras plus grande que tu n’as
été comme reine_, et voilà qu’elle est morte et que sa grandeur
repose dans un tombeau où nous avons oublié de mettre même son
nom.

-- Madame, Votre Majesté traduit mal le_ vives honorata_. La reine
de Navarre a vécu honorée, en effet, car elle a joui, tant qu’elle
a vécu, de l’amour de ses enfants et du respect de ses partisans,
amour et respect d’autant plus sincères qu’elle était plus pauvre.

-- Oui, dit Catherine, je vous passe le _tu vivras honorée; _mais
_morieris reformidata, _voyons, comment l’expliquerez-vous?

-- Comment je l’expliquerai! Rien de plus facile: Tu mourras
redoutée.

-- Eh bien, est-elle morte redoutée?

-- Si bien redoutée, madame, qu’elle ne fût pas morte si Votre
Majesté n’en avait pas eu peur. Enfin _comme reine, tu grandiras,
ou tu seras plus grande que tu n’as été comme reine; _ce qui est
encore vrai, madame, car en échange de la couronne périssable,
elle a peut-être maintenant, comme reine et martyre, la couronne
du ciel, et outre cela, qui sait encore l’avenir réservé à sa race
sur la terre?

Catherine était superstitieuse à l’excès. Elle s’épouvanta plus
encore peut-être du sang-froid de René que de cette persistance
des augures; et comme pour elle un mauvais pas était une occasion
de franchir hardiment la situation, elle dit brusquement à René et
sans transition aucune que le travail muet de sa pensée:

-- Est-il arrivé des parfums d’Italie?

-- Oui, madame.

-- Vous m’en enverrez un coffret garni.

-- Desquels?

-- Des derniers, de ceux... Catherine s’arrêta.

-- De ceux qu’aimait particulièrement la reine de Navarre? reprit
René.

-- Précisément.

-- Il n’est point besoin de les préparer, n’est-ce pas, madame?
car Votre Majesté y est à cette heure aussi savante que moi.

-- Tu trouves? dit Catherine. Le fait est qu’ils réussissent.

-- Votre Majesté n’a rien de plus à me dire? demanda le parfumeur.

-- Non, non, reprit Catherine pensive; je ne crois pas, du moins.
Si toutefois il y avait du nouveau dans les sacrifices, faites-le-
moi savoir. À propos, laissons là les agneaux, et essayons des
poules.

-- Hélas! madame, j’ai bien peur qu’en changeant la victime nous
ne changions rien aux présages.

-- Fais ce que je dis. René salua et sortit. Catherine resta un
instant assise et pensive; puis elle se leva à son tour et rentra
dans sa chambre à coucher, où l’attendaient ses femmes et où elle
annonça pour le lendemain le pèlerinage à Montfaucon.

La nouvelle de cette partie de plaisir fut pendant toute la soirée
le bruit du palais et la rumeur de la ville. Les dames firent
préparer leurs toilettes les plus élégantes, les gentilshommes
leurs armes et leurs chevaux d’apparat. Les marchands fermèrent
boutiques et ateliers, et les flâneurs de la populace tuèrent,
par-ci, par-là, quelques huguenots épargnés pour la bonne
occasion, afin d’avoir un accompagnement convenable à donner au
cadavre de l’amiral.

Ce fut un grand vacarme pendant toute la soirée et pendant une
bonne partie de la nuit.

La Mole avait passé la plus triste journée du monde, et cette
journée avait succédé à trois ou quatre autres qui n’étaient pas
moins tristes.

M. d’Alençon, pour obéir aux désirs de Marguerite, l’avait
installé chez lui, mais ne l’avait point revu depuis. Il se
sentait tout à coup comme un pauvre enfant abandonné, privé des
soins tendres, délicats et charmants de deux femmes dont le
souvenir seul de l’une dévorait incessamment sa pensée. Il avait
bien eu de ses nouvelles par le chirurgien Ambroise Paré, qu’elle
lui avait envoyé; mais ces nouvelles, transmises par un homme de
cinquante ans, qui ignorait ou feignait d’ignorer l’intérêt que La
Mole portait aux moindres choses qui se rapportaient à Marguerite,
étaient bien incomplètes et bien insuffisantes. Il est vrai que
Gillonne était venue une fois, en son propre nom, bien entendu,
pour savoir des nouvelles du blessé. Cette visite avait fait
l’effet d’un rayon de soleil dans un cachot, et La Mole en était
resté comme ébloui, attendant toujours une seconde apparition,
laquelle, quoiqu’il se fût écoulé deux jours depuis la première,
ne venait point.

Aussi, quand la nouvelle fut apportée au convalescent de cette
réunion splendide de toute la cour pour le lendemain, fit-il
demander à M. d’Alençon la faveur de l’accompagner.

Le duc ne se demanda pas même si La Mole était en état de
supporter cette fatigue; il répondit seulement:

-- À merveille! Qu’on lui donne un de mes chevaux. C’était tout ce
que désirait La Mole. Maître Ambroise Paré vint comme d’habitude
pour le panser. La Mole lui exposa la nécessité où il était de
monter à cheval et le pria de mettre un double soin à la pose des
appareils. Les deux blessures, au reste, étaient refermées, celle
de la poitrine comme celle de l’épaule, et celle de l’épaule seule
le faisait souffrir. Toutes deux étaient vermeilles, comme il
convient à des chairs en voie de guérison. Maître Ambroise Paré
les recouvrit d’un taffetas gommé fort en vogue à cette époque
pour ces sortes de cas, et promit à La Mole que, pourvu qu’il ne
se donnât point trop de mouvement dans l’excursion qu’il allait
faire, les choses iraient convenablement.

La Mole était au comble de la joie. À part une certaine faiblesse
causée par la perte de son sang et un léger étourdissement qui se
rattachait à cette cause, il se sentait aussi bien qu’il pouvait
être. D’ailleurs, Marguerite serait sans doute de cette cavalcade;
il reverrait Marguerite, et lorsqu’il songeait au bien que lui
avait fait la vue de Gillonne, il ne mettait point en doute
l’efficacité bien plus grande de celle de sa maîtresse.

La Mole employa donc une partie de l’argent qu’il avait reçu en
partant de sa famille à acheter le plus beau justaucorps de satin
blanc et la plus riche broderie de manteau que lui pût procurer le
tailleur à la mode. Le même lui fournit encore les bottes de cuir
parfumé qu’on portait à cette époque. Le tout lui fut apporté le
matin, une demi-heure seulement après l’heure pour laquelle La
Mole l’avait demandé, ce qui fait qu’il n’eut trop rien à dire. Il
s’habilla rapidement, se regarda dans un miroir, se trouva assez
convenablement vêtu, coiffé, parfumé pour être satisfait de lui-
même; enfin il s’assura par plusieurs tours faits rapidement dans
sa chambre qu’à part plusieurs douleurs assez vives, le bonheur
moral ferait taire les incommodités physiques.

Un manteau cerise de son invention, et taillé un peu plus long
qu’on ne les portait alors, lui allait particulièrement bien.

Tandis que cette scène se passait au Louvre, une autre du même
genre avait lieu à l’hôtel de Guise. Un grand gentilhomme à poil
roux examinait devant une glace une raie rougeâtre qui lui
traversait désagréablement le visage; il peignait et parfumait sa
moustache, et tout en la parfumant, il étendait sur cette
malheureuse raie, qui, malgré tous les cosmétiques en usage à
cette époque s’obstinait à reparaître, il étendait, dis-je, une
triple couche de blanc et de rouge; mais comme l’application était
insuffisante, une idée lui vint: un ardent soleil, un soleil
d’août dardait ses rayons dans la cour; il descendit dans cette
cour, mit son chapeau à la main, et, le nez en l’air et les yeux
fermés, il se promena pendant dix minutes, s’exposant
volontairement à cette flamme dévorante qui tombait par torrents
du ciel.

Au bout de dix minutes, grâce à un coup de soleil de premier
ordre, le gentilhomme était arrivé à avoir un visage si éclatant
que c’était la raie rouge qui maintenant n’était plus en harmonie
avec le reste et qui par comparaison paraissait jaune. Notre
gentilhomme ne parut pas moins fort satisfait de cet arc-en-ciel,
qu’il rassortit de son mieux avec le reste du visage, grâce à une
couche de vermillon qu’il étendit dessus; après quoi il endossa un
magnifique habit qu’un tailleur avait mis dans sa chambre avant
qu’il eût demandé le tailleur.

Ainsi paré, musqué, armé de pied en cap, il descendit une seconde
fois dans la cour et se mit à caresser un grand cheval noir dont
la beauté eût été sans égale sans une petite coupure qu’à l’instar
de celle de son maître lui avait faite dans une des dernières
batailles civiles un sabre de reître.

Néanmoins, enchanté de son cheval comme il l’était de lui-même, ce
gentilhomme, que nos lecteurs ont sans doute reconnu sans peine,
fut en selle un quart d’heure avant tout le monde, et fit retentir
la cour de l’hôtel de Guise des hennissements de son coursier,
auxquels répondaient, à mesure qu’il s’en rendait maître, des
_mordi_ prononcés sur tous les tons. Au bout d’un instant le
cheval, complètement dompté, reconnaissait par sa souplesse et son
obéissance la légitime domination de son cavalier; mais la
victoire n’avait pas été remportée sans bruit, et ce bruit
(c’était peut-être là-dessus que comptait notre gentilhomme), et
ce bruit avait attiré aux vitres une dame que notre dompteur de
chevaux salua profondément et qui lui sourit de la façon la plus
agréable.

Cinq minutes après, madame de Nevers faisait appeler son
intendant.

-- Monsieur, demanda-t-elle, a-t-on fait convenablement déjeuner
M. le comte Annibal de Coconnas?

-- Oui, madame, répondit l’intendant. Il a même ce matin mangé de
meilleur appétit encore que d’habitude.

-- Bien, monsieur! dit la duchesse. Puis se retournant vers son
premier gentilhomme:

-- Monsieur d’Arguzon, dit-elle, partons pour le Louvre et tenez
l’oeil, je vous prie, sur M. le comte Annibal de Coconnas, car il
est blessé, par conséquent encore faible, et je ne voudrais pas
pour tout au monde qu’il lui arrivât malheur. Cela ferait rire les
huguenots, qui lui gardent rancune depuis cette bienheureuse
soirée de la Saint-Barthélemy.

Et madame de Nevers, montant à cheval à son tour, partit toute
    
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