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La reine Margot - Tome I
Author Language Character Set
Alexandre Dumas, Père French ISO-8859-1


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-- Mais à peu près, dit Henri; vous savez qu’en ce monde, madame,
on n’est jamais sûr de rien.

-- Il est vrai, reprit Marguerite, que Votre Majesté annonce tant
de modération et professe tant de désintéressement, qu’après avoir
renoncé à sa couronne, après avoir renoncé à sa religion, elle
renoncera probablement, on en a l’espoir du moins, à son alliance
avec une fille de France.

Ces mots portaient avec eux une si profonde signification que
Henri en frissonna malgré lui. Mais domptant cette émotion avec la
rapidité de l’éclair:

-- Daignez vous souvenir, madame, qu’en ce moment je n’ai point
mon libre arbitre. Je ferai donc ce que m’ordonnera le roi de
France. Quant à moi, si l’on me consultait le moins du monde dans
cette question où il ne va de rien moins que de mon trône, de mon
bonheur et de ma vie, plutôt que d’asseoir mon avenir sur les
droits que me donne notre mariage forcé, j’aimerais mieux
m’ensevelir chasseur dans quelque château, pénitent dans quelque
cloître.

Ce calme résigné à sa situation, cette renonciation aux choses de
ce monde, effrayèrent Marguerite. Elle pensa que peut-être cette
rupture de mariage était convenue entre Charles IX, Catherine et
le roi de Navarre. Pourquoi, elle aussi, ne la prendrait-on pas
pour dupe ou pour victime? Parce qu’elle était soeur de l’un et
fille de l’autre? L’expérience lui avait appris que ce n’était
point là une raison sur laquelle elle pût fonder sa sécurité.
L’ambition donc mordit au coeur la jeune femme ou plutôt la jeune
reine, trop au-dessus des faiblesses vulgaires pour se laisser
entraîner à un dépit d’amour-propre: chez toute femme, même
médiocre, lorsqu’elle aime, l’amour n’a point de ces misères, car
l’amour véritable est aussi une ambition.

-- Votre Majesté, dit Marguerite avec une sorte de dédain
railleur, n’a pas grande confiance, ce me semble, dans l’étoile
qui rayonne au-dessus du front de chaque roi?

-- Ah! dit Henri, c’est que j’ai beau chercher la mienne en ce
moment, je ne puis la voir, cachée qu’elle est dans l’orage qui
gronde sur moi à cette heure.

-- Et si le souffle d’une femme écartait cet orage, et faisait
cette étoile aussi brillante que jamais?

-- C’est bien difficile, dit Henri.

-- Niez-vous l’existence de cette femme, monsieur?

-- Non, seulement je nie son pouvoir.

-- Vous voulez dire sa volonté?

-- J’ai dit son pouvoir, et je répète le mot. La femme n’est
réellement puissante que lorsque l’amour et l’intérêt sont réunis
chez elle à un degré égal; et si l’un de ces deux sentiments la
préoccupe seule, comme Achille elle est vulnérable. Or, cette
femme, si je ne m’abuse, je ne puis pas compter sur son amour.

Marguerite se tut.

-- Écoutez, continua Henri; au dernier tintement de la cloche de
Saint-Germain-l’Auxerrois, vous avez dû songer à reconquérir votre
liberté qu’on avait mise en gage pour détruire ceux de mon parti.
Moi, j’ai dû songer à sauver ma vie. C’était le plus pressé. Nous
y perdons la Navarre, je le sais bien; mais c’est peu de chose que
la Navarre en comparaison de la liberté qui vous est rendue de
pouvoir parler haut dans votre chambre, ce que vous n’osiez pas
faire quand vous aviez quelqu’un qui vous écoutait de ce cabinet.

Quoique au plus fort de sa préoccupation, Marguerite ne put
s’empêcher de sourire. Quant au roi de Navarre, il s’était déjà
levé pour regagner son appartement; car depuis quelque temps onze
heures étaient sonnées, et tout dormait ou du moins semblait
dormir au Louvre.

Henri fit trois pas vers la porte; puis, s’arrêtant tout à coup,
comme s’il se rappelait seulement à cette heure la circonstance
qui l’avait amené chez la reine:

-- À propos, madame, dit-il, n’avez-vous point à me communiquer
certaines choses; ou ne vouliez-vous que m’offrir l’occasion de
vous remercier du répit que votre brave présence dans le cabinet
des Armes du roi m’a donné hier? En vérité, madame, il était
temps, je ne puis le nier, et vous êtes descendue sur le lieu de
la scène comme la divinité antique, juste à point pour me sauver
la vie.

-- Malheureux! s’écria Marguerite d’une voix sourde, et saisissant
le bras de son mari. Comment donc ne voyez-vous pas que rien n’est
sauvé au contraire, ni votre liberté, ni votre couronne, ni votre
vie! ... Aveugle! fou! pauvre fou! Vous n’avez pas vu dans ma
lettre autre chose, n’est-ce pas, qu’un rendez-vous? vous avez cru
que Marguerite, outrée de vos froideurs, désirait une réparation?

-- Mais, madame, dit Henri étonné, j’avoue... Marguerite haussa
les épaules avec une expression impossible à rendre. Au même
instant un bruit étrange, comme un grattement aigu et pressé
retentit à la petite porte dérobée. Marguerite entraîna le roi du
côté de cette petite porte.

-- Écoutez, dit-elle.

-- La reine mère sort de chez elle, murmura une voix saccadée par
la terreur et que Henri reconnut à l’instant même pour celle de
madame de Sauve.

-- Et où va-t-elle? demanda Marguerite.

-- Elle vient chez Votre Majesté.

Et aussitôt le frôlement d’une robe de soie prouva, en
s’éloignant, que madame de Sauve s’enfuyait.

-- Oh! oh! s’écria Henri.

-- J’en étais sûre, dit Marguerite.

-- Et moi je le craignais, dit Henri, et la preuve, voyez. Alors,
d’un geste rapide, il ouvrit son pourpoint de velours noir, et sur
sa poitrine fit voir à Marguerite une fine tunique de mailles
d’acier et un long poignard de Milan qui brilla aussitôt à sa main
comme une vipère au soleil.

-- Il s’agit bien ici de fer et de cuirasse! s’écria Marguerite;
allons, Sire, allons, cachez cette dague: c’est la reine mère,
c’est vrai; mais c’est la reine mère toute seule.

-- Cependant...

-- C’est elle, je l’entends, silence!

Et, se penchant à l’oreille de Henri, elle lui dit à voix basse
quelques mots que le jeune roi écouta avec une attention mêlée
d’étonnement.

Aussitôt Henri se déroba derrière les rideaux du lit.

De son côté, Marguerite bondit avec l’agilité d’une panthère vers
le cabinet où La Mole attendait en frissonnant, l’ouvrit, chercha
le jeune homme, et lui prenant, lui serrant la main dans
l’obscurité:

-- Silence! lui dit-elle en s’approchant si près de lui qu’il
sentit son souffle tiède et embaumé couvrir son visage d’une moite
vapeur, silence!

Puis, rentrant dans sa chambre et refermant la porte, elle détacha
sa coiffure, coupa avec son poignard tous les lacets de sa robe et
se jeta dans le lit.

Il était temps, la clef tournait dans la serrure. Catherine avait
des passe-partout pour toutes les portes du Louvre.

-- Qui est là? s’écria Marguerite, tandis que Catherine consignait
à la porte une garde de quatre gentilshommes qui l’avait
accompagnée.

Et, comme si elle eût été effrayée de cette brusque irruption dans
sa chambre, Marguerite sortant de dessous les rideaux en peignoir
blanc, sauta à bas du lit, et, reconnaissant Catherine, vint, avec
une surprise trop bien imitée pour que la Florentine elle-même
n’en fût pas dupe, baiser la main de sa mère.



XIV
Seconde nuit de noces


La reine mère promena son regard autour d’elle avec une
merveilleuse rapidité. Des mules de velours au pied du lit, les
habits de Marguerite épars sur des chaises, ses yeux qu’elle
frottait pour en chasser le sommeil, convainquirent Catherine
qu’elle avait réveillé sa fille.

Alors elle sourit comme une femme qui a réussi dans ses projets,
et tirant son fauteuil:

-- Asseyons-nous, Marguerite, dit-elle, et causons.

-- Madame, je vous écoute.

-- Il est temps, dit Catherine en fermant les yeux avec cette
lenteur particulière aux gens qui réfléchissent ou qui dissimulent
profondément, il est temps, ma fille, que vous compreniez combien
votre frère et moi aspirons à vous rendre heureuse.

L’exorde était effrayant pour qui connaissait Catherine.

-- Que va-t-elle me dire? pensa Marguerite.

-- Certes, en vous mariant, continua la Florentine, nous avons
accompli un de ces actes de politique commandés souvent par de
graves intérêts à ceux qui gouvernent. Mais il le faut avouer, ma
pauvre enfant, nous ne pensions pas que la répugnance du roi de
Navarre pour vous, si jeune, si belle et si séduisante,
demeurerait opiniâtre à ce point.

Marguerite se leva, et fit, en croisant sa robe de nuit, une
cérémonieuse révérence à sa mère.

-- J’apprends de ce soir seulement, dit Catherine, car sans cela
je vous eusse visitée plus tôt, j’apprends que votre mari est loin
d’avoir pour vous les égards qu’on doit non seulement à une jolie
femme, mais encore à une fille de France.

Marguerite poussa un soupir, et Catherine, encouragée par cette
muette adhésion, continua:

-- En effet, que le roi de Navarre entretienne publiquement une de
mes filles, qui l’adore jusqu’au scandale, qu’il fasse mépris pour
cet amour de la femme qu’on a bien voulu lui accorder, c’est un
malheur auquel nous ne pouvons remédier, nous autres pauvres tout-
puissants, mais que punirait le moindre gentilhomme de notre
royaume en appelant son gendre ou en le faisant appeler par son
fils.

Marguerite baissa la tête.

-- Depuis assez longtemps, continua Catherine, je vois, ma fille,
à vos yeux rougis, à vos amères sorties contre la Sauve, que la
plaie de votre coeur ne peut, malgré vos efforts, toujours saigner
en dedans.

Marguerite tressaillit: un léger mouvement avait agité les
rideaux; mais heureusement Catherine ne s’en était pas aperçue.

-- Cette plaie, dit-elle en redoublant d’affectueuse douceur,
cette plaie, mon enfant, c’est à la main d’une mère qu’il
appartient de la guérir. Ceux qui, en croyant faire votre bonheur,
ont décidé votre mariage, et qui, dans leur sollicitude pour vous,
remarquent que chaque nuit Henri de Navarre se trompe
d’appartement; ceux qui ne peuvent permettre qu’un roitelet comme
lui offense à tout instant une femme de votre beauté, de votre
rang et de votre mérite, par le dédain de votre personne et la
négligence de sa postérité; ceux qui voient enfin qu’au premier
vent qu’il croira favorable, cette folle et insolente tête
tournera contre notre famille et vous expulsera de sa maison;
ceux-là n’ont-ils pas le droit d’assurer, en le séparant du sien,
votre avenir d’une façon à la fois plus digne de vous et de votre
condition?

-- Cependant, madame, répondit Marguerite, malgré ces observations
tout empreintes d’amour maternel, et qui me comblent de joie et
d’honneur, j’aurai la hardiesse de représenter à Votre Majesté que
le roi de Navarre est mon époux.

Catherine fit un mouvement de colère, et se rapprochant de
Marguerite:

-- Lui, dit-elle, votre époux? Suffit-il donc pour être mari et
femme que l’Église vous ait bénis? et la consécration du mariage
est-elle seulement dans les paroles du prêtre? Lui, votre époux?
Eh! ma fille, si vous étiez madame de Sauve vous pourriez me faire
cette réponse. Mais, tout au contraire de ce que nous attendions
de lui, depuis que vous avez accordé à Henri de Navarre l’honneur
de vous nommer sa femme, c’est à une autre qu’il en a donné les
droits, et, en ce moment même, dit Catherine en haussant la voix,
venez, venez avec moi, cette clef ouvre la porte de l’appartement
de madame de Sauve, et vous verrez.

-- Oh! plus bas, plus bas, madame, je vous prie, dit Marguerite,
car non seulement vous vous trompez, mais encore...

-- Eh bien?

-- Eh bien, vous allez réveiller mon mari. À ces mots, Marguerite
se leva avec une grâce toute voluptueuse, et laissant flotter
entrouverte sa robe de nuit, dont les manches courtes laissaient à
nu son bras d’un modelé si pur, et sa main véritablement royale,
elle approcha un flambeau de cire rosée du lit, et, relevant le
rideau, elle montra du doigt, en souriant à sa mère, le profil
fier, les cheveux noirs et la bouche entrouverte du roi de
Navarre, qui semblait, sur la couche en désordre, reposer du plus
calme et du plus profond sommeil. Pâle, les yeux hagards, le corps
cambré en arrière comme si un abîme se fût ouvert sur ses pas,
Catherine poussa, non pas un cri, mais un rugissement sourd.

-- Vous voyez, madame, dit Marguerite, que vous étiez mal
informée.

Catherine jeta un regard sur Marguerite, puis un autre sur Henri.
Elle unit dans sa pensée active l’image de ce front pâle et moite,
de ces yeux entourés d’un léger cercle de bistre, au sourire de
Marguerite, et elle mordit ses lèvres minces avec une fureur
silencieuse.

Marguerite permit à sa mère de contempler un instant ce tableau,
qui faisait sur elle l’effet de la tête de Méduse. Puis elle
laissa retomber le rideau, et, marchant sur la pointe du pied,
elle revint près de Catherine, et, reprenant sa place sur sa
chaise:

-- Vous disiez donc, madame? La Florentine chercha pendant
quelques secondes à sonder cette naïveté de la jeune femme; puis,
comme si ses regards éthérés se fussent émoussés sur le calme de
Marguerite:

-- Rien, dit-elle. Et elle sortit à grands pas de l’appartement.
Aussitôt que le bruit de ses pas se fut assourdi dans la
profondeur du corridor, le rideau du lit s’ouvrit de nouveau, et
Henri, l’oeil brillant, la respiration oppressée, la main
tremblante, vint s’agenouiller devant Marguerite. Il était
seulement vêtu de ses trousses et de sa cotte de mailles, de sorte
qu’en le voyant ainsi affublé, Marguerite, tout en lui serrant la
main de bon coeur, ne put s’empêcher d’éclater de rire.

-- Ah! madame, ah! Marguerite, s’écria-t-il, comment
m’acquitterai-je jamais envers vous?

Et il couvrait sa main de baisers, qui de la main montaient
insensiblement au bras de la jeune femme.

-- Sire, dit-elle en se reculant tout doucement, oubliez-vous qu’à
cette heure une pauvre femme, à laquelle vous devez la vie,
souffre et gémit pour vous? Madame de Sauve, ajouta-t-elle tout
bas, vous a fait le sacrifice de sa jalousie en vous envoyant près
de moi, et peut-être, après vous avoir fait le sacrifice de sa
jalousie, vous fait-elle celui de sa vie, car, vous le savez mieux
que personne, la colère de ma mère est terrible.

Henri frissonna, et, se relevant, fit un mouvement pour sortir.

-- Oh! mais, dit Marguerite avec une admirable coquetterie, je
réfléchis et me rassure. La clef vous a été donnée sans
indication, et vous serez censé m’avoir accordé ce soir la
préférence.

-- Et je vous l’accorde, Marguerite; consentez-vous seulement à
oublier...

-- Plus bas, Sire, plus bas, répliqua la reine parodiant les
paroles que dix minutes auparavant elle venait d’adresser à sa
mère; on vous entend du cabinet, et comme je ne suis pas encore
tout à fait libre, Sire, je vous prierai de parler moins haut.

-- Oh! oh! dit Henri, moitié riant, moitié assombri, c’est vrai;
j’oubliais que ce n’est probablement pas moi qui suis destiné à
jouer la fin de cette scène intéressante. Ce cabinet...

-- Entrons-y, Sire, dit Marguerite, car je veux avoir l’honneur de
présenter à Votre Majesté un brave gentilhomme blessé pendant le
massacre, en venant avertir jusque dans le Louvre Votre Majesté du
danger qu’elle courait.

La reine s’avança vers la porte. Henri suivit sa femme. La porte
s’ouvrit, et Henri demeura stupéfait en voyant un homme dans ce
cabinet prédestiné aux surprises. Mais La Mole fut plus surpris
encore en se trouvant inopinément en face du roi de Navarre. Il en
résulta que Henri jeta un coup d’oeil ironique à Marguerite, qui
le soutint à merveille.

-- Sire, dit Marguerite, j’en suis réduite à craindre qu’on ne tue
dans mon logis même ce gentilhomme, qui est dévoué au service de
Votre Majesté, et que je mets sous sa protection.

-- Sire, reprit alors le jeune homme, je suis le comte Lerac de la
Mole, que Votre Majesté attendait, et qui vous avait été
recommandé par ce pauvre M. de Téligny, qui a été tué à mes côtés.

-- Ah! ah! fit Henri, en effet, monsieur, et la reine m’a remis sa
lettre; mais n’aviez-vous pas aussi une lettre de M. le gouverneur
du Languedoc?

-- Oui, Sire, et recommandation de la remettre à Votre Majesté
aussitôt mon arrivée.

-- Pourquoi ne l’avez-vous pas fait?

-- Sire, je me suis rendu au Louvre dans la soirée d’hier; mais
Votre Majesté était tellement occupée, qu’elle n’a pu me recevoir.

-- C’est vrai, dit le roi; mais vous eussiez pu, ce me semble, me
faire passer cette lettre?

-- J’avais ordre, de la part de M. d’Auriac, de ne la remettre
qu’à Votre Majesté elle-même; car elle contenait, m’a-t-il assuré,
un avis si important, qu’il n’osait le confier à un messager
ordinaire.

-- En effet, dit le roi en prenant et en lisant la lettre, c’était
l’avis de quitter la cour et de me retirer en Béarn. M. d’Auriac
était de mes bons amis, quoique catholique, et il est probable
que, comme gouverneur de province, il avait vent de ce qui s’est
passé. Ventre-saint-gris! monsieur, pourquoi ne pas m’avoir remis
cette lettre il y a trois jours au lieu de ne me la remettre
qu’aujourd’hui?

-- Parce que, ainsi que j’ai eu l’honneur de le dire à Votre
Majesté, quelque diligence que j’aie faite, je n’ai pu arriver
qu’hier.

-- C’est fâcheux, c’est fâcheux, murmura le roi; car à cette heure
nous serions en sûreté, soit à La Rochelle, soit dans quelque
bonne plaine, avec deux à trois mille chevaux autour de nous.

-- Sire, ce qui est fait est fait, dit Marguerite à demi-voix, et,
au lieu de perdre votre temps à récriminer sur le passé, il s’agit
de tirer le meilleur parti possible de l’avenir.

-- À ma place, dit Henri avec son regard interrogateur, vous
auriez donc encore quelque espoir, madame?

-- Oui, certes, et je regarderais le jeu engagé comme une partie
en trois points, dont je n’ai perdu que la première manche.

-- Ah! madame, dit tout bas Henri, si j’étais sûr que vous fussiez
de moitié dans mon jeu...

-- Si j’avais voulu passer du côté de vos adversaires, répondit
Marguerite, il me semble que je n’eusse point attendu si tard.

-- C’est juste, dit Henri, je suis un ingrat, et, comme vous
dites, tout peut encore se réparer aujourd’hui.

-- Hélas! Sire, répliqua La Mole, je souhaite à Votre Majesté
toutes sortes de bonheurs; mais aujourd’hui nous n’avons plus
M. l’amiral.

Henri se mit à sourire de ce sourire de paysan matois que l’on ne
comprit à la cour que le jour où il fut roi de France.

-- Mais, madame, reprit-il en regardant La Mole avec attention, ce
gentilhomme ne peut demeurer chez vous sans vous gêner infiniment
et sans être exposé à de fâcheuses surprises. Qu’en ferez-vous?

-- Mais, Sire, dit Marguerite, ne pourrions-nous le faire sortir
du Louvre? car en tous points je suis de votre avis.

-- C’est difficile.

-- Sire, M. de La Mole ne peut-il trouver un peu de place dans la
maison de Votre Majesté?

-- Hélas! madame, vous me traitez toujours comme si j’étais encore
roi des huguenots et comme si j’avais encore un peuple. Vous savez
bien que je suis à moitié converti et que je n’ai plus de peuple
du tout.

Une autre que Marguerite se fût empressée de répondre sur-le-
champ: _Il _est catholique. Mais la reine voulait se faire
demander par Henri ce qu’elle désirait obtenir de lui. Quant à La
Mole, voyant cette réserve de sa protectrice et ne sachant encore
où poser le pied sur le terrain glissant d’une cour aussi
dangereuse que l’était celle de France, il se tut également.

-- Mais, reprit Henri, relisant la lettre apportée par La Mole,
que me dit donc M. le gouverneur de Provence, que votre mère était
catholique et que de là vient l’amitié qu’il vous porte?

-- Et à moi, dit Marguerite, que me parliez-vous d’un voeu que
vous avez fait, monsieur le comte, d’un changement de religion?
Mes idées se brouillent à cet égard; aidez-moi donc, monsieur de
la Mole. Ne s’agissait-il pas de quelque chose de semblable à ce
que paraît désirer le roi?

-- Hélas! oui; mais Votre Majesté a si froidement accueilli mes
explications à cet égard, reprit La Mole, que je n’ai point osé...

-- C’est que tout cela ne me regardait aucunement, monsieur.
Expliquez au roi, expliquez.

-- Eh bien, qu’est-ce que ce voeu? demanda le roi.

-- Sire, dit La Mole, poursuivi par des assassins, sans armes,
presque mourant de mes deux blessures, il m’a semblé voir l’ombre
de ma mère me guidant vers le Louvre une croix à la main. Alors
j’ai fait le voeu, si j’avais la vie sauve, d’adopter la religion
de ma mère, à qui Dieu avait permis de sortir de son tombeau pour
me servir de guide pendant cette horrible nuit. Dieu m’a conduit
ici, Sire. Je m’y vois sous la double protection d’une fille de
France et du roi de Navarre. Ma vie a été sauvée miraculeusement;
je n’ai donc qu’à accomplir mon voeu, Sire. Je suis prêt à me
faire catholique.

Henri fronça le sourcil. Le sceptique qu’il était comprenait bien
l’abjuration par intérêt; mais il doutait fort de l’abjuration par
la foi.

-- Le roi ne veut pas se charger de mon protégé, pensa Marguerite.

La Mole cependant demeurait timide et gêné entre les deux volontés
contraires. Il sentait bien, sans se l’expliquer, le ridicule de
sa position. Ce fut encore Marguerite qui, avec sa délicatesse de
femme, le tira de ce mauvais pas.

-- Sire, dit-elle, nous oublions que le pauvre blessé a besoin de
repos. Moi même je tombe de sommeil. Eh! tenez!

La Mole pâlissait en effet; mais c’étaient les dernières paroles
de Marguerite qu’il avait entendues et interprétées qui le
faisaient pâlir.

-- Eh bien, madame, dit Henri, rien de plus simple; ne pouvons-
nous laisser reposer M. de La Mole?

Le jeune homme adressa à Marguerite un regard suppliant et, malgré
la présence des deux Majestés, se laissa aller sur un siège, brisé
de douleur et de fatigue.

Marguerite comprit tout ce qu’il y avait d’amour dans ce regard et
de désespoir dans cette faiblesse.

-- Sire, dit-elle, il convient à Votre Majesté de faire à ce jeune
gentilhomme, qui a risqué sa vie pour son roi, puisqu’il accourait
ici pour vous annoncer la mort de l’amiral et de Téligny,
lorsqu’il a été blessé; il convient, dis-je, à Votre Majesté de
lui faire un honneur dont il sera reconnaissant toute sa vie.

-- Et lequel, madame? dit Henri. Commandez, je suis prêt.

-- M. de La Mole couchera cette nuit aux pieds de Votre Majesté,
qui couchera, elle, sur ce lit de repos. Quant à moi, avec la
permission de mon auguste époux, ajouta Marguerite en souriant, je
vais appeler Gillonne et me remettre au lit; car, je vous le jure,
Sire, je ne suis pas celle de nous trois qui ai le moins besoin de
repos.

Henri avait de l’esprit, peut-être un peu trop même: ses amis et
ses ennemis le lui reprochèrent plus tard. Mais il comprit que
celle qui l’exilait de la couche conjugale en avait acquis le
droit par l’indifférence même qu’il avait manifestée pour elle;
d’ailleurs, Marguerite venait de se venger de cette indifférence
en lui sauvant la vie. Il ne mit donc pas d’amour-propre dans sa
réponse.

-- Madame, dit-il, si M. de La Mole était en état de passer dans
mon appartement, je lui offrirais mon propre lit.

-- Oui, reprit Marguerite, mais votre appartement, à cette heure,
ne vous peut protéger ni l’un ni l’autre, et la prudence veut que
Votre Majesté demeure ici jusqu’à demain.

Et, sans attendre la réponse du roi, elle appela Gillonne, fit
préparer les coussins pour le roi, et aux pieds du roi un lit pour
La Mole, qui semblait si heureux et si satisfait de cet honneur,
qu’on eût juré qu’il ne sentait plus ses blessures.

Quant à Marguerite, elle tira au roi une cérémonieuse révérence,
et, rentrée dans sa chambre bien verrouillée de tous côtés, elle
s’étendit dans son lit.

-- Maintenant, se dit Marguerite à elle-même, il faut que demain
M. de La Mole ait un protecteur au Louvre, et tel fait ce soir la
sourde oreille qui demain se repentira.

Puis elle fit signe à Gillonne, qui attendait ses derniers ordres,
de venir les recevoir. Gillonne s’approcha.

-- Gillonne, lui dit-elle tout bas, il faut que demain, sous un
prétexte quelconque, mon frère, le duc d’Alençon, ait envie de
venir ici avant huit heures du matin.

Deux heures sonnaient au Louvre. La Mole causa un instant
politique avec le roi, qui peu à peu s’endormit, et bientôt ronfla
aux éclats, comme s’il eût été couché dans son lit de cuir de
Béarn. La Mole eût peut-être dormi comme le roi; mais Marguerite
ne dormait pas; elle se tournait et se retournait dans son lit, et
ce bruit troublait les idées et le sommeil du jeune homme.

-- Il est bien jeune, murmurait Marguerite au milieu de son
insomnie, il est bien timide; peut-être même, il faudra voir cela,
peut-être même sera-t-il ridicule; de beaux yeux cependant... une
taille bien prise, beaucoup de charmes; mais s’il allait ne pas
être brave! ... Il fuyait... Il abjure... c’est fâcheux, le rêve
commençait bien; allons... Laissons aller les choses et
rapportons-nous-en au triple dieu de cette folle Henriette.

Et vers le jour Marguerite finit enfin par s’endormir en
murmurant: _Éros-Cupido-Amor_.



XV
Ce que femme veut Dieu le veut


Marguerite ne s’était pas trompée: la colère amassée au fond du
coeur de Catherine par cette comédie, dont elle voyait l’intrigue
sans avoir la puissance de rien changer au dénouement, avait
besoin de déborder sur quelqu’un. Au lieu de rentrer chez elle, la
reine mère monta directement chez sa dame d’atours.

Madame de Sauve s’attendait à deux visites: elle espérait celle de
Henri, elle craignait celle de la reine mère. Au lit, à moitié
vêtue, tandis que Dariole veillait dans l’antichambre, elle
entendit tourner une clef dans la serrure, puis s’approcher des
pas lents et qui eussent paru lourds s’ils n’eussent pas été
assourdis par d’épais tapis. Elle ne reconnut point là la marche
légère et empressée de Henri; elle se douta qu’on empêchait
Dariole de la venir avertir; et, appuyée sur sa main, l’oreille et
l’oeil tendus, elle attendit.

La portière se leva, et la jeune femme, frissonnante, vit paraître
Catherine de Médicis.

Catherine semblait calme; mais madame de Sauve habituée à
l’étudier depuis deux ans comprit tout ce que ce calme apparent
cachait de sombres préoccupations et peut-être de cruelles
vengeances.

Madame de Sauve, en apercevant Catherine, voulut sauter en bas de
son lit; mais Catherine leva le doigt pour lui faire signe de
rester, et la pauvre Charlotte demeura clouée à sa place, amassant
intérieurement toutes les forces de son âme pour faire face à
l’orage qui se préparait silencieusement.

-- Avez-vous fait tenir la clef au roi de Navarre? demanda
Catherine sans que l’accent de sa voix indiquât aucune altération;
seulement ces paroles étaient prononcées avec des lèvres de plus
en plus blêmissantes.

-- Oui, madame..., répondit Charlotte d’une voix qu’elle tentait
inutilement de rendre aussi assurée que l’était celle de
Catherine.

-- Et vous l’avez vu?

-- Qui? demanda madame de Sauve.

-- Le roi de Navarre?

-- Non, madame; mais je l’attends, et j’avais même cru, en
entendant tourner une clef dans la serrure, que c’était lui qui
venait.

À cette réponse, qui annonçait dans madame de Sauve ou une
parfaite confiance ou une suprême dissimulation, Catherine ne put
retenir un léger frémissement. Elle crispa sa main grasse et
courte.

-- Et cependant tu savais bien, dit-elle avec son méchant sourire,
tu savais bien, Carlotta, que le roi de Navarre ne viendrait point
cette nuit.

-- Moi, madame, je savais cela! s’écria Charlotte avec un accent
de surprise parfaitement bien jouée.

-- Oui, tu le savais.

-- Pour ne point venir, reprit la jeune femme frissonnante à cette
seule supposition, il faut donc qu’il soit mort!

Ce qui donnait à Charlotte le courage de mentir ainsi, c’était la
certitude qu’elle avait d’une terrible vengeance, dans le cas où
    
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